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Full text of "Les origines de la statique"

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University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/lesoriginesdelas02duhe 


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LES  SOURCES  DES  THÉORIES  PHYSIQUES. 


LES 


ORIGINES  DE  LA  STATIQUE 


PAR 


P.     DU  H  EM 

Correspondant  de  l'Institut  de  France, 
Professeur  à  la  Faculté  des  Sciences  de  Bordeaux. 


TOME    II 


PARIS 

LIBRAIRIE  SCIENTIFIQUE  A.  HERMANN 

Libraire  de  S.  M.  le  Roi  de  Suède 

6,  RUE  DE   LA  SORBONNE,  6 
I906 


LES 


ORIGINES  DE  LA  STATfQUE 


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LES  SOURCES  DES  THÉORIES   PHYSIQUES. 


LES 


ORIGINES  DE  LA  STATIQUE 


P.     DU  H  E  M 

Correspondant  de  l'Institut  de  France, 
Professeur  à  la  Faculté  des  Sciences  de  Bordeaux. 


TOME     II 


PARIS 

LIBRAIRIE  SCIENTIFIQUE  A.  HERMANN 

Libraire  de  S.  M.  le  Roi  de  Suède 

6,  RUE  DE    LA  SORBONNE,  6 
1906 


Imprimerie  F.  &  R.  Ceuterick,  60,  rue  Vital  Decoster,  Louvain. 
(Ancienne  rue  des  Orphelins,  52). 


PREFACE  DU  TOME  II. 


Nous  commencerons  par  réparer  une  injustice  involon- 
taire. 

En  la  préface  du  tome  I,  nous  disions  comment,  en  com- 
mençant la  publication  de  nos  recherches,  nous  ignorions  la 
solution  du  problème  du  plan  incliné  empruntée  par  Tarta- 
glia  à  T École  de  Jordaniis.  Nous  ajoutions  que,  de  cette 
belle  découverte,  aucun  historien  de  la  Mécanique  n  avait 
fait  mention. 

Or,  en  ce  point,  nous  nous  trompions. 

Depuis  plusieurs  années,  t Académie  des  Sciences  de  Turin 
avait  reçu  une  importante  communication  (1)  de  M.  Giovanni 
Vailati.  En  cet  écrit,  fauteur  étudiait  les  diverses  esquisses 
du  principe  des  vitesses  virtuelles  que  Ton  peut  relever  dans 
les  ouvrages  des  mécaniciens  grecs. 

C'est  parmi  ces  ouvrages  qiïil  rangeait  ï  écrit  pillé  par 
Tariaglia,  et  composé  par  V auteur  inconnu  que  nous  avons 
nommé  le  Précurseur  de  Léonard. 

Nous  ne  discuterons  pas  ici  Vâge  que  M.  Vailati  attribue 
à  ce  traité  de  Mécanique  ;  cette  question  sera  examinée 
ailleurs  (2).  Nous  nous  bornerons  à  déclarer, pour  le  moment, 
que  le  savant  professeur  de  ï  Institut  Technique  de  Florence 
avait  très  exactement  apprécié  ïimportance  de  ce  traité  ;  on 
en  jugera  par  la  conclusion  qui  terminait  son  exposé  : 

(1)  Giovanni,  Vailati,  Il  principio  dei  lavori  virtuali  da  Aristotele  a 
Erone  d'Alessandria  (Accademia  Heai.e  dei.le  Scienze  di  Torino,  vol.  XXXII, 

séance  du  13  juin  1897). 

(2)  Vide  infrà,  note  F. 


VI 


«  Pour  rencontrer  une  œuvre  en  laquelle  la  Statique  se 
trouve  aussi  absolument  concentrée  autour  du  principe  des 
travaux  virtuels,  encore  que  ce  principe  ne  soit  conçu  que 
d'une  manière  partielle  et  imparfaite  ;  une  œuvre,  dirai-je, 
où  la  Statique  soit  assujettie  d'une  manière  si  despotique  à 
ce  principe  ;  une  œuvre  où  l'on  refuse,  d'une  manière  si 
rigoureuse,  toute  initiative,  tout  droit  d'intervenir  à  l'intui- 
tion directe,  dont  la  méthode  d' Archimède  faisait  si  large- 
ment usage  ,  pour  rencontrer  une  telle  œuvre,  dis-je,  il 
faut  venir  jusqu'à  l'opuscule  que  Descartes  a  intitidé  : 
Explicatio  machinarum  atque  instrumentorimi  quorum  ope 
gravissima  quseque  pondéra  sublevantur  ;  cet  opuscule  est, 
en  effet,  la  première  tentative  qui  ait  été  faite,  après  le 
traité  dont  nous  parlons,  pour  construire  l'édifice  entier  de 
la  Statique  sur  le  plan  que  devait  réaliser  la  Mécanique 
analytique  de  Lagrange.  « 


Au  moyen  âge,  la  Statique  était  enseignée  de  deux 
manières  :  Dans  les  Universités,  les  maîtres-ès-arts  ratta- 
chaient l'étude  des  lois  de  l'équilibre  aux  commentaires  dont 
ils  enrichissaient  les  écrits  cosmologiques  d'Aristote  ;  hors 
des  Universités,  on  traitait  la  Statique  comme  une  science 
mathématique  autonome,  sans  attache  avec  la  Philosophie; 
cette  science,  on  en  trouvait  le  dépôt  dans  des  ouvrages  que 
l'on  attribuait  parfois  à  Euclide,  à  Archimède,  à  Jordanus, 
dont  plus  souvent  encore,  les  aideurs  étaient  simplement 
désignés  par  ce  terme  collectif  :  Auctores  de  ponderibus. 

Notre  premier  volume  a  eu  pour  principal  objet  de  suivre, 
parmi  mille  vicissitudes ,  le  développement  des  méthodes  que 
les  Auctores  de  ponderibus  avaient  créées  ;  de  ce  développe- 
ment est  issue  la,  Statique  Cartésienne ,  fondée  tout  entière 
sur  l'égalité  entre  le  travail  moteur  et  le  travail  résistant. 

Les  deux  premiers  chapitres  du  présent  volume  nous 
retraceront  l'évolution  des  idées  émises  par  les  maîtres  sco- 


VII 


lastiques  ;  nous  y  verrons  cette  évolution  aboutir  au  célèbre 
principe  de  Torricelli  :  Un  système  pesant  dont  le  centre  de 

gravité  se  trouve  aussi  bas  que  possible  est  assurément  en 
équilibre. 

Le  germe  qui  devait  donner  naissance  à  cette  vérité  se 
devine,  vague  et  indistinct,  dans  les  écrits  de  très  anciens 
commentateurs  d'Aristote,  de  Sîmplicius  par  exemple;  au 
xive  siècle,  il  se  précise  dans  les  livres  d'Albert  de  Saxe  et 
prend  cette  forme  :  En  tout  grave,  il  y  a  un  point  bien 
déterminé,  le  centre  de  gravité,  qui  tend  à  se  placer  au 
centre  des  choses  pesantes. 

Cette  proposition  qui  se  montrera  extrêmement  féconde 
en  conséquences ,  implique  une  importante  erreur  ;  l'exi- 
stence d'un  centre  de  gravité  fixe  en  un  corps  pesant  est  liée 
à  la  supposition  que  les  verticales  des  divers  points  de  ce 
corps  peuvent  être  regardées  comme  parallèles  entre  elles  ; 
elle  est  incompatible  avec  l'existence,  à  distance  finie,  d'un 
commun  centre  des  choses  pesantes.  Tout  erronée  soit-elle, 
cette  proposition  s  impose,  indiscutée,  à  tous  les  esprits  ; 
elle  est  prise  «  pour  un  axiome,  le  plus  clair  et  le  plus  évi- 
dent qu'on  peut  demander- .  » 

La  révolution  copernicaine ,  en  déplaçant  le  centre  de 
V  Univers,  ne  ruina  pas  ce  principe  ;  elle  V obligea  seulement 
à  se  modifier  ;  le  centre  de  la  terre  fut  substitué  au  centre 
commun  des  graves,  et  £  axiome  ainsi  rajeuni  put  recevoir 
la  constante  adhésion  de  Galilée. 

Les  conséquences  visiblement  inadmissibles  que  Fermât 
déduisit  de  cette  proposition  erronée  purent  seules  en  amener 
la  ruine,  tandis  que  les  corollaires  utiles  que  Ton  en  avait 
déduits-  prenaient  enfin  une  forme  correcte. 

Le  principe  faux  qui  avait  si  longtemps  dirigé  la  Statique 
de  l'École,  avait  aussi  produit  la  théorie  géodésique  la  plus 
généralement  enseignée  dans  les  Universités  ;  aussi  V histoire 
de  la  Science  de  V équilibre  se  trouve-t-elle  liée  d'une  manière 
inextricable  à  ï histoire  des  doctrines  qui  ont  été  émises,  au 


—   VIII    — 


moyen  âge  et  à  î  époque  de  la  Renaissance,  touchant  la  figure 
de  la  terre  et  des  mers.  On  ne  s  étonnera  donc  pas  que  cette 
dernière  histoire  se  mêle,  en  notre  écrit,  à  celle  des  proprié- 
tés du  centre  de  gravité. 


Des  notes  assez  nombreuses  terminent  notre  volume  ;  elles 
apportent  au  lecteur  quelques  trouvailles,  trop  tardivement 
faites  pour  prendre  leur  juste  place  ;  de  ces  trouvailles,  les 
unes  se  sont  présentées  spontanément  à  nous,  au  cours  de 
nos  longues  recherches  ;  les  autres  nous  ont  été  signalées  par 
la  bienveillante  compétence  de  plusieurs  de  nos  lecteurs  ; 
quil  nous  soit  permis  de  leur  adresser  ici  collectivement  les 
remercîments  quà  chacun  d'eux  nous  avons  offerts  au 
moment  où  nous  citions  ce  que  nous  lui  devions. 


Quil  nous  soit  permis  également  de  témoigner  notre 
reconnaissance  au  R.  P.  J.  Thirion  ;  à  plusieurs  reprises 
son  obligeance  nous  a  procuré  des  documents  difficilement 
accessibles  et  sa  vigilance  nous  a  évité  des  erreurs  qui  nous 
avaient  échappé. 

Bordeaux,  14  juillet  1906. 

P.     DUHEM. 


LES  ORIGINES  DE  LA  STATIQUE 


CHAPITRE  XV 


LES  PROPRIÉTÉS  MÉGANIQUES 

DU  CENTRE  DE  GRAVITÉ,  D'ALBERT  DE  SAXE 

A  EVANGELISTA  TORRIGELLI 

PREMIÈRE  PÉRIODE 
D'ALBERT  DE  SAXE  A  LA  RÉVOLUTION  COPERNICAINE 

i.  Énoncé  du  Principe  de  Torricelli 

Lagrange  a  écrit  (i)  :  «  Torricelli,  fameux  disciple 
de  Galilée,  est  l'auteur  d'un  autre  principe  qui  dépend 
aussi  de  celui  des  vitesses  virtuelles  ;  c'est  que,  lorsque 
deux  poids  sont  liés  ensemble  et  placés  de  manier.;  que 
leur  centre  de  gravité  ne  puisse  pas  descendre,  ils  sont  en 
équilibre  dans  cette  situation.  Torricelli  ne  l'applique 
qu'au  plan  incliné,  mais  il  est  facile  de  se  convaincre  qu'il 
n'a  pas  moins  lieu  dans  les  autres  machines.  » 

C'est  dans  le  recueil  intitulé  Opéra  geometrica  Evan- 
gelislœ  Torricellii  (2),  publié  à  Florence  en  1644,  que  se 
rencontre  l'énoncé  du  principe  dont  parle  Lagrange. 


(I)  Lagrange,  Mécanique  Analytique,  Ie  Partie,  Section  I,  n°  l.'i. 

(i)  Opéra  geometrica  Evangelislae  Torricellii  :  De  solidis  sphœralibus ; 
De  motu  ;  De  dimensione  parabolœ  ;  De  solido  hyperbolico,  cum 
appendicibus  de  cycloïde  et  cochlea. 

A  la  seconde  page,  le  litre  De  sphœra  et  solidis  sphœralibus  libri 


Dans  la  pièce  sur  le  mouvement  des  graves,  Torricelli 
s'exprime  (  i  )  ainsi  : 

«  Nous  poserons  en  principe  :  Que  deux  graves,  liés 
ensemble,  ne  peuvent  se  mouvoir  deux-mêmes,  à  moi?îs 
que  leur  commun  centre  de  gravité  ne  descende. 

»  En  effet,  lorsque  deux  graves  sont  liés  ensemble  de 
telle  sorte  que  le  mouvement  de  l'un  entraine  le  mouve- 
ment de  l'autre,  que  cette  liaison  soit  produite  par  l'inter- 
médiaire de  la  balance  ou  de  la  poulie  ou  de  tout  autre 
mécanisme,  ces  deux  graves  se  comporteront  comme  un 
grave  unique  formé  de  deux  parties  ;  mais  un  tel  grave 
ne  se  mettra  jamais  en  mouvement,  à  moins  que  son  centre 
de  gravité  ne  descende.  Or  donc,  quand  il  sera  constitué 
de  telle  sorte  que  son  centre  de  gravité  ne  puisse  descendre 
en  aucune  manière,  le  grave  demeurera  assurément  en 
repos  dans  la  position  qu'il  occupe  ;  par  ailleurs,  en  effet, 
il  se  mouvrait  en  vain,  car  il  prendrait  un  mouvement 
horizontal  qui  ne  tend  nullement  vers  le  bas.  » 

Ce  principe,  Torricelli  le  pose  afin  d'en  tirer  une  solu- 
tion du  problème  du  plan  incliné  ;  pour  quelle  raison 
l'obtention  d'une  telle  solution  lui  semblait  particu- 
lièrement souhaitable,  nous  le  verrons  plus  tard.  Aussitôt 

duo  est  suivi  de  celle  mention  :  Florentise.  lypis  Amatoris  Massa»  et  Laurentii 
de  Landis  ;  16U. 

La  pièce  qui  nous  intéressera  particulièrement  est  intitulée  :  De  motu 
gravium  naluraliter  descendentium  et  projectorum  libri  duo,  in 
quibus  ingenium  nalurae  circa  parabolicam  lineam  ludentis  per  motuni 
osienditur,  et  unhersa  projectorum  doclrina  unius  descriplione  semi- 
circuli  absolvilur. 

Nous  aurons  également  à  citer  cette  autre  pièce  :  De  dimensione  para- 
boite  solidique  hyperbolici  problemata  duo,  antiquum  alterum,  in 
quo  quadnitura  parabol»  XX  medis  absolvitur,  parti  m  geonietricis,  meca- 
nicisque  ;  partim  ex  indivisibilium  geometria  deductis  rationibus  :  novum 
alterum,  in  quo  mirabilis  cujusdam  solidi  ab  hyperbola  genili  accidentia 
nonnulla  demonstrantur.  Ci<m  appendice,  de  dimensione  spatii  cycloi- 
dalis  et  cochleœ. 

il) Evangclisiie  Torricellii  Le  motu  gravium  naluraliter  descenden- 
tium liber  primus,  p.  99. 


qu'il  a  formulé  son  postulat  fondamental,  il  énonce  (i) 
cette  proposition  : 

..  Si  deux  graves  sont  placés  sur  deux  plans  inégalement 
inclines,  mais  ayant  même  élévation,  et  si  les  jtoids  de  ces 
graves  sont  entre  eux  comme  les  longueurs  de  ces  plans, 
ces  deux  graves  auront  même  momento. 

r>  Nous  montrerons,  en  effet,  que  leur  commun  centre 
de  gravité  ne  peut  descendre,  car,  quelque  mouvement 
que  l'on  impose  aux  deux  graves,  il  se  trouve  toujours  sur 
l,i  même  ligne  horizontale...  Ainsi  deux  graves  attachés 
l'un  à  l'autre  se  mouvraient,  et  leur  commun  centre  de 
gravité  ne  descendrait  pas.  Cela  serait  contraire  à  la  loi 
d'équilibre  que  nous  avons  posée  en  principe.  » 

Torricelli  revient  également  à  cette  loi  d'équilibre  au 
début  de  son  écrit  Sw  la  dimension  de  la  parabole  (2).  Il 
formule,  en  effet,  l'hypothèse  suivante,  qui  devient  pour 
lui  la  définition  même  du  centre  de  gravité  :  «  On  supposera 
que  la  nature  du  centre  de  gravité  est  telle  qu'un  corps 
librement  suspendu  par  un  quelconque  de  ses  points 
ne  puisse  demeurer  en  repos,  tant  que  le  centre  de  gravité 
ne  se  trouve  pas  au  point  le  plus  bas  de  la  sphère  sur 
laquelle  il  se  meut.  »  Torricelli  en  déduit  sans  peine  qu'au 
moment  de  l'équilibre,  le  centre  de  gravité  se  trouve  dans 
la  verticale  du  point  de  suspension  et  au-dessous  de  ce 
point. 

En  cette  même  pièce  (3),  Torricelli  cherche  à  tirer  de 
sa  règle  d'équilibre  la  loi  d'équilibre  du  levier  ;  il  en 
donne  deux  démonstrations  équivalentes  ;  citons  seule- 
ment la  seconde  : 

Le  levier  AE  (fig.  94)  tourne  autour  du  point  B.  Il 
porte  deux  poids,  respectivement  suspendus  en  A  et  en  E, 


(1)  De  molu  gravium  naturaliter  clescendentium,  liber  primus,  Pro- 
positio  I,  p.  99. 

(2)  Evanjielisia-  Torriccllii  De  dimensiene  parabolœ...,  Supposiliones  et 
definitiones,  p.  11. 

5  Torricelli,  loc.  cit.,  p.  lo. 


—  4  — 

et  en  raison  inverse  des  longueurs  AB,  BE.  «  Réunissons 
les  deux  centres  de  gravité  G,  L,  par  la  droite  GL. 
Gomme  la  grandeur  du  poids  L  est  à  la  grandeur  du 
poids  G  dans  le  même  rapport  que  AB  à  BE  ou  bien, 
pour  des  raisons  de  parallélisme,  que  GN  à  NL,  le  centre 
commun  de  gravité  des  deux  poids  suspendus  au  levier 
est  en  N.  Si  donc  la  balance  AE  ne  demeurait  pas  en 


repos,  le  centre  de  gravité  N  monterait  ;  car,  se  trouvant 
sur  la  verticale  DF,  il  ne  peut  se  mouvoir  qu'il  ne 
monte.  » 

Torricelli  commet  ici  une  inadvertance  ;  un  déplace- 
ment virtuel  de  la  balance  ne  ferait  pas  monter  le  point  N  ; 
il  le  laisserait  immobile.  Dans  ce  cas,  donc,  comme  dans 
le  cas  du  plan  incliné,  le  centre  commun  de  gravité  des 
deux  poids  liés  ensemble  n'est  pas  le  plus  bas  possible  ;  il 
serait  aussi  bas  après  un  déplacement  virtuel.  Aujour- 


D    — 


d'hui,  et  grâce  à  Lagrange,  nous  savons  relier  ce  carac- 
tère ù  an  autre  :  Les  deux  cas  d'équilibre  traités  par 
Torricelli  sont  des  équilibres  indifférents.  Au  contraire, 
L'équilibre  d'un  système  de  poids  esl  stable  Lorsque  le 

centre  de  gravite  de  cel  ensemble  de  poids  est  plus  bas 
dans  l'étal  actuel  que  dans  toilt  état  voisin.  Nous  avons 
vu  que  Roberval,  précédant  Torricelli,  avait  traité  un  tel 
cas  d'équilibre  stable. 

Il  ne  paraît  pas,  d'ailleurs,  (pie  Torricelli  ait  eu, 
touchant  les  questions  de  stabilité,  les  idées  aussi  nettes 
qu'elles  l'eussent  pu  être,  grâce  aux  recherches  et  aux 
discussions  de  ses  prédécesseurs.  La  démonstration  de  la 
loi  d'équilibre  du  levier,  précédemment  citée,  est  suivie  (1) 
du  passage  que  voici  : 

«  Je  n'ignoré  pas  qu'une  controverse  s'est  élevée  entre 
les  auteurs  pour  savoir  si  une  balance  portant  des  poids 
dont  les  centres  se  trouvent  sur  le  fléau  même,  demeurera 
dans  la  position  ou  on  l'incline,  ou  bien  si  elle  reviendra 
à  sa  position  primitive.  Quant  à  nous,  dans  ce  livre,  nous 
avons  toujours  supposé  que  les  poids  se  trouvaient  sus- 
pendus au-dessous  du  fléau  ;  nous  avons  mieux  aimé 
écrire  des  choses  qui  soient  utiles  à  notre  objet  que  d'ap- 
proprier nos  démonstrations  aux  controverses  d'autrui.  » 

Que  les  centres  de  gravité  des  poids  soient  ou  non 
au-dessous  du  fléau,  cela  importe  peu  à  la  stabilité  de  la 
balance  ;  cette  stabilité  dépend  de  la  disposition  du  fléau 
par  rapport  au  point  de  suspension  ;  lorsque  le  fléau  se 
réduit  à  une  droite  passant  par  le  point  de  suspension, 
comme  en  la  démonstration  de  Torricelli,  l'équilibre  de 
la  balance  est  indifférent,  lors  même  que  les  poids  pen- 
draient au-dessous  du  fléau.  Ces  idées  étaient  clairement 
exposées,  dès  le  xme  siècle,  dans  le  traité  compose  parle 
Précurseur  de  Léonard  de  Vinci.  Léonard  et  Benedetti 
les  avaient  élaborées  à  nouveau.   On  peut  s'étonner  de 

(1)  Torricelli,  loc.  cit.,  p.  lo. 


—  6 


l'ignorance  que  le  plus  illustre  disciple  de  Galilée  mani- 
feste à  leur  endroit. 


2.  La  notion  de  centre  de  gravité  dans  V Antiquité 

Le  principe  nouveau  introduit  en  Statique  par  Torricelli 
est  parvenu  à  la  forme  précise  que  lui  a  donnée  ce  géo- 
mètre par  une  lente  évolution  dont  nous  allons  retracer 
les  phases  principales. 

Archimède  a  fréquemment  usé  de  la  notion  de  centre 
de  gravité  et  il  nous  a  appris  à  marquer  ce  point  en  cer- 
taines figures  planes  ;  mais  celles  de  ses  œuvres  qui  nous 
ont  été  conservées  ne  renferment  aucune  définition  de 
cette  idée. 

Parmi  les  auteurs  de  l'antiquité,  Pappus  est  le  seul 
dont  nous  tenions  une  définition  du  centre  de  gravité. 

Imaginons,  dit  Pappus  (1),  qu'un  corps  grave  soit  sus- 
pendu par  un  axe  a|3  et  laissons-le  prendre  sa  position 
d'équilibre.  Le  plan  vertical  passant  par  a{3  «  coupera  le 
corps  en  deux  parties  équilibres,  qui  se  tiendront  en 
quelque  sorte  suspendues  de  part  et  d'autre  du  plan,  étant 
égales  entre  elles  par  le  poids  •• . 

Prenons  un  autre  axe  a  (3'  et  répétons  la  même  opéra- 
tion ;  le  nouveau  plan  vertical  passant  par  le  nouvel  axe 
coupera  sûrement  le  précédent  ;  s'il  lui  était  parallèle,  en 
effet,  -  chacun  de  ces  deux  plans  diviserait  le  corps  en 
deux  parties  qui  seraient  à  la  fois  de  poids  égal  et  de  poids 
inégal,  ce  qui  est  absurde  ••. 

Suspendons  maintenant  le  grave  par  un  point  y  et, 
lorsque  le  repos  sera  établi,  traçons  la  verticale  y$  du 
point  de  suspension.  Prenons  ensuite  un  second  point  de 
suspension  y  et,  par  une  opération  semblable,  traçons 
une  seconde  droite  y'o'.  Les  deux  droites  y<î,  y'o  se  coupe- 

(1)  Pappi  Alexandrini  Collectiones  quce  supersunt  e  libris  manuscriptis 
edidit  Fridericus  Hultsch  ;  Berolini,  1878.  Liber  VIII,  Propos. I  et  II;  Tomus  III, 
p.  1301. 


—  7  — 

i'ohi  sûrement  ;  sinon,  par  chacune  d'elles,  on  pourrait 
faire  passer  un  plan  coupant  Le  corps  en  deux  parties 
équilibres  de  telle  manière  que  ces  deux  plans  soient 
parallèles  entre  eut,  ce  que  l'on  sait  être  impossible. 

Toutes  les  lignes  telles  que  -p  se  couperont  donc  en  un 
môme  point  du  corps  que  l'on  nommera  centre  de  gravité. 

Deux  remarques  doivent  être  faites  au  sujet  de  cette 
définition.  La  première  esl  formulée  (1)  en  ces  termes  par 
I  ruido  Ubaldo  : 

Le  plan  mené  par  a|3  doit  diviser  le  grave  «  en  deux 
parties  qui  soient  équipondérantes  de  part  et  d'autre  ;  cela 
ne  veut  pas  dire  qu'elles  auraient  même  poids  si  on  Les 
considérait  en  elles-mêmes,  si  on  les  séparait  l'une  de 
l'autre  et  si  on  les  examinait  à  la  balance.  Ce  n'est  pas 
ainsi  que  la  chose  se  passe  ;  les  deux  autres  parties  du 
corps  doivent  s'équilibrer  dans  la  situation  même  qu'elles 
occupent,  de  telle  sorte  que  l'une  d'elles  ne  l'emporte  pas 
en  pesanteur  sur  l'autre.  » 

La  définition  donnée  par  Pappus  n'est  donc  pas  com- 
plète tant  que  l'on  n'a  pas  défini  ce  qu'il  faut  entendre 
par  cette  équivalence  des  deux  parties  en  lesquelles  un 
grave  est  divisé  par  tout  plan  qui  contient  le  centre  de  gra- 
vité. Dans  notre  langage  actuel,  cette  équivalence  s'ex- 
prime en  disant  que  ces  deux  parties  ont  même  moment 
par  rapport  à  ce  plan.  C'est  naturellement  à  cette  notion 
de  moment  égal  que  Pappus  et  les  géomètres  qui  l'ont 
suivi  font  un  appel  implicite  lorsqu'ils  déterminent  le 
centre  de  gravité  d'un  corps  ;  cet  appel  est  fait  par  l'inter- 
médiaire de  la  loi  du  levier  (2),  origine  de  la  notion  de 
moment.  Mais  parfois,  lorsqu'ils  n'étaient  point  mis  en 
garde  contre  l'inexactitude  du  raisonnement  par  la  faus- 
seté du  résultat,  il  arrivait  aux  géomètres  d'argumenter 

(l)Guidi  L'balili  e  Marchionibus  Montis  In  duos  Archimedis  œquipon- 
derantium  H'jvos  paraphrasis,  scholiis  illustrât  a.  Pisauri,  apiuJ  Hie- 
ronymum  Concordiam,  MDLXXXVIII,  p.  9. 
9  Cf.  Pappus,  loc.  cit.,  p.  1043. 


comme  si  les  deux  parties  équilibres  séparées  clans  un  corps 
par  un  plan  issu  du  centre  de  gravité  étaient  non  point 
d'égal  moment,  mais  à' égal  poids.  Ainsi  Pappus  conclut  (1) 
que  le  centre  de  gravité  d'un  triangle  est  sur  la  médiane 
simplement  de  ce  fait  que  la  médiane  donne  deux  triangles 
partiels  qui  ont  des  aires  égales. 

La  seconde  remarque  est,  pour  l'étude  que  nous  allons 
poursuivre  en  ce  Chapitre,  de  grande  importance. 

Nous  savons  aujourd'hui  que  la  loi  du  levier,  telle 
qu'Archimède  l'a  formulée,  nous  savons  que  les  règles 
tracées  par  les  géomètres  pour  obtenir  le  centre  de  gravité 
des  divers  corps,  que  l'existence  même,  au  sein  d'un  corps 
solide,  d'un  point  fixe  qui  mérite  le  nom  de  centre  de 
gravité  sont  autant  de  conséquences  de  cette  hypothèse  : 
La  gravité  a,  en  tous  les  points  du  corps,  la  même  gran- 
deur et  la  même  direction. 

Jl  est  très  certain  que  les  géomètres  n'ont  eu  que  très 
tard  une  vue  claire  des  conditions  précises  auxquelles  sont 
assujetties  l'exactitude  de  la  loi  du  levier  et  la  notion  même 
de  centre  de  gravité. 

Assurément,  tout  ce  qu'a  écrit  Archimède  en  son  traité 
Sur  l'équilibre  des  plans  s'accorde  avec  l'hypothèse  d'une 
pesanteur  partout  constante  en  grandeur  et  en  direction  ; 
nulle  part,  cependant,  le  grand  géomètre  ne  signale  que 
cette  restriction  soit  essentielle  à  l'exactitude  des  proposi- 
tions qu'il  énonce.  11  est  même  permis  de  douter  qu'il  ait 
conçu  sur  ce  point  une  opinion  précise. 

Ce  doute  se  fortifie  loisqu'on  lit  ses  livres  Sur  les  corps 
flottants.  Au  premier  de  ces  deux  livres,  nous  le  voyons 
sans  cesse  mentionner  et  figurer  la  convergence  des  verti- 
cales au  centre  de  la  Terre,  alors  que  les  lois  qu'il  veut 
démontrer  ne  sont  point  exactes  lorsque  la  pesanteur  n'est 
pas  constante  en  grandeur  et  en  direction.  L'illustre 
Syracusain  donne  ainsi,  du  principe  qui  a  gardé  son  nom, 

t)  Pappus,  loc.  cit.,  p.  1055. 


an  énoncé  trop  général  el  entaché  d'une  grave  erreur  i  . 
Mais  au  second  livre,  lorsqu'il  veul  appliquer  ce  principe, 
il  traite  les  verticales  comme  des  parallèles  ;  alors  dispa- 
raissent les  conséquences  erronées  de  sa  première  analyse. 
Rien  ne  prouve  que  Pappus  ail  eu,  des  conditions  dans 
lesquelles  il  est  permis  de  parler  du  centre  de  gravité  d'un 
corps,  la  connaissance  claire  el  assurée  qui  semble  avoir 
été  refusée  à  Archimède.  Comme  son  illustre  prédécesseur, 
il  semble  n'avoir  point  attaché  d'importance  à  cette  ques- 
tion. Il  désigne  les  verticales  comme  des  lignes  qui  con- 
vergent vers  le  centre  de  l'Univers,  «  eiç  rb  roû  navrbq  x£v- 
rpov  »  et,  aussitôt  après,  il  les  traite  comme  parallèles. 


3.  La  tendance  du  centre  de  gravité  vers  le  centre 

de  V  Univers 

Albert  de  Saxe  (XIVe  siècle) 

Si  la  notion  de  centre  de  gravité  garde,  même  dans 
l'esprit  des  géomètres,  des  contours  vagues  et  imprécis, 
on  devine  à  quel  point  elle  sera  indécise  et  flottante  en 
l'intelligence  des  physiciens  et  des  philosophes. 

Peu  à  peu,  on  voit  s'ébaucher  d'abord,  se  préciser 
ensuite  une  doctrine  qui  nous  paraît  aujourd'hui  bien 
étrange,  mais  qui  fut  admise  sans  conteste  pendant  des 
siècles  et  par  de  très  grands  esprits,  qui  fut  une  des  théo- 
ries les  plus  durables,  les  moins  controversées  qu'offre 
l'histoire  de  la  Physique. 

Cette  doctrine  peut  se  formuler  ainsi  : 

Il  est  en  tout  grave  un  point  où  sa  pesanteur  est  comme 
concentrée  :  c'est  le  centre  de  gravité  ;  en  tout  grave,  la 
pesanteur  est  un  désir  d'unir  ce  centre  de  gravité  au 
centre   de  l'Univers.   Si  son  centre  de  gravité  coïncide 

l   P.  Duhem,  Archimède  at-il  connu  le  paradoxe  hydrostatique  ? 

(BlBUOTHECA  MATHEMATICA,  Ô1"  Fûige,  Bd.   I..  p.   Va  ;   1900). 

(2)  Pappus,  loc.  cit.,  p.  1030. 


—   io  — 

avec  le  centre  de  l'Univers,  le  grave  est  en  repos.  Si  le 
centre  de  gravité  est  hors  da  centre  de  l'Univers,  le 
premier  point  tend  à  joindre  le  second  et,  s'il  n'en  est 
empêché,  il  se  dirige  vers  lui  en  ligne  droite.  La  Terre  est 
un  grave  semblable  aux  autres  ;  elle  joint  donc  son  centre 
de  gravité  au  centre  de  l'Univers  ;  et  c'est  ainsi  que  la 
Terre  demeure  immobile  au  centre  du  Monde. 

Pour  trouver  le  premier  germe  de  cette  théorie,  il  faut 
remonter  jusqu'à  Aristote.Ce  germe  se  montre,  encore  bien 
chétif  et  bien  indistinct,  en  un  chapitre  du  Iïspî  oloavoù  (  1  ). 
«  On  se  demandera,  dit  Aristote,  puisque  le  centre  de 
l'Univers  et  le  centre  de  la  Terre  coïncident,  vers  lequel 
de  ces  deux  centres  se  portent  naturellement  tous  les 
graves,  et  les  parties  mêmes  de  la  Terre  ?  Se  portent-ils 
vers  ce  point  parce  qu'il  est  le  centre  de  l'Univers  ou 
parce  qu'il  est  le  centre  de  la  Terre  ?  C'est  vers  le  centre 
de  l'Univers  qu'ils  se  portent  nécessairement...  Mais  il 
arrive  que  la  Terre  a  même  centre  que  l'Univers.  Dès 
lors,  les  graves  se  portent  au  centre  de  la  Terre,  mais 
cela  par  accident,  et  parce  que  la  Terre  a  son  centre 
au  centre  de  l'Univers...  C'est  pourquoi  ils  se  portent  au 
centre  commun  de  la  Terre  et  de  l'Univers...  » 

«  Voici  un  autre  doute  qui  peut  se  résoudre  de  la  même 
manière.  Supposons  que  la  Terre  soit  sphérique  et  qu'elle 
occupe  le  centre  du  Monde,  puis  que  l'on  ajoute  un  grand 
poids  à  l'un  de  ses  hémisphères  ;  le  centre  de  l'Univers  et 
celui  de  la  Terre  ne  coïncideront  plus.  Qu'arrivera-t-il 
alors  ?  Ou  bien  la  Terre  ne  demeurera  pas  immobile  au 
milieu  de  l'Univers,  ou  bien  elle  demeurera  immobile  bien 
qu'elle  ne  tienne  pas  ce  milieu  et,  par  conséquent,  qu'elle 
soit  apte  à  se  mouvoir.  Voilà  la  question  douteuse.  Mais 
ce  doute  se  résoudra  sans  peine  pour  peu  que  nous  ana- 
lysions le  jugement  que  nous  formons  lorsqu'un  certain 
volume  pesant  se  porte  au  centre.  Il  est  clair  que  le  mou- 

(l)  Arislote,  Ilspt  ovpavov,  B,  id,  Livre  11,  Chapitre  XIV.  Édition  Uidot, 
t.  II,  pp.  407409. 


—   Il   — 

ent  de  ce  grave  m-  s'arrêtera  pas  au  moment  même  ot\ 
son  extrémité  inférieure  touchera  le  centre  de  VUnivers  ; 
sa  partie  la  plus  pesante  l'emportera  tant  que  son  milieu  ne 
ncidera  pas  avec  le  milieu  de  VUnivers  ;  car,  jusque 
cet  instant,  il  aura  puissance  pour  se  mouvoir.  —  ^9\kov 
yàp  m;   ovy\   [J:-'/r^  roû  8fyaa9xi  roj  nivrpov  to  ïv^xtov,   àÀAà  ozï 

v.'.x-vj  vh  ttXeov  Ï(ù~  av  /â:/,  r<â  aÙTOÛ  '/iT'ori  uiso-j'  uévot  toutou 

ii  .       ■        ,  t. 

yàp  i/n  r>y  pomr,v.  Or  on  peut  en  dire  autant  s<>it  d'une 
particule  terrestre  quelconque,  soit  de  la  Terre  entière.  Car 
ce  que  nous  venons  de  dire  n'arrive  point  à  cause  de  la 
grandeur  ni  de  la  petitesse  ;  cela  est  commun  a  tout  ce  qui 
a  tendance  à  se  mouvoir  vers  le  centre.  Que  la  Terre  donc, 
à  partir  d'un  lieu  quelconque,  se  porte  au  centre  soit  en 
bloc,  suit  par  fragments,  elle  se  mouvra  nécessairement 
jusqu'à  ce  qu'elle  environne  le  centre  d'une  manière  uni- 
forme, les  tendances  au  mouvement  des  diverses  parties 
se  contrebalançant  alors  les  unes  les  autres.  » 

La  doctrine  d'Aristote,  en  ce  passage,  est  encore  fort 
imprécise  ;  ce  milieu,  zb  péa-ov,  qui;  en  tout  grave,  tend  à 
se  placer  au  centre  de  l'Univers,  le  Philosophe  ne  le 
caractérise  pas  ;  il  ne  l'identifie  pas  au  centre  de  gravité, 
qu'il  ne  connaît  pas. 

Simplicius  (1),  commentant  ce  passage  d'Aristote,  fait 
un  rapprochement,  bien  vague  encore  et  bien  indécis, 
entre  ce  milieu  du  grave  et  le  centre  de  gravité  ;  il  regarde 
l'objection  qu'Aristote  a  examinée  en  dernier  lieu  comme 
engendrée  par  les  recherches  «  que  les  mécaniciens 
nomment  les  Centrobaryques  (xsvTfjoêaowâ).  Car  les  Centro- 
baryques,  au  sujet  desquels  Archimède  et  plusieurs  autres 
ont  énoncé  des  propositions  nombreuses  et  fort  élégantes, 
ont  pour  objet  de  trouver  le  centre  d'une  gravité  donnée. 
Il  est  clair  que  l'Univers  [la  Terre,  supposée  sphérique] 
aura  même  centre  de  grandeur  et  de  gravité.  » 

(1)  -IMIlAIklOY  v.i  -y.  'Aourorî'Xou;  ~îoi  ovpavoù  vnôavïipLX,  B,  r) . 
—  Simplicii  Commentarius  in  IV  libros  Avistotelis  de  Cœlo,  ex  recen- 
sione  Sim.  Karstenii.  Trajeeti  ad  Rhenum,  MDCCCLXV;  p.  245. 


—    12    — 

Il  ne  semble  pas  que  ce  passage  ait,  tout  d'abord,  attiré 
bien  vivement  l'attention  des  commentateurs  qui  succé- 
dèrent à  Simplicius.  Saint  Thomas  d'Aquin  (1),  par 
exemple,  se  borne  à  répéter  presque  textuellement  ce  qu'a 
dit  Aristote  :  «  Il  est  clair  qu'un  volume  doué  de  gravité 
ne  se  porte  pas  seulement  vers  le  centre  du  Monde 
jusqu'à  ce  que  son  extrémité  inférieure  touche  ce  centre  ; 
mais,  si  aucun  empêchement  n'y  met  obstacle,  la  partie 
la  plus  grande  l'emportant  sur  la  plus  petite,  le  corps  en 
mouvement  se  porte  au  centre  du  Monde  jusqu'à  ce  que 
son  milieu  touche  ce  centre  ;  c'est  à  ce  but  que  tous  les 
corps  graves  ont  inclination. 

y.  Imaginez  qu'il  n'y  ait  au  monde  aucun  autre  corps 
grave  qu'une  pierre  unique,  et  qu'on  la  jette  de  haut  ;  elle 
descendrait  jusqu'à  ce  que  son  propre  milieu  touchât  le 
milieu  du  Monde  ;  en  effet,  la  partie  la  plus  grande  repous- 
serait la  plus  petite  hors  de  ce  milieu,  jusqu'à  ce  que  la 
gravité  se  trouvât  être  égale  de  tous  côtés,  comme  il  a 
été  dit  plus  haut.  Et  le  Philosophe  conclut  que  l'on  peut, 
sans  différence  aucune,  dire  la  même  chose,  soit  d'une 
partie  quelconque  de  la  Terre,  soit  de  toute  la  Terre.  * 

Averroës,  avant  Saint  Thomas,  avait  dit  (2)  à  peu  près 
la  même  chose,  mais  d'une  manière  plus  prolixe  et  plus 
confuse,  et  Albert  le  Grand  avait  répété  des  considéra- 
tions (3)  presque  semblables  à  celles  d' Averroës. 

(1)  Sancli  Thomae  Aquinatis  Doetoris  Angelici  Opéra  omnia  jus.su  impen- 
saque  Leonis  Mil,  P.  M.,  édita.  Tomus  XIII.  Romae  MDGCCLXXXVI.  Corn- 
mentaria  in  libros  Aristotelis  de  Cœlo  et  Mundo.  In  librum  il  leciio 
XVII,  p.  1-24 

(2)  Aristotelis  De  Cœlo,  de  gêner atio ne  et  corruptione,  meteorologi- 
coram,  de  plantis,  Averrois  Cordubensis  cumvariis  in  eosdem  corn- 

mentariis Veneliis,  apud  luntas,  M0LXX1III.  —  De  Cœlo  lib.  Il  ;  Summa 

quarta  :  De  Terra  ;  Cap.6:Terrse  loeum  causamque  quietis  ejus  exponit.  p.  165. 

(5)  Beali  Alberti  Magni,  Ratisbonensis  Episcopi,  ordinis  Pnedicatorum, 
Physicorum  l>b.  VIII,  De  Ccelo  et  Mundo  lib.  IV,  De  generatione  et 
corruptione  lib.  II,  De  meteoris  lib.  IV,  De  mineralibus  lib.  V,  reco- 
gnili  per  R.  A.  P.  F.  Petrum  Iammy,  sacras  tlieologise  doctoris,  conventus 
Gratianopolitani.  ejusdem  ordinis.  nunc  primum  in  lucem  prodeunt.  Operum 
tomus  secundus.  Lugduni,  sumptibus  Claudii  Prost,  Pétri  et  Claudii  Rigaud 


i3 


Ce  qui  a  été  une  simple  remarque  dans  l'ouvrage 
d'Aristote,  dans  les  commentaires  de  Simplicius  et  de 
saint  Thomas  d'Aquin  va  prendre,  au  \i\  '  siècle,  les 
vastes  proportions  d'une  théorie.    Déjà  Gautier  Burley 

(1275-1357)  développe  plus  largement  les  remarques 
d'Aristote  (1).  Le  lieu  naturel  de  la  terre  n'est  pas  la  sur- 
face  Interne  de  l'élémenl  de  l'eau;  »  la  terre  n'est  en  son 
lieu  naturel  que  lorsqu'elle  a  pour  centre  le  centre  même 
du  Monde  ».  De  même,  «  l'eau  n'est  en  son  lieu  naturel 
que  si  sa  sphère  a  pour  centre  le  centre  du  Monde,  qui 
est  le  même  que  celui  de  la  terre  »  ;  et  l'on  peut  en  dire 
autant  des  autres  éléments  :  «  Aucun  élément  n'est  en  son 
lieu  naturel  si  son  centre  n'est  au  centre  du  Monde  ». 
-  Une  portion  de  la  terre,  libre  de  tout  obstacle,  se  meut 
vers  le  centre  du  Monde  et  non  vers  la  surface  interne  de 
l'eau."  Une  difficulté,  il  est  vrai,  se  présente  «  Lorsque 
la  terre  a  pour  centre  le  centre  du  monde,  chacune  de  ses 
parties  se  trouve  violentée,  car,  lib,re  de  tout  entrave,  elle 
se  mouvrait  naturellement  vers  le  centre.  »  «  De  mémo 
si  la  terre  était  percée  de  part  en  part  d'un  trou  passant 
par  le  centre,  une  motte  de  terre,  jetée  dans  ce  trou,  se 
mouvra  jusqu'à  ce  que  son  milieu  vienne  au  milieu  du 
Monde  ;  une  moitié  de  cette  masse  sera  alors  d'un  côté  du 
centre  du  Monde  et  l'autre  moitié  de  l'autre  côté  ;  mais 
cela  ne  peut  se  faire  qu'une  partie  de  cette  motte  de  terre 
ne  s'éloigne  du  centre  de  l'Univers  pour  se  rapprocher  du 
Ciel  ;  or  ce  dernier  mouvement  est  un  mouvement  vers 
le  haut,  donc  un  mouvement  violent,  ce  qui  est  impos- 


era t..  Hieronymi  De  la  Garde,  Joan.  Ant.  Duguetan  filii,  via  mercaloria, 
61DCL1.  De  Cœlo  et  Mundo,  lib.  H  ;  Traclatus  IV  :  De  motu  et  quiète  Terne  ; 
Cap.  X,  p.  144. 

(1)  Burleus  Super  oclo  libros  Physicorum.  Coloplion  :  Et  in  hoc  finitur 
expositio  excellentissimi  philosophi  Gualterii  de  Burley  Angliei  in  libros  octo 
de  physico  audilu  Arislotolis  Slagerile  (sic)  emendata  diligenlissime.  lin- 
pressa  arte  et  diligentia  Boneli  Loeatelli  Bergomensis,  sumptibus  vero  et 
expensis  nobilis  viri  Octaviani  Scoti  Modoeliensis  ..  V'enetiis,  anno  salulis 
1491,  quarto  nonas  deccmbiis.  Fol.  95. 


—   14  — 

sible  ».  A  cela,  Burley  répond  -  qu'une  partie  de  la  terre, 
détachée  de  son  tout,  est  violentée  lorsque  son  milieu 
n'est  pas  le  centre  du  Monde  car,  délivrée  de  tout  obsta- 
cle, elle  se  mouvrait  vers  le  centre  du  Monde;  mais  lors- 
qu'elle est  unie  au  reste  de  la  terre  elle  peut,  sans  être 
violentée,  reposer  hors  du  centre  du  Monde,  car  elle  est 
en  repos  non  par  elle  même,  mais  en  vertu  du  repos  de 
l'ensemble.  » 

Si  les  éléments  avaient  tous  la  forme  de  sphères  ayant 
pour  centre  le  centre  de  l'Univers  —  c'est  ainsi,  selon 
Burley,  qu'ils  se  trouveraient  en  leur  lieu  naturel  —  la 
terre  serait  entièrement  couverte  d'eau  ;  comment  expli- 
quer qu'il  n'en  soit  pas  ainsi  ?  Jean  Duns  Scot,  le  Docteur 
Subtil  (i 2y5  ?-i3o8)  s'était  posé  la  question  ;  mais  il  s'était 
contenté  (1)  d'une  explication  finaliste  :  «  Si  tous  les 
éléments  était  symétriquement  distribués,  la  terre  entière 
serait  couverte  d'eau  ;  en  fait,  actuellement,  une  partie  de 
la  terre  est  découverte  en  vue  du  salut  des  êtres  vivants.  » 

Jean  de  Jandun,  maître  en  théologie  en  1 3 1 6,  suivait,  en 
bien  des  points,  les  opinions  de  Gautier  Burley  ;  comme 
lui  et  comme  Aristote,  il  pense  (2)  «  que  la  terre  se  meut 
de  toutes  parts  vers  le  centre  de  l'Univers  et  que  son 
mouvement  ne  s'arrête  que  lorsque  son  milieu  est  au 
milieu  du  Monde  » .  Il  semble  admettre,  de  l'existence  des 
continents,  l'explication  finaliste  dont  c'est  contenté  Duns 

(I)  Jo.  Duns  Scoti  Doclor.  Subtilis,  in  VIII  lib.  Physicorum  Aristotelis 
QiKPStiones  et  Expositio,  in  celeberrima  el  pervelusta  Parisiensium  Aca- 
demia  al)  ipso  aulhore  publiée  ex  cathedra  perlecla-,  nunc  primum  ex  anti- 
quissimo  manuscripto  cxemplari,  abstersis  omnibus  mendis,  in  lucem  editae, 
el  accuratis  annolationibus  illustrai»  a  R.  Àdm.  P.  V.  Francisco  de  Pitiijianis 

Arretino,  ord.  Minorum Venctiis,  MDCXVII,  apud  Joannem  Guerilium. 

p.  382 —  Les  Quœstionnes  attribuées  dans  ce  livre  à  Duns  Scot  ne  sont 
nullement  de  lui;  elles  ont  élé  composées,  à  la  fin  du  XIVe  siècle,  par  Mar- 
sile  dln^hen  ;  nous  aurons  à  les  étudier  au  §  5. 

i-2)  Joannis  de  Janduno  In  lilros  Aristotelis  de  Cœlo  et  Mundo 
quœstiones  subtilïssimœ,  quibus  nuper  considlo  adjecimus  Averrois 
sermonem  de  substantiel  orbis  cuni  ejusdem  Joannis  commentario 
ac  qiaestwnibiis...  Venetiis,  apud  Nieronymum  Scolum,  \5o2;  p.  51, 
Ouaest.  XIV  :  An  terra  sit  in  medio  mundi? 


--     ID    — 

Scol  ;  mais  à  ce  sujet,  il  examine  une  difficulté  :  -  Il  est 
certain  que  l'eau  esl  pesante;  d'autre  part,  une  portion  de 

la  terre  n'est  point  couverte  d'eau,  savoir  celle  qu'habitent 
les  animaux  ;  il  semble,  des  lors,  que  le  milieu  de  la  terre 
ne  puisse  être  le  milieu  du  Monde,  car  de  ce  côté  où  l'eau, 
qui  est  lourde,  recouvre  la  terre,  elle  doit  la  pousser  et  la 
chasser  hors  de  son  lieu,  vers  le  côté  qui  est  découvert, 
car  un  corps  grave  comme  l'eau  se  meut  vers  le  bas  lors- 
qu'il n'en  est  pas  empêché...  Il  est  vrai  que  l'eau  est 
pesante  même  en  son  propre  lieu  ;  mais  la  gravité  de  l'eau 
n'est  pas  assez  grande  pour  chasser  la  terre  du  centre, 
car  la  gravité  de  la  terre,  qui  est  plus  forte,  lui  résistera. 
Le  raisonnement  serait  concluant  si  l'eau  était  aussi  lourde 
que  la  terre.  » 

Les  indications,  encore  bien  vagues  et  bien  peu  cohé- 
rentes, de  Gautier  Burley  et  de  Jean  de  Jandun  vont 
s'organiser  et  se  développer  en  une  ample  et  puissante 
théorie  ;  cette  théorie  sera  l'œuvre  d'Albert  de  Saxe. 

Albertus  de  Saxonia  que,  bien  souvent,  les  scolastiques 
se  contentent  de  désigner  par  son  surnom  :  Saxonia, 
est  assurément  un  des  penseurs  les  plus  puissants  et  les 
plus  originaux  que  l'École  ait  produits.  Malheureusement, 
tandis  que  ses  écrits  nous  sont  connus  par  de  très  nom- 
breuses éditions,  sa  vie  nous  est  presque  inconnue. 

Sa  patrie, la  Saxe, nous  est  indiquée  par  son  surnom. Nous 
savons  également,  d'une  manière  certaine,  qu'il  séjourna 
et  enseigna  à  Paris.  Un  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  Vatican,  le  Codex  palatinus  n°  1207,  contient  cette 
mention  (  1  )  :  «  Explicit  tractatus  de  proportionibus  Parisius 
per  Magistrum  Albertum  de  Saxonia  editus.  Deo  laus.  » 
C'est  à  Paris,  assurément,  qu'Albert  a  composé  ses  Ques- 
tions sur  la  Physique  d'Aristote  ;  voulant,  quelque  part  (2), 


(1)  B.  Boncompagni,  Intorno  al  tractatus  proportionum  di  Alberto  di 
Sassonia  (Bu.i.etino  di  Uibliografia  e  di  Storia  delle  Sciekze  matema- 

TICHE  E  FIS1CHE.  t.  IV,  p.  498  ;  1871). 

(2)  Acutissimœ  Quœstiones  super  libros  de  physica  Auscullatione 

ab  Alberto  de  Saxonia  editee.  In  quarium  Physicorum  qiuesiio  V. 


—  i6  — 

prendre  l'exemple  d'une  pierre  qui  tombe  au  sein  de  l'eau, 
il  suppose  que  l'on  jette  cette  pierre  dans  la  Seine. 

A  ces  renseignements  certains,  nous  pouvons  joindre 
une  date  :  la  Bibliothèque  Nationale  possède  (1)  en  ma- 
nuscrit la  copie  des  Questions  sur  le  De  Cœlo  composées 
par  Albert  de  Saxe,  et  cette  copie  est  datée  de  l'année  1 378. 

Or  l'histoire  de  l'Université  de  Paris  (2)  mentionne  un 
Albert  de  Saxe  auquel  ces  diverses  marques  conviennent 
très  exactement.  Il  a  enseigné  avec  éclat  la  philosophie, 
en  la  dite  Université,  de  i35o  à  i36i.  Les  Registres  de 
la  Nation  Anglaise  de  la  Faculté  des  Arts  de  l'Université 
de  Paris  (3)  mentionnent  qu'il  présida  des  examens  en 
1 352,  1354,  1 355 ,  1 358,  1 35g.  UHistoria  de  Du  Boulav 
affirme  qu'il  fut  à  plusieurs  reprises  Procureur  de  la  Nation 
Anglaise.  Selon  le  même  ouvrage,  Albert  de  Saxe  fut,  en 
juin  1 358.  élu  Recteur  de  l'Académie  ;  en  1 36 1 ,  l'Univer- 
sité lui  confia  la  cure  de  la  paroisse  SS.  Côme  et  Bamien. 

Telles  sont  les  particularités  non  douteuses  de  la  vie  de 
l'auteur  qui  nous  occupe.  J.  T.Greesse  (4),  J.C.  Adlung  (5) 
et  U.  Chevalier  (6)  l'identifient  avec  Albert  de  Rùckmers- 
dorff,  Recteur  de  l'Université  de  Vienne  en  1 365  etEvéque 
d'Halberstadt  de  1 366  jusqu'à  1  390,  date  de  sa  mort.  Mais 
cette  identification  n'est  rien  moins  que  certaine. 

Bien  des  points,  d'ailleurs,  demeurent  obscurs  en  la  vie 
d'Albert  de  Saxe.  Nous  ignorons,  par  exemple,  s'il  fut 
séculier  ou  régulier  ;  parmi  les  éditeurs  de  ses  œuvres,  il 

(1)  Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin,  Ms.  n°  14753.  —  Cf.  Thurol,  Re- 
cherches historiques  sur  le  Principe  d'Archimêde,  3e  Article  (Bévue 
archéologique,  nouvelle  série,  t.  XIX,  p.  119;  1869). 

(2)  Bula?us(Uu  Boulay), Historia  Univcrsitalis  Parisiensis,  MDCLXVI1I, 
t.  IV,  pp.  361  et  9o8. 

(3)  Cf.  Thurot,  Analyse  d'un  ouvrage  de  Uebertceg  (Revue  critique 
d'Histoire  et  de  Littérature,  t.  VI,  p.  -2bl  ;  1868). 

(4)  J.  T.  Grœsse,  Lehrbuck  einer  Litteraryeschichte  der  berùhmslen 
Vôlhcr  des  Mittelaltcrs,  2«*  Ablta.,  -2le  Halfte.  p.  o.j6. 

(5)  J.  C.  AçUung,  Fortsetzuny  und  Erydnzungen  zu  C.  G.  Jôchers 
allgemeiiien  Gelehrten  Lexico,  M.  I.,  col.  4o0-4o6. 

(6)  U.  Chevalier,  Répertoire  des  sources  historiques  du  moyen  âge. 
Bio-bibliographie,  Paris,  1883.  Colonne  59. 


—    <7  - 

en  est  qui  le  disent  Augustin,  d'autres  Dominicain, 
d 'autres  encore  Franciscain  ;  beaucoup  s'abstiennent  de 
mentionner  qu'il  ait  appartenu  à  un  ordre  religieux. 

U.  Chevalier  (  t),  se  référant  à  Sbaralea  (2),  mentionne 
un  autre  Albert,  de  Saxe,  surnommé  AlbertutitùS,  qui 
aurait  été  moine  franciscain  au  xve  siècle.  Nous  croyons 
que  cet  Albertutius  ne  doit  pas  être  distingué  de  notre 
Albertus  de  Saxonia  ;  voici  quelques  preuves  à  l'appui  de 
cette  opinion. 

Nicolo  Vernias  de  Chieti,  natif  de  Vicence,  ensei- 
gnait la  philosophie  à  Padoue  à  la  fin  du  xve  siècle. 
11  y  composa,  en  149g,  un  écrit  intitulé  De  gravibus  et 
/cribics  quœstio  subtilissima.  L'éditeur  qui,  en  1 5 1 6, 
publia  à  Venise  les  Quœstiones  super  hbros  de  physica 
A  uscvdtatione  d'Albert  de  Saxe,  y  joignit  ce  petit  écrit. 
L'auteur  y  mentionne  et  y  réfute  l'opinion  d' Albertutius 
qui  attribue  le  mouvement  des  projectiles  non  pas  à  l'agi- 
tation de  l'air,  mais  à  un  impetus  ;r  or  cette  opinion  est 
bien  celle  qu'Albert  de  Saxe  a  soutenue,  par  de  multiples 
arguments,  dans  ses  Questions  sur  la  Physique  d'Aristote 
et  sur  le  De  Cœlo  ;  c'est  assurément  lui  que  Nicolo  Ver- 
nias a  entendu  citer.  D'ailleurs,  il  ne  le  nomme  pas  seu- 
lement Albertutius,  mais  encore  Albertus  paruus,  réservant 
à  Albert  le  Grand  le  simple  nom  d' Albertus. 

Nous  trouvons  une  indication  analogue  dans  un  recueil 
des  commentaires  sur  le  De  gêner atione  et  corruptione 
composés  par  Gilles  Colonna  (/Egidius  Romanus),  Marsile 
d'Inghen  et  Albert  de  Saxe  (3). 

(1)  U.  Chevalier,  loc.  cit. 

(2)  Sbaralea,  Supplementum  scriptorum  Franciscanorum,  p.  7-23  ; 
1806. 

(3)  Egidius  cum  Marsilio  et  Alberto  De  generatione —  Commentaria 
liilelissimi  expositoris  B.Egidii  Itomani  in  libros  de generatione  et  corrup- 
tione Aristotelis  cura  textu  intercluso  singulis  locis.  —  Questiones 
item  subiilissime  ejusdem  doctoris  super  primo  libro  de  generatione; 
nunc  quidem  prirmim  in  publicum  prodeuntes —  Questiones  quoque  claris- 
simi  doctoris  Marsilii  Inguem  in  prefatos  libros  de  generatione  —  Item 
questiones  subtilissime  magistri  Alberti  de  Saxonia  in  eosdem  libros  de 

2 


—  18  — 

Dans  ce  recueil,  Paulus  de  Genoçano,  de  l'ordre  des 
frères  de  Saint  Augustin,  se  donne,  à  la  fin  des  Questions 
dVEgidius  et  de  Marsile,  comme  en  ayant  revu  la  rédac- 
tion ;  il  a  sans  doute  accompli  la  même  tache  pour  les 
Questions  d'Albert  de  Saxe,  en  sorte  que  l'on  doit  lui 
attribuer  la  note  qui  se  trouve  au  fol.  i32,  col.  a  ;  en  cette 
note,  on  fait  remarquer  au  lecteur  que  les  Questions 
à'Albertucius  portent  exactement  sur  les  mêmes  textes 
que  les  Questions  de  Marsile  d'Inghen. 

Au  xvie  siècle,  Aïbertutius  ou  Alberiucius  était  si  bien 
considéré  comme  un  surnom  de  maître  Albert  de  Saxe,  qui 
avait  enseigné  en  Sorbonne  au  milieu  du  xive  siècle,  que 
les  éditeurs  faisaient  parfois  figurer  ces  deux  noms,  accolés 
l'un  à  l'autre,  dans  le  titre  des  ouvrages  qu'ils  publiaient  ; 
témoin,  ce  titre  :  Logica  Albertucii  perutilis.  Logica  excel- 
lentissimi  sacrœ  tlieologiœ  professoris  Magistri  Alberti  de 
Saxonia  ordinis  divi  Augustini,  per  Magistrum  Aurelium 
Sanutum  Venetum.  Venetiis,  aère  ac  sollertia  hseredum 
0.  Scoti.  MDXXII. 

Le  Tractatus  proportionum  d'Albert  de  Saxe,  ses  Acu- 
tissimœ  Quœstiones  touchant  les  Physiques  d'Aristote,  le 
De  Cœlo,  le  De  generatione  et  corruptione  eurent  grande 
vogue  dans  l'Ecole,  à  la  fin  du  moyen  âge  et  durant  la 
Renaissance  ;  l'imprimerie  les  répandit  à  profusion  (1)  ; 


gène;  nusquam  alias  impresse.  —  Omnia  accuratissime  revisa,  atquc  casti- 
gala  ;  ac  quantum  ars  eniti  potuit  fideliter  impressa.  Colophon  :  Impressum 
Venetiis  mandate,  et  expensis  nobilis  viri  Luceanlonii  de  Giunta  Florentini, 
Anno  Domini  1518,  Die  12  mensis  Februarii. 

En  dépil  des  indications  du  titre,  ce  recueil  avait  été  déjà  imprimé  au 
moins  deux  fois  :  à  Venise,  en  1504  (B.  Locatellus)  et  1505  (G.  de  Gregoriis). 

(1)  Selon  Boncompagni  (Bllletino  di  Biblioguafia  e  di  Stokia  delle 
Sciekze  matematiche  e  fisiche,  t.  IV,  p.  495;  1871),  le  Tractatus  proportio- 
num a  eu  dix  éditions.  Giœsse  (Trésor  de  livres  rares  et  précieux \  t.  1, 
p.  57)  dit  que  les  Quœstiones  super  quatuor  libros  Aristotelis  de  Cœlo 
et  Mundo  furent  imprimées  à  Pavie  en  1481,  à  Venise  en  1492  et  1497,  à 
Paris  en  1516,  de  nouveau  à  Venise  en  1520.  —  INous  avons  pu  consulter, 
outre  le  recueil  que  nous  venons  de  citer,  les  tiois  éditions  suivantes  : 

1°  Questiones  subtilissime  Alberti  de  Saxonia  in  libros  de  Celo  et 
Mundo.  Colophon  :  ExpliciunL  quesliones  preclarissimi  Alberti  de  Saxonia 


-  19  — 

l'œuvre  d'Albert  de  Saxe  est  l'un  des  principaux  canaux 
par  lesquels  la  Physique  de  la  Scolastique  a  répandu  ses 

idées  en  la  science  du  XVIe  siècle. 

Sa.  théorie  de  la  pesanteur  se  trouve  éparse  en  divers 
lieux  de  ses  Questions  sur  la  Physique  ou  sur  le  De  Cœlo. 

En  un  premier  passade  (1),  il  s'agit  de  soutenir  l'opi- 
nion, émise  par  Aristote,  selon  laquelle  les  corps  graves 
se  mouvraient  dans  le  vide  avec  une  vitesse  infinie,  parce 

super  quatuor  libros  de  celo  et  mundo  Aristolelis  diligentissime  emendate 
per  eximium  artium  et  medicine  doctorem  Magistrum  Hieronymum  Suria* 
num  Venetum  tiliuin  Domini  Magistri  Jacobi  Suriani  physici  prestantissimi. 
Impresse  autem  Venetiis  arte  Boneti  de  Locatellis  Bergomensis.  Impensa 
vero  nobilis  viri  Octaviani  Scoli  eivis  Moiloetiensis.  Anno  Salutis  nostre 
1492,  nono  kalendarum  novembris,  ducante  inclite  principe  Augustino  Bar- 
badico. 

2°  Acutissime  Questiones  super  libros  de physica  auscultatione  ab 
Alberto  de  Saxonia  édite  ;  jamdiu  in  tenebris  torpentes  :  nuperrime 
vero  guam  diligentissime  a  vitiis  par  g  cite  :  ac  summo  studio  emen- 
date ;  et  quantum  eniti  ars  potuit  fideliter  impresse.  —  Nieoleti 
Vernialis  Thealini  philosophi  perspicacissimi  contra  per versam  Aver- 
rois  opinionem  de  unitate  intellcctus  :  et  de  anime  felicitate  Ques- 
tiones divine  :  nuper  castigatissime  in  lucem  prodeuntes.  —  Ejusdem 
etiam  de  gravibus  et  levibus  questio  sublilissima.  —  A  la  dernière 
page  :  Veneliis,  sumptibus  heredum  q.  f).  Octaviani  Scoti  Modoetiensis  ac 
Sociorum,  21  Augusti  1516. 

5°  Quœslioncs  et  decisiones physicales  insiyniuin  virorum  : 

Alberti  de         l    Octo  libros  physicorum. 

c .    .         \    Très  libros  de  cœlo  et  mundo. 

Saxonia  in        1    ^         ... 

f    Duos  lib.  de  generalione  et  corruptione. 

Thimonis  in         Quatuor  libros  meteorum. 

Lib.  de  sensu  et  sensato. 

..    ,.  ■     .         \    Librum  de  memoria  et  reminiscentia. 

<    Librum  de  somno  et  vigilia. 

m  Aristolelis    i    uh  de  iongitudine  et  brevitate  vitœ. 

Lib.  de  juventute  et  senectule. 

Recognita'  rursus  et  cmendatœ  summa  accuratione  et  judicio 
Magistri  Georgii  Lokert  Scoti  :  a  quo  sant  tra.cta.tus  proportionum 
additi.  Venunulantur  in  aedibus  Jodoci  Badii  Ascensii  et  Conradi  Resch.  — 
Au  verso  du  titre,  se  trouve  une  Epistola  nuncupatoria  et  parœnetica 
de  Georges  Lokert,  avec  ces  deux  dates  :  Ex  prseclaro  Montisacuti  collegio 
iilibus  Januarii  ad  supputalionem  Curiœ  Romanœ  MDXV1.  Et  rursus  e  Sor- 
bona  ad  kalen.  Octo.  WDXVIII.  —  L'ouvrage  eut,  en  effet,  à  Paris,  deux 
éditions,  l'une  en  1516,  l'autre  en  1518. 

(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  physico  Auditu  ;  in 
librum  IV  quœstio  X. 


-    20     — 


que  les  corps  n'ont,  par  eux-mêmes,  aucune  résistance 
intrinsèque  au  mouvement,  rien  d'analogue  à  ce  que  nous 
nommons  aujourd'hui  l'inertie. 

Or  certains  auteurs  (1)  pensaient  «  que  les  diverses 
parties  d'un  même  grave  s'entravent  mutuellement,  parce 
que  chacune  d'elles  a  une  inclination  à  descendre  par  la 
ligne  la  plus  courte  ;  et  comme,  seule,  la  partie  moyenne 
descend  par  une  telle  ligne,  elle  gêne  les  parties  latérales  ; 
par  suite  de  cet  empêchement  mutuel  des  diverses  parties, 
les  graves  simples  se  meuvent  dans  le  temps.  Mais  cette 
raison  ne  peut  tenir. 

»  En  premier  lieu,  elle  prétend  que  chacune  des  parties 
d'un  même  grave  tend  à  descendre  par  la  ligne  la  plus 
courte  ;  cette  raison  n'est  pas  valable  ;  chacune  des  par- 
ties ne  tend  pas  à  ce  que  son  centre  devienne  le  centre  du 
Monde,  ce  qui  serait  impossible.  C'est  le  tout  qui  descend 
de  telle  sorte  que  son  centre  devienne  le  centre  du  Monde  ; 
et  toutes  les  parties  tendent  à  ce  but  que  le  centre  du 
tout  devienne  le  centre  du  Monde  ;  elles  ne  s'entravent 
donc  pas  l'une  l'autre...  » 

A  cet  argument,  où  nous  trouvons  une  première  for- 
mule de  la  théorie  qui  nous  occupe,  Albert  en  joint 
d'autres,  parmi  lesquels  nous  lisons  ceux-ci  : 

Selon  cette  opinion,  «  un  grand  corps  descendrait  plus 

(  1)  L'opinion  ici  réfutée  par  Albert  de  Saxe  avait  été  émise  et  soutenue  par 
Roger  Bacon  (a),  qui  lavait  citée  comme  une  heureuse  application  des 
mathématiques  aux  sciences  physiques. 

(a)  Rogerii  Baconis  Angli,  viri  eminentissimi,  Spécula  malhemaiica  in 
ciua  de  specierum  multiplicatione,  earumdemque  in  inferionbus  viriute  agi- 
tur  Liber  omnium  scientiarum  studiosis  apprime  utilis,  ed.tus  opéra  et  studio 
Johannis  Combachii,  Philosophie  professons  in  Academia  Marpurgensi ordi- 
naiii  Francofurti,  typis  Wolffgangi  Richteri,  sumptibus  Anton.,  Hummii. 
mdlxIV  _  Dislinctio  IV.  Caput  XIV  :  An  motus  gravium  et  levium  excludat 
omnem  violentiam  ?  Et  quomodo  moins  gignat  calorem  ?  ltemque  de  duphci 
modo  ^ciendi  -  Cet  ouvrage  est  un  fragment,  imprimé  séparément,  de 
VOpusmajus  dédie,  vers  12157,  au  pape  Clément  IV  (Fratris  Bogen  Bacon, 
ordinis  Mino.um,  Opus  majus  ad  Clementem  Q™rtum,  Pontificem 
Romanum,ez  MS  codice  Dubliniensi  edidit  S.  Jebb,  M.  D.;  Lond.m,  ex 
typis  Gulielmi  Bovvyer,  MDCCXXX11I:  pp.  103  et  104,  marquées  par  erreur  99 
et  100). 


—    21      — 

lentement  qu'un  corps  plus  petit,  ce  qui,  toutes  choses 
égales  d'ailleurs,  n'est  point  exact...  Dix  pierres  réunies 
ensemble  descend raienl  plus  lentement  que  l'une  d'entre 
elles,  car  elles  s'entraveraient  l'une  l'autre  ;  or  cela  est 
faux  et  contraire  à  l'expérience.  » 

Lorsque  Benedetti  démontra  (1)  que  tous  les  corps  de 
même  pesanteur  spécifique  tombent  avec  la  même  vitesse 
au  sein  d'un  même  milieu,  il  eut  soin  de  faire  sonner  bien 
haut  l'originalité  de  sa  découverte  :  «  Cette  vérité,  disait-il, 
ne  procède  point  de  l'esprit  d'Aristote,  ni  de  l'esprit 
d'aucun  de  ses  commentateurs  dont  j'aie  eu  occasion  de 
voir  et  de  lire  les  ouvrages,  ou  dont  j'aie  pu  converser 
avec  ceux  qui  professent  l'opinion  de  ce  philosophe.  »  Il 
est  permis  de  se  demande)-,  cependant,  si  le  passage 
d'Albert  de  Saxe  que  nous  venons  de  citer  ne  fut  pas  la 
semence  qui  germa  dans  la  pensée  de  Benedetti. 

Le  problème  du  lieu  naturel  de  la  Terre  préoccupe 
Albert  de  Saxe  en  divers  endroits  de  ses  Questions  sur  la 
Physique  et  sur  le  De  Cœlo. 

Selon  la  philosophie  péripatéticienne,  à  tout  élément 
correspond  un  lieu  naturel  ;  en  ce  lieu,  la  forme  substan- 
tielle de  cet  élément  acquiert  sa  perfection  ;  elle  est 
disposée  de  telle  sorte  qu'elle  reçoive  aussi  complètement 
que  possible  les  influences  qui  lui  sont  favorables,  qu'elle 
évite  les  actions  qui  peuvent  lui  nuire.  Un  élément  est-il 
hors  de  son  lieu  naturel  :  il  tend  à  s'y  placer,  car  toute 
forme  tend  à  sa  perfection.  Est-il  en  son  lieu  naturel  :  il 
y  demeure  en  repos  et  n'en  peut  être  arraché  que  par 
violence. 

Quels  sont  les  lieux  naturels  des  divers  éléments  ?  Quel 
est,  en  particulier,  le  lieu  naturel  de  la  terre  ?  La  ques- 
tion était  vivement  débattue  dans  l'Ecole. 

Pour  les  uns,  le  lieu  naturel  de  la  terre  était  la  surface 
concave  qui  limite  inférieurement  la  mer,  lieu  naturel  de 

(1)  Voir  Chapitre  X,  -2. 


—    22    — 

l'eau  ;  ou  mieux,  cette  surface  jointe  à  une  partie  de  la 
surface  inférieure  de  l'atmosphère,  lieu  naturel  de  l'air  ; 
et  ceux-là  se  montraient  fidèles  interprétateurs  delà  pen- 
sée du  Stagirite,  selon  laquelle  le  lieu  d'un  corps  est  la 
surface  interne  des  corps  qui  l'environnent. 

D'autres  rejetaient  cette  opinion.  La  surface  interne  de 
l'eau  n'est  pas  le  lieu  naturel  de  la  terre  ;  car  alors 
une  portion  de  terre  entourée  d'eau  de  tous  côtés  demeu- 
rerait en  équilibre.  Or,  si  l'on  jette  une  pierre  dans  un 
fleuve,  bien  loin  de  demeurer  en  repos,  elle  descend  jus- 
qu'à ce  qu'elle  parvienne  au  fond  de  l'eau.  Une  portion 
de  terre,  libre  de  tout  obstacle,  ne  saurait  demeurer  en 
équilibre  tant  qu'elle  n'est  pas  au  centre  de  l'Univers  ; 
c'est  donc  le  centre  de  l'Univers  qui  constitue  le  lieu 
naturel  de  la  terre.  A  quoi  les  tenants  de  la  première 
opinion  répondaient  que  la  terre,  n'étant  pas  un  simple 
point,  ne  pouvait  être  naturellement  logée  en  un  point, 
ce  point  fût-il  le  centre  du  Monde. 

C'est  surtout  à  la  solution  de  ce  débat  qu'Albert  de 
Saxe  applique  sa  théorie  de  la  gravité.  Voici  comment  il 
formule  la  thèse  où  il  cherche  à  conserver  la  part  de 
vérité  que  renfermait  chacune  des  opinions  adverses  : 

«  La  terre,  (1)  limitée  en  partie  par  la  surface  concave  de 
l'air,  en  partie  par  la  surface  concave  de  l'eau,  occupe  sa 
situation  naturelle  lorsque  le  centre  de  gravité  de  la 
dite  terre  est  au  centre  du  Monde  ;  car  si  la  terre  se  trou- 
vait hors  de  la  surface  qui  la  situe  de  la  sorte,  elle  se 
mettrait  à  descendre  et  se  mouvrait  jusqu'à  ce  que  le  centre 
de  l'agrégat  qu'elle  forme  avec  tous  les  autres  graves 
devînt  le  centre  du  Monde,  à  moins  qu'elle  n'en  fût 
empêchée... 

»  A  quoi  j'ajouterai  quelques  remarques  :  En  premier 
lieu,  si  la  masse  entière  de  la  terre  se  trouvait  placée 
hors  de  son  lieu  naturel,  par  exemple  en  la  concavité  de 

(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  physico  Auditu  ;  in 
librum  IV  qusestio  V. 


—    23    — 

l'orbite  do  la  Lune,  et  qu'elle  y  fût  retenue  de  force  ;  que, 
d'autre  part,  on  laissât  tomber  un  grave  ;  ce  grave  ne  se 
mouvrait  point  vers  la  masse  totale  de  la  terre,  mais  il  se 
mouvrait  en  ligne  droite  vers  le  centre  du  Monde  ;  la 
raison  en  est  qu'une  fois  parvenu  au  centre  du  Monde, 
il  serait  en  son  lieu  naturel,  pourvu  du  moins  que  son 
centre  de  gravité  lut  le  centre  du  Monde  ;  or,  tout 
être  qui  n'en  est  pas  empêché  tend  naturellement  à  se 
placer  en  son  lieu  naturel,  car  il  s'y  conserve  plus  long- 
temps et  s'y  trouve  plus  éloigné  de  ce  qui  lui  est  nuisible. 
Il  résulte  de  là  que  si  les  graves  se  meuvent  vers  la  Terre, 
ce  n'est  point  à  cause  de  la  Terre  ;  c'est  parce  qu'en  venant 
à  la  Terre,  ils  s'approchent  du  centre  du  Monde. 

-  Mais  ici  (1),  il  convient  de  poser  deux  distinctions, 
dont  voici  la  première  :  Il  y  a  deux  points  qui  peuvent 
être  nommés  milieux  ou  centres  des  corps  graves,  savoir  : 
le  centre  de  grandeur  (2)  et  le  centre  de  gravité.  Car  dans 
les  corps  où  la  gravité  n'est  pas  uniformément  répartie, 
le  centre  de  gravité  n'est  pas  le  centre  de  grandeur  ;  tan- 
dis que  dans  les  corps  de  gravité  uniforme,  le  centre  de 
grandeur  et  le  centre  de  gravité  peuvent  bien  coïncider. 

■  La  seconde  distinction  est  celle-ci  :  Dire  qu'un  corps 
est  au  milieu  du  Monde  peut  s'entendre  de  deux  manières 
différentes  ;  d'une  première  manière,  on  entend  que  son 
centre  de  grandeur  est  au  centre  du  Monde  ;  d'une 
seconde  manière,  que  son  centre  de  gravité  est  au  centre 
du  Monde. 

»  Or  je  suppose  que  la  terre  n'est  pas  d'une  gravité 
uniforme  «  ;  cela  est  évident,  car  la  partie  que  la  mer  ne 
couvre  pas,  exposée  aux  rayons  du  Soleil,  est  plus  dilatée 
que  la  partie  que  les  eaux  recouvrent. 

(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  De  Coilo  et  Mundo  ;  in 
librum  II  quaîstio  XXIII. 

(2)  Grandeur  a,  en  général,  chez  les  scolastiques,  le  sens  que  les  géo- 
mètres modernes  donnent  au  mot  volume  ;  par  centre  de  grandeur, 
Albert  de  Saxe  entend  sans  doute,  au  moins  confusément,  ce  que  nous 
entendons  aujourd'hui  par  centre  de  gravité  du  volume. 


—    24   — 

D'ailleurs,  si  son  centre  de  grandeur  coïncidait  avec  son 
centre  de  gravité  et  partant  avec  le  centre  du  Monde,  elle 
serait  entièrement  couverte  par  les  eaux. 

«  Dès  lors,  on  peut  poser  cette  première  conclusion  : 
Ce  n'est  point  le  centre  de  grandeur  de  la  terre  qui  est 
au  centre  du  Monde...  Puis  cette  seconde  conclusion  : 
C'est  le  centre  de  gravité  de  la  terre  qui  est  au  centre 
du  Monde  ;  on  le  prouve  :  Toutes  les  parties  de  la  terre 
tendent  au  centre  par  leur  gravité.  »  Si  donc  un  plan 
quelconque  passant  par  le  centre  du  Monde  ne  partageait 
pas  la  terre  en  deux  parties  d'égale  gravité,  «  la  partie  la 
plus  lourde  pousserait  la  plus  légère  jusqu'à  ce  que  le 
centre  de  gravité  de  la  terre  tout  entière  devînt  le  centre 
du  Monde  ;  alors,  ces  deux  parties  de  même  poids 
demeureraient  immobiles, lors  même  que  l'une  surpasserait 
l'autre  en  grandeur  ;  elles  se  contrebalanceraient  l'une 
l'autre  comme  deux  poids  en  équilibre.  » 

De  là  un  paradoxe  (1)  :  Lorsque  la  terre  se  trouve  en 
son  lieu  naturel,  les  diverses  parties  de  la  terre  se 
trouvent  violentées  et  hors  de  leur  lieu  naturel  ;  en  effet, 
chacune  de  ces  parties  serait  naturellement  située  si  son 
centre  de  gravité  se  trouvait  au  centre  du  Monde  ;  et 
c'est  le  centre  de  gravité  de  la  terre  qui  occupe  cette 
position. 

Albert  de  Saxe  résout  évidemment  ce  paradoxe,  comme 
le  résolvait  déjà  Gautier  Burley  (2),  par  les  raisons  qui 
lui  ont  servi  à  prouver  que  les  diverses  parties  d'un  grave 
ne  se  gênaient  pas  l'une  l'autre  dans  leur  mouvement  ;  ce 
n'est  point  chaque  partie  de  la  terre  qui  tend  à  mettre  son 
centre  de  gravité  au  centre  du  Monde  ;  cette  tendance 
n'appartient  qu'à  la  terre  en  son  entier  ;  ou  mieux,  chaque 
partie  tend  à  ce  que  l'ensemble  ait  son  centre  de  gravité 
au  centre  du  Monde  : 


(1)  Albertus  de  Saxonia,  loc.  cit. 

(2)  Burleus,  Super  oclo  libros  Physicorum,\eneliis,  1491  ;  fol.  93,  col.  d. 


«  L'eau,  dit-il  (1),  ne  forme  pas  Le  Lieu  nature]  delà 

terre  tanl  que  le  centre  de  gravité  de  La  terre  n'est  pas 

Le  centre  du  Monde.  11  ne  suffit  pas  qu'une  portion  de 

se  trouve  entourée  d'eau  pour  qu'elle  soit  <in  son 

lieu  naturel  et  demeure  immobile  ;  car  alors  son  centre 
de  gravité  n'est  point  encore  Le  milieu  du  Monde,  et  le 
centre  de  gravité  de  l'agrégat  total  qu'elle  forme  avec  le 
reste  de  la  terre  n'esl  point  non  plus  au  centre  du  Monde  ; 
elle  continue  donc  à  descendre,  et  cela  jusqu'à  ce  que  le 
centre  de  gravité  de  tout  l'agrégat  formé  par  cette  por- 
tion de  la  terre  et  tout  le  reste  de  la  terre  se  trouve  au 
centre  du  Monde.  » 

De  ce  principe  que  le  centre  de  gravite  de  l'ensemble 
des  corps  pesants  tend  constamment  à  se  placer  au  centre 
du  Monde,  il  résulte  que  la  Terre  n'a  pas  nécessairement 
cette  immobilité  absolue  que  d'aucuns  lui  prêtent.  Une 
foule  de  causes,  telles  que  réchauffement  par  les  rayons 
du  Soleil,  font,  en  effet,  varier  continuellement  la  distri- 
bution de  la  gravité  en  la  masse  terrestre  et  déplacent 
son  centre  de  gravité  (2). 

«  En  fait,  dit  Albert  (3j,  la  Terre  se  meut  sans  cesse  ; 
sans  cesse,  en  effet,  il  est  une  partie  de  la  terre  dont  la 
gravité  est  diminuée  plus  qu'elle  ne  l'est  en  la  partie 
opposée  ;  c'est  la  partie  qui  regarde  le  Soleil  ;  or,  par 
suite  du  mouvement  circulaire  du  Soleil  au-dessus  de  la 
Terre,  cette  partie  change  d'instant  en  instant  ;  afin  donc 
que  le  centre  de  gravité  de  la  terre  demeure  au  centre  du 
Monde,  et  puisque  la  partie  de  la  terre  qui  s'allège 
change  continuellement,  il  faut  que  la  Terre  se  meuve  sans 
cesse.  » 


t  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  physico  Audïtu  ; 
in  librum  IV  quaestio  V. 

(2)  Alberli  de  Saxonia  Qwestiones  in  libros  de  physico  Audilu  ; 
in  librum  IV  quaeslio  V.  —  Quœstiones  iyi  libros  de  Cœlo  et  Mundo  ; 
in  librum  II  quaestio  X. 

(ôi  Alberli  de  Sjxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo; 
in  librum  II  quaestio  X. 


—   26   — 

La  cause  invoquée  ici  par  Albert  de  Saxe  pour  expliquer 
les  déplacements  du  centre  de  gravité  terrestre  est  de 
bien  minime  influence  ;  en  un  autre  passage  (1),  il  invoque 
une  action  autrement  lente,  mais  autrement  importante  : 
l'érosion  par  les  eaux  pluviales  ;  et  plus  d'un  géologue  ne 
verra  point  sans  surprise  la  précision  avec  laquelle  il 
marque  le  rôle  joué  par  l'érosion  dans  la  sculpture  du  sol  : 

«  Il  est  bien  vraisemblable  que,  continuellement,  quelque 
partie  de  la  Terre  se  meut  en  ligne  droite  ;  on  peut  s'en 
persuader  par  les  raisons  suivantes  :  Continuellement,  de 
cette  partie  de  la  terre  élémentaire  que  la  mer  ne  couvre 
pas,  une  multitude  de  parties  terrestres,  entraînées  par 
les  fleuves,  s'écoulent  jusqu'au  fond  de  la  mer  ;  la  terre 
s'accroît  ainsi  dans  la  partie  qui  est  couverte  par  les  eaux, 
tandis  qu'elle  diminue  dans  la  partie  découverte  et,  par 
conséquent,  elle  ne  garde  pas  le  même  centre  de  gravité; 
mais,  après  ce  changement  de  centre  de  gravité,  le 
nouveau  centre  de  gravité  se  meut,  afin  de  se  placer  au 
centre  du  Monde  ;  et,  pendant  ce  temps,  l'ancien  centre 
de  gravité  monte  vers  la  surface  que  ne  couvrent  pas  les 
eaux  ;  par  cet  écoulement  et  ce  mouvement  continuels, 
cette  partie  de  la  Terre  qui,  à  une  certaine  époque,  se 
trouvait  au  centre  finira  par  venir  à  la  surface,  et  inver- 
sement. 

»  Et,  à  ce  sujet,  on  peut  montrer  comment  ont  été 
engendrées  les  grandes  montagnes.  Il  n'est  point  douteux 
que  certaines  parties  de  la  terre  n'aient  plus  de  cohésion 
que  d'autres  ;  tandis  que  les  parties  faiblement  cohérentes 
coulent  à  la  mer,  entraînées  par  les  fleuves,  les  parties 
douées  de  cohésion  demeurent  en  place  ;  elles  forment 
éminence  au-dessus  de  la  surface  du  sol.  » 

Jusqu'ici,  Albert  de  Saxe  nous  a  parlé  seulement  du 
lieu  naturel  de  la  terre  ;  il  a  fait  abstraction  de  la  masse 


(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  etMundo;  in  lib.  II 
quaestio  XXIII. 


—  27  - 

des  eaux  ;  de  quelle  manière  faut-il  tenir  compte  de  la 
présence  de  cette  masse  l  Sur  ce  point,  la  pensée  d'Albert 
a  varie  ;  elle  n'est  pas  la  même  dans  les  Questions  sur  les 
livres  de  Physique  et  dans  les  Questions  sur  le  De  Cash. 

En  commentant  la  Physique  d'Aristote,  Saxonia  avait 
écrit  ces  lignes  (1)  : 

«  [Ce  que  j'ai  dit  de  la  terre  seule],  il  faut  l'entendre 
également  de  tout  l'agrégat  formé  par  la  terre  et  l'eau  ; 
ces  deux  éléments  forment  sans  doute  une  gravité  totale 
et  unique,  dont  le  centre  de  gravité  se  trouve  au  centre 
du  Monde.  » 

Ainsi,  dans  ses  Questions  sur  la  Physique  d'Aristote, 
Albert  de  Saxe  enseigne  que  le  centre  du  Monde  coïncide 
avec  le  centre  de  gravité  de  l'ensemble  des  corps  pesants  ; 
il  coïncide  aussi  (2)  avec  le  centre  de  légèreté  de  l'ensemble 
des  corps  légers. 

«  Le  froid  étant  particulièrement  intense  sous  les  pôles, 
la  couche  de  l'élément  igné  y  serait  bien  plus  mince  qu'a 
l'équateur,  si  le  feu,  continuellement  engendré  à  l'équa- 
teur,  ne  s'écoulait  constamment  vers  les  pôles.  De  même 
que  l'eau  s'écoule  constamment  vers  les  lieux  les  plus  bas, 
afin  que  le  centre  de  toute  gravité  se  trouve  au  centre  du 
Monde,  de  même  nous  devons  admettre  que  le  feu  s'écoule 
sans  cesse  de  l'équateur  vers  les  pôles,  afin  que  son  centre 
de  légèreté  soit  au  centre  du  Monde.  Il  faut  concevoir 
que,  sous  les  pôles,  le  feu  se  transforme  constamment  en 
air,  tandis  qu'à  l'équateur,  l'air  se  transforme  continuelle- 
ment en  feu  ;  et,  sans  cesse,  le  feu  coule  de  l'équateur 
vers  les  pôles,  afin  que  le  centre  de  toute  légèreté  se 
trouve  au  centre  du  Monde,  comme  le  centre  de  toute 
gravité.  » 

Donc,  selon  l'opinion  qu'Albert  expose  dans  ses  Ques- 
tions sur  la  Physique,  au  centre  du  Monde  se  trouve  le 

(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  physico  Auditu;  in 
librum  IV  quœstio  V. 

(2)  Id.,  ibid.,  quaestio  VI. 


—    28    — 

centre  commun  des  graves,  aussi  bien  de  la  terre  ferme 
que  de  l'eau,  et  le  centre  commun  des  corps  légers,  aussi 
bien  de  l'air  que  du  feu. 

Cette  opinion,  Albert  de  Saxe  la  repousse  (1),  comme 
la  repoussait  déjà  Jean  de  Jandun,  lorsqu'il  commente  le 
De  Cœlo  : 

«  On  m'objectera  qu'il  ne  semble  pas  que  le  centre  de 
gravité  de  la  terre  seule  soit  au  centre  du  Monde  ;  que 
cette  position  convient  bien  plutôt  au  centre  de  gravité  de 
l'agrégat  formé  par  la  terre  et  l'eau.  La  terre,  en  effet, 
est  d'un  côté  toute  couverte  d'eau  ;  cette  eau  se  joint  à  la 
partie  de  la  terre  qu'elle  recouvre  pour  peser  à  l'encontre 
de  l'autre  partie  ;  elle  doit  donc  repousser  celle-ci  jusqu'à 
ce  que  le  centre  de  tout  l'agrégat  formé  par  la  terre  et 
par  l'eau  se  trouve  au  centre  du  Monde. 

••  Nous  répondrons  en  niant  que  le  centre  du  Monde 
coïncide  avec  le  centre  de  gravité  de  l'agrégat  total 
formé  par  la  terre  et  l'eau.  En  effet,  si  l'on  imaginait  que 
toute  l'eau  fût  enlevée,  le  centre  de  gravité  de  la  terre 
serait  encore  au  centre  du  Monde;...  car,  par  essence, 
la  terre  est  plus  grave  que  l'eau  ; . . .  quelle  que  soit  donc  la 
quantité  d'eau  qui  se  trouve  placée  d'un  côté  de  la  terre 
et  non  de  l'autre,  cette  partie  de  la  terre  n'en  recevrait 
point,  pour  contrepeser  et  repousser  l'autre  partie,  plus 
d'aide  que  par  le  passé...  » 

On  s'explique  (2)  sans  peine  «  qu'une  partie  de  la  terre 
émerge  des  eaux  ;  la  terre,  en  effet,  n'est  pas  uniformé- 
ment grave,  en  sorte  que  son  centre  de  gravité  se  trouve 
fort  au-dessus  de  son  centre  de  grandeur  ;  il  est  beaucoup 
plus  près  de  l'une  des  calottes  convexes  qui  limitent  la 
terre  que  de  l'autre  ;  alors  l'eau,  qui  est  uniformément 
grave  et   qui  tend   au  centre  du  Monde,  coule   vers  la 


(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in 
librum  II  quaeslio  XXV. 

(2)  Alberli  de  $a>iori\z>Quœstiones  in  libros  de  physico  auditu  ;  in 
librum  IV  qusestio  V. 


-   29   - 

calotte  terrestre  qui  esl  la  plus  voisine  du  centre  de 
gravité  de  la  terre,  de  sorte  que  l'autre  partie,  l'autre 
calotte,  celle  qui  est  la  plus  éloignée  du  centre  de  gravité, 
demeure  découverte  ».  La  théorie  de  la  gravité  se  reliait 
ainsi,  pour  Albert  de  Saxe,  aux  notions  géographiques 
qui  avaient  cours  de  son  temps  ;  elle  servait  à  justifier 
l'hypothèse  d'un  hémisphère  terrestre  couvert  par  un 
vaste  océan,  hypothèse  que  devait  ruiner  la  découverte 
de  Christophe  Colomb. 

L'opinion  d'Albert  de  Saxe,  selon  laquelle  les  eaux  de 
la  mer  n'exercent  aucune  pesanteur,  aucune  pression  sur 
le  fond  de  la  mer,  nous  peut  sembler  aujourd'hui  fort 
ei  range  ;  elle  n'est  cependant  pas  émise  au  hasard  ;  Albert 
la  tire  de  ses  principes  généraux  touchant  la  pression  au 
sein  des  fluides.  Ces  principes,  dont  Thurot  a  marqué  (1) 
l'influence  profonde  et  durable,  avaient  pour  objet  de 
repondre  à  cette  question  :  Un  corps  demeure-t-il  pesant 
(ii'il  se  trouve  en  son  lieu  naturel  ? 

Le  désir  d'unir  son  centre  de  gravité  au  centre  du 
Monde,  un  corps  pesant  le  conserve  toujours  identique  à 
lui-même  ;  lorsque  le  grave  se  trouve  placé  en  son  lieu 
naturel,  cette  tendance  existe  à  l'état  potentiel  ou  habituel  ; 
elle  consiste  alors,  pour  ce  grave,  en  un  désir  de  demeurer 
où  il  est  (2).  Veut-on  l'arracher  de  ce  lieu  :  la  pesanteur 
potentielle  passe  aussitôt  à  l'état  actuel  et  se  manifeste 
sous  forme  de  résistance.  Le  grave  est-il  placé  hors  de  son 
lieu  :  la  pesanteur  actuelle  le  met  en  mouvement  si  aucun 
obstacle  ne  s'y  oppose  ;  «  si  quelque  support  l'arrête  et  le 
retient  hors  de  son  lieu,  la  pesanteur  demeure  encore  à 
l'état  actuel  ;  il  est  vrai  qu'elle  ne  communique  plus  un 
mouvement  actuel  au  corps  pesant,  mais  elle  produit  un 
effort  actuel  pour  comprimer  ce  qui  retient  ce  corps  par 
violence  ». 


(lj  Thurot,  Recherches  historiques  sur  le  Principe  d'Archiméde, 
3'  nrticle  (Revue  archéologique,  nouvelle  série,  t.  XIX,  p.  119  :  1869). 

(2)  Alberii  de  Saxonia  Quœstiones  in  libres  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in 
librum  III  quaeslio  III.  —  Cf.  ibid.,  in  librum  J  qmestio  X. 


3o 


Lorsque  les  diverses  parties  d'un  grave,  solide  ou  fluide, 
sont  en  leur  lieu  naturel,  lorsque,  par  conséquent,  leur 
pesanteur  se  trouve  à  l'état  habituel  et  non  à  l'état  actuel, 
elles  ne  pressent  pas,  elles  ne  compriment  pas  les  parties 
sous-jacentes. 

C'est  ce  qu'Albert  objecte  (1)  à  ceux  qui  soutiennent 
cette  opinion  :  «  Les  parties  inférieures  de  la  terre  sont 
plus  massives  que  les  parties  supérieures  ;  ce  qui  ne  paraît 
pas  avoir  d'autre  cause  que  la  compression  exercée  par  les 
parties  supérieures,  compression  qui  provient  de  leur 
gravité.  A  quoi  je  réponds,  dit  Albert,  que  si  les  parties 
centrales  de  la  terre  sont  plus  denses,  ce  n'est  point 
qu'elles  soient  comprimées  par  les  parties  supérieures,  car 
les  parties  supérieures  ne  pèsent  point  sur  elles...  » 

Ce  qui  est  vrai  des  parties  de  la  terre  peut  s'entendre 
aussi  des  parties  de  l'eau  :  «  Lorsque  (2)  les  parties  d'un 
grave  ne  se  meuvent  point  à  l'encontre  les  unes  des  autres, 
elles  ne  se  gênent  point  mutuellement  ;  cette  proposition 
est  rendue  évidente  par  l'exemple  de  l'eau,  dont  les  parties 
supérieures  ne  compriment  pas  les  parties  inférieures...  » 

Ainsi  le  fond  des  mers  ne  supporte  aucune  charge, 
aucune  pression  de  la  part  de  l'eau  qui  le  surmonte. 

En  toutes  circonstances,  qu'elle  soit  habituelle  ou  qu'elle 
soit  actuelle,  la  puissance  de  la  pesanteur  garde,  en  un 
même  grave,  même  grandeur.  «  Une  portion  de  terre  (3) 
incline  tout  aussi  bien  à  son  lieu  naturel,  quelle  se  trouve 
placée  plus  haut  ou  plus  bas.  » 

Cette  invariabilité  de  la  gravité  ne  pouvait  s'accorder 
sans  autre  explication  avec  l'axiome  fondamental  sur 
lequel  reposait  toute  la  Statique  de  Jordanus  :  Gravius 


(1)  Alberti   de  Saxonia    Quœstiones  in  libros  de   Cœlo  et  Mundo  ; 
in  librum  111  quseslio  111. 

(2)  Alberti  de  Saxonia   Quœstiones  in   libros  de  physico  Auditu  ; 
in  librum  IV  quœstio  X. 

(5)  Alberti  de  Saxonia   Quœstiones  in   libros  de   Cœlo  et  Mundo  ; 
in  librum  1  quaestio  X. 


—  3i    - 

esse  in  descendendo  guando  ejusdem  motus  ad  médium 
rectior.  Déjà,  dans  le  préambule  que  Peter  Apian  a  repro- 
duit (1),  le  péripatéticien  qui,  au  xme  siècle,  commenta 
cette  doctrine  avait  expliqué  que  cette  apparente  variation 
de  gravité  était  due  au  mélange  d'une  certaine  violence. 
Avec  plus  de  force,  Albert  de  Saxe  va  marquer  (2)  le 
sens  précis  qu'il  convient  d'attribuer  à  l'axiome  de  Jordanus: 

«  Nous  devons  déclarer  qu'un  grave  ne  désire  pas  plus 
descendre  par  une  ligne  que  par  une  autre  ;  s'il  descend 
par  telle  ligne  et  non  par  telle  autre,  cela  tient  à  ce  qu'il 
est  appliqué  à  telle  ou  telle  résistance... 

a  Mais,  dira-t-on,  il  semble  bien  qu'un  grave  désire 
plutôt  descendre  parla  perpendiculaire  que  par  une  oblique; 
nous  voyons,  en  effet,  que  lorsqu'un  grave  descend  par  la 
perpendiculaire,  il  est  plus  difficile  de  l'arrêter  ou  d'empê- 
cher sa  descente  que  lorsqu'il  descend  par  une  oblique  ; 
il  parait  bien  que  ce  soit  le  signe  d'un  désir  plus  grand  à 
descendre  par  la  perpendiculaire  que  par  la  ligne  oblique. 

y>  Je  réponds  à  cela  qu'un  grave,  en  effet,  est  plus 
difficile  à  arrêter  lorsqu'il  descend  suivant  la  verticale  que 
lorsqu'il  descend  obliquement  ;  mais  la  raison  de  cet  effet 
n'est  point  un  plus  grand  désir  de  descendre  par  la  verti- 
cale que  par  l'oblique  ;  cet  effet  tient  à  ce  que  le  corps 
pesant  éprouve  une  moindre  résistance  lorsqu'il  descend 
verticalement  que  lorsqu'il  descend  obliquement,  sur  un 
plan  incliné,  par  exemple  ;  or  il  est  moins  facile  d'empê- 
cher le  mouvement  d'une  puissance  motrice  donnée  avec 
une  moindre  résistance  qu'avec  une  résistance  plus 
grande.  » 


(1)  Liber  Jordani  Nemorarii,  viri  elarissimi,  de  ponderibus,  propositiones 
XIII,  et  earumdem  demonstrationes,  multarumque  rerum  raliones  sane 
puleherrimas  complectens,  nunc  in  lueem  edilus.  Cum  gralia  et  privilegio 
imperiali,  Pelro  Apiano  malhematico  Ingolstadiano  ad  XXX  annos  concesso. 
MDXXXUI.  Sixième  et  septième  pages  (titre  compris)  de  l'ouvrage,  imprimé 
sans  pagination. 

(2)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libro  de  Ccelo  et  Mundo  ;  in 
librum  III  quseslio  XI. 


—    32    ~ 

S'il  faut  donc  un  moindre  effort  pour  empêcher  un  corps 
pesant  de  glisser  sur  un  plan  incliné  que  pour  retenir  sa 
chute  libre,  c'est  qu'à  cet  effort  se  joint  la  résistance  du 
plan  incliné  ;  la  résistance  des  appuis,  telle  est  la  véri- 
table raison  des  effets  que  l'École  de  Jordanus  attribuait 
à  la  variation  de  la  gravité  secundum  situm . 

Il  est  piquant  de  remarquer  que  les  arguments  par 
lesquels  Guido  Ubaldo  (1)  combattra  cette  notion  de 
gravité  secundum  situm  sont  le  simple  développement  des 
raisons  que  vient  d'exposer  Albert  de  Saxe  ;  nous  trouve- 
rons, d'ailleurs,  d'autres  marques  de  l'influence  exercée 
sur  le  Marquis  del  Monte  par  notre  scolastique.  Lors 
donc  qu'en  la  seconde  moitié  du  xvie  siècle,  les  mécani- 
ciens suscitèrent  une  violente  réaction  contre  la  Statique 
créée,  au  xme  siècle,  par  l'Ecole  de  Jordanus,  ils  n'étaient 
point  seulement  poussés  par  l'admiration  exclusive  des 
monuments,  récemment  exhumés,  de  la  science  antique  ; 
ils  subissaient  aussi  l'influence  des  philosophes  de  l'Ecole 
et,  en  particulier,  d'Albert  de  Saxe. 


4.  La  théorie  de  la  figure  de  la  Terre  et  des  mers 
d 'Aristote  à  Albert  de  Saxe 

Ce  que  nous  venons  de  dire  des  doctrines  d'Albert  de 
Saxe  montre,  de  reste,  à  quel  point  la  théorie  de  la  pesan- 
teur et  la  Statique  tout  entière  se  trouvent  liées,  dans  ses 
écrits,  aux  suppositions  sur  le  centre  de  l'Univers,  le  centre 
de  la  terre  et  le  centre  de  la  sphère  des  eaux.  On  ne 
s'étonnera  donc  pas  de  nous  voir  ouvrir  ici  une  digression, 
examiner  ce  qu'Albertutius  a  enseigné  touchant  la  sphé- 
ricité de  la  Terre  et  des  mers,  et  les  sources  antiques 
auxquelles  il  avait  puisé  son  enseignement.  D'ailleurs, 
nous  n'épuiserons  pas  ici  le  sujet,  si  vaste  et  si  important, 

(1)  Voir  Chapitre  X,  1. 


33 


de  cette  digression  ;  nous  n'en  traiterons  que  ce  qu'il  faut 
connaître  pour  suivre  le  développement  de  la  Statique. 

Pour   retrouver  L'origine  «les   théories   qui  vont  nous 

uper,  il  nous  faut  encore  remonter  jusqu'à  Aristote, 
jusqu'à  ces  livres  Sur  le  l 'iel  et  le  Monde  qui,  si  longtemps, 
ont  dirige  l'évolution  scientifique  de  l'humanité. 

Un  des  plus  remarquables  chapitres  du  De  Cœlo  et 
Mundo  <si  assurément  celui  (i)  où  le  Stagirite  entreprend 
de  prouver  la  sphéricité  de  la  Terre. 

Parmi  ses  arguments,  il  y  a  des  raisons  à  posteriori 
qui  nous  donnent  la  rotondité  de  la  Terre  comme  un  fait; 
telle  la  (orme  de  l'ombre  de  la  Terre  dans  les  éclipses  de 
Lune  ;  telle  encore  cette  observation  que  le  voyageur, 
s'avançant  du  nord  au  sud,  voit  certaines  constellations 
s'abaisser  et  disparaître,  tandis  que  d'autres,  qui  lui 
étaient  tout  d'abord  inconnues,  se  lèvent  devant  lui.  Cette 
observation  peut  même  servir  à  déterminer  les  dimensions 
du  globe  terrestre,  et  Aristote  en  donne  une  détermination 
qu'il  tenait  peut-être  d'Eudoxe  (2)  ;  cette  détermination 
est,  à  coup  sûr,  fort  erronée  ;  elle  n'en  est  pas  moins  la 
plus  ancienne  qui  soit  parvenue  à  notre  connaissance. 

L'étude  de  la  pesanteur  fournit  à  Aristote  un  nouvel 
argument  à  posteriori  en  faveur  de  la  sphéricité  de  la 
Terre.  Aristote  admet  que  tous  les  graves  tendent  au 
même  point,  le  centre  du  Monde  ;  or  la  trajectoire  de  la 
chute  des  corps  pesants,  la  verticale,  variable  en  direction 
d'un  point  à  l'autre  de  la  Terre,  est  toujours  normale  à  la 
surface  ;  celle-ci  a  donc  la  forme  sphérique. 

La  considération  de  la  pesanteur  fournit  à  Aristote  un 
argument  d'un  autre  ordre,  un  argument  à  priori,  ce  que 
l'on  appelait  de  son  temps  une  preuve  physique,  ce  que 

(1)  Aristote,  Ilept  ojoavoj,  B,  rJ,  Livre  II.  chapitre  XIV.  Édition  Didot, 
t.  H,  p.  408. 

(2)  Cf.  P.  Tanncry,  Recherches  sur  l'Histoire  de  l'Astronomie  an- 
cienne (MÉMOIRES  DE  I.A  SOCIÉTÉ  DES  SCIENCES  PHYSIQUES  ET  NATURELLES  DE 

Bordeaux,  .|e  série,  t.  I,  p.  1 10  :  1895). 

ô 


-34- 

l'on  appelle  aujourd'hui  une  preuve  mécanique  ;  et  cette 
preuve  lui  paraît  si  importante  qu'il  la  place  au  premier 
rang. 

«  Il  faut,  dit  le  Stagirite,  que  la  Terre  ait  la  forme 
sphérique.  En  effet,  chacune  de  ses  parcelles  est  douée 
de  poids  et  tend  au  centre  de  l'Univers  ;  si  une  parcelle 
moins  pesante  est  poussée  par  une  parcelle  plus  pesante, 
elle  ne  saurait  s'échapper  ;  mais,  bien  plutôt,  elle  se 
trouve  comprimée  ;  l'une  cède  à  l'autre  jusqu'à  ce  qu'elle 
soit  parvenue  au  centre  même.  Comprenons  donc  que  ce 
qui  se  passe  est  identiquement  ce  qui  se  produirait  si  la 
Terre  avait  été  formée  comme  l'imaginent  certains  physi- 
ciens. Seulement,  ces  physiciens  prétendent  que  la  Terre 
doit  son  origine  à  une  projection  violente  des  corps  vers 
le  bas  ;  à  cette  opinion,  il  nous  faut  opposer  la  doctrine 
véritable,  et  dire  que  cet  effet  se  produit  parce  que  tout 
ce  qui  a  poids  tend  naturellement  au  centre.  Lors  donc 
que  la  Terre  n'était  encore  une  masse  unique  qu'en  puis- 
sance, ses  diverses  parties,  séparées  les  unes  des  autres, 
étaient  de  tous  côtés,  et  par  une  tendance  semblable, 
portées  vers  le  centre.  Soit  donc  que  les  parties  de  la 
Terre,  séparées  les  unes  des  autres  et  venant  des  extrémités 
du  Monde,  se  soient  réunies  au  centre,  soit  que  la  Terre 
ait  été  formée  par  un  autre  procédé,  l'effet  produit  sera 
exactement  le  même.  Si  des  parties  se  sont  portées  des 
extrémités  du  Monde  au  centre,  et  cela  en  venant  de  tous 
côtés  de  la  même  manière,  elles  ont  nécessairement 
formé  une  masse  qui  soit  semblable  de  tous  côtés  ;  car  s'il 
se  fait  une  addition  de  parties  égale  en  toutes  directions, 
la  surface  qui  limite  la  masse  produite  devra,  en  tous  ses 
points,  être  équidistante  du  centre  ;  une  telle  surface  sera 
donc  de  figure  sphérique.  Mais  l'explication  de  la  figure 
de  la  Terre  ne  sera  point  changée  si  les  parties  qui  la 
forment  ne  sont  point  venues  en  quantité  égale  de  tous 
côtés.  En  effet,  la  partie  la  plus  grande  poussera  néces- 
sairement la  partie  plus  petite  qu'elle  trouve  devant  elle, 


35 


car  toutes  deux  ont  tendance  au  centre,  et  le  poids  le  plus 
puissant  pousse  le  moindre.  » 

Sous  une  forme  bien  sommaire  et  bien  vague  encore, 
ce  passage  contient  le  germe  d'une  grande  vérité,  qui  ira 
Be  développant  à  travers  les  siècles  :  c'est  à  la  pesanteur 
que  la  Terre  doit  sa  figure. 

De  la  pesanteur  de  la  Terre,  on  ne  saurait  conclure 
qu'elle  soit  sphérique,  mais  seulement  qu'elle  tend  à  l'être  ; 
grâce  à  leur  solidité,  ses  diverses  parties  setayent  les 
unes  les  autres  et  se  gênent  dans  leurs  mouvements.  Il 
n'en  est  pas  de  même  de  l'eau;  la  fluidité  de  cet  élément 
supprime  tout  obstacle  au  changement  de  figure  ;  une 
eau  dont  les  diverses  parties  tendent  au  centre  du  Monde 
ne  saurait  être  en  équilibre  que  sa  surface  ne  soit  une 
sphère  concentrique  à  l'Univers. 

Aristote  a  fort  bien  reconnu  cette  vérité  ;  il  a  entrepris 
de  démontrer  géométriquement  la  sphéricité  de  la  surface 
des  eaux  ;  plus  exactement,  il  a  prouvé  que  si  une  face 
plane  venait  à  interrompre  cette  parfaite  sphéricité,  cette 
face  ne  pourrait  persister,  tandis  que  la  figure  sphérique 
serait  restaurée  par  la  pesanteur.  Voici  en  quels  termes, 
trop  concis,  le  De  Cœlo  nous  rapporte  (1)  cette  argumen- 
tation :  «  Que  la  surface  de  l'eau  soit  sphérique,  cela  est 
manifeste  si  l'on  accepte  cette  hypothèse  :  La  nature  de 
l'eau  est  de  s'écouler  vers  les  lieux  les  plus  bas,  et  ce  lieu 
est  le  plus  bas  qui  est  le  plus  voisin  du  centre.  En  effet, 
du  centre  a  (fig.  g5)  menons  deux  lignes  a(3,  a-/  ;  joignons 
3y  ;  sur  cette  ligne  3/,  abaissons,  du  point  a,  la  perpendi- 
culaire ad  et  prolongeons-la  jusqu'en  z  ;  cette  ligne  %o  sera 
la  plus  courte  que  l'on  puisse  mener  du  centre  à  un  point 
de  la  ligne  3y.  Ce  point  o  sera  donc  le  point  le  plus  bas, 
en  sorte  que  l'eau  coulera  de  tous  côtés  vers  ce  point 
jusqu'cà  ce  que  sa  surface  soit  ramenée  à  l'équidistance  du 
centre.  La  ligne  «s  est  prise  égale  aux  autres  lignes  a3,  *•/, 

(1)  Aristole,  Ilepi  ciozi/où,  B,  o,  Livre  II,  Chapitre  IV.  Édition  Didot, 
t.  II,  p.  594. 


—  36  — 

issues  du  centre.  Il  faudra  donc  que  l'eau  prenne  la  même 
longueur  de  toutes  ces  lignes  issues  du  centre  ;  alors,  elle 
demeurera  en  équilibre.  Mais  le  lieu  des  extrémités  de 
lignes  égales  issues  du  centre  est  une  circonférence.  La 
surface   de  l'eau,    qui  est  (3ey,  sera  donc  sphérique.  — 

AÀ/à  u.ry  on  ye  y\  ~ov  'jOaro:  --tzà^nx  TOiavrri,  (pavspôv  inôQeeiv 
Xaêoûffiv  on  nk&vxev  àst  axippefv  ri  •joor,  eic  tô  jtoiXôrepcv  '  x.oùorepov 
oé  ècn  ro  roû  xkvToov  ïyyvTtpov.  "Hvôwaav  oûv  ex  roi  xÉvrpou  v^  AB 
x.ai  r,  AT,  xaî  £7T£^£-J/6co  l<p'  27c  Br.  'H  cùv  àyB-ïca  er.l  tï]v  jSàaiv,  itf 
ri  A  A,  £/.ârroov  Icri  ?wv  rx.  rcC  Jtévrpci;  xoiXôrepcç  à'pa  ô  rétroç. 
r'i2crî  Trepippeûfferat  rô  S^wp,  smç  av  LaaaS^.  "la-/,  oè  raf;  ex.  xoù 
x.Évrcr^  v;  AE.  "Qot'  àvâyx»]  rrco;  ratç  ex.  rcd  x.jvrcou  eivai   rô  Ûdoip' 


tqts  yàp  /;c£7-/;7:t.  'H  3è  7wv  Èx.  rcC  xévrpGi;  ditzofiii/ri  thcizîcyz' 
<7<paipoei<îy;ç  apa  v;  roC  û^aroç  hrtcpâvEia  ho'  375  BET.  » 

L'extrême  brièveté  du  raisonnement  d'Aristote  ne  va 
pas  sans  quelque  obscurité.  Nous  allons  retrouver  ce 
raisonnement,  sous  forme  plus  explicite  et  plus  claire, 
dans  l'œuvre  d'Adraste. 

Élève  immédiat  du  Staghïte,  Adraste  vécut,  pense-t-on, 
de  36o  à  3 17  avant  J.-C.  Ses  écrits  sont  entièrement 
perdus.  Mais  de  son  enseignement  touchant  la  rotondité 
de  la  Terre  nous  trouvons  une  copie  ou  un  résumé  très 
étendu  dans  un  ouvrage  (1)  de  Théon  de  Smyrne  ;  ce  der- 


(i)  0EQNO3  2MYPNAI0Y  DAATÛNIROY  râv  x.arà  rô  p.aBrr 

p.arix.ov  yyr^iuwj  ti~  ~ry   Il/ârcovs:   àvâyvtaaiv ,  Mécoc   T.   Ta  Tteol 


-  37- 

nier  vécut  à  une  époque  mal  connue  que  l'on  doit  placer 
entre  le  règne  de  Tibère  et  celui  d'Anlonin  le  Pieux. 
Pour  prouver  la  sphéricité  de  la  Terre,  Adraste  reprend, 

en  les  développant  et  les  précisant,  quelques-uns  des  argu- 
ments d'Aristote  ;  il  reprend  d'abord  les  arguments  à  pos- 
teriori : 

«  La  sphéricité  de  la  Terre  est  démontrée  par  cette 
raison  que,  de  chaque  partie  de  la  Terre,  notre  regard 
embrasse  la  moitié  du  ciel,  tandis  que  l'autre  moitié, 
nous  la  jugeons  cachée  par  la  ,Terre,  ne  pouvant  l'aper- 
cevoir... 

»  Et  d'abord,  la  Terre  est  sphéroïdale  de  l'orient  à 
l'occident  ;  le  lever  et  le  coucher  des  mêmes  astres  le 
prouvent  bien  ;  ils  ont  lieu  plus  tôt  pour  les  habitants 
des  régions  orientales,  plus  tard  pour  ceux  des  régions 
occidentales.  Ce  qui  le  montre  encore,  c'est  une  même 
éclipse  de  Lune  ;  elle  se  produit  dans  un  même  espace  de 
temps  assez  court  ;  pour  tous  ceux  qui  peuvent  la  voir, 
elle  paraîtra  à  des  instants  différents  ;  plus  on  sera  vers 
l'orient,  plus  vite  on  la  verra  et  plus  tôt  on  en  aura  vu 
une  plus  grande  partie... 

y>  11  est  encore  évident  que  la  Terre  -est  convexe  du 
nord  au  midi  »  ;  en  effet,  les  habitants  des  contrées 
septentrionales  voient  des  étoiles  que  les  méridionaux 
n'aperçoivent  pas,  et  inversement. 

A  ces  preuves,  Adraste  ajoute  la  raison  mécanique 
donnée  par  Aristote  ;  cette  raison,  il  la  développe  et  la 
précise  en  ces  termes  : 

«  D'ailleurs,  tout  corps  pesant  se  portant  naturellement 
vers  le  centre,  si  nous  concevions  que  certaines  parties  de 
la  Terre  fussent  plus  éloignées  du  centre,   il  faudrait 


àf.Œ~ooloyi7.;,  Oîot  toj  -?,iyr,i  tycpaipuoù  cyïjuaTôs.  Théon  de  Smyrne, 
philosophe  platonicien,  Exposition  des  connaissances  mathématiques 
utiles  pour  la  lecture  de  Platon,  traduite  pour  la  première  fois  du  grec 
en  français  par  .1.  Dupuis;  Paris,  1832.  Troisième  partie:  Astronomie.  Dj  la 
forme  sphérique  de  la  Terre,  pp.  198  et  suiv. 


—  38  — 

nécessairement,  à  cause  de  leur  grandeur,  que  les  petites 
parties  qui  les  entourent  fussent  pressées,  repoussées  et 
éloignées  du  centre,  jusqu'à  ce  que,  l'égalité  de  distance 
et  de  pression  étant  obtenue,  tout  soit  constitué  en  équi- 
libre et  en  repos,  comme  deux  poutres  qui  se  soutiennent 
mutuellement  ou  comme  deux  athlètes  de  même  force 
qui  se  tiennent  mutuellement  embrassés.  Si  les  différentes 
parties  de  la  Terre  sont  également  éloignées  du  centre,  il 
faut  que  sa  forme  soit  sphérique. 

r>  En  outre,  puisque  la  chute  des  corps  pesants  se  fait 
toujours  et  partout  vers  le  centre,  que  tout  converge  vers 
le  même  point  et  qu'enfin  chaque  corps  tombe  verticale- 
ment, c'est-à-dire  qu'il  fait  avec  la  surface  de  la  Terre  des 
angles  égaux,  on  doit  conclure  que  la  surface  de  la  Terre 
est  sphérique.  » 

Adraste,  jusqu'ici,  a  paraphrasé,  en  les  précisant 
quelque  peu,  les  preuves  de  la  sphéricité  de  la  terre 
ferme  données  par  son  maître  Aristote.  Puis  il  ajoute  : 
«  la  surface  de  la  mer  et  des  eaux  tranquilles  est  aussi 
sphérique  »  et,  s'inspirant  encore  du  Stagirite,  il  entre- 
prend de  justifier  cette  affirmation  : 

«  Souvent,  dit-il,  pendant  une  navigation,  alors  que  du 
pont  du  navire  on  ne  voit  pas  encore  la  Terre  ou  un 
vaisseau  qui  s'avance,  des  matelots  grimpés  au  sommet 
d'un  mât  les  aperçoivent,  étant  plus  élevés  et  comme 
dominant  la  convexité  de  la  mer  qui  faisait  obstacle.  » 

Après  avoir  donné  cette  preuve,  bien  insuffisante  mais 
demeurée  classique,  de  la  sphéricité  de  la  mer,  le  philo- 
sophe péripatéticien  poursuit  en  ces  termes  : 

«  On  peut  démontrer  physiquement  et  mathématique- 
ment que  la  surface  de  toute  eau  tranquille  doit  être  de 
forme  sphérique.  L'eau  tend,  en  effet,  toujours  à  couler 
des  parties  les  plus  hautes  vers  les  parties  les  plus 
creuses.  Or  les  parties  hautes  sont  celles  qui  sont  le  plus 
éloignées  du  centre  de  la  Terre,  les  parties  creuses  sont 
celles  qui  le  sont  le  moins.  » 


-39  - 

Comme  Aristote,  Adraste  suppose,  pour  un  instant, 
qu'une  partie  de  La  mer  soil  limitée  par  une  surface 
plane  ;  il  montre  sans  peine  qu'il  existerait  sur  cette 
Burface  (55y  (voir  fîg.  g5 )  un  point  d  situé  plus  près  du 
centre  de  la  Terre  «  que  les  autres  points  p,  y,  ...  ;  ce 
poinl  3  est  le  pied  de  la  perpendiculaire  abaisser  du 
peint  a  sur  le  plan  (3-/  ;  ce  point  -,  est,  dès  lors,  plus  bas 
que  les  points  (3,  y,  ...  ;  -  l'eau  s'écoulera  donc  des  points 
Û,  -/,  ...  vers  le  point  3  inoins  élevé  jusqu'à  ce  que  ce 
dernier  point,  entoure  de  nouvelle  eau,  soit  aussi  éloigné 
du  point  a  que  p  et  y.  Pareillement,  tous  les  points  de  la 
surface  de  l'eau  devront  se  trouver  à  égale  distance  de  «  ; 
donc  l'eau  offre  la  forme  sphérique  et  la  niasse  entière  de 
l'eau  et  de  la  terre  est  sphérique.  r> 

Ce  premier  essai  mécanique  pour  déterminer  la  forme 
d'équilibre  des  mers  suscita,  dès  l'Antiquité,  d'autres  ten- 
tatives analogues.  Archimède  s'efforça  à  son  tour  de  prou- 
ver que,  par  le  fait  de  la  pesanteur,  la  surface  des  eaux 
tranquilles  est  une  sphère  dont  le  centre  est  aussi  celui  du 
Monde.  La  démonstration  d'Archimède  semble  plus  savante 
que  celle  d'Aristote  et  d'Adraste  ;  cependant,  une  critique 
un  peu  sévère  ne  tarde  pas  à  reconnaître  (1)  qu'elle  ne 
repose  pas  sur  une  exacte  notion  de  la  pression  hydrosta- 
tique. Mais  nous  n'insisterons  pas  ici  sur  la  démonstration 
d'Archimède  qui,  jusqu'au  xvie  siècle,  ne  paraît  guère 
avoir  attire  l'attention  des  physiciens. 

Plus  simple  que  le  raisonnement  du  grand  Syracusain, 
l'argumentation  d'Aristote  et  d'Adraste  a  pu  ravir  l'adhé- 
sion de  maint  philosophe.  Nous  avons  dit  comment  Théon 
de  Smyrne  nous  avait  conservé  l'exposition  d'Adraste. 
Nous  retrouvons  une  trace  de  cette  preuve,  mais  bien 
fruste  et  bien  effacée,  dans  les  Pneumatiques  (2)  de  Héron 


(l)  P.  Duhem,  Archimède  a-t  il  connu  le  paradoxe  hydrostatique  ? 

(liIBLIOTHECA  MATHEMATICA,  5le  FolgP,  B(l.  L,  p.  15,  1900). 

|2)  Heronis  Alexandrini  Spiritalium  liber,  a  Federico  Commnndino  Urbi- 
nate  ex  grseco  nuper  in  latinum  conversus;  Urbini,  MDLXXV;  p.  12,  verso,  et 
p.  13,  recto. 


—  40  — 

d'Alexandrie.  Pline  l'Ancien  qui,  sans  doute,  fut  presque 
contemporain  de  Théon,  expose  également  (1),  sous  une 
forme  sommaire  et  imprécise  d'ailleurs,  la  preuve  méca- 
nique de  la  sphéricité  des  mers  imaginée  par  Aristote  ;  il 
admire  «  la  subtilité  géométrique  dont  ont  fait  preuve 
les  inventeurs  grecs  en  créant  cette  très  heureuse  et  très 
glorieuse  doctrine  » . 

A  cette  preuve  physique  de  la  rotondité  des  mers,  Pline 
en  ajoute  une  autre  qui  n'est  point  d'Aristote  et  qu'il  avait 
sans  doute  lue  dans  les  écrits  de  quelque  autre  philosophe 
grec.  On  s'étonne,  dit-il,  que  l'eau  prenne  spontanément 
la  figure  d'une  sphère  ;  *  et  cependant,  il  n'y  a  rien  de  plus 
manifeste  dans  toute  la  nature  ;  partout,  les  gouttes  sus- 
pendues s'arrondissent  en  petites  sphères  ;  jetées  sur  la 
poussière,  déposées  sur  le  duvet  des  feuilles,  elles  se  pré- 
sentent avec  une  sphéricité  parfaite.  Dans  un  vase  plein, 
le  liquide  est  plus  élevé  au  milieu  ;  et  ce  phénomène,  en 
raison  de  la  ténuité  et  du  peu  de  consistance  du  liquide, 
nous  le  concluons  plus  que  nous  ne  le  voyons.  En  effet, 
chose  encore  plus  singulière,  dans  un  vase  plein,  le  liquide, 
pour  peu  qu'on  y  ajoute,  déborde  ;  il  ne  déborde  pas  si 
l'on  y  fait  glisser  des  poids  qui  vont  souvent  jusqu'à  vingt 
deniers.  Dans  ce  dernier  cas,  les  poids  introduits  ne  font 
qu'augmenter  la  convexité  du  liquide  ;  dans  le  premier, 
la  convexité  déjà  existante  fait  que  le  liquide  déborde 
incontinent.  « 

Nous  savons  aujourd'hui  combien  sont  fautives  ces  com- 
paraisons qui  confondent  les  phénomènes  dus  à  l'action  de 
la  pesanteur  avec  les  effets  de  capillarité  ;  mais  pouvons- 
nous  reprocher  aux  physiciens  de  l'Antiquité  ou  du  moyen 
âge  de  n'avoir  pas  nettement  aperçu  la  distinction  entre 
ces  deux  ordres  de  phénomènes  ?  Ne  rencontrait-on  pas 
bien  souvent,  il  y  a  peu  d'années,  des  physiciens  qui,  par 
une  confusion  toute  semblable,  cherchaient  dans  les  expé- 

(i)  C.  Plinii  Secundi  Historia  naturalisa  lib.  II. 


—  4i    — 

riences  de  Plateau  sur  les  phénomènes  capillaires,  une 
explication  de  l'anneau  de  Saturne  et  une  preuve  du  sys- 
tème cosmogonique  de  Laplace  l 

Claude  Ptolémée,  en  YAlmageste,  ne  donne  1)  que  des 
preuves  bien  peu  satisfaisantes  de  la  sphéricité  de  la  Terre 
et  des  mers;  il  ne  lait  aucune  allusion  aux  démonstrations 
physiques  d'Aristote  et  d'Adraste  ;  à  l'appui  de  la  figure 
Bphérique  des  mers,  il  donne  cette  raison  que  l'eau  étant 
un  élément  homogène,  le  tout  doit  avoir  même  forme  que 
s(>s  parties  ;  sans  doute  il  veut,  par  là,  conclure  de  la 
Bphéricité  des  gouttelettes  liquides  à  la  sphéricité  des 
mers  ;  du  moins,  la  plupart  de  ses  commentateurs  l'ont 
compris  de  la  sorte. 

Simplicius  développe  longuement  (2)  ce  qu'Aristote 
avait  dit  de  la  figure  de  la  Terre  ;  il  corrige,  d'après  les 
déterminations  d'Ératosthène,  les  dimensions  que  le  Sta- 
girite  avait  attribuées  à  notre  globe.  Il  expose  (3),  sous 
une  forme  claire  et  explicite,  le  raisonnement  par  lequel 
la  figure  sphérique  des  mers  est  prouvée  au  De  Cœlo. 
A  cette  preuve,  il  joint  ces  quelques  lignes,  dont  il  est  à 
peine  besoin  de  signaler  la  complète  ressemblance  avec  le 
passage  de  Pline  l'Ancien  qui  a  été  rapporté  ci-dessus  : 

«  Une  observation  nous  conduit  à  penser  que  la  surface 
de  l'eau  est  sphérique  ;  lorsque  des  gouttes  d'eau  tombent 
sur  une  surface  polie,  comme  une  feuille  de  roseau  ou  une 
feuille  d'arbre,  elles  se  pelotonnent  sur  elles-mêmes  et, 
lorsqu'elles  ont  pris  la  forme  sphérique,  elles  demeurent  en 
équilibre...  Si  l'on  remplit  d'eau  un  calice  et  si  l'on  intro- 
duit doucement  dans  cette  eau  des  pièces  de  monnaie  ou 

(1)  KAATAIOY  niOAEMAIOT  ay.Qr^j.Tur,  <ryvr*Çi5,  A,  7. 
Claude  Piolémée,  L'Almageste,  livre  I,  eh.  III. 

(ÎJ^IMIIAIKlOYet;  rà  ApiarorsXou;  tzioï  ovpxvov  Û7roy.vyju3c,B,i<î . 
Simplieii  Commentarius  in  IV  libros  Aristotelis  de  Cœlo  recensione 
Sim.  Karsteni  ;  Trajecii  ad  Rhenum,  MDGGCLXV  ;  pp.  242  et  suiv. 

*5)  2IMIIAIR10Y  eli  rà  'Actiroré^ou-  Treot  ovpavov  j7TÔavyjaa,B,5. 
Simplieii  Commentarius  in  IV  libros  Aristotelis  de  Cœlo  recensione 
Sim.  Karsteni  ;  Trajecti  ad  Rhenum,  MDCCCLXV  ;  p.  186. 


—  42  — 

d'autres  masses,  on  voit  la  surface  du  liquide  prendre  la 
forme  sphérique  et  l'eau  ne  s'écoule  qu'après  qu'elle  a 
surpassé  la  surface  de  la  sphère.  » 

Averroës,  que  la  Scolastique  nomme  le  Commentateur 
par  excellence,  ne  fait  guère  que  délayer  ce  qu'Aristote  a 
dit  de  la  figure  et  des  dimensions  de  la  Terre  (îj,  de  la 
forme  sphérique  des  mers  (2). 

Arrivons  au  xme  siècle.  Johannes  de  Sacro-Bosco,  dont 
le  traité  De  la  Sphère  va,  pendant  si  longtemps,  être  la 
plus  répandue  des  cosmographies,  ne  donne  de  la  sphéri- 
cité des  mers  que  les  preuves  déjà  citées  par  Claude 
Ptolémée  : 

«  Que  l'eau  soit  renflée,  dit-il  (3),  et  qu'elle  tende  vers 
la  sphéricité,  cela  se  démontre  ainsi  :  Que  l'on  plante  un 
signal  au  bord  de  la  mer,  qu'un  navire  sorte  du  port  et 
qu'il  s'éloigne  jusqu'à  ce  que  l'œil  d'un  observateur,  placé 
au  pied  du  mât,  ne  voie  plus  le  signal  ;  si  le  navire  s'arrête 
alors  et  si  l'observateur  monte  au  haut  du  mât,  il  verra 
fort  bien  le  signal...  Autre  preuve  :  L'eau  étant  un  corps 
homogène,  le  tout  est  de  même  espèce  que  ses  parties  ; 
mais  les  parties  de  l'eau  tendent  naturellement  à  la  forme 
sphérique,  comme  on  le  voit  dans  les  gouttes  d'eau  ou  dans 
les  perles  de  rosée  adhérentes  aux  herbes  ;  le  tout,  dont 
ce  sont  les  parties,  doit  donc  aussi  tendre  vers  la  forme 
sphérique.  » 

Les  philosophes  et  les  physiciens,  commentateurs 
d'Aristote  ont,  au  sujet  de  la  sphéricité  de  la  Terre  et  des 
mers,  des  opinions  mieux  fondées  que  celles  de  leurs  con- 
temporains, les  astronomes  du  xme  siècle.  Déjà,  au  pre- 
mier livre  de  ses  Météores,  Albert  le  Grand  donne  de  la 


(lj  Aristotelis  De  Cœlo,  de  generedione  et  corruptione,  meteorologi- 
corum,  de  plantis,curn  Averrois  Cordubensis  commentariis ;  Vendus, 
apud  Juntas,  MDLXXUI.  De  Cœlo,  lib.  11;  Sunnna  quarla  :  de  Terra; 
Cap.  T.  pp.  165-172. 

(2)  Averroës,  Op.  cit..  De  Cœlo,  lib.  11;  Summa  secunda  :  de  circulari 
corpore;  Quaesitum  terlium,  pp.  1U-I1S. 

(3;  Johannes  de  Sacro-Bosco,  De  Sphcera,  Cap.  I. 


-43  - 

rotondité  des  gouttelettes  d'eau  une  explication  qui  fait 
disparaître  toute  analogie  entre  ce  phénomène  el  la  ligure 
des  mers.  Maître  Albert  déclare  que  les  gouttes  d'eau 
prennenl  cette  forme  parce  que  leurs  diverses  parties,  plus 
intimement  unies  entre  elles,  résistenl  mieux  aux  causes 
de  destruction.  Dans  son  De  Cœlo,  il  se  borne,  à  l'imita- 
tion d'Averroës,  à  diluer  l'argumentation  d'Aristote. 

Sans  rien  ajouter  aux  arguments  d'Aristote,  saint 
Thomas  d'Aquin  les  expose  avec  une  grande  clarté  et  une 
grande  fidélité,  soit  qu'ils  concernent  la  forme  de  la 
terre  (1),  soit  qu'ils  aient  trait  à  la  figure  des  mers  (2). 

Roger  Bacon,  lui  aussi,  s'en  tient,  pour  la  sphéricité 
des  mers,  à  l'exposé  de  la  preuve  mécanique  d'Aristote  (3); 
il  y  joint  (4)  ce  corollaire,  qui  fit  fortune  dans  l'Ecole  :  Un 
vase  donné  renferme  d'autant  moins  de  liquide  qu'on 
1  éloigne  d'avantage  du  centre  de  la  Terre. 

Il  nous  faut  arriver  jusqu'au  xive  siècle  et  à  l'enseigne- 
ment d'Albert  de  Saxe  pour  voir  la  doctrine  péripatéti- 
cienne relative  aux  questions  qui  nous  occupent  s'enrichir 
de  quelque  addition  importante. 

Lorsqu'Albert  de  Saxe  examine  cette  question  (5)  :  »  La 
Terre  entière  est-elle  sphérique  ?  «  il  a  assurément  sous  les 
yeux  le  texte  d'Aristote  et  le  commentaire  de  Simplicius  ; 
mais  il  consulte  aussi  le  texte  de  Théon  de  Smyrne  ou  bien 
un  exposé  que  ce  texte  a  inspiré;  une  foule  d'indices  nous 
en  assurent. 

Lisons,  par  exemple,  dans  les  Questions  du  vieux  maître 

1 1  Sancti  Thomae  Aquinati?,  Doctoris  angelici,  Opéra  omnia  jussu  impen- 
saque  Leoni?  XIII,  P.  M.,  ediia.  TomusIII.  Ko  m  a?,  MDCCCLXXXVI.  Commen- 
(aria  iii  libros  Aristotelis  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in  lib.  Il  leclio  XXVII, 
p.  224. 
(2)  Id.,  ibid.,  in  lib.  Il  leclio  VI.  p.  145. 

"  Kogerii  Bacconis  Spécula  mathematica.  Distinctio  IV.  Caput  IX  :  De 
figura  mundi.  —  Opus  majus,  édit.  Jebb,  p.  95. 

-ii  kl.  ibid.,  Caput  X  :  Quod  plus  aqme  contineat  va?  inforiori,  quam  supe- 
riori  loco  posilum. —  Opus  majus,  édit.  Jebb,  p.  97. 

3  Alberli  de  Saxonia  Qucestiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo;  in 
librura  II  quiestio  XXVII  (Ed.  1492;  vel  XXV  (Ed.  1508). 


—  44  ~ 

scolastique,  les  preuves  de  la  sphéricité  de  la  Terre  ;  nous 
y  retrouvons  les  arguments  d'Adraste,  rangés  dans  V ordre 
même  où  Théon  de  Smyrne  nous  les  a  présentés  : 

«  Première  conclusion.  La  Terre  n'est  pas  rigoureuse- 
ment  sphérique  ;  cela  est  évident,  car  elle  présente  un 
grand  nombre  de  montagnes  et  de  vallées. 

»  Seconde  conclusion.  La  Terre  est  ronde  de  l'orient  à 
l'occident.  On  le  prouve  ;  en  effet,  s'il  n'en  était  pas  ainsi, 
les  mêmes  étoiles  se  lèveraient  et  se  coucheraient  aussi  tôt 
pour  les  hommes  qui  habitent  vers  l'occident  que  pour 
ceux  qui  habitent  vers  l'orient...  Or  cette  conséquence  est 
fausse  ;  le  jour  et  la  nuit  commencent  plus  tôt  pour  ceux 
qui  habitent  à  l'orient  que  pour  ceux  qui  habitent  à 
l'occident  ;  cela  résulte  évidemment  de  ce  fait,  souvent 
constaté,  qu'une  même  éclipse  de  Lune,  aperçue  par  les 
orientaux  à  la  troisième  heure  de  la  nuit,  est  vue  par  les 
occidentaux  à  la  première  ou  à  la  seconde  heure  selon  | 
qu'ils  habitent  plus  ou  moins  à  l'ouest  des  premiers  ; 
cela  n'aurait  point  lieu  si  la  nuit  ne  commençait  pas 
meilleure  heure  pour  les  orientaux. 

»  Troisième  conclusion.  De  même,  la  Terre  est  ronde  d 
nord  au  midi.  On  le  prouve  ;  car  si  un  voyageur  s'avance 
suffisamment  du  nord  vers  le  sud,  il  voit  le  pôle  s'élevei 
sensiblement  ;  cela  ne  peut  provenir  que  du  renflemenl 
présenté  par  la  Terre  entre  le  nord  et  le  sud. 

»  En  second  lieu,  un  voyageur  pourrait  s'avancer  du 
nord  vers  le  sud  assez  pour  voir  certaines  étoiles  qui 
auparavant,  ne  lui  apparaissaient  point  ;  en  même  temps 
certaines  constellations  se  cacheraient  à  ses  yeux,  qui 
auparavant,  se  montraient  à  lui.  Cela  ne  peut  être  qu'utf 
effet  du  renflement  de  la  Terre  entre  le  nord  et  le  sud. 

»  Quatrième  conclusion.  La  Terre  est  ronde  à  ce  poin 
que,  par  rapport  à  la  Terre  entière,  les  élévations  deii 
montagnes  sont  petites  et  comme  négligeables.  On  1< 
prouve,  en  premier  lieu,  parce  que  lorsque  les  grave 
tombent  sur  un  sol  qui  n'est  point  celui  d'une  montagn 


on 
du    , 

\r*c     J 


-  45  - 

ni  d'une  vallée,  ils  tombent  à  angles  égaux  |  normalement  j. 
Gela  n'aurait  point  lieu  si  les  graves  ne  tendaient  point 
au  même  centre  ;  el  comme  toutes  les  parties  de  la  Terre 
si.ni  graves,  il  en  résulte  qu'elles  tendent  toutes  au  même 
centre.  Cela  ne  serait  point  si  la  Terre  n'était  pas  ronde 
ou  ne  tendait  pas  naturellement  à  la  rondeur. 

-  En  second  lieu,  les  parties  de  la  Terre  tendent  toutes 
.•gaiement  vers  le  centre  du  Monde  ;  elles  descendent  aux 
lieux  les  plus  bas,  à  moins  qu'elles  ne  se  soutiennent  l'une 
1  autre  comme  on  1.'  voit    dos  montagnes  ;  néanmoins,  au 

irs  des  temps,  toute  chose  descendra  et  se  précipitera 
vers  le  centre  du  Monde  ;  il  semble  que  ce  soit  là  la  cause 
I de  la  rotondité  de  la  Terre. 

r>  De  là  on  peut  connaître  que  si  la  Terre  était  fluide 
comme  l'eau,  de  telle  sorte  que  ses  diverses  parties  ne  se 
soutinssent  point  l'une  l'autre,  elle  coulerait  vers  une 
rotondité  uniforme  et  une  sphéricité  parfaite.  » 

Jusqu'ici  Albert  de  Saxe  n'a  guère  fait  que  mettre  en 
forme  scolastique  les  arguments  qu'Adraste  avait  donnés 
en  laveur  de  la  sphéricité  de  la  Terre.  Il  y  joint  l'argu- 
ment tiré  de  la  forme  de  l'ombre  de  la  Terre  dans  les 
-'clipses    de    Lune,   argument   qu'Aristote  avait  produit 

lis  qu'Adraste  avait  négligé,  puis  il  ajoute  ce  passage  : 

-  Au  sujet  de  cette  conclusion,  il  faut  savoir  que  l'on 
peut  déterminer  par  l'expérience  si  la  Terre  est  ronde,  du 
moins  du  sud  au  nord.  Qu'un  observateur,  partant  d'un 

[•tain  lieu,  se  déplace  vers  le  nord  jusqu'à  ce  que  le  pôle 
lui  semble  plus  élevé  d'un  degré  qu'auparavant,  et  qu'il 
mesure  le  chemin  parcouru.  Cela  fait,  qu'il  revienne  à 
son  point  de  départ  et  que,  partant  de  ce  lieu,  il  se  dirige 
vers  le  midi,  jusqu'à  ce  que  le  pôle  lui  paraisse  moins 
'levé  d'un  degré  qu'il  n'était  au  lieu  marqué  comme  point 
!  de  départ  ;  qu'il  mesure  de  nouveau  le  chemin  parcouru. 
Si  ces  deux  chemins  se  trouvent  être  égaux,  c'est  un  signe 
certain  que  la  Terre  est  circulaire  du  nord  au  sud  ;  si, 
au  contraire,  il  se  trouvait  qu'ils  ne  fussent  point  égaux, 


-46  - 

ce  serait  un  signe  que  la  Terre  n'est  point  ronde  du  nord 
au  sud.  » 

Les  anciens  avaient  trouvé  dans  la  mesure  de  l'arc  d'un 
degré  le  moyen  de  déterminer  la  grandeur  de  la  Terre 
supposée  sphérique  ;  nous  avons  vu  que  cette  méthode 
était  déjà  connue  d'Aristote  qui  la  tenait  peut-être  d'Eudoxe; 
mais  que  la  mesure  d'un  degré  du  méridien,  répétée  sous 
diverses  latitudes,  pût  servir  à  déterminer  la  forme  réelle 
du  globe,  c'est  une  idée  qui  ne  paraît  point  s'être  pré- 
sentée à  l'esprit  des  astronomes  de  l'Antiquité  (1).  Le  pas- 
sage d'Albert  de  Saxe  que  nous  venons  de  citer  montre 
que  laScolastique  du  xive  siècle  l'avait  nettement  formulée. 
Il  appartenait  à  la  Science  du  xvne  siècle  d'en  aborder  la 
réalisation. 

Ajoutons  qu'Albert  de  Saxe  n'imite  point  ceux  qui 
cherchent  dans  les  effets  capillaires  une  raison  de  la 
rotondité  des  mers.  Dans  la  dernière  des  Questions 
relatives  au  De  Cϔo,  il  range  (2)  au  nombre  des  objections 
à  réfuter,  cette  proposition,  qu'il  emprunte  a  Ptolémée,  à 
Simplicius  et  à  J.  de  Sacro-Bosco  :  «  En  un  corps  homo- 
gène, le  tout  doit  avoir  la  même  figure  que  les  parties  ; 
sinon,  ce  ne  serait  point  un  homogène  ;  mais  les  parti- 
cules de  l'eau  semblent  tendre  vers  la  sphéricité,  comme 
le  montrent  les  gouttes  de  rosée  ou  de  pluie  ;  la  masse 
totale  de  l'eau  doit  donc,  elle  aussi,  être  sphérique.  » 

A  cette  proposition,  Albeitutius  répond,  avec  Albert 
le  Grand  :  «  Au  sujet  de  la  figure  sphérique  des  gouttes  | 
d'eau,  je  dis  que  ce  n'est  point  une  conséquence  de  la 
forme  substantielle  de  l'eau  ;  elle  résulte  plutôt  de  la  fuite  ; 
des  contraires,  car  cette  figure  sphérique  est  celle  où  les 
diverses  parties  se  trouvent  le  plus  étroitement  unies,  où 


(t)  Cf.  Paul  Tannery,  Recherches  sur  V Histoire,  de  l'Astronomie 
ancienne  (Mémoires  de  la  Société  des  Sciences  physiques  et  naturelles  de 
Bordeaux,  4e  série,  t.  I,  p.  104  ;  1893). 

(2)  Alberti  de  Saxonia  Qnœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Miindo;  inj 
librum  III  quaeslio  ultima. 


-  47  — 

elles  peuvent  le  mieux  résistera  une  cause  de  corruption  ; 
aussi  n'importe  quelle  masse  tend-elle  à  prendre  cotte 
figure,  pourvu  qu'elle  n'en  soit  pas  empêchée  par  quelque 
autre  cause,  comme  la  dureté  ou  la  pesanteur.  Cette  ten- 
dance se  remarque  surtout  Lorsque  le  corps  est  en  petite 
quantité  ;  elle  ne  convient  pas  seulement  à  l'eau,  mais  à 
tous  les  liquides,  comme  on  le  voit  avec  le  vif  argent.  » 

Albert  de  Saxe  ne  s'est  pas  contenté  d'exposer,  au 
sujet  de  la  sphéricité  terrestre,  les  divers  arguments 
d'Aiisiote  et  d'Adraste,  perfectionnés  en  un  point  impor- 
tant ;  il  y  a  joint  une  série  de  corollaires  curieux,  d'allure 
paradoxale,  destinés  sans  cloute  à  frapper  l'esprit  de  ses 
disciples.  Pour  l'histoire  du  développement  de  la  Statique, 
ces  corollaires  sont,  nous  le  verrons,  d'une  importance 
particulière  ;  citons-les  donc  in  extenso  : 

"  i°  De  ce  que  la  Terre  est  ronde,  il  résulte  que  les 
lignes  normales  à  la  surface  de  la  Terre,  lorsqu'on  les 
prolonge  vers  le  centre,  vont  sans  cesse  en  se  rapprochant 
les  unes  des  autres  et  concourent  au  centre. 

*  2°  Il  en  résulte  que  si  l'on  construisait  deux  tours 
verticales,  plus  elles  s'élèveraient  et  plus  elles  s'écarte- 
raient l'une  de  l'autre  ;  et  plus  elles  seraient  basses,  plus 
elles  seraient  proches. 

*  3°  Si  l'on  creusait  un  puits  au  fil  à  plomb,  ce  puits 
serait  plus  largue  au  voisinage  de  l'orifice  qu'au  fond. 

»  40  Toute  ligne  dont  tous  les  points  sont  à  égale 
distance  du  centre  est  une  ligne  courbe  ;  car,  si  elle  était 
droite,  certains  de  ses  points  seraient  plus  près  du  centre 
et  d'autres  plus  éloignés  ;  ses  divers  points  ne  seraient 
pas  équidistants  du  centre  ;  ils  ne  seraient  pas  aussi  bas 
les  uns  que  les  autres.  Si  une  ligne  droite  touche  la 
surface  terrestre  en  son  point  milieu,  son  point  milieu  est 
plus  voisin  du  centre  de  la  Terre  que  ses  extrémités. 
Il  en  résulte  que  si  un  homme  marchait  suivant  celte 
ligne  droite,  il  descendrait  une  partie  du  temps  et 
monterait  ensuite  ;  il  descendrait,  en  effet,  tant  qu'il  se 


-4»- 

dirigerait  vers  le  point  qui  est  le  plus  voisin  du  centre  de 
la  Terre  ;  il  monterait  à  partir  du  moment  où  il  s'éloigne- 
rait de  ce  point  ;  il  est  clair,  en  effet,  que  durant  la 
première  partie  du  temps,  il  s'approcherait  sans  cesse  du 
centre  de  la  Terre  et  qu'il  s'en  éloignerait  durant  la 
seconde  partie  ;  or,  s'approcher  du  centre  de  la  Terre, 
c'est  descendre,  et  s'en  éloigner,  c'est  monter. 

»  On  peut  conclure  de  là  qu'un  mobile  qui,  entre  deux 
termes  donnés,  décrit  un  trajet  qui  sans  cesse  monte  ou 
descend  peut  fort  bien  faire  moins  de  chemin  que  s'il 
allait  de  l'un  de  ces  termes  à  l'autre  sans  monter  ni 
descendre.  Cela  se  voit  clairement  en  supposant  que  le 
premier  trajet  soit  un  diamètre  de  la  Terre,  tandis  que  le 
second  serait  la  demi-circonférence  qui  a  ce  diamètre 
pour  corde. 

»  5"  Lorsqu'un  homme  se  promène  à  la  surface  de  la 
Terre,  sa  tête  se  meut  plus  vite  que  ses  pieds  ;  car  la  tête, 
qui  est  en  l'air,  décrit  une  plus  grande  circonférence  que 
les  pieds  qui  touchent  le  sol.  On  pourrait  concevoir  un 
homme  si  grand  que  sa  tête  se  mouvrait  en  l'air  deux  fois 
plus  vite  que  ses  pieds  sur  le  sol.  » 

Ces  corollaires  de  la  sphéricité  terrestre,  bien  capables 
de  frapper  l'imagination  des  «  escholiers  de  Sorbonne  » 
qui  se  pressaient  au  pied  de  la  chaire  de  Maître  Albert  de 
Saxe  devaient,  un  jour,  conduire  Léonard  de  Vinci  à 
découvrir  un  important  théorème  de  Statique. 


5.  La  tradition  $  Albert  de  Saxe  dans  V  École  : 

Thimon  le  Juif,  Marsile  d'Inghen,  Biaise  de  Parme 

Pierre  d'Ailly,  Jean-Baptiste  Capuano 

Nipho,  Grégoire  Reisch 

Georges  Lokert  qui,  en  i5i6  et  i5i8,  donna  deux 
éditions  des  Questions  d'Albert  de  Saxe  sur  la  Physique 
d'Aristote,  sur  le  De  generatione  et  corruptione  et  sur  le 


—  49  — 

/),■   Cœlo  et   Mundo,  était  bien  place,  assurément,   pour 

i naine  les  traditions  de  l'Université  de  Paris  ;  en  i5  16, 
il  était  professeur  de  Physique  au  Collège  de  Montaigu  ; 
en  1 5 1 8 ,  il  enseignait  en  Sorbonne. 

»rges  Lokert,  en  YEpistola  nuncupatoria  et  paramé- 
trai (ju*il  met  en  tête  de  ses  deux  éditions,  nous  apprend 
qu'au  xive  siècle,  trois  hommes  excellaient  en  Philosophie 
naturelle  et  formaient,  au  sein  de  l'Ecole  parisienne,  une 
sorte  de  triumvirat  ;  ces  trois  hommes  étaient  Albert  de 
e,  Thimon  et  Jean  Buridan.    Il  ajoute  que  les   Ita- 
liens, et,  en  particulier,  les  Vénitiens,  se  sont  empressés 
de  livrer  à  l'impression  les  œuvres  des  deux  premiers, 
lis  que  les  écrits  de  Buridan  sont  encore  inédits.  Les 
Français,  plus  négligents,  semblent  laisser  les  œuvres  de 
leurs   maîtres  illustres    moisir  dans  la   poussière.   C'est 
pour  remédier  à  cette  incurie  que  Georges  Lokert  publie 
q<  n  seulement  les  commentaires  à  la  Physique,   au  De 
eratione  et  corruptione,   au  De  Cœlo  et   Mundo  com- 
posés  par  Albert   de  Saxe,  mais  encore  les  Quœstiones 
super  quatuor  libros  meteorum  compilatœ  per  doctissimum 
Philosophiœ  professorem   Thimonem  et  ce  que   Buridan 
rit  sur  les  divers  traités  qui  composent  les  Physica 

nora  d'Aristote.  Par  les  soins  de  Lokert,  nous  possé- 
dons ainsi  un  précieux  héritage  de  la  Physique  que  l'on 
enseignait  en  Sorbonne  au  milieu  du  xive  siècle. 

Qu'était-ce  que  Thimon  \ 

Du  Boulay  (1)  nous  donne  quelques  brèves  indications 
au  sujet  de  Timon  le  Juif  (Temo  judœus).  C'était,  nous 
dit-il,  un  clerc  de  la  ville  de  Munster  en  Westphalie  ;  il 
débuta  dans  l'étude  des  arts,  à  la  Sorbonne,  en  1 34g,  sous 
Maître  Dominique  de  Chivasso.  Le  26  août  1 353,  il  fut 
élu  Procureur  de  la  Nation  Anglaise;  cette  charge  lui  fut 
de  nouveau  confiée  le  18  novembre  1 355 .  «  Ce  fut  un  très 
célèbre  professeur  de  Philosophie  ;  nous  avons  lu  que  bon 

(i)  to\i\xi\s,Hisloria  Universttatis  Parisiensîs,  MDCLWlll,  1.  IV,  p.  991. 

4 


—  5o  — 

nombre  d'étudiants  ont  débuté  avec  lui,  ont  conquis  le 
gracie  de  licencié  et  ont  terminé  leurs  études.  » 

Plus  jeune  qu'Albert  de  Saxe,  Thimon  le  Juif  a  sans 
doute  suivi  les  enseignements  de  ce  maître.  La  trace  de 
ces  enseignements  se  reconnaît  maintes  fois  dans  les 
Questions  sur  les  Météores  ;  en  ces  Questions,  les  commen- 
taires au  De  Cœlo  et  Mundo  composés  par  Albertus  de 
Saxonia  sont  explicitement  cités  et  discutés. 

La  pensée  de  Thimon  le  Juif  n'a  pas  toujours  la  fermeté 
logique  qui  caractérise  les  doctrines  d'Albert  de  Saxe  ; 
parfois,  on  la  voit  hésiter  quelque  peu  entre  deux  opinions 
contraires  ;  elle  ne  s'en  montre  pas  moins  ingénieuse  et 
originale  ;  sur  beaucoup  de  questions  de  Physique,  Thi- 
mon a  vu  plus  loin  et  plus  juste  que  ses  devanciers  ;  les 
solutions  qu'il  a  proposées,  les  hypothèses  qu'il  a  émises 
ont  grandement  influé  sur  le  développement  de  la  Phy- 
sique à  l'époque  de  la  Renaissance  ;  il  est  telle  vérité, 
admise  aujourd'hui  sans  conteste,  dont  la  découverte  a  été 
préparée  et  provoquée  par  ses  recherches. 

Les  Questions  de  Thimon  le  Juif  au  sujet  des  Météores 
d'Aristote  mériteraient  donc  une  étude  approfondie  ;  mais 
ce  n'est  point  ici  le  lieu  de  poursuivre  cette  étude  ;  nous 
devons  nous  borner  à  relever,  parmi  les  affirmations  de 
notre  auteur,  ce  qui  concerne  la  tendance  du  centre  de 
gravité   de  tout  poids  vers  le  centre  de  l'Univers. 

Thimon  connaît  la  doctrine  d'Albert  de  Saxe  ;  il  con- 
naît même  les  deux  doctrines  de  ce  maître  ;  l'une,  celle 
qui  a  été  donnée  aux  Questions  sur  la  Physique,  affirme 
que  le  centre  de  l'Univers  est  occupé  par  le  centre  com- 
mun des  graves,  de  l'eau  aussi  bien  que  de  la  terre  ;  l'autre, 
celle  qui  a  été  exposée  aux  Questions  sur  le  De  Cœlo, 
soutient  que,  seul,  le  centre  de  gravité  de  la  terre  ferme 
se  trouve  au  centre  du  monde.  Entre  ces  deux  doctrines, 
Thimon  hésite  ;  son  adhésion  s'attache  tantôt  à  l'une, 
tantôt  à  l'autre,  et  ses  hésitations  engendrent  des  contra- 
dictions. 


—    31    — 

Au  premier  livre  de  ses  Quœstiones  perutiles  (1),  nous 
voyons  Thimon  admettre,  contrairement  aux  théories 
d'Albert  de  Saxe,  que  l'eau  des  mers  pose  sur  la  terre  ferme 
et  qu'il  faut  tenir  compte  de  leur  poids  pour  déterminer 
la  position  de  la  terre  par  rapport  au  centre  du  Monde. 

*■  J'imagine,  dit-il,  que,  du  côte  du  globe  qui  nous  est 
opposé,  la  mer  pénètre  en  des  cavités  dont  la  terre  est 
creusée  ;  entre  ces  cavités  s'élèvent  des  proéminences  pier- 
reuses, beaucoup  plus  pesantes  que  la  terre  qui  se  trouve 
de  notre  côté  ;  et  peut-être  la  pesanteur  de  l'eau  vient-elle 
en  aide  à  la  gravité  de  ces  parties  de  la  terre  qui  se 
trouvent  au  delà  du  centre  ;  dès  lors,  grâce  au  concours 
de  la  pesanteur  de  l'eau,  ces  parties  pèsent  plus  que  les 
terres  habitables,  bien  que  celles-ci  soient  plus  volumi- 
neuses; c'est  pourquoi  la  surface  convexe  de  ces  dernières 
peut  se  trouver  plus  loin  du  centre  du  Monde  que  la  sur- 
face convexe  qui  termine  l'eau  de  l'autre  côté  du  globe.  » 

«  Il  est  des  philosophes,  dit-il  ailleurs  (2),  dont  l'opi- 
nion est  telle  :  la  terre  et  la  mer  constituent  un  poids 
unique  ;  le  centre  de  gravité  de  cet  agrégat  coïncide  avec 
le  centre  du  Monde  ;  ce  qui  se  trouve  donc  au  centre  du 
Monde,  ce  n'est  ni  le  centre  de  gravité  de  la  terre  ferme, 
ni  le  centre  de  gravité  de  l'eau,  ni  le  centre  de  grandeur, 
mais  bien  le  centre  de  gravité  de  l'ensemble  formé  par  la 
terre  et  l'eau. 

»  Cette  opinion  me  semble  probable  et  forte.  «  Toutefois, 
Thimon  lui  oppose  des  objections,  d'ailleurs  fort  peu  claires; 
et  ces  objections  le  ramènent  à  l'opinion  qu'Albert  de 
Saxe  a  soutenue  dans  ses  Quœstiones  sur  le  De  Cœ/.o. 

«  Il  me  paraît  donc  plus  vraisemblable  que  le  centre  de 
gravité  de  la  terre  ferme  se  trouve  au  centre  du  Monde  ou 
près  de  ce  centre  ;  en  la  partie  du  globe  que  l'eau  recouvre, 
la  terre  ferme  est  beaucoup  plus  lourde  que  celle  qui 


(1)  Thimonis  Quœstiones  in  libros  Meteorum  ;  in  librum  1  quaeslio  V. 

(2)  ld.,  ibid.  ;  in  librum  II  quaeslio  I. 


—    52    — 

se  trouve  de  notre  côté  ;  quant  à  l'eau,  bien  qu'elle  soit 
naturellement  grave,  elle  est  moins  grave  que  la  terre  ; 
cette  eau  demeure  donc  simplement  superposée  à  la  partie 
la  plus  dense  de  la  terre,  tandis  qu'émerge  la  partie  de  la 
terre  qui  est  la  plus  légère.  « 

Incidemment,  Thimon  rejette  une  théorie  inadmissible 
qu'il  formule  (  i  )  en  ces  termes  : 

-  On  a  émis  l'opinion  suivante  :  La  terre  et  l'eau  sont 
toutes  deux  excentriques  au  Monde  ;  c'est  pourquoi  la 
terre  est  en  partie  découverte  par  les  eaux,  car  la  terre 
et  l'eau  sont  toutes  deux  sphériques.  « 

Cette  doctrine  inacceptable,  visée  par  Thimon,  est  sans 
doute,  si  nous  en  croyons  Giuntini  (2),  celle  que  Nicolas 
de  Lyre  (3)  avait  émise  dans  son  commentaire  au  premier 
chapitre  de  la  Genèse. 

A  l'encontre  de  cette  opinion  de  Nicolas  de  Lyre, 
Albert  a  enseigné  (4)  que  la  terre  ferme  était  à  peu 
près  sphérique,  mais  que  son  centre  de  gravité,  et  non 
pas  son  centre  de  figure,  se  trouvait  au  centre  du  Monde  ; 
quant  à  l'eau,  elle  est  exactement  bornée  par  une  surface 
sphérique  dont  le  centre  est  le  centre  même  de  l'Univers. 

C'est  cette  doctrine  même  que  reprend  Thimon  lorsqu'il 
écrit  (5)  : 

«  Le  centre  de  gravité  de  la  terre  ferme  tout  entière 
coïncide  avec  le   centre   du  Monde  ;  c'est  autour  de  ce 


(1)  Thimon,  loc.  cil. 

(2j  Fr.  Junctini  Florentini,  sacra-  theologke  docloris,  Commentaria  in 
Sphœram  Joannis  de  Sacro  Bosco  accuratissima.  Lugduni,  apud 
Philippum  Tinghiom,  MDLXXMI1  ;  p.  178. 

(5)  Nicolas  de  Lyre  était  né  à  Neuve-Lyre  (Eure  vers  1270  ;  en  1291,  il  était 
franciscain  à  Verneuil  :  il  mou  ru  1  à  Paris  en  1540.  Ses  commentaires  ont 
été  maintes  fois  imprimés  :  Nicolai  Lyiani  Postillœ  perpétuée  in  vêtus 
et  novum  Teslanientum  ;  Romae,  1471-1472.  —  Biblia  sacra  latina  cura 
postillis  Nicolai  de  Lyra  ;  Venetiis,  1481.  —  Nicolai  de  Lyra  Postillœ 
morales  seu  rnysticœ  super  Bibliam;  Mantuse,  1481.  —  Moralia  super 
totara  Bibliam  fratris  Nicolai  de  Lira;  Argentorati,  circa  1479;  etc. 

(4)  Alherti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in. 
librum  11  quœstio  XXV. 

(5)  Thimon,  loc.  cit. 


—  53  — 

même  centre  que  l'eau  demeure  en  repos  ;  cVst  vers  lui 
qu'elle  se  meut  ;  elle  s'en  approche  autant  que  possible. 

m  Imaginons  que  la  terre  soit,  tout  d'abord,  supprimée 
et  que  toute  l'eau  se  trouve  réunie  autour  du  centre  du 
Monde  ;  concevons  ensuite  que  l'on  submerge  la  partie  la 
plus  lourde  de  la  terre  ferme  jusqu'à  ce  que  le  centre  de 
gravité  de  cette  terre  occupe  le  centre  du  Monde  ;  car  on 
admet  que  cette  sphère  terrestre  n'est  pas  d'une  gravité 
uniforme  ;  qu'un  quart  de  cette  sphère  est,  par  exemple, 
plus  lourd  que  tout  le  reste  ;  cette  partie  la  plus  lourde 
demeurerait  alors  près  du  centre  [et  au-dessous  de  lui], 
tandis  que  les  trois  autres  quarts  demeureraient  au-dessus  ; 
ainsi  il  pourrait  se  faire  qu'une  partie  de  la  terre  demeurât 
hors  de  l'eau,  à  cause  de  sa  plus  grande  légèreté.  » 

L'influence  d'Albert  de  Saxe,  nous  le  voyons  par 
l'exemple  de  Thimon,  fut  grande  sur  ses  contemporains. 
Cette  influence  se  fit  sentir  dans  l'Ecole  d'une  manière 
puissante  et  persistante. 

Jean  Marsile  d'Inghen  fut,  en  1 386,  nommé  recteur  de 
Heidelberg  ;  il  mourut  en  cette  ville  le  20  août  i3g6.  Ses 
Questions  sur  la  Physique  d'Aristote  (  1  ),  conçues  sur  le  même 
plan  que  les  Questions  d'Albert  de  Saxe,  ont  été  constam- 
ment inspirées  par  la  lecture  des  œuvres  de  ce  dernier  ;  les 
énoncés  des  unes  sont  souvent  identiques  aux  énoncés  des 
autres;  acceptées  ou  combattues,  la  plupart  des  doctrines 
physiques  d'Albertutius  s'y  retrouvent,  souvent  complétées 
et  précisées  ;  son  nom  seul,  par  un  oubli  systématique  que 
nous  aurons  maintes  fois  à  constater,  a  été  omis  ;  Marsile 
d'Inghen  se  borne  à  déclarer  qu'il  suit  les  doctrines  de 

(I)  Quœstiones  sublilissimœ  Johannis  Marcilii  Inguen  super  octo  libros 
Physicorum,  secuwium  nominaliwn  viam,  cum  tabula  in  fine  libri 
posita  :  suum  in  lucem  primum  sorliuntur  effeclum.  —  Colophon  :  Expliciunt 
(jiuestiones  super  oc'o  libros  Physicorum  magisLri  Johannis  Marcilii  Inguen 
secundum  nominalium  viam.  Impressaî  Lugduni  per  honestum  virum  Johan- 
nem  Marion.  Anno  Domini  MCCCCCXVIII,  die  vero  XVI  mensis  Julii.  Deo 
gratias. 

Nous  avons  vu  précédemment  (p.  U)  comment,  en  1617,  ces  Questions 
de  Marsile  d'Inghen  avaient  été  attribués  à  Duns  Scot. 


-  54    - 

l'École  nominaliste,  qu'il  traite  la  Physique  secundum 
nominalium  viam.  D'ailleurs,  l'œuvre  de  Marsile  d'Inghen 
est  fort  inférieure  à  celle  de  son  précédesseur  ;  parfois,  il 
en  reproduit  les  opinions  sans  les  avoir,  semble-t-il,  suffi- 
samment comprises. 

C'est  ce  qui  a  lieu,  notamment,  en  la  question  (1)  où 
Marsile  d'Inghen  examine  ce  problème  :  «  L'eau  est-elle 
le  lieu  naturel  de  la  terre  ?  » 

Après  avoir  rapporté,  à  peu  près  comme  le  fait  Albert 
de  Saxe,  les  diverses  objections  que  l'on  peut  apporter 
contre  cette  affirmation  :  «  L'eau  est  le  lieu  naturel  de  la 
terre  »,  Marsile  remarque  que  la  difficulté  de  la  question 
examinée  provient  de  cette  autre,  à  laquelle  il  faut  aupa- 
ravant répondre  :  *  Pourquoi  la  terre  est-elle  en  partie 
couverte  d'eau  et  en  partie  découverte  ?  « 

Le  recteur  de  Heidelberg  cite  alors  plusieurs  réponses 
qu'il  rejette.  Certains,  par  exemple  (c'est  l'opinion  que 
soutenait  Duns  Scot  et  que  soutenait  également  Campanus 
de  Novare,  h  la  fin  du  xme  siècle,  en  son  traité  Zte  Sphœra), 
prétendent  qu'il  existe  une  terre  ferme  pour  le  salut  des 
animaux  qui  ne  peuvent  vivre  sous  l'eau.  «  Cette  réponse 
assigne  une  cause  finale,  et  point  une  cause  efficiente..., 
tandis  que  c'est  une  cause  efficiente  que  nous  cherchons, 
et  là  gît  la  difficulté. 

y>  D'autres  répondent  que  la  terre  et  l'eau  sont  deux 
sphères  qui  se  coupent,  car  elles  n'ont  point  même  centre  ; 
du  côté  découvert  par  les  eaux,  le  centre  de  la  terre  est 
plus  élevé.  »  Cette  opinion,  nous  l'avons  dit,  fut  celle 
de  Nicolas  de  Lyre  ;  Marsile  la  réfute  comme  l'a  fait 
Thimon,  en  son  livre  des  Météores,  que  le  recteur  de 
Heidelberg  paraît  bien  avoir  lu  :  «  Le  même  point  est 
centre  du  Monde  et  centre  de  la  gravité  ;  la  masse  entière 
de  l'eau  et  la  masse  entière  de  la  terre  solide  ont  donc 
même  centre...  D'ailleurs,  la  terre  habitable  ou,  du  moins, 


(l)Johannis  Marcilii  In^ucn  Quœstioncs  in  libros  Physicorum  ;  ciica 
libium  IV  quaestio  V. 


—  55   — 

la  terre  ferme  sérail  de  forme  circulaire.  Cette  consé- 
quence est  fausse...  car  la  terre  habitable  es!  plus  longue 
que  Large.  » 

Après  avoir  relaté  ces  diverses  opinions,  Marsile 
d'Inghen  expose  celle-ci,  où  nous  reconnaissons  la  doctrine 
favorite  d'Albert  de  Saxe  :  -  En  cette  explication,  on 
Buppose  tout  d'abord  que  les  diverses  parties  de  la  terre 
n'ont  pas  même  gravité  ;  l'expérience  nous  prouve  qu'il  en 
est  de  plus  lourdes  et  de  moins  lourdes...  De  là  découle 
cite  seconde  supposition  que  le  centre  de  gravité  de  la 
terre  ne  coïncide  pas  avec  son  centre  de  grandeur. 

*  Ces  suppositions  faites,  on  imagine  que  la  terre  plonge 
dans  l'eau  comme  une  colonne  dont  la  partie  inférieure 
serait,  de  toutes  parts,  entourée  d'eau,  tandis  que  l'autre 
partie  émergerait  et  formerait  ce  que  l'on  nomme  la  terre 
ferme.  Concevons,  par  exemple,  qu'un  clou  se  trouve  en 
équilibre  au  centre  de  la  terre  ;  il  n'y  aurait  qu'une  faible 
longueur  de  ce  clou  d'un  certain  côté  du  centre,  savoir, 
du  côté  où  se  trouve  la  tête  du  clou  ;  et  cela  parce  que  la 
tète  est  beaucoup  plus  lourde  que  le  reste  du  clou.  Eh  bien, 
on  suppose  que  la  terre  est  placée  de  même  par  rapport 
au  centre  et  sous  l'eau.  » 

Marsile  d'Inghen  rejette  cette  explication  par  une 
argumentation  peu  compréhensible  ;  il  en  propose  une  autre 
d'après  laquelle  l'eau,  dont  la  masse  totale  est  fort  petite, 
remplirait  seulement  certaines  cavités  creusées  au  sein  de 
la  terre  solide.  N'insistons  pas  sur  cette  théorie,  assuré- 
ment moins  philosophique  que  celle  d'Albertuiius. 

Un  point  mérite  de  retenir  un  instant  notre  attention. 
Non  seulement,  en  exposant  cette  doctrine,  Marsile  ne 
cite  pas  Albert  de  Saxe,  mais  il  attribue  formellement 
cette  théorie  à  Campanus  de  Novare  :  «  Quinta  via  est 
quam  ponit  Campanus  in  tractatu  suo  de  Sphaera.  •• 

Or,  dans  son  traité  de  la  Sphère  (1),  Campanus  traite, 
en  effet,  de  l'existence  de  la  terre  ferme.  Mais  il  se  borne 

(I   Comparu  Tractatvs  de  Sphœra  :  Cap.  V.  Quare  S|»ha>ra  non  «il  intégra. 


_   56  — 

à  affirmer  que  la  surface  de  l'eau  est  une  sphère  ayant 
pour  centre  le  centre  même  du  Monde  ;  que  les  continents, 
qui  émergent  comme  de  véritables  îles,  ont  leur  surface 
plus  distante  du  centre  du  Monde  que  le  niveau  des  mers. 
A  l'appui  de  cette  affirmation,  il  n'apporte  aucune  expli- 
cation mécanique  ;  il  se  borne  à  invoquer  une  cause 
finale,  les  besoins  de  la  vie  animale. 

Un  peu  plus  loin  (1),  Marsile  d'Inghen  examine,  comme 
Albert  de  Saxe,  si  un  grave  contient  une  résistance  intrin- 
sèque au  mouvement  ;  il  expose  avec  beaucoup  de  préci- 
sion l'opinion  de  ceux  qui,  avec  Roger  Bacon,  prétendaient 
trouver  l'origine  de  cette  résistance  en  la  tendance  de 
chaque  partie  du  grave  à  gagner  le  centre  du  Monde  et 
en  la  gêne  que  la  tendance  de  chacune  d'elles  éprouve  de 
la  part  du  désir  des  autres.  Comme  Albert  de  Saxe,  Mar- 
sile d'Inghen  répond  que  «  chaque  partie  du  grave  ne 
désire  pas  gagner  le  centre  en  suivant  la  ligne  qui  joint 
chacune  d'elles  au  centre...  C'est  le  grave  tout  entier  qui 
tombe  de  telle  sorte  que  son  centre  devienne  le  centre  du 
Monde,  ou  mieux,  de  manière  à  se  joindre  à  l'ensemble 
des  choses  graves  dont  le  centre  doit  être  le  centre  du 
Monde...  Pour  la  satisfaction  de  ce  désir  du  grave,  il  faut 
que  le  centre  de  gravité  de  ce  corps  se  trouve  sans  cesse 
sur  un  des  rayons  terrestres.  » 

La  question  où  Marsile  écrit  ce  passage  est,  d'ailleurs, 
intéressante  à  bien  des  égards  ;  nous  l'y  voyons  successi- 
vement réfuter  une  opinion  émise  par  le  Précurseur  de 
Léonard  de  Vinci,  puis  appeler  à  son  aide  une  proposition 
qu'il  déclare  tirée  du  Tractatus  de  ponderibus.  Nous  trou- 
vons là  de  nouveaux  arguments  en  faveur  d'une  remarque 
que  la  lecture  d'Albert  de  Saxe  nous  avait  déjà  suggérée  : 
Les  découvertes  de  l'École  de  Jordanus  ont  été  l'œuvre  de 
mécaniciens  peu  soucieux,  en  général,  de  questions  philo- 
sophiques. Les  philosophes  scolastiques  se  sont  préoccupés 


(l)  Johannis  Marcilii  Inguen  Quœstiones  in  libros  Physicorum  ;  circa 
librum  iV  quseslio  Vlll. 


-  -7  - 

de  bonne  heure  des  rapprochements  que  L'on  pouvait  établir 
ou  des  divergences  que  l'on  devait  constater  entre 
découvertes  el  Les  principes  de  la  Physique  d'Aristote. 
Cette  préoccupation  a  produit,  dès  le  xme  siècle,  le  Corn- 
mentaire  péripatéticien  aux  Elementa  Jordani  de  ponderi- 
bus  ;  nous  la  retrouvons,  au  xive  siècle,  dans  les  Questions 
d'Albert  de  Saxe  ou  de  Marsile  d'Inghen. 

Les  passages  que  nous  venons  de  mentionner  ne  sont 
d'ailleurs  pas  les  seuls  où  Marsile  d'Inghen  fasse  allusion 
aux  écrits  de  l'Ecole  de  Jordanus.  Lorsqu'il  veut  établir  (1) 
que  les  variations  de  la  vitesse  d'un  corps  mû  sont  pro- 
portionnelles aux  variations  de  la  puissance  du  moteur, 
Marsile  se  heurte  à  cette  objection  :  -  Un  grave  pendu 
a  une  balance  se  meut  tantôt  plus  vite,  tantôt  moins  vite, 
bien  qu'il  se  trouve  toujours  dans  le  même  milieu.  »  A 
cette  objection,  il  répond  en  ces  termes  :  «  Bien  qu'ici  la 
gravité  essentielle  demeure  toujours  la  même,  il  se  fait  un 
gain  de  gravité  accidentelle,  due  à  la  situation  et  pro- 
venant de  ce  que  le  grave  regarde  le  centre  auquel  il  tend 
plus  directement  qu'auparavant;  c'est  cette  gravité  acci- 
dentelle que  l'on  nomme  gravitas  secundum  situm,  comme 
on  le  voit  dans  le  traité  De ponderibus.  ~ 

Par  Marsile  d'Inghen,  nous  avons  vu  l'influence  d'Albert 
de  Saxe  s'exercer  à  la  fin  du  xive  siècle  ;  nous  allons  voir 
qu'elle  se  prolongea  bien  au  delà. 

C'est  ainsi  qu'au  xve  siècle,  Biagio  Pelacani  éprouva 
tout  particulièrement  cette  influence.  Il  suffit  de  lire  atten- 
tivement le  Tractatus  de  ponderibus  de  Maître  Biaise  de 
Parme  pour  y  reconnaître  les  traces  des  doctrines  d'Albert 
de  Saxe. 

La  troisième  et  dernière  partie  du  Traite  des  poids  de 
Biaise  de  Parme  est  consacrée  à  l'Hydrostatique.  Assuré- 
ment les  propriétés  des  poids  spécifiques  et  l'emploi  de 
l'aréomètre  à  poids  constant,   qui  s'y  trouvent  exposés, 


(1)  Joliannis  Marcilii  Inguen  Quœstiones  in  libros  Physîcorum;  circa 
librum  IV  quaeslio  XI. 


_   Si 


remontent  à  l'Antiquité  ;  nous  les  trouvons  dans  le  livre 
De  ponderibus  attribué  à  tort  à  Archimède  et  dans  le  Car- 
men de  ponderibus.  Mais  l'ordre  et  la  forme  des  questions 
traitées  par  Pelacani  semblent  presque  textuellement 
empruntés  à  Albert  de  Saxe  (1). 

La  seconde  proposition  de  la  seconde  partie  du  traité 
de  Biagio  Pelacani  est  ainsi  formulée  :  Triplum  pondus 
ad  aliud,  in  œquilïbri  positum,  medio  uni  for  miter  ut  unum 
resistente,  subtriplum  ad  ipsum  non  levabit.  Cette  pro- 
position et  la  démonstration  qui  en  est  donnée  sont 
extraites  presque  textuellement  des  Questions  (2)  de 
Saxonia  et  de  Marsile  d'Inghen  sur  les  Physiques 
d'Aristote. 

Albert  de  Saxe  nie  (3)  que  l'intensité  delà  pesanteur  varie 
avec  la  distance  au  centre  du  Monde  :  «  L'éloignement 
du  centre  du  Monde  fait  bien  que  les  diverses  parties  d'un 
grave  tendent  à  gagner  leur  lieu  naturel  par  des  chemins 
différents  ;  mais  jamais  la  distance  n'empêcherait  un  grave 
de  tendre  à  son  lieu  naturel.  »  Il  semble  que  ce  passage, 
qui,  lui-même,  paraît  découler  d'un  argument  de  Roger 
Bacon,  ait  suggéré  à  Biaise  de  Parme  une  remarque  qu'il 
développe  et  que  nous  avons  mentionnée  :  Bien  que  cha- 
cune des  parties  d'un  grave  garde  un  poids  invariable, 
l'inclinaison  mutuelle  de  ces  divers  poids  fait  que  le  poids 
total  du  grave  est  d'autant  plus  petit  que  le  corps  est  plus 
voisin  du  sol.  Cette  remarque  semble,  d'ailleurs,  être 
devenue  classique  dans  les  Ecoles  ;  nous  la  retrouverons 
jusque  dans  les  écrits  de  Mersenne  et  de  Descartes. 

Le  célèbre  Pierre  d'Ailly  était  contemporain  de  Biaise 
de  Parme.  Né  à  Compiègne  en  i33o,  il  fut  grand-maître 

(1)  Albeni  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo;  in 
librum  111  quœstiones  1  et  II. 

(-2)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  physico  Auditu  ;  in 
librum  IV  qusestio  X.  —  Johannis  Marcilii  ln^uen  Quœstiones  in  libros 
Physicorum  ,•  circa  librum  IV  quœstio  IX. 

(3)  Alberli  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in 
librum  I  qusestio  X. 


-  59- 

du  Collège  de  Navarre  en  1384,  évoque  de  Cambrai,  car- 
dinal en  141 1,  légat  du  pape  en  Allemagne  et  à  Avignon  ; 
il  mourut  en  1420.  Parmi  ses  nombreux  écrits  se  trouve 
un  commentaire,  en  quatorze  questions,  au  traité  De 
Sphœra  composé  par  Sacro-Bosco;  ce  commentaire  esl 
presque  toujours  compris  en  ces  collections  de  traités 
cosmographiques  qui  furent  si  souvent  éditées  à  la  fin 
du  XVe  siècle  et  au  commencement  du  xvie  siècle  (1). 

La  cinquième  question  de  Pierre  d'Ailly  est  ainsi  for- 
mulée :  »  Le  ciel  et  les  quatre  éléments  ont-ils  la  forme 
sphérique?  *  Pour  répondre  à  cette  question,  Pierre  d'Ailly 
reproduit  presque  textuellement  ce  qu'Albert  de  Saxe  a 
écrit  sur  le  même  sujet  dans  ses  Quœstiones  relatives  au 
De  Cœlo.  D'ailleurs,  tout  en  faisant  cet  emprunt  large  et 


(1)  Voici,  à  titre  de  documents,  les  collections  de  ce  genre  que  nous  avons 
consultées  : 

1°  Barthol.  Vespuccio  (Florent.)  De  laudibus  Astrologiœ.  —  Textus 
Sphœrœ  Joa.  de  Sacro  Busto. —  Capuani  de  Manfredonia  Expositio  sphœrœ. 

—  Jac.  Fabri  Slapulensis  Comment,  in  Sphœram.  —  Pétri  de  Aliaco  card. 
Quœstiones  XI1II.  —  Roberli  Linconiensis  epise.  Compendium  Sphcerœ. 

—  Disput.  Joa  de  Regio  Monte  contra  Cremonensia  delirjzmenta.  — 
Pr.  Capuani  Thcoricarum  novarum  textus  curn  expositione.  — 
Colonhon  :  Veneliis,  per  Jo.  Uubeum  et  Bern.  fralres  Vercelli,  ad  instant. 
Junctse  de  Junctis.  1508. 

-2°  Sphœra,  cura  commentis  in  hoc  volumine  contenus,  videlicet: 
Cichi  Esculani  cum  textu.  —  Expositio  Joan.  Baptistse  Capuani  in  eandem. 

—  Jaeobi  Fabri  Slapulensis.  —  Theodosii  De  Sphœris  —  Michaelis  Scoli.  — 
Quœstiones  révère ndissi mi  Domini  Pétri  de  Aliaco,  etc  —  Roberti  Lincho- 
niensis  Compendium.  —  Tractatus  de  sphœra  solida.  —  Tractatus  de 
computo  majori  ejusdem.  —  Disputatio  Joannis  de  Monleregio.  —  Textus 
theoricœ  cum  expositione  Joannis  Baptislae  Capuani.  —  Ptolemeus  de 
speculis.  —  Colophon  :  Veneliis,  impensa  haeredum  quondam  Domini  Octa- 
viani  Scoli  Modoetiensis  ac  sociorum  ;  19  Januarii  1528. 

3°  Sphcerœ  tractatus  .lo.  de  Sacro  Busto.  —  Gerardi  Cremon.  Theoricœ 
planetarum.  —  G.  Purbachii  Theor •. planet .  —  Prodoscimi  deBeldomando 
Patav.  Corrcra.  sup.  tractatu  sphœrico.  —  Joannis  Bapt.  Capuani  Expos. 
in  sphœra.  —  Mieh.  Scoti  Expositio  in  sphœra.  —  Jac.  Fabri  Slapulensis 
Annotât.  —  Campani  Corap.  s.  tract,  de  sphœra.  —  De  modo  fabricandi 
sphœram  solidam.  —  Pétri  card.  de  Aliaco  XIV  quœstiones.  —  Roberti 
Linconiensis  Tractatus  de  sphœra.  —  Bartliolomei  Vespulii  Gloss.  —  Lucae 
Gaurici  Castigat.  —  Ejusdem  Num  qui  cl  sub  œguatore  sit  habitatio.  — 
Ejusdem  De  inventoriâtes  Astrologiœ.  —  Alpetragii  Arabi  Theor.  plane- 
tarum. —  Veneliis,  Luc.  et  Ant.  Junlae,  1531. 


—  6o  — 

bien  reconnaissable  à  la  science  d'Albert  de  Saxe,  il  se 
garde  d'en  nommer  le  légitime  propriétaire.  Albert  de 
Saxe,  en  effet,  a  été  au  plus  haut  degré  un  de  ces  génies 
méconnus  dont  la  pensée  féconde  nourrit  pendant  des 
siècles  une  science  qui  ne  daigne  pas  prononcer  leur  nom. 

Aux  corollaires  d'allure  paradoxale  qu'Albertutius  a 
tirés  de  la  sphéricité  de  la  terre  et  des  mers,  Pierre 
d'Ailly  en  ajoute  quelques-uns  de  son  cru  ;  citons  ceux-ci  : 

«  Celui  qui  possède  un  champ  voisin  d'une  autre  pièce, 
et  qui  creuse  sa  terre  en  gardant  à  la  cavité  une  section 
d'étendue  invariable  fait  tort  au  propriétaire  voisin. 

»  Si  la  Terre  était  coupée  par  une  surface  plane  dont 
le  milieu  serait  au  centre  du  Monde  et  si  l'on  répandait 
de  l'eau  sur  ce  plan,  cette  eau  tendrait  à  prendre  la  forme 
d'un  hémisphère  ayant  pour  centre  le  centre  du  Monde. 

»  En  second  lieu,  si  le  fond  d'un  étang  est  plan,  cet 
étang  est  assurément  plus  profond  au  milieu  qu'au  bord. 

»  En  troisième  lieu,  le  même  vase  contient  plus  de 
liquide  en  un  lieu  bas  qu'en  un  lieu  élevé.  » 

Ces  aphorismes,  dont  le  dernier  est  emprunté  à  Roger 
Bacon,  étaient  bien  propres  à  frapper  l'imagination  ;  ils 
eurent,  comme  ceux  d'Albert  de  Saxe,  grande  vogue  dans 
les  écoles  ;  on  les  retrouve  encore  dans  les  écrits  de  maint 
auteur  du  xvne  siècle. 

Jean-Baptiste  Capuano  de  Manfredonia  (1)  vivait,  au 
dire  de  Tiraboschi,  vers  1475  ;  il  était  chanoine  régulier 
de  Saint-Augustin  et  s'adonnait  à  l'Astronomie.  On  pos- 
sède de  lui  une  Exposition  du  traité  de  Sacro-Bosco  qui 
se  rencontre,  en  général,  dans  les  mêmes  recueils  que  les 
Questions  de  Pierre  d'Ailly. 

Lorsqu'il  énumère  les  raisons  pour  lesquelles  l'eau  ne 
couvre    pas    en  entier  la  terre,  Jean-Baptiste    Capuano 


(1)  Dans  certains  recueils  cosmo-graphiques,  on  le  nomme  Sipontinus,  de 
Siponte  (Maria-Sipoiuo).  Parfois,  au  lieu  de  Giovanni  Baptista,  il  porie 
comme  prénom  Francesco  (Voir,  à  ce  sujet  :  Riccardi,  Biblioieca  mate- 
matica  italiana,  Part.  I,  t.  F,  col.  238-240  ;  Modena,  1870). 


—  6i    — 

cite,  en  premier  lieu,  celle-ci,  ou  nous  reconnaissons  La 
théorie  favorite  d'Albert  de  Saxe  :  -  La  terre  n'est  point, 

en  son  entier,  d'une  gravité  uniforme  ;  elle  est,  d'une 
part,  plus  lourde  que  de  l'autre  ;  cela  tienl  à  ce  qu'une  de 
sos  parties  <ist  plus  dense,  plus  épaisse,  exempte  de  pores 
el  de  cavernes,  tandis  que  l'autre  est  poreuse  el  pleine  de 
cavités  ;  le  centre  de  grandeur  ne  coïncide  donc  pas  avec 
le  centre  de  gravité  ;  des  lors,  la  partie  la  plus  légère, 
qui  est  beaucoup  plus  éloignée  du  centre  du  Monde, 
émerge  hors  des  eaux  et  demeure  découverte.  » 

Jean-Baptiste  Capuano  a,  du  reste,  fort  mal  compris 
le  raisonnement  qu'il  reproduit,  car  il  y  fait  l'objection 
suivante  :  -  Il  ne  paraît  pas  vraisemblable  que  la  terre, 
en  la  région  qui  demeure  découverte,  soit  assez  légère 
pour  émerger  hors  de  l'eau.  »  Chose  plus  curieuse,  notre 
auteur  écrit  :  -  Cette  explication  est  attribuée  à  Campa- 
nus.  ■•  Cette  attribution  à  Campanus  d'une  doctrine  dont 
il  n'a  jamais  soufflé  mot,  et  qui  appartient  en  entier  à 
Albert  de  Saxe,  nous  l'avons  déjà  rencontrée  dans  les 
Quœstiones  subtilissimœ  in  libi'os  Physicorum  de  Jean 
Marsile  d'Inghen.  Avec  une  persistance  dont  la  'raison 
nous  échappe,  les  scolastiques  qui  empruntent  les  doctrines 
d'Albert  de  Saxe  ont  grand  soin,  en  général,  de  taire  son 
nom  ;  qui  plus  est,  ils  remplacent  parfois  ce  nom  par  celui 
d'un  auteur  qui  n'a  rien  à  faire  avec  ces  doctrines. 

Jean- Baptiste  Capuano  attribue  donc  à  Campanus  une 
théorie  qui  est  d'Albertutius  ;  faut-il  penser  qu'il  n'a  point 
lu  ce  dernier  auteur  et  qu'il  connaît  ses  idées  par  une 
tradition  anonyme  l  Comment  pourrait-on  le  croire  lors- 
qu'on rapproche  des  Questions  d'Albert  de  Saxe  ce  passage 
de  Capuano  : 

«  La  Terre  se  meut  sans  cesse  d'un  mouvement  recti- 
ligne...  On  en  donne  la  preuve  en  même  temps  que  la 
raison  et  la  cause.  La  terre,  du  côté  qui  n'est  point 
couvert  par  les  eaux,  est  sans  cesse  subtilisée  par  les 
rayons  du  Soleil  et  la  chaleur  des  étoiles  ;  elle  se  réduit 


—   62   — 

en  vapeurs  et  se  consume  ;  cela  est  certain  et  par  l'expé- 
rience, et  par  le  premier  livre  des  Météores  ;  en  effet, 
toutes  les  exhalaisons  qui  s'élèvent  de  la  terre  provien- 
nent de  cette  partie  découverte.  Mais,  sur  l'autre  côté, 
qui  est  recouvert  par  les  eaux,  l'intensité  du  froid  con- 
dense l'eau  du  fond  de  la  mer  et  la  change  en  terre  ;  en 
même  temps,  comme  cette  région  est  la  plus  basse  de 
toutes,  tous  les  graves  qui  sont  dans  la  mer  y  descendent  ; 
la  terre  augmente  donc  sans  cesse  de  ce  côté  et  sa  gravité 
croît.  Puis  donc  que,  d'un  côté,  quelque  portion  de  la 
terre  se  consume  sans  cesse,  tandis  que,  de  l'autre  côté, 
il  se  fait  un  continuel  apport,  le  centre  de  gravité  de  la 
terre  change  de  place.  La  moitié  couverte  par  les  eaux, 
devenue  plus  lourde  que  la  moitié  découverte,  descend, 
se  rapproche  du  centre,  et  pousse  l'autre  moitié.  Le 
centre  du  Monde  ne  demeure  donc  point  en  la  même 
région  de  la  terre  ;  la  partie  de  la  terre  qui,  primitive- 
ment, était  au  centre,  devient  plus  voisine  de  la  surface  ; 
et  ce  déplacement  continue  jusqu'à  ce  que  cette  partie 
vienne  à  la  surface  même.  » 

Les  Questions  d'Albert  de  Saxe  étaient  donc  très  souvent 
lues,  très  profondément  méditées,  mais  très  rarement 
citées  par  les  hommes  de  science  à  la  fin  du  xive  siècle  et 
pendant  toute  la  durée  du  xve  siècle  ;  il  en  était  de 
même  à  la  fin  du  xve  siècle  et  au  début  du  siècle  suivant. 
Augustin  Nipho  (1473-1 538)  emprunte  à  Albertus  de 
Saxonia  toute  sa  théorie  de  la  gravité  ;  c'est  en  vertu  de 
cette  théorie  qu'il  écrit  (  1  )  le  passage  suivant  :  «  Que  l'eau 
soit  en  repos  ou  en  mouvement,  elle  n'est  point  deorsum 
in  respectu  tant  que  sa  surface  n'est  pas  êquidistante  du 
centre  ;  c'est  seulement  lorsque  cette  condition  est  satis- 
faite que  l'air  constitue  son  lieu  naturel  ;  la  terre  n'est 
point  deorsum  simpliciter  tant  que  son  centre  de  gravité 

(1)  Augustiai  Niphi  philosoplii  Suessani  Expositiones  super  ocio  Aris- 
totelis  Stagiritœ  libros  de physicn  Audilu...  Venetiis,  apud  Hieronymum 
Scotum,  MDI.VHI.  Physicorum  liber  quarlus,  p.  507. 


—  63  — 

ne  coïncide  pas  simplement  avec  l«i  centre  du  monde. 
L'eau  ne  formera  donc  le  lieu  nature]  de  la  terre  qu'autant 
que  la  terre  ainsi  logée  tiendra  le  milieu  du  monde.  * 

Pas  plus  que  Nipho,  Gaétan  de  Tiène  (1)  ne  nomme 
Albert  de  Saxe  ;  cependant,  en  ses  commentaires  a  la 
Physique  d'Aristote,  il  lui  fait  de  nombreux  et  recon- 
naissantes emprunts  ;  il  mentionne ,  sans  L'adopter,  sa 
théorie  du  centre  de  la  terre  :  «  Certains  imaginent, 
dit-il  (2),  que  le  centre  de  grandeur  de  la  terre  n'est 
point  le  centre  du  Monde  ;  en  effet,  la  partie  soumise  à 
l'action  du  Soleil  et  des  astres  est  très  sèche  et  légère  ;  et 
comme  le  centre  de  gravite  de  la  terre  coïncide  avec  le 
centre  du  Monde,  il  s'ensuit  que  cette  partie  de  la  terre 
très  sèche  et  légère  est  beaucoup  plus  haute  que  l'autre  par- 
tie, où  s'engendre  une  grande  quantité  d'eau  ;  il  y  a  donc 
une  partie  de  la  terre  qui  est  plus  élevée  que  toute  l'eau.  » 
Gaétan  de  Tiène  mentionne  également  la  théorie  selon 
laquelle  la  terre  et  l'eau  sont  excentriques  l'une  à  l'autre  ; 
au  dire  de  cette  théorie,  «  l'eau,  sauve  de  tout  empêche- 
ment, tendrait  non  pas  au  centre  du  Monde,  mais  au 
centre  de  sa  sphère  ;  en  sorte  que  de  l'eau  que  l'on  place- 
rait au  centre  du  Monde  sans  que  rien  l'y  retînt,  monte- 
rait de  mouvement  naturel  jusqu'au  centre  de  sa  propre 
sphère  *.  Mais  Gaétan  attribue  à  tort  cette  théorie  sin- 
gulière à  Campanus,  qui  n'a  rien  dit  d'approchant  ;  elle 
est,  nous  le  savons,  l'œuvre  de  Nicolas  de  Lyre. 

Alexandre  Achillini,  de  Bologne  (1463- 1 5 1 2),  dans  son 
livre  sur  les  orbites  célestes  (3),  fait  à  l'une  des  doctrines 

(1)  Gaétan  de  Tiène,  né  à  Vicence,  enseigna  la  philosophie  à  Padoue;  il 
mourut  en  celte  ville  en  1463.  11  ne  le  faut  point  confondre  avec  Gaétan  de 
Tiène,  né  à  Vicence  en  U80,  mort  en  1347  ;  celui-ci  fonda  l'ordre  des 
Théatins  et  fut  canonisé.  Il  ne  faut  point  non  plus  le  confondre  avec  l'illustre 
cardinal  Caietan  (1469-1534). 

(2j  Recollectœ  Gaietani  super  oclo  libros  Physicorum  cum  annota- 
tionibus  lextuum.  In  fine  :  «  lmpressum  est  hoc  Venetiis  per  Honetum 
Locatellum,  jussu  et  expensis  nohilis  viri  Domirn  Octaviani  Scoli  civis  Modoe- 
liensis.  Anno  salulis  149G.  »  Lih.  IV,  quaestio  I. 

(5)  Alexandri  Achillini  Bononiensis  Quatuor  libri  de  Orbibus  ;  Bononiie, 


-  64- 

d'Albert  de  Saxe  une  allusion  fort  nette  :  «  Je  pose  en 
principe,  dit-il,  qu'il  y  a  deux  centres  du  Monde  :  un 
centre  naturel,  qui  est  l'élément  de  la  terre,  et  un  centre 
mathématique,  savoir  le  point  qui  est  le  centre  de  gravité 
de  la  terre,  si  le  centre  de  gravité  diffère  du  centre  de 
grandeur  ;  car  celui-ci  peut  bien  être  appelé  centre  de  la 
terre,  mais  non  point  centre  du  Monde.  » 

On  n'en  finirait  point  si  l'on  voulait  relever  toutes  les 
traces  des  théories  d'Albert  de  Saxe  ;  à  la  fin  du  xve  siècle, 
au  début  du  xvie  siècle,  il  est  presque  impossible  d'ouvrir 
un  livre  qui  traite  de  la  gravité,  de  l'immobilité  de  la 
Terre,  de  sa  position  dans  l'Univers,  des  relations  entre 
l'eau  et  la  terre  ferme,  sans  y  reconnaître  l'écho  plus  ou 
moins  net,  plus  ou  moins  altéré,  des  enseignements  qu'Al- 
bertutius  donnait  en  Soibonne  au  milieu  du  xive  siècle. 

Ne  recueillons  point  toutes  ces  résonances  ;  bornons- 
nous  à  en  signaler  une  dernière, parce  que  celle-là  retentira 
longtemps  encore,  portée  par  la  vogue  extraordinaire  de 
la  Perle  pldlosophique  de  Grégoire  Reisch. 

Grégoire  Reisch  était,  à  la  fin  du  xve  siècle  et  au 
commencement  du  xvie  siècle,  prieur  d'une  chartreuse 
près  de  Fribourg  (1)  ;  sous  ce  titre  :  Margarita  philoso- 
phica  toiius  pliilosophiœ  rationalis ,  naturalis  et  moralis 
principna  dialogice  duodecim  libris  doctissime  complectens, 
il  composa  en  1496  (2)  une  sorte  de  petite  encyclopédie 
philosophique,  rédigée  sous  forme  de  dialogues. 

impensis  Benedicti  Hecioris  Bononiensis,  MCCCCLXXXXVI11  ;  Liber  primas, 
dubium  tertium.  —  Alexandri  Achillini  Bononiensis,  philosophi  celeberrimi, 
Opéra  omnia,  in  unum  collecta,...  omnia  post  primas  editiones  nunc 
primum  emendatiora  in  lucem  prodeunt.  Venetiis,  apud  Hieronymum  Sco- 
lum,  MDXLV;  p.  29. 

(1)  Sbaralea  [Supplementum  scriptorum  Franciscanorum,  pp.  512- 
515)  et,  d'après  lui,  U.  Ghe\alier  (Répertoire  des  Sources  historiques  du 
moyen  âge  ;  Bio-bibliographie,  col.  927)  font  de  Grégoire  Reisch  un 
franciscain.  Brunet  (Manuel  du  libraire  et  de  l'amateur  de  livres, 
Paris,  1865,  t.  IV,  col.  1200)  lui  attribue,  par  erreur,  le  prénom  de  Georges. 

(2)  Panzer,  dans  les  Amnai.es  typographiques,  et  Hain,  dans  son  Reperto- 
rium,  ont  cité  une  édition,  sans  date  ni  lieu  d'édition,  où  l'ouvrage  même 
porte  la  mention  :  Ex  Heidelberga,  111  hal.  Januarii  1496. 


—  65  — 

Cet  ouvrage  qui,  sous  un  petil  volume,  réunissail  des 
connaissances  si  variées,  se  répandil  extrêmement  ;  pen- 
dant tout  le  xvi"  siècle,  Les  éditions  s.'  succédèrent,  nom- 
breuses .  1 1  ;  au  moment  même  où  le  wif  siècle  allait 
commencer,  Jean-Paul  Galluci  en  donna  une  traduction 
en  italien  (2).  Le  livre  Vil  est  consacré  aux  principes  de 
L'Astronomie  ;  au  chapitre  XLII  du  premier  traité, 
l'auteur  examine  la  disposition  de  l'eau  par  rapport  à  la 
terre  ferme  ;  au  sujet  de  cette  disposition,  il  émet  une 
opinion  étrange  et  qui,  cependant,  aura  bien  des  partisans 
au  cours  du  xvie  siècle  ;  il  attribue  à  la  surface  des  mers 
la  figure  d'une  sphère,  à  la  terre  ferme  celle  d'une  sphère 
plus  petite  ;  il  suppose  que  cette  seconde  sphère  est  con- 
tenue en  entier  à  l'intérieur  de  la  première,  sauf  en  un 
point  où  elle  la  touche. 

Cette  opinion  invraisemblable,  Grégoire  Reisch  l'appuie 
de  considérations  où  nous  reconnaissons  sans  peine  un 
résumé  grossier  et  peu  exact  des  théories  d'Albert  de  Saxe. 
«  La  substance  de  la  terre  et  de  l'eau,  dit-il,  forme  un 
seul  corps  sphérique;  les  philosophes  lui  ont  attribué  deux 
centres,  savoir  le  centre  de  gravité  et  le  centre  de' gran- 
deur. Le  centre  de  grandeur  divise  en  deux  parties  égales 
l'axe  de  symétrie  de  la  figure  formée  par  l'ensemble  de  la 
terre  et  de  l'eau  ;  il  est  le  centre  du  Monde.  Quant  au 
centre  de  gravité,  il  est  en  dehors  du  précédent  ;  il  se 
trouve  sur  le  diamètre  de  la  sphère  terrestre  ;  celui-ci 
surpasse  nécessairement  la  moitié  du  diamètre  de  la  sphère 


(I)  Outre  l'édition  que  nous  venons  de  citer,  Brunet  (lue.  cit.)  mentionne 
les  éditions  de  Fribourg  en  1505,  de  Strasbourg  en  1504,  1508,  151-2,  1515.  de 
Baie  en  1534  et  1583;  celle  que  nous  avons  consultée  à  la  Bibliothèque 
municipale  de  Bordeaux  est  deJoannes  Schottus,  Basileae,  loi". 

[2  Margarita  filotofica  del  B.  P.  F.  Gregorio  Beisch,  nella  quale  si  trat- 
tono  tutte  le  dottrine  comprese  nella  ciclopedia.  accresciuta  di  molle  belle 
dottrine  da  Oronlio  Fineo  matematico  Begio.  Di  novo  liadotta  in  ltaliano  da 
Gio.  Paolo  Galluci  Salodiano,  Aceademico  Veneto  et  accresciuta  di  molle 
cose.  In  Vinegia,  1599;  presso  Barezzo  Barezzi  e  Compagni.  —  Cette  même 
édition,  dont  le  frontispice  seul  avait  été  changé,  était  également  vendue  :  In 
Venetia,  MDC  ;  appresso  Jacomo  Antonio  Somascho. 

o 


—  66  — 

que  forme  l'ensemble  de  l'eau  et  de  la  terre  ;  sinon,  le 
centre  du  Monde  ne  se  trouverait  pas  au  sein  de  la  terre  ; 
et  l'on  ne  pourrait  guère,  en  Physique  ni  en  Astronomie, 
rien  dire  de  plus  absurde  que  cela. 

»  Il  est  nécessaire  de  distinguer  entre  les  deux  centres, 
parce  que  la  terre  émergée  est  plus  légère  que  la  terre 
submergée.  Lorsqu'une  partie  de  la  terre  émerge,  elle  est 
d'abord  humide;  mais  bientôt  elle  se  dessèche  et  s'allège. 
Le  centre  de  gravité  de  la  terre  ne  saurait  donc  coïncider 
avec  son  centre  de  grandeur  ;  placé  sur  le  diamètre  de  la 
terre,  ce  centre  de  gravité  tend  sans  cesse  à  se  rapprocher 
de  la  partie  de  la  surface  terrestre  que  les  eaux  recouvrent. 
D'autre  part,  les  eaux  coulent  sans  cesse  vers  cette  partie, 
car  elle  est  la  plus  proche  du  centre  du  Monde.  Il  en 
résulte  que  la  Terre  est  animée  d'un  mouvement  local 
incessant,  car  les  parties  les  plus  éloignées  du  centre  de 
gravité  tendent  à  se  placer  à  la  même  distance  que  les 
autres.  Mais  le  tout  est  limité  par  une  seule  surface  con- 
vexe et  l'eau  n'inonde  pas  la  surface  de  la  terre...  » 

Cette  conclusion,  il  faut  bien  l'avouer,  ne  semble  guère 
compatible  avec  la  disposition  que  Grégoire  Reisch 
attribue  à  l'eau  et  à  la  terre  ;  Giuntini  (1)  en  a  très  juste- 
ment fait  la  remarque.  En  vérité,  l'hypothèse  de  Grégoire 
Reisch  est  criante  d'absurdité  ;  cependant  les  doctrines 
géodésiques  du  xvie  siècle  en  subiront  la  profonde  et 
durable  influence. 


6.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  Léonard  de  Vinci 

La  tradition  d'Albert  de  Saxe  était  donc  très  vivante, 
au  début  du  xvie  siècle,  parmi  les  docteurs  de  la  Scolas- 
tique  ;  mais  elle  n'avait  pas  moins  d'influence  sur  la 
pensée  de  ceux  qui  vivaient  en  dehors  de  l'Ecole  ;  parmi 

(I)  Fr.  Junclini  Florentini,  sacne  theologiae  doctoris,  Commentaria  in 
Sphœram  Joannis  de  Sacro-Bosco  accaratissima  ;  Lugduni,  apud 
Philippum  Tinghium,  MDLXXVIII,  p.  178. 


-67- 

ceux-ci,  nul  peut-être  n'a  plus  emprunté  au  vieux  maître 
en  Sorbonne  que  Léonard  de  Vinci  (1). 

Parmi  les  manuscrits  de  Léonard  de  Vinci  que  con- 
serve la  Bibliothèque  de  L'Institut,  rua  des  plus  impor- 
tants est  le  cahier  que  Venturi  a  marqué  de  la  lettre  F. 
D'après  une  indication  qui  figure  au  recto  du  premier 
feuillet,  ce  cahier  fut  commencé  à  Milan  le  12  septem- 
bre i5o8. 

Au  verso  de  la  couverture,  se  trouve  une  liste  de  livres 
et  d'objets  appartenant  sans  doute  à  Léonard.  Parmi  les 
titres  de  livres,  nous  lisons  :  Archimède,  de  cenlro  gra- 
vitatis.  Nous  lisons  aussi  : 

«  Albertucco  elmarliano  decalcidalione . 

»  Alberto  decelo  et  mundo,  da  fra  bemardino.  » 

M.  Ravaisson-Mollien  (2)  traduit  ainsi  ces  deux  lignes  : 

«  Albertucco  et  Marliano,  de  calculatione. 

r>  Albert,  de  Ccelo  et  Mundo,  par  fra  Bemardino.  » 

Quels  sont  les  ouvrages  dont  ces  quelques  lignes  nous 
révèlent  la  présence  entre  les  mains  de  Léonard  ? 

Une  note  de  M,  Ravaisson-Mollien  nous  rappelle  que 
Marliano,  premier  médecin  de  Jean  Galeasz  Sforza,  mort 
à  Milan  en  1483,  avait  composé  un  écrit  intitulé  :  De 
[n-oportione  motuum  in  velocitate.  Le  sujet  de  cet  écrit  a 
rapport  h  certaines  questions  touchées  par  Léonard  au 
cours  du  cahier  F  ;  il  est  donc  raisonnable  de  croire  que 
l'ouvrage  auquel  Léonard  fait  allusion  est  bien  celui 
qu'indique  M.  Ravaisson-Mollien. 

Mais  comment  faut-il  interpréter  le  nom  d' Albertucco, 
qui  précède  la  mention  de  cet  ouvrage  ?  M.  Ravaisson- 
Mollien  propose,  avec  un  point  de  doute,  la  traduction  : 
Leone-Battista  Alberti.  M.  Eug.  Mûntz  (3)  admet,  en 
effet,  que  cette  indication  se  rapporte  à  Alberti. 

(1)  Cf.  P.  Duhem,  Albert  de  Saxe  et  Léonard  de  Vinci  (Bulletin  ita- 
lien, t.  V,  p.  1  et  p.  113;  1905). 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  publiés  par  Ch.  Ravaisson- 
Mollien  ;  Ms.  F.  de  la  Bibliothèque  de  l'Institut.  Paris,  1889. 

(5)  Eug.  Mûntz,  Léonard  de  Vinci,  Vartiste,  le  penseur,  le  savant, 
p.  308  (en  note)  ;  Paris,  1899. 


—  68  — 

De  prime  abord,  une  remarque  rend  douteuse  cette 
interprétation  :  Léonard  cite  Alberti  en  d'autres  pas- 
sages (1)  ;  il  ne  le  nomme  point  Albertucco,  mais  Battista 
Alberti. 

A  la  table  des  matières  du  cahier  F,  au  mot  Albertuc- 
cius,  M.  Ch.  Ravaisson-Mollien  écrit:  «  Mon  frère  Louis 
Ravaisson-Mollien,  de  la  Bibliothèque  Mazarine,  me  fait 
remarquer  qu'un  des  deux  Albert  de  Saxe,  franciscain  du 
xve  siècle,  fut  appelé  Albertuccius.  »  Cette  note  nous 
indique  la  véritable  interprétation  du  mot  Albertucco  écrit 
par  Léonard  sur  la  couverture  du  cahier  F  ;  ce  mot 
désigne  non  pas  Leone-Battista  Alberti,  mais  Albert  de 
Saxe,  si  souvent  nommé,  au  xvie  siècle,  Albertutius  ou 
Albertuccius. 

Et,  en  effet,  la  seconde  partie  du  Tractatus  proport  io- 
num  d'Albert  de  Saxe,  si  souvent  imprimé  à  la  fin  du 
xve  siècle  et  au  commencement  du  xvie  siècle,  est  intitulée  : 
Tractatus  de  proportione  velocitatum  in  motibus  (2).  Il 
semble  donc  tout  naturel  que  Léonard  ait  rapproché  cet 
écrit  de  celui  de  Marliano. 

Qu'est-ce  que  Léonard  a  emprunté  au  Tractatus  pro- 
por^'om^md'Albertutiusetau  Traité  De  proportione  motuum 
in  celocitate  de  Marliano  ?  Sans  doute,  ces  propositions  (3) 
qui,  toutes,  découlent  du  vieil  axiome  péripatéticien  :  La 
vitesse  d'un  mobile  est  proportionnelle  à  la  force  qui  meut 
ce  mobile.  A  cet  égard,  il  semble,  au  premier  abord,  bien 
difficile  d'émettre  une  affirmation  formelle  ;  développées 
par  tous  les  commentateurs  d'Aristote,  depuis  Alexandre 
d'Aphrodisias    et    Simplicius,    ces    propositions    étaient 


(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  publiés  par  Ch.  Bavaisson- 
Mollien  ;  Ms.  F,  fol.  82,  recto  ;  Ms.  G,  fol.  54,  recto. 

(2)  B.  Boncompagni,  lntorno  ad  un  comento  di  Benedetto   Vitlori, 
rnedico  Faentino,  al  Tractatus  proportionum  di  Alberto  di  Sassonia 

(BULLETINO  DI  BlBLIOGRAFIA  E  DI  STORIA  DELLE  SCIENZE  MATEMATICHE  E  FISICHE, 

t.  IV,  p.  495;  187 i). 

(5)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  26,  recto,  et 
fol.  51,  verso.  Ces  fragments  ont  été  reproduits  en  note  au  Chapitre  II. 


-  6g  - 

du  domaine  commun.  Heureusement,  pour  fixer  notre 
opinion  à  cet  égard,  nous  avons  L'aveu  formel  de  Léonard  ; 
en  un  cahier  qui  paraît  postérieur  au  cahier  /■',  Léonard 
écrit  (i)  :  «  Albert  de  Saxe  dit,  dans  son  /)<>  proportione, 
que  si  une  puissance  meut  un  mobile  avec  une  certaine 
vitesse,  elle  mouvra  la  moitié  de  ce  mobile  du  double 
plus  vite.  Il  ne  me  parait  pas,  «à  moi,  ainsi  ;...  » 

Nous  savons  maintenant,  d'une  manière  très  exacte,  ce 
que  signifiait  l'indication  Albertucco,  écrite  par  Léonard 
sur  la  couverture  du  cahier  F.  Que  signifie  cette  autre  : 
Albert,  de  Cϔo  et  Mundol  M.  Ravaisson-Mollien  la 
regarde  comme  se  rapportant  à  Albert  le  Grand.  Mais 
rien,  dans  les  notes  que  renferme  le  cahier  F,  ne  rappelle 
les  théories  physiques  de  Maître  Albert  ;  on  y  peut  recon- 
naître, au  contraire,  des  emprunts  aux  Quœstiones  in 
libros  de  Cœlo  et  Mundo  composées  par  Albert  de  Saxe  ; 
c'est  donc  sûrement  cet  écrit  nue  Léonard  avait  en  mains 
et  qu'il  a  entendu  mentionner  en  écrivant  :  Alberto  decelo 
e  mundo. 

Nous  avons  relevé  ailleurs  (2)  quelques-unes  des  traces 
les  plus  nettes  de  l'influence  exercée  par  Albert  de  Saxe 
sur  Léonard  de  Vinci  ;  parmi  ces  traces,  nous  repren- 
drons seulement  ici  celles  qui  concernent  la  théorie 
du  centre  de  gravité  ;  elles  suffiront  amplement  à  prouver 
au  lecteur  que  Léonard  avait  lu  et  médité  les  doctrines 
du  vieux  maître  en  Sorbonne. 

Voici  un  premier  fragment  (3)  où  Léonard  reproduit 
la  distinction  essentielle  entre  le  centre  de  grandeur  et 
le  centre  de  gravité,  distinction  sur  laquelle  repose  toute 
la  théorie  d'Albert  de  Saxe  : 

«  Du  centre  du  grave.  Tout  corps  non  uniforme  a  trois 
centres,  c'est-à-dire  de  la  grandeur,  de  la  gravité  acciden- 


(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  I,  fol.  120  (72),  recto. 
(-2;  P.  Diihem,  Albert  de  Saxe  et  Léonard  de  Vinci  (Bulletin  italien, 
t.  V,  p.  1  el  p.  115,  1905'. 
(3)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  M;.  F,  fol.  54,  recto. 


—  70  — 

telle  (i)  et  delà  gravité  naturelle  ;  mais  si  on  incorporait 
le  centre  du  Monde,  il  manquerait  le  centre  de  la  gravité 
accidentelle. 

y>  Des  corps  non  uniformes  qui  ont  un  centre  de  gran- 
deur et  un  centre  de  gravité  ;  et  l'on  ne  pourra  recevoir  le 
centre  du  Monde  sinon  dans  le  centre  de  gravité  et  celui 
de  la  grandeur  restera  à  part.  * 

Dans  cet  autre  fragment  (2),  Léonard  montre,  suivant 
l'avis  d'Albert  de  Saxe,  comment  le  centre  de  gravité  de 
la  Terre  subit  de  perpétuels  changements  de  lieu  : 

«  Parce  que  le  centre  de  la  gravité  naturelle  de  la 
Terre  doit  être  au  centre  du  Monde,  la  Terre  va  toujours 
en  s'allégeant  en  quelque  partie,  et  la  partie  allégée 
pousse  en  haut,  et  submerge  autant  de  la  partie  opposée 
qu'il  en  faut  pour  qu'elle  joigne  le  centre  delà  susdite 
gravité  au  centre  du  Monde. 

t.  Où  le  Soleil  est  droit  au-dessus,  la  terre  s'allège  ; 
couverte  par  l'air,  les  eaux  et  la  neige  lui  ont  manqué  ; 
du  côté  opposé,  les  pluies  et  les  neiges  alourdissent  la 
terre,  la  poussent  vers  le  centre  du  Monde  et  éloignent 
de  ce  centre  les  parties  allégées  ;  ainsi  la  sphère  de  l'eau 
conserve  l'égalité  du  centre  de  sa  sphère,  mais  non  de  la 
gravité.  » 

Albertutius  avait  montré  comment,  par  le  jeu  même  de 
la  pesanteur,  la  Terre  tendait  constamment  à  la  sphéri- 
cité. Léonard  reprend  (3)  les  mêmes  considérations  : 

(1)  Il  me  paraît  facile  de  deviner  ce  que  Léonard  entend  par  centre  de  la 
gravité  accidentelle  ;  la  gravité  accidentelle  désigne,  pour  beaucoup  de 
scolasliques,  ce  que  Léonard  nomme  généralement  ïmpeto;  cette  notion 
confuse  correspond,  plus  ou  moins  exactement,  à  nos  idées  modernes  de 
vitesse  acquise,  de  quantité  de  mouvement  et  de  force  vive  ;  de  même 
que,  pour  Léonard,  la  gravite  naturelle  a  son  siège  en  un  point,  le  centre 
de  gravité  naturelle,  de  même  la  gravité  accidentelle  est  condensée  au 
centre  de  gravité  accidentelle.  Si  le  grave  incorpore  le  centre  du  Monde, 
il  y  demeure  en  repos,  et  la  gravité  accidentelle  disparait  avec  son  centre. — 
Voir,  à  ce  sujet,  notre  étude  sur  Bernurdino  Baldi,  Roberval  et  Descartes 
qui  paraîtra  prochainement  dans  le  Bulletin  Italien. 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  70,  recto. 

(3)  Ibid.,  fol.  84,  recto. 


—  yi   - 

-  Du  monde.  Toul  grave  tend  en  bas,  el  Les  choses 
hautes  ne  resteront  pas  à  leur  hauteur,  mais  avec  le  temps, 

elles  descendront  toutes  el  ainsi,  avec  le  temps,  le  Monde 
restera  spherique  et,  par  conséquent,  sera  tout  couvert 
d'eau.  - 

Albert  avait  recule  devant  cette  conséquence  ;  il  s'étail 
efforce  d'expliquer  comment  une  terre  ferme  émergerait 
toujours  hors  des  eaux  ;  il  avait  écrit  (t),  il  est  vrai  :  -  Omne 
grave  tendit  deorsum  nec  perpetuo  potest  sic  sursura  susti- 
neri,  quarejamtotalis terra essetfacta  sphaerica  el  undique 
aquis  cooperta.  *  Mais  cette  phrase  se  trouvait  parmi  les 
propositions  à  réfuter.  Plus  audacieux.  Léonard  n'hésite 
pas  à  annoncer  que  le  jeu  même  de  la  gravite  tend  à 
l'inondation  totale  de  l'Univers  ;  non  seulement,  il  repro- 
duit textuellement  (2)  l'énoncé  latin  de  la  proposition 
qu'Albert  de  Saxe  avait  formulée  pour  la  réfuter:  «  Omne 
grave  tendit  deorsum  nec  perpetuo  potest  sic  sursum  sus- 
tineri,  quare  jam  totalis  terra  esset  facta  sphaerica  »  ; 
mais  il  revient  avec  instance  sur  cette  prophétie  : 

«  Si  la  Terre  était  spherique  (3),  aucune  partie  n'en 
serait  découverte  par  la  sphère  de  l'eau...  Perpétuels  sont 
les  bas  lieux  du  fond  de  la  mer,  et  les  cimes  des  monts 
sont  le  contraire;  il  suit  que  la  Terre  se  fera  spherique  et 
toute  couverte  des  eaux,  et  sera  inhabitable.  » 

Ce  passage,  comme  mainte  autre  réflexion  inspirée  par 
Albert  de  Saxe,  se  retrouve  dans  le  Traité  du  mouvement 
et  de  la  mesure  de  Veau,  dont  une  copie  manuscrite,  con- 
servée à  Rome,  à  la  Bibliothèque  Barberini,  a  été 
publiée  (4)  par  Francesco  Cardinali  en  1826  ;  il  forme, 
dans  le  Traité  de  Veau,  le  chapitre  XXV  du  livre  I. 


(1)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libres  de  Cœlo  et  Mundo;  in 
librum  II  quaestio  XWIII  (Éd.  1492)  vel  XXVI  (Éd.  1518). 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  84,  recto. 

(3)  Ibid.,  fol.  52,  verso. 

(4)  Leonardo  da  Vinci,  Del  moto  e  misura  delV  acqua  ;  inséré  dans  : 
Raccolta  d'autori  Italiani  che  trattano  del  moto  delV  acqua  ;  edizione 
quarta,  arrichita  di  moite  cose  inédite  e  d'alcuni  schiarimenli.  Tomo  X, 
pp.  271.450.  Bolopna.  1826. 


—  72  — 

Dans  ce  continuel  travail  de  la  gravité  qui,  perpé- 
tuellement, tend  à  arrondir  la  terre  ferme,  l'érosion  pro- 
duite par  les  eaux  des  fleuves  joue  un  rôle  essentiel  ; 
Albert  de  Saxe  nous  a  signalé  ce  rôle  ;  il  nous  a  montré 
également  comment  l'érosion  avait  sculpté  le  relief  du  sol. 
Léonard  reprend  ces  considérations,  mais  il  les  expose  (1) 
en  ingénieur  habitué  à  l'observation  minutieuse  des  phé- 
nomènes produits  par  les  eaux  courantes  : 

«  Si  la  terre  des  antipodes  qui  soutient  l'océan  s'élevait 
et  se  découvrait  beaucoup  hors  de  cette  mer,  étant  presque 
plane,  de  quelle  façon  pourraient  se  créer  avec  le  temps 
les  monts  et  les  vallées,  et  les  pierres  des  diverses 
couches  ? 

r,  La  fange  ou  sable,  d'où  l'eau  s'écoule,  quand  elle  reste 
découverte  par  les  inondations  des  fleuves,  nous  enseigne 
ce  qui  se  demande  ci-dessus. 

••  L'eau  qui  s'écoulerait  de  la  terre  découverte  par  la 
mer,  quand  cette  terre  s'élèverait  beaucoup  au-dessus  de 
la  mer,  bien  qu'elle  fût  presque  plane,  commencerait  à 
faire  divers  ruisseaux  pour  les  parties  plus  basses  de  cette 
surface,  et  ceux-ci,  commençant  ainsi  à  se  creuser,  se 
feraient  réceptacles  des  autres  eaux  environnantes  ;  de 
cette  façon,  ils  acquerraient,  dans  toute  partie  de  leur 
longueur,  de  la  largeur  et  de  la  profondeur,  leurs  eaux 
croissant  toujours  jusqu'à  ce  que  toute  cette  eau  se  soit 
écoulée  ;  et  ces  concavités  seraient  ensuite  les  cours  des 
torrents  qui  reçoivent  les  eaux  des  pluies  ;  et  ainsi  elles 
iraient  consumant  les  berges  de  ces  fleuves  jusqu'à  ce  que 
les  terres  qui  les  séparent  les  uns  des  autres  se  fissent 
monts  aigus  et  que,  l'eau  s'écoulant,  ces  collines  commen- 
çassent à  se  sécher  et  à  créer  les  pierres  en  couches  plus 
ou  moins  grandes  selon  les  épaisseurs  des  fanges  que  les 
fleuves  auraient  portées  dans  la  mer  avec  leurs  déluges.  » 

Albert  admet,  au  moins  dans  ses  Questions  sur  le  De 

(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  Il,  verso. 


-73  - 

Cœlo,  que  c'est  le  rentre  de  gravité  de  La  terre  ferme  qui 
oivupe  le  centre  du  Monde  ;  la  présence  de  l'eau  en  cer- 
taines parties  de  la  surface  qui  termine  la  terre  solide, 
son  absence  en  d'autres  parties  de  cette  même  surface  ne 
sauraient  déranger  ce  centre  de  gravité.  Léonard  de  Vinci 
a-t-il  admis  cette  doctrine  £ 

Léonard  connaît  le  principe  sur  lequel  elle  repose  ;  il 
l'énonce  (1)  en  résumant  Albert  de  Saxe  :  «  Aucun  élé- 
ment simple  n'a  de  légèreté  ni  de  gravité  dans  sa  propre 
sphère,  i  I  si  la  vessie  pleine  d'air  pèse  plus  aux  balances 
qu'étant  vide,  c'est  parce  que  cet  air  est  condensé  ;  et  le 
feu  pourrait  se  condenser  de  telle  façon  qu'il  serait  plus 
lourd  que  l'air  ou  égal  à  l'air,  et  peut-être  plus  lourd  que 
l'eau  et  devenant  égal  à  la  terre.  » 

Mais  de  ce  qu'il  a  connu  cette  théorie,  il  n'en  résulte 
pas  qu'il  l'ait  adoptée  ;  en  tout  cas,  il  n'a  pas  admis  sans 
conteste  le  corollaire  qu'Albertutius  en  avait  prétendu 
tirer. 

La  modification  qu'il  semble  disposé  à  apporter  à  ce 
corollaire  est,  d'ailleurs,  bien  singulière  ;  il  pense  que 
l'eau  n'alourdit  pas  la  partie  du  globe  qu'elle  recouvre, 
mais  au  contraire  l'allège  ;  il  regarde  cette  proposition 
comme  une  conséquence  du  principe  d'Archimède.  Voici 
le  passage  (2)  où  se  trouve  exprimée  cette  étrange 
opinion  : 

t-  Si  la  terre  couverte  par  la  sphère  de  Veau  est  j)lus  ou 
moins  grâce  qu'étant  découverte.  Je  réponds  que  ce  grave 
pèse  plus  qui  est  en  milieu  plus  léger.  Donc  la  terre  qui 
est  couverte  par  l'air  est  plus  grave  que  celle  qui  est 
couverte  par  l'eau...  » 

Deux  petits  croquis  représentent  chacun  une  pyramide, 
en  partie  immergée  dans  une  sphère  liquide,  en  partie 
émergée  ;  à  côté  de  ces  croquis,  on  lit  :  -  Je  dis  que  le 

(I)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  M  s,  F,  fol.  69,  verso. 
(i)  Ibid.,  recto.  —  Cf.  Del  moto  e  misura  dell'  acqica,  libro  I,  capi- 
tolo  XXIII. 


—  74  ~ 

centre  de  gravité  de  la  pyramide  étant  placé  au  centre  du 
Monde,  cette  pyramide  changera  de  centre  de  gravité  si 
elle  est  ensuite  en  partie  couverte  par  la  sphère  de  l'eau  ; 
et  donnes-en  exemple  avec  deux  poids  cylindriques  égaux 
et  semblables  dont  l'un  soit  à  moitié  dans  l'eau  et  l'autre 
tout  dans  cette  eau.  Je  dis  que  celui  qui  reste  à  moitié 
hors  de  l'eau  est  plus  grave,  comme  il  est  prouvé.  » 

A  une  théorie  formellement  contraire  aux  lois  de 
l'Hydrostatique,  Léonard  de  Vinci  en  a  substitué  une 
autre  qui  ne  s'accorde  pas  mieux  avec  les  principes  de 
cette  science. 

Cependant,  c'est,  semble-t-il,  à  cette  occasion  que 
Léonard  fit  une  découverte  qui  donne  une  idée  favorable 
de  son  talent  de  géomètre. 

La  théorie  de  la  pesanteur  développée  par  Albert  de 
Saxe  faisait  un  constant  appel  à  la  considération  du 
centre  de  gravité  des  solides  ;  mais  la  recherche  de  tels 
centres  de  gravité  n'avait  presque  jamais  sollicité  les 
efforts  des  géomètres.  Dans  ses  immortels  ouvrages, 
Archimède  avait  seulement  enseigné  comment  on  peut 
déterminer  le  centre  de  pesanteur  de  figures  planes  ; 
assurément,  ses  recherches  sur  les  corps  flottants  nous 
montrent  qu'il  connaissait  le  centre  de  gravité  du  para- 
boloïde  de  révolution,  mais  le  procédé  par  lequel  il  l'avait 
obtenu  ne  nous  a  pas  été  transmis.  Pappus,  tout  en  don- 
nant la  définition  du  centre  de  gravité  pour  des  corps  à 
trois  dimensions,  n'a  ensuite  traité  de  ce  point  qu'en  des 
figures  planes.  C'est  seulement  au  milieu  du  xvie  siècle 
que  les  travaux  de  Maurolycus  et  de  Commandin  ont 
inauguré  l'étude  du  centre  de  gravité  des  solides. 

Or  Léonard  de  Vinci  avait,  d'un  demi-siècle,  précédé 
Maurolycus  et  Commandin,  comme  en  témoigne  cette 
courte  note  (1)  : 

«  Le  centre  de  toute  gravité  pyramidale  est  dans  le 

(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  51,  recio. 


-75  - 

quart  il*1  son  axe,  vers  la  base  ;  et  si  tu  divises  L'axe  en 
4  [ parties |  égales  et  que  tu  entrecoupes  deux  des  axes  de 
cette  pyramide,  une  telle  intersection  aboutira  au  susdit 
quart.  - 

Quelle  démonstration  avait  fourni  à  Léonard  ce  beau 
théorème,  que  Maurolycus  devait  retrouver  seulement  en 
1548  l  Nous  en  sommes  réduits  sur  ce  point  aux  conjec- 
tures que  nous  suggèrent  les  figures  jointes  à  l'énoncé. 

Libri  a  écrit  (1),  avec  son  inexactitude  habituelle  : 
«  La  figure  qui  accompagne  sa  note  prouve  que  Léonard 
décomposait  les  pyramides  en  plans  parallèles  à  la  base, 
comme  on  le  fait  à  présent.  »  En  réalité,  les  deux  figures 
dessinées  par  Léonard  ne  portent  aucune  trace  de  cette 
décomposition  ;  Léonard,  en  chacune  d'elles,  a  simple- 
ment tracé  les  médianes  des  diverses  faces  du  tétraèdre 
et  les  lignes  qui  joignent  chaque  sommet  au  point  de 
concours  des  médianes  de  la  face  opposée.  Par  une 
démonstration  que  nous  ignorons,  il  prouvait  sans  doute 
que  le  centre  de  gravité  du  solide  se  trouve  sur  la  ligne 
joignant  un  sommet  au  centre  de  gravité  de  la  face 
opposée  ;  le  centre  de  pesanteur  du  tétraèdre  se  trouvait 
dès  lors  au  point  de  concours  des  quatre  lignes  analogues, 
issues  des  quatre  sommets. 

Il  n'est  pas  douteux  que  ce  problème  de  géométrie  ne 
se  soit  présenté  à  l'esprit  de  Léonard  à  propos  de  la 
théorie  de  la  pesanteur  donnée  par  Albert  de  Saxe  ;  nous 
avons  vu,  en  effet,  qu'au  moment  de  discuter  la  doctrine 
de  cet  auteur,  touchant  les  relations  de  la  sphère  solide, 
de  son  centre  de  gravité  et  de  la  sphère  des  eaux, 
Léonard  de  Vinci  considérait  un  ensemble  analogue  où  la 
terre  ferme  était  précisément  remplacée  par  une  pyra- 
mide ;  Marsile  d'Inghen  avait,  de  même,  imaginé  un  clou. 

D'ailleurs,  parmi  les  questions   qu'Albert  de  Saxe  a 


(1)  Libri,  Histoire  des  Sciences  mathématiques  en  Italie,  t.  III,  p.  -41  ; 
1840. 


-  fj  - 

examinées,  il  en  est  peu  qui  aient,  autant  que  la  théorie 
de  la  figure  de  la  terre  et  des  mers,  sollicité  l'attention 
de  Léonard  ;  cela  se  conçoit  aisément  ;  le  grand  artiste 
était,  en  même  temps,  le  plus  savant  ingénieur  hydrauli- 
cien  de  son  époque  ;  rien  de  ce  qui  touche  h  l'équilibre  et 
au  mouvement  des  eaux  naturelles  ne  le  pouvait  laisser 
indifférent. 

Dans  ce  cahier  F,  où  sont  consignées  au  jour  le  jour 
les  réflexions  que  lui  a  suggérées  la  lecture  d'Albert  de 
Saxe,  il  consacre  (i)  tout  un  feuillet  à  répéter,  sous  des 
formes  variées,  l'argument  d'Aristote  et  d'Adraste  en 
faveur  de  la  figure  sphérique  des  mers  : 

«  Preuve  que  la  sphère  de  Veau  est  parfaitement  ronde. 
L'eau  ne  se  meut  pas  d'elle-même  si  elle  ne  descend  pas, 
et  se  mouvant  d'elle-même,  il  suit  qu'elle  descend. 

r.  Aucune  partie  de  la  sphère  de  Veau  ne  peut  se  mouvoir 
par  elle-même,  car  elle  est  entourée  d'eau  d'égale  hauteur 
qui  renferme  et  elle  ne  la  peut  surpasser  par  aucun  côté. 
On  en  montre  la  preuve  ici  en  marge.  »  Léonard  dessine, 
en  effet,  une  circonférence  de  cercle  sur  laquelle  il  marque 
un  point  c  entre  deux  autres  points  a  et  b  ;  puis  il  ajoute  : 
«  Soit  c  une  quantité  d'eau  entourée  et  enfermée  par  l'eau 
ah  ;  je  dis,  par  les  conclusions  passées,  que  l'eau  c  ne  se 
mouvra  pas,  parce  qu'elle  ne  trouve  pas  de  descente,  selon 
la  définition  du  cercle  ;  puisque  a  et  b  sont  éloignés  du 
centre  du  Monde  comme  c,  il  suit  que  c  reste  immobile.  » 

Les  passages  que  nous  venons  de  citer  reflètent  peut- 
être  les  considérations  de  Pline  l'Ancien  (2)  ;  ceux  qui 
suivent  (3)  ont  une  plus  grande  analogie  avec  l'exposition 
d*Adraste,  rapportée  par  Théon  de  Smjrne  : 

(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  82,  verso.  — 
Cf.  Del  moto  e  misura  dell  acqita,  libro  I,  capitolo  V. 

(2)  Le  Codice  Atlantico  renferme  une  liste  des  livres  que  possédait 
Léonard  ;  on  y  voit  figurer  un  Pline  (Cf.  E.  Mùntz,  Léonard  de  Vinci, 
l'artiste,  le  penseur,  le  savant,  p.  28-2'. 

(ô)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  loc.  cit.  —  Cf.  Del  moto  e 
misura  delV  acqua,  libro  1,  capp.  VI,  VU  et  VIII. 


—  77  — 

«  Donné  un  plan  d'eau,  à  la  surface  de  La  sphère  de 
l'eau.  Les  extrémités  de  ce  plan  s'en  iront  en  sou  milieu. 

»  Le  grave  sphérique,  placé  à  L'extrémité  du  plan  par- 
fait (tig.  96),  ne  s'arrêtera  pas,  niais  s'en  ira  tout  (le 
suite  au  milieu  du  plan.  » 

Les  pensées  esquissées  en  ce  feuillet  sont  fréquemment 
reprises  par  Léonard.  La  première  forme  donnée  à  la 
preuve  de  la  sphéricité  des  mers,  celle  qui  parait  refléter 


fig.96. 

le  raisonnement  de  Pline,  se  retrouve,  plus  développée, 
dans  le  fragment  suivant  (1)  : 

«  Tout  élément  flexible  et  liquide  a,  par  nécessité,  sa 
surface  sphérique.  On  le  prouve  avec  la  sphère  de  l'eau, 
mais  d'abord  il  faut  poser  quelques  conceptions  et  con- 
clusions. 

y>  Cette  chose  est  plus  haute  qui  est  plus  éloignée  du 
centre  du  Monde,  et  celle  là  est  plus  basse  qui  est  plus 
voisine  de  ce  centre.  L'eau  ne  se  meut  pas  de  soi  si  elle 
ne  descend  pas,  et  se  mouvant,  elle  descend.  Que  ces 
quatre  conceptions,  placées  deux  à  deux,  me  servent  à 
prouver  que  l'eau  qui  ne  se  meut  pas  de  soi  a  sa  surface 
équidistante  du  centre  du  Monde  (en  ne  parlant  pas  des 


(i)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  27,  recto,  et  fol.  26, 
verso.  —  Cf.  Del  moto  e  misura  delV  aegua,  libro  I,  capitolo  IV. 


_  7s  - 

gouttes  ou  autres  petites  quantités  qui  s'attirent  l'une 
l'autre,  comme  l'acier  sa  limaille,  mais  des  grandes 
quantités). 

«  Je  dis  qu'aucune  partie  de  la  surface  de  l'eau  ne  se 
meut  de  soi-même,  si  elle  ne  descend  pas  ;  donc  la  sphère 
de  l'eau  n'ayant  en  aucune  partie  de  surface  à  pouvoir 
descendre,  il  est  nécessaire  par  la  première  conception 
qu'elle  ne  se  meuve  pas  d'elle-même.  Et  si  tu  considères 
bien  toute  minime  particule  de  cette  surface,  tu  la  trou- 
veras entourée  d'autres  particules  semblables,  qui  sont  à 
égales  distances  entre  elles  du  centre  du  Monde,  et  à  cette 
même  distance  est  cette  particule  qu'entourent  les  autres  ; 
donc,  par  la  troisième  conception,  la  particule  de  l'eau  ne 
se  mouvra  pas  d'elle-même  parce  qu'elle  est  entourée  de 
bords  d'égales  hauteurs.  Ainsi  chaque  cercle  de  telles 
particules  se  fait  vase  pour  la  particule  que  contient  ce 
cercle,  vase  qui  a  le  circuit  de  ses  bords  de  hauteur 
égale  ;  ainsi  est  cette  particule  par  rapport  aux  autres 
particules  semblables  qui  composent  la  surface  de  la 
sphère  de  l'eau.  Nécessairement,  elle  sera  par  elle-même 
sans  mouvement  ;  et,  par  conséquent,  chacune  étant  à 
égale  hauteur  du  centre  du  Monde,  nécessité  fait  que  cette 
surface  est  sphérique...  » 

Ce  n'est  plus  l'influence  de  Pline,  mais  celle  d'Adraste 
et  de  Théon,  perçue  au  travers  des  Questions  d'Albert  de 
Saxe,  que  nous  reconnaissons  en  ce  passage  (1)  : 

«  Si  la  terre  était  sphérique,  aucune  partie  n'en  serait 
découverte  par  la  sphère  de  l'eau.  « 

Celui-ci  (2)  semble  immédiatement  emprunté  à  Pierre 
d'Ailly  : 

«  Il  ne  se  trouvera  pas  de  terre  plane  sur  laquelle 
l'eau  ne  soit  pas  de  figure  convexe,  et  réunie  au  milieu  de 
cette  surface  plane  ;  et  cette  eau  n'aura  jamais  de  mouve- 


(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  52,  verso. 

(2)  Ibid. 


~  79  — 

ment  vers  les  extrémités  de  cette  plaine.  Donc  sur  une 

surface  parfaitement  plane,  il  peut  y  avoir  de  L'eau  de 
diverses  profondeurs.  » 

Une  figure  (rig.  97)  représente  un  plan  qui  coupe  une 
partie  de  la  sphère  terrestre  ;  sur  ce  plan,  une  masse 
d'eau  est  posée,  que  termine  une  calotte  sphérique  concen- 
trique à  la  Terre.  Au-dessous  de  cette  figure,  Léonard 
écrit  :  «  Ce  qui  paraît  ici  plan  est  mont  escarpé.  »  Puis 
il  continue  en  ces  termes  : 

«  Il  est  impossible  de  trouver  aucune  partie  plane  sur 
la  surface  de  n'importe  quelle  grande  étendue  d'eau. 


fiff.  97. 

r>  Perpétuels  sont  les  bas  lieux  du  fond  de  la  tuer,  et 
les  cimes  des  monts  sont  le  contraire  ;  il  suit  que  la  Terre 
se  fera  sphérique  et  toute  couverte  des  eaux,  et  sera 
inhabitable.  » 

Cette  dernière  phrase  est  textuellement  traduite  d'Al- 
bert de  Saxe. 

Albert  de  Saxe  n'avait  pas  seulement  reproduit  les 
arguments  d'Aristote  et  d'Adraste  en  faveur  de  la  sphéri- 
cité de  la  Terre  ;  il  y  avait  joint  certains  corollaires,  de 
forme  paradoxale,  tirés  de  cette  proposition  ;  ces  corol- 
laires, eux  aussi,  avaient  attiré  l'attention  de  Léonard  de 
Vinci  ;  les  réflexions  qu'ils  lui  avaient  suggérées  rem- 
plissent tout  un  feuillet  (i;  de  ses  notes. 

(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  83,  recio. 


—  8o  — 

«  L'homme  qui  chemine,  dit  Léonard,  répétant  ce 
qu'avait  écrit  Albert  de  Saxe,  va  plus  vite  avec  la  tête 
qu'avec  les  pieds. 

«  L'homme  qui,  cheminant,  traverse  tout  un  endroit 
plat,  va  penché,  d'abord  en  avant,  puis  autant  en  arrière  (  1  ).  » 

Albert  de  Saxe  avait  remarqué  que  si  l'on  construisait 
deux  tours  au  fil  à  plomb,  les  couronnements  s'écarteraient 
d'autant  plus  que  les  deux  tours  seraient  plus  hautes. 
Léonard  retourne,  en  quelque  sorte,  cette  remarque.  Il 
mène,  en  un  certain  lieu  de  la  Terre,  la  verticale  de  ce 
lieu  ;  puis,  de  part  et  d'autre  de  ce  lieu,  à  une  certaine 
distance,  il  imagine  qu'on  élève  deux  tours  parallèles  à 
cette  verticale  et,  par  conséquent,  parallèles  entre  elles. 
Il  montre  que  ces  deux  tours  devront  forcément  s'écrouler, 
si  elles  sont  assez  hautes.  Le  passage  a  une  importance 
capitale  ;  reproduisons-le  textuellement  : 

«  Si  Von  fait  deux  tours  en  continuelle  droiture,  et  que 
les  espaces  compris  entre  elles  soient  parallèles,  il  est  sans 
doute  que  les  deux  tours  s  écrouleront  Vune  contre  Vautre, 
si  la  construction  continue  toujours  avec  une  égale  hauteur 
pour  chacune  des  deux  tours. 

r>  Soient  (fig.  98)  les  deux  verticales  des  deux  points 
B  et  C,  se  continuant  en  continuelle  droiture.  Si  elles 
coupent  une  de  ces  tours  en  CG  et  l'autre  en  BF,  il  suit 
que  ces  lignes  ne  passent  pas  par  le  centre  de  gravité  de 
leur  longueur  ;  donc  KLGC,  partie  de  l'une,  pèse  plus 
que  son  reste  CGD  et,  de  choses  inégales,  l'une  l'emporte 
sur  l'autre  ;  de  sorte  que,  par  nécessité,  le  plus  grand 
poids  de  la  tour  entraînera  toute  la  tour  opposée  ;  et 
l'autre  tour  fera  de  même,   à  l'inverse  de  la  première.  » 

Au-dessous  du  croquis  que  reproduit  la  fig.  98,  Léonard 
trace  un  autre  croquis,  fort  analogue,  où  les  deux  tours 
cylindriques  sont  remplacées  par  deux  pyramides  très 


(1)  C'est  un  lapsus.  11  faudrait  dire:  »  d'abord  en  arrière,  puis  autant  en 
avant ... 


I    — 


élevées,  et  il  écrit  :  ••  Les  axes  des  deux  pyramides  étant 
parallèles,  si  elles  sont  de  grande  hauteur,  elles  tomberont 
l'une  contre  l'autre.  » 

En  cherchant  à  présenter  sons  une  forme  un  peu  diffé- 
rente une  conclusion  d'Albert   de  Saxe,   Léonard  a  fait 
usage  de  ce  théorème  que   nul    ne   paraît    avoir  éno 
avant  lui  :  Pour  qu'un  corps  pesant,  reposant  sur  le  sol, 


fig.98. 

demeure  en  équilibre,  il  faut  et  il  suffit  que  le  centre  de 
gravité  de  ce  corps  ne  se  projette  pas  en  dehors  de  sa 
base. 

Léonard  peut,  à  bon  droit  croyons-nous,  être  regardé 
comme  l'inventeur  de  ce  théorème  ;  mais,  chose  bien 
digne  de  remarque,  ce  théorème  n'est  vrai  que  si  l'on 
attribue  à  la  pesanteur,  en  tout  point  du  corps,  même 
grandeur   et    même    direction  ;   cependant,    Léonard   le 

6 


\2    — 


découvre  en  traitant  un  problème  où,  non  seulement,  il 
tient  compte  de  la  convergence  des  verticales,  mais  où, 
qui  plus  est,  il  se  propose  de  justifier  une  conséquence 
de  cette  convergence.  Nous  aurions  souvent,  au  cours  du 
présent  Chapitre,  à  répéter  une  remarque  semblable  ;  la 
plupart  des  propriétés  mécaniques  du  centre  de  gravité 
ont  été  découvertes  par  des  considérations  où  la  conver- 
gence des  verticales  jouait  un  rôle  essentiel  ;  et  cependant, 
elles  n'étaient  exactes  qu'à  la  condition  de  traiter  les  ver- 
ticales comme  parallèles. 

Le  théorème  dont  nous  venons  de  parler  a  une  grande 
importance  ;  les  applications  en  sont  innombrables  ;  dans 
le  fragment  que  nous  avons  cité,  Léonard  en  a  fait  seule- 
ment un  usage  bien  spécial  ;  a-t-il  entrevu  toute  la  géné- 
ralité de  la  proposition  qu'il  a  découverte  en  ce  cas  si 
particulier  ?  On  n'en  saurait  douter. 

Léonard  réclame  sans  cesse  du  peintre  qu'il  soit  un 
esprit  universel  ;  il  l'était  lui-même  au  plus  haut  degré. 
Il  était  universel,  mais  non  pas  à  la  façon  de  ces  gens  qui 
juxtaposent  une  foule  de  connaissances  disparates  entre 
lesquelles  ils  n'établissent  aucun  lien.  Nul,  au  contraire, 
n'a  senti  plus  vivement  à  quel  point  sont  solidaires  les  unes 
des  autres  les  diverses  branches  du  savoir  humain.  Aussi- 
tôt qu'une  vérité  lui  apparaissait  en  l'un  des  domaines  où 
s'exerçait  son  activité  intellectuelle,  il  apercevait  le  reflet 
de  cette  vérité  en  chacun  des  autres  domaines  qu'explorait 
son  esprit.  En  même  temps  qu'il  tire  des  Questions  d'Albert 
de  Saxe  des  pensées  propres  à  composer  le  Traité  de  l'Eau 
qu'il  a  l'intention  d'écrire,  il  jette  sur  les  feuillets  de  son 
cahier  de  notes  le  brouillon  de  certains  chapitres  du 
Traité  de  la  Peinture  (1)  ;  ou  bien  encore  il  revient  à 
l'étude  du  vol  des  oiseaux,  sujet  constant  de  ses  médita- 
tions. Aussi,  dès  là  que  la  démonstration  de  la  sphéricité 


(1)  Comparez,  par  exemple,  le  Ms.  F,  fol.  1,  verso,  et  le  Chapitre  XXIV  du 
Traité  de  la  Peinture  (Édition  de  1651). 


—  83  — 

des  mers  l'a  amené  à  concevoir  une  propriété  du  centre 
de  gravité,  il  en  tire  aussitôt  des  règles  utiles  au  peintre 
qui  veut  donner  à  ses  personnages  une  pose  raison  née  ; 
ou  bien  encore  il  en  déduit  l'explication  des  diverses 
allures  des  oiseaux. 

Nous  avons  déjà  vu  Léonard,  commentant  les  corol- 
laires d'Albert  de  Saxe,  soucieux  des  applications  que  l'on 
en  pourrait  faire  à  la  station  de  l'homme  :  -  L'homme  qui, 
cheminant,  traverse  tout  un  endroit  plat,  va  penché 
d'abord  en  arrière,  puis  autant  en  avant.  ••  Mais  si  l'on 
veut  connaître  toute  la  portée  de  ce  théorème  :  Un  grave 
reposant  sur  le  sol  ne  peut  être  en  équilibre  lorsque  son 
centre  de  gravité  se  projette  en  dehors  de  sa  base  ;  si  l'on 
désire  savoir  comment  il  explique  les  diverses  postures 
de  l'homme  et  des  animaux,  il  nous  faut  abandonner  le 
cahier  F,  que  nous  avons  presque  exclusivement  étudié 
jusqu'ici,  et  feuilleter  le  cahier  que  Venturi  a  désigné  par 
la  lettre  A . 

Le  cahier  A  est  postérieur  au  cahier  F.  Léonard  y 
corrige  parfois  certaines  hypothèses  qu'il  avait  émises  au 
cahier  F(\).  Il  n'est  guère  de  question,  traitée  au  cahier  F, 
à  laquelle  Léonard  ne  revienne  dans  les  notes  qui  com- 
posent le  cahier  A.  En  particulier,  la  théorie  de  la  figure 
de  la  Terre  et  de  la  convergence  des  verticales,  sur 
laquelle  les  Quœstiones  d'Albert  de  Saxe  ont  appelé  l'at- 
tention du  grand  peintre,  sont  l'objet  de  maintes  réflexions 
dans  le  nouveau  manuscrit. 

En  voici  une  (2)  qui  est  presque  la  traduction  littérale 
de  l'une  des  conclusions  d'Albertutius  : 

«  Si  tu  fais  une  tour  de  400  brasses  et  que  tu  la  plombes 
avec  des  fils,  elle  te  sera  plus  étroite  du  pied  que  de  la 
tête,  et  formera  un  commencement  de  pyramide.  « 


(i)  Voir  P.  Duhem,  Thémon,  le  fils  du  Juif  et  Léonard  de  Vinci  (Cet 
article  paraîtra  prochainement  dans  le  Bulletin  Italien). 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  A  de  la  Bibliothèque  de 
l'Institut,  fol.  20,  verso. 


-  84- 

Léonard  pense,  d'ailleurs,  qu'il  serait  possible  de 
mesurer  cette  différence  d'écart  entre  deux  verticales  au 
sommet  et  à  la  base  dune  tour,  et  d'en  déduire  la  longueur 
du  rayon  terrestre. 

Parmi  ces  pensées,  visiblement  suggérées  par  la  lecture 
d'Albert  de  Saxe,  se  trouvent  des  réflexions  au  sujet  du 
rôle  que  le  centre  de  gravité  joue  en  Statique  ;  telle 
celle-ci  (1)  : 

«  Le  corps  sphérique  parfait,  placé  sur  un  plan  parfait, 
n'aura  aucun  mouvement  (2)  si  tu  ne  lui  en  donnes  pas. 
Et  la  raison  en  est  que  toutes  ses  parties  sont  à  égale 
distance  du  centre  ;  par  suite,  il  reste  toujours  en  balance, 
et  la  balance  qui  a  ses  bras  égaux  de  poids  et  de  longueur 
reste  sans  mouvement  ;  si  le  dit  corps  sphérique  a  ses 
deux  moitiés  égales  l'une  à  l'autre,  il  reste,  lui  aussi, 
sans  mouvement.  » 

Léonard  ne  rattache  pas  seulement  à  la  considération 
du  centre  de  gravité  certaines  règles  de  Statique  ;  il  veut 
également  découvrir  à  ce  point  certaines  propriétés  dyna- 
miques ;  mais  la  Dynamique  est  trop  peu  avancée,  au 
moment  où  il  écrit,  pour  que  ces  dernières  intuitions 
pressentent  la  vérité. 

Lorsque  le  centre  de  gravité  d'un  corps  posé  sur  le  sol 
se  projette  hors  de  la  base  qui  soutient  ce  corps,  le  grave 
cesse  d'être  en  équilibre,  il  se  meut,  il  tombe  ;  et  il  tombe 
précisément  du  côté  où  l'entraîne  la  partie  la  plus  lourde, 
celle  qui  contient  le  centre  de  gravité.  De  cette  remarque, 
vraie  pour  un  grave  sans  vitesse  initiale,  Léonard  prétend 
faire  une  loi  générale  du  mouvement  ;  cette  loi,  il  y  fait 
de  fréquentes  allusions  dans  ses  notes. 

«  Toute  chose,  dit-il  (3),  qui  se  trouve  sur  un  sol  plan 


(1)  Cette  proposition  parait  en  contradiction  avec  celle  que  Léonard  a  for- 
mulée précédemment  (Ms.  F,  fol.  82,  verso).  Ici,  Léonard  néglige  la  conver- 
gence des  verticales  dont,  alors,  il  tenait  compte. 

(-2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  A,  fol.  22,  recto 

(3)  lbid.,  Ms.  A,  fol.  21,  verso. 


o    — 


et  parfait  de  telle  suri.'  que  son  pôle  ne  se  trouve  pas  en 
des  parties  d'égal  poids,  ne  s'arrête  jamais  ;  un  exemple 
s'en  voit  dans  ceux  qui  glissent   sur  la  glace  et  qui 
s'arrêtent  jamais,  si  les  parties  ue  deviennent   pas  équi- 
distantes  à  Leur  centre. 

m  Tout  grave  (1)  se  meul  du  côté  ou  il  pèse  Le  plus... 
La  partie  la  plus  Lourde  des  corps  qui  se  meuvent  dans 
l'air  se  l'ait  guide  de  Leur  mouvement. 

»  La  partie  la  plus  lourde  (2)  de  tout  corps  mû  sera 
guide  de  son  mouvement.  •■ 

En  insistant  sur  ces  propriétés  statiques  ou  dynamiques 
du  centre  de  gravité,  Léonard  a  pour  principal  objet  l'ex- 
plication des  allures  que  prennent  les  êtres  animés,  soit 
qu'ils  demeurent  en  repos,  soit  qu'ils  se  meuvent.  Nous 
en  avons  pour  témoins  ces  réflexions,  insérées  au  cahier 
A  (3),  et  dont  la  première  résout  un  problème  déjà  posé 
dans  les  Questions  mécaniques  d'Aristote  : 

«  Celui  qui  est  assis  ne  peut  pas  se  lever  de  son  siège 
si  la  partie  qui  est  en  avant  du  pôle  ne  pèse  pas  plus  que 
celle  qui  est  en  arrière  de  ce  pôle,  sans  se  servir  d'e 
bras. 

»  Celui  qui  monte  en  un  lieu  quelconque  doit  donner 
une  plus  grande  partie  de  son  poids  en  avant  de  son  pied 
le  plus  élevé  qu'en  arrière,  c'est-à-dire  en  avant  du  pôle 
qu'en  arrière  du  pôle  ;  donc  l'homme  donnera  toujours 
une  plus  grande  partie  de  son  poids  du  côté  vers  lequel 
il  désire  se  mouvoir  qu'en  aucun  autre  lieu. 

r>  Celui  qui  court  penche  plus  vers  le  lieu  où  il  court 
et  il  donne  plus  de  son  poids  en  avant  de  son  pôle  qu'en 
arrière,  de  sorte  que  celui  qui  court  en  montant  le  fait 
sur  les  pointes  des  pieds,  et  celui  qui  court  en  plaine  va 
d'abord  sur  les  talons,  et  puis  sur  la  pointe  des  pieds. 


(I)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  E  de  la  Bibliothèque  de 
l'Institut,  fol.  57,  recto. 
(ï)Ibid.,  Ms.  H,  fol.  115  [28]  recto. 
(3)  Ibid.,  Ms.  A,  fol.  28,  \erso. 


—  8ô  - 

r,  Celui-ci  ne  portera  pas  son  poids,  sïl  ne  fait  pas 
équilibre  au  poids  de  devant  en  se  renversant  en  arrière, 
de  façon  que  toujours  le  pied  qui  pose  se  trouve  au  milieu 
du  poids.  » 

Et  Léonard  poursuit  en  ébauchant  (1)  un  des  chapitres 
qui  figureront  au  Traité  de  la  Peinture  ;  nous  y  voyons 
que  lorsqu'une  «  figure  pose  sur  un  pied,  ce  pied  se  fait 
centre  du  poids  placé  au-dessus  ». 

Ces  considérations  sur  la  posture  des  êtres  animés,  on 
les  trouve,  dans  le  cahier  A,  à  côté  de  notes  qui  révèlent 
l'influence  d'Albert  de  Saxe  ;  elles  y  ont  la  forme  som- 
maire et  imparfaite  du  premier  jet.  Pour  les  trouver  plus 
parfaites  et  plus  développées,  il  suffit  que  l'on  consulte  le 
Traité  de  la  Peinture.  Là,  se  rencontrent  de  multiples 
variantes  de  cette  proposition  (2)  :  «  L'homme  qui  chemine 
aura  le  centre  de  sa  pesanteur  sur  le  centre  de  la  jambe 
qui  pose  à  terre  »  ;  en  sorte  que  «  le  poids  de  l'homme  (3) 
qui  se  tient  planté  sur  une  de  ses  jambes  seulement  sera 
toujours  esgalement  partagé  aux  deux  costez  de  la  per- 
pendiculaire ou  ligne  centrale  qui  le  soustient.  * 

«  Tousjours  (4)  la  figure  qui  soustient  le  poids  sur  soy 
et  sur  la  ligne  centrale  de  la  masse  de  son  corps,  doit 
jeter  autant  du  poids  naturel  ou  accidentel  de  l'autre  côté 
opposite,  qu'il  en  faudra  pour  parfaire  le  balancement  du 
poids  égal  autour  de  la  ligne  centrale  (5)  qui  part  du 
centre  de  la  partie  du  pied  [du  centre  de  pesanteur  de 
l'homme]  (6)  qui  porte  la  charge,  et  laquelle  passe  au 
travers  de  la  masse  entière  du  poids,  et  tombe  sur  cette 

(1)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  A,  fol.  28,  verso  et  fol.  29, 
recto. 

(2)  Traité  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  donné  au  public  et  tra- 
duit de  l'italien  en  français  par  R.  F.  S.  D.  C.  [Roland  Fréart,  sieur  de  Cham- 
biay]  ;  à  Paris,  de  l'Imprimerie  de  Jacques  Langlois,MDGLI  ;  eh.  CC1I,  p.  66. 

(3)  ld.,  ibid.,  ch.  CCI,  p.  66. 
(4)Id.,  ibid  ,  ch.  CCV1,  p.  68. 

(5)  Ligne  ceniiale  =  ligne  qui  va  au  centic  de  la  Terre,  verticale. 

(6)  La  phiase  de  Léonaid  conlient  un  lapsus  évident  ;  nous  avons  rétabli 
le  sens  entre  [  ]. 


-  87  - 

partie  du  pied  qui  pose  à  terre.  On  voit  ordinairement 
([u'iui  homme  qui  Lève  un  fardeau  avec  un  des  bras  estend 
naturellement  au  delà  de  soy  son  autre  bras,  el  si  cela  ne 

sufïii  pas  à  faire  contrepoids,  il  y  met  encore  de  son 
propre  poids  en  courbant  le  corps  autant  qu'il  faut  pour 
estre  bastant  à  soutenir  le  fardeau  dont  il  est  chargé  ;  on 
voit  encore  que  celuy  qui  s'en  va  tomber  estend  tousjours 
l'un  de  ses  bras,  et  le  porte  vers  la  partie  opposite.  -  — 
"  Il  faut  ici  (1)  remarquer  que  le  poids  du  corps  de 
l'homme  tire  d'autant  plus  que  le  centre  de  la  pesanteur 
est  esloigné  du  centre  de  l'axe  qui  le  soustienf.  » 

On  pourrait  multiplier  ces  citations;  elles  nous  montre- 
raient Léonard  constamment  préoccupé  delà  situation  que 
le  centre  de  gravité  du  corps  occupe  par  rapport  à  la  base 
qui  le  supporte. 

La  Bibliothèque  Vaticane  possède  une  copie  fort  com- 
plète du  Traite  de  la  Peinture  ;  les  croquis  qui  ornent 
cette  copie  et  qui  sont,  sans  doute,  de  grossières  imita- 
tions des  dessins  de  Léonard,  représentent  des  ligures 
humaines  en  des  postures  variées  ;  toujours  une  ligne 
verticale  les  traverse,  montrant  que  le  centre  de  gravité 
se  projette  à  l'intérieur  de  la  surface  par  laquelle  l'homme 
repose  sur  le  sol.  Cette  ligne  verticale  a  été  conservée  en 
quelques-uns  des  dessins  que  Nicolas  Poussin  exécuta 
pour  l'édition  italienne  et  l'édition  française  données  en 
i65i. 

Léonard  de  Vinci,  au  Traité  de  ta  Peinture,  n'use  point 
seulement  des  propriétés  statiques  du  centre  de  gravité  ; 
il  invoque  également  et  applique  les  propriétés  dynami- 
ques qu'il  lui  attribue,  et  qu'il  énonce  ainsi  (2)  : 

«  L'arrest  ou  la  cessation  du  mouvement  en  un 
animal,  lequel  se  tient  sur  ses  pieds,  vient  de  l'équation 


(1)  Le  Traite  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  ch.  CCVII,  p.  68. 

(2)  ld.,  ibid. 


ou  privation  de  l'inégalité  qu'ont  entre  eux  les  poids 
opposez,  lesquels  se  soustiennent  sur  leurs  propres  poids. 

»  Tout  mouvement  (1)  est  produit  par  la  rupture  de 
l'équilibre,  c'est-à-dire  de  l'égalité,  parce  qu'il  n'y  a  aucune 
chose  qui  se  meuve  d'elle-mesme  sans  qu'elle  sorte  de  son 
équilibre,  et  le  mouvement  est  d'autant  plus  prompt  et 
plus  violent  que  la  chose  se  retire  d'avantage  de  son 
équilibre.  » 

Nous  retrouvons  ici  la  pensée  que  Léonard  avait  rapi- 
dement esquissée  dans  ses  notes,  et  qu'il  avait  appliquée 
aux  patineurs  :  Pour  qu'un  corps  se  meuve  sur  un  plan 
horizontal,  il  faut  que  le  centre  de  gravité  de  ce  corps  se 
projette  en  avant  de  la  base  ;  et  plus  il  se  projette  loin 
en  avant  de  cette  base,  plus  le  mouvement  est  rapide. 

C'est  ce  principe  que  Léonard  invoque  en  l'étude  «  du 
mouvement  des  animaux  et  de  leur  course  (2).  La  figure 
qui  se  montrera  plus  viste  en  sa  course  sera  celle  qui 
tombera  d'avantage  sur  le  devant.  Le  corps  qui  se  meut 
soy-mesme  aura  d'autant  plus  de  vistesse  que  le  centre  de 
sa  pesanteur  sera  esloigné  du  centre  de  son  soustien.  » 

C'est  au  vol  des  oiseaux  que  Léonard  applique  le  plus 
volontiers  les  propriétés  dynamiques  qu'il  attribue  au  centre 
de  gravité  :  *  De  la  manière  de  s  équilibrer  »,  lisons-nous 
dans  ses  notes  (3),  «  Toujours  la  partie  la  plus  lourde  des 
corps  est  celle  qui  se  fait  guide  de  leur  mouvement.  »  De 
cette  pensée,  nous  trouvons  le  développement  dans  le 
Traité  de  la  Peinture  (4  :  «  Cecy  est  dit  principalement 
pour  le  mouvement  des  oyseaux  lesquels,  sans  aucun 
battement  d'aisles  ou  sans  estre  aidez  du  vent,  se  remuent 
d'eux  mesmes,  et  cela  arrive  quand  le  centre  de  leur  pesen- 
teur  est  hors  du  centre  de  leur  soustien,  c'est  à  dire  hors 


(1)  Le  Traité  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  en.  CCVIII,  p.  69. 

(2)  ld.,  ibid.,  eh.  CCXCIX,  p.  99. 

(5  I  Manoscritti  di  Leonardo  da  Vinci,  Codice  sul  volo  degli  ucelli. 
Paris,  1893  ;  fol.  16  [15],  verso  ;  cf.  fol.  4,  verso. 
(•4)  Le  Traité  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  en.  CCXC1X,  p.  99. 


■  89  - 

du  milieu  de  l'estenduë  de  leur  [sic)  aisles;  parce  que  si  le 
milieu  'les  deux  aisles  esl  plus  |en  avant  ou]  en  arrière 
que  le  milieu  ou  le  centre  de  la  pesanteur  de  toul  l'oyseau, 
alors  cel  oyseau  portera  sou  mouvement  en  haut  ou  en 
l»as,  mais  d'autant  plus  ou  moins  eu  haut  ou  en  bas,  que 
Le  centre  de  la  pesanteur  sera  plus  loin  ou  plus  pies  du 
milieu  des  aisles  ;  c'est  a  dire  que  le  centre  de  la  pesan- 
teur estant  esloigné  du  milieu  des  aisles,  il  fait  que  la 
descente  de  l'oyseau  est  fort  oblique,  et  si  ce  centre  est 
voisin  des  aisles,  la  descente  de  l'oyseau  aura  peu  d'obli- 
quité. » 

Les  propriétés  dynamiques  attribuées  par  Léonard  au 
centre  de  gravité  lui  ont  fourni  la  première  solution  qu'il 
ait  proposée  du  problème  du  plan  incliné  ;  de  cette  solu- 
tion, qu'il  obtient  par  un  procédé  où  l'on  croit  reconnaître 
l'influence  de  Pappus,  il  a  donné  plusieurs  rédactions  ; 
celle  que  nous  avons  relatée  au  chapitre  II  et  celle  que 
nous  avons  reproduite  au  chapitre  V,  §  3,  se  rencontrent 
au  cahier  A,  tout  à  côté  des  artifices  que  Léonard  ima- 
gine (1)  pour  déduire  le  rayon  de  la  terre  de  l'obliquité 
des  verticales,  en  la  page  même  (2)  où  se  trouve  énoncé  ce 
principe  :  «  Toute  chose  qui  se  trouve  sur  un  sol  plan  et 
parfait,  de  telle  sorte  que  son  pôle  ne  se  trouve  pas  entre 
des  parties  d'égal  poids,  ne  s'arrête  jamais.  »  Cette  solu- 
tion du  problème  du  plan  incliné  est  d'ailleurs  une  appli- 
cation de  ce  principe,  dont  le  précédent  est  un  cas  par- 
ticulier :  «  Le  corps  qui  se  meut  de  soy-mesme  au  ta 
d'autant  plus  de  vistesse  que  le  centre  de  sa  pesanteur 
sera  esloigné  du  centre  de  son  soustien  ».  L'influence  de 
Pappus,  répétons-le,  semble  bien  reconnaissable  en  cette 
solution  ;  mais  la  lecture  des  Quœstiones  d'Albert  de  Saxe 
n'y  est  pas,  non  plus,  étrangère  ;  elle  se  marque  par 
cette  phrase  dont  Léonard  l'a  fait  précéder  :  «  Tout  corps 


(1)  Les  Manuscrits  ds  Léonard  de  Vinci,  Ms.  A,  fol.  20,  verso. 

(2)  Ibid.,  Ms.  A,  fol.  21,  verso. 


—  go  — 

pesant  désire  tomber  au  centre  et  l'opposition  qui  est  la 
plus  oblique  lui  fait  le  moins  de  résistance.  »  Cette  phrase, 
en  effet,  résume  fidèlement  ce  qu'Albertutius  a  écrit  à 
rencontre  de  la  notion  de  gravité  secandum  situm  et  des 
principes  de  l'École  de  Jordanus. 

Il  y  a  plus,  et  l'on  peut  se  demander  si  ces  tentatives 
de  Léonard  au  sujet  du  plan  incliné  ne  lui  ont  pas  été 
suggérées  par  la  lecture  d'une  certaine  Question  d'Albert 
de  Saxe  touchant  la  Physique  d'Aristote  ;  voici,  en  effet, 
ce  que  nous  trouvons  dans  ce  livre  (1),  dont  aucune  note 
de  Léonard  ne  semblait,  jusqu'ici,  révéler  l'influence  : 

«  Supposons  un  espace  vide  entre  le  ciel  et  la  Terre,  et 
une  surface  équidistante  du  centre  ;  sur  cette  surface, 
posons  deux  sphères  pesantes,  l'une  a  et  l'autre  b,  et  sup- 
posons la  sphère  a  plus  lourde  que  la  sphère  b.  Une  vertu 
quelconque,  si  faible  soit-elle,  pourrait  mouvoir  ces  deux 
sphères  sur  cette  surface  avec  une  facilité  infinie.  On  le 
prouve  ;  chacune  de  ces  sphères  toucherait  la  surface  en 
un  point  ;  dès  lors,  chacun  des  deux  hémisphères  oppose- 
rait son  poids  au  poids  égal  de  l'autre,  comme  deux  poids 
en  équilibre  ;  dès  lors,  comme  un  excès  de  puissance,  si 
faible  soit-il,  suffît  au  mouvement,  n'importe  quelle  puis- 
sance pourrait  mouvoir  chacune  de  ces  sphères  avec  une 
aisance  infinie... 

»  Si  un  plan  était  posé  transversalement  dans  le  vide, 
et  si  l'on  plaçait  sur  ce  plan  un  grave  simple  et  sphérique, 
ce  grave  descendrait  sur  ce  plan  avec  une  vitesse  finie. 
Cela  est  évident  car,  ne  pouvant  descendre  en  ligne  droite, 
il  descendrait  en  roulant  ;  une  partie  de  la  sphère  aurait 
à  élever  l'autre  ;  alors  cette  partie,  qui  se  trouverait  élevée 
par  violence,  tiendrait  lieu  de  résistance.  » 

1)  Alberli  de  Saxonia  Quœstiones  in  octo  libros  Physicorum  ;  m 
librum  IV  qmtstio  XII.  —  Il  ne  parait  pas  que  cet  ouvrage  ait  été  imprimé 
avant  1516,  époque  où  il  fut  imprimé  à  la  t'ois  à  Venise  et  à  Paris. 


—  9i   — 

SECONDE  PÉRIODE 
DE  LA  RÉVOLUTION  COPERNICAINE  A  TORRICELL1 

7.   La  tradition  <f  Albert  de  Saxe 
et  la  révolution  copernicaine 

C'est  en  discutant  (1)  l'opinion  d'Albert  de  Saxe  au 
sujet  des  taches  de  la  Lune,  c'est  en  cherchant  à  établir 
sa  propre  opinion  que  Léonard  était  amené,  dès  l'année 
i5o8,  à  rejeter  l'hypothèse  géocentrique  et  à  formuler  (2) 
cette  vérité  :  -  Comment  la  Terre  n'est  pas  au  milieu  du 
cercle  du  Soleil,  ni  au  milieu  du  inonde,  mais  est  bien  au 
milieu  de  ses  éléments  qui  l'accompagnent  et  lui  sont 
unis.  y> 

En  i5o8,  donc,  se  montraient  les  signes  avant-coureurs 
de  la  l'évolution  copernicaine.  Depuis  un  an  déjà,  Copernic 
se  livrait  à  ses  méditations  sur  le  système  du  monde,  qui' 
devaient  l'occuper  jusqu'en  i53oetne  devaient  paraître 
imprimées  qu'en  1343,  au  moment  même  où  mourait  leur 
auteur.  Dès  1 525  au  plus  tard,  Celio  Calcagnini,  sans 
renoncer  à  l'hypothèse  géocentrique,  transportait  à  la  Terre 
le  mouvement  diurne. 

La  révolution  copernicaine  bouleversait  en  un  point 
essentiel  la  théorie  péripatéticienne  de  la  gravité, puisqu'elle 
ne  mettait  plus  le  centre  de  la  Terre  au  centre  de  l'Uni- 
vers. Mais,  cette  transformation  accomplie,  Copernic  et 
ses  disciples  gardaient,  autant  que  possible,  les  lois  for- 
mulées par  les  scolastiques  et,  en  particulier,  par  Albert 
de  Saxe.  Pour  eux,  comme  pour  les  docteurs  de  l'Ecole, 


(1)  Voir  P.  Duhem,  Albert  de  Saxe  et  Léonard  de  Vinci  (Bulletin  Ita- 
lien, t.  V,  p.  1  ;  1905). 

•2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  41,  verso. 


—  92  — 

la  pesanteur  d'un  corps  terrestre,  c'est  le  désir  qu'a  ce 
corps  de  s'unir  au  centre  de  gravité  de  la  Terre,  désir  qui 
lui  a  été  donné  afin  que  la  Terre  conserve  sa  forme  sphé- 
rique. 

«  La  Terre,  dit  Copernic  (1),  est  sphérique  parce  que, 
de  toutes  parts,  elle  s'efforce  vers  son  centre.  » 

«  L'élément  de  la  Terre  (2)  est  le  plus  lourd  de  tous 
et  tous  les  corps  pesants  se  portent  vers  elle  et  tendent 
vers  son  centre  intime.  » 

Cette  tendance,  les  scolastiques  l'attribuaient  aux  seules 
parties  de  la  Terre.  Les  Copernicains  attribuent  une  ten- 
dance analogue  aux  fragments  qui  seraient  détachés  du 
Soleil,  de  la  Lune  ou  d'une  planète  ;  chacun  de  ces  frag- 
ments tend  au  centre  de  l'astre  auquel  il  appartient,  afin 
que  l'intégrité  de  cet  astre  soit  sauvegardée  :  «  La  gra- 
vité n'est  pas  autre  chose,  à  mon  avis  (3),  qu'une  certaine 
appétence  naturelle  donnée  aux  parties  de  la  Terre  par  la 
divine  providence  de  Celui  qui  fabriqua  l'Univers,  pour 
qu'elles  concourent  à  leur  unité  et  à  leur  intégrité  en  se 
réunissant  sous  forme  de  globe.  Il  est  probable  que  cette 
affection  appartient  aussi  au  Soleil,  à  la  Lune  et  aux 
clartés  errantes,  afin  que,  par  l'efficace  de  cette  affection, 
ces  corps  persévèrent  dans  la  forme  ronde  sous  laquelle 
nous  les  voyons.  » 

Les  connaissances  géographiques  et  cosmographiques 
de  Copernic  sont  trop  avancées  pour  qu'il  ne  rejette  pas 
certaines  opinions  d'Albert  de  Saxe  ;  il  sait  qu'il  n'existe 
pas,  à  la  surface  du  globe,  un  hémisphère  entièrement 
occupé  par  les  eaux  ;  il  sait  que  les  continents  et  les  mers 
forment  une  sphère  presque  parfaite  et  que  la  direction 
que  tout  grave  suit  dans  sa  chute  va  joindre  le  centre  de 


(1)  Nicolai  Copernici  De  revolutionibus  orbium  cœlestium  libri  sex  ; 
lib.  I,  cap.  II. 

(2)  Id.,  ibid.;\\b.  I,  cap.  VII. 
(5)  Id.,  ibid.  ;  lib.  I,  cap.  IX. 


-  93  - 

e  sphère.  Il  ne  peut  donc  admettre,  comme  le  docteur 

ilastique,  que  l<i  centre  de  grandeur  de  la  Terre  soit 

_   é  de  son  centre  de  gravité  el  que  ce  dernier  "Soit,  à 

l'exclusion  du  premier,    le  centre  de  la  sphère  liquide. 

A  plusieurs  reprises,  il  combat  ces  affirmations  d'Albert  de 

Saxe,  qu'il  ne  nomme  pas,  mais  qu'il  avait  sûrement  lu  : 

L'eau  et   la  terre  ••  tendent  (1)  toutes  doux  au  même 

itre   par  leur  gravité...   Il  ne   faut  point   écouter  les 

Péripatéticiens  lorsqu'ils  prétendent...  que  le  centre  de 

vite  est  distinct  du  centre  de  grandeur...  Qu'il  n'y  ait 

point  de  distinction  entre  le  centrede  grandeur  et  le  centre 

de  gravite,  on   peut  le  montrer  ainsi  :  La  surface  de  la 

Terre  qui  n'est  pas  couverte  par  l'Océan  nes'enlle  pas  d'une 

minière  continuelle  ;  sinon,  elle  resserrerait  extrêmement 

les  eaux  marines  et  ne  se  laisserait  nullement  pénétrer  par 

les    mers    intérieures,  semblables   à   de   vastes    golfes... 

Par  toutes  ces  raisons,  il  est  manifeste,  selon  moi,  que  la 

terre  et  l'eau  s'efforcent  en  même  temps  vers  un  même 

centre  de  gravite,  et  que  ce  centre  de  gravité  ne  diffère 

point  du  centre  de  la  Terre  ». 

Selon  Copernic,  donc,  la  terre  et  les  mers  forment  une 
masse  sensiblement  sphérique,  en  sorte  qu'il  n'y  a  pas 
lieu  de  distinguer  le  centre  de  figure  de  la  terre  et  le 
centre  de  figure  de  la  surface  des  mers  ;  ces  deux  points 
sont  peu  éloignés  l'un  de  l'autre.  Cette  doctrine,  qui 
s'accordait  fort  bien  avec  toutes  les  observations  géogra- 
phiques et  astronomiques,  était  indépendante  de  toute 
hypothèse  sur  le  mouvement  de  la  Terre  ;  il  semblait  donc 
qu'elle  dût  être  acceptée  sans  difficulté  et  d'une  manière 
■  ■raie.  Il  n'en  fut  rien  ;  elle  rencontra,  au  contraire, 
une  opposition  vive  et  prolongée. 

L'origine  de  cette  opposition  se  doit  chercher  dans  une 


i   Nicolai  Copernici  De  revolutionibus  orbium  cœleslium  libriseoc; 

liber  I,  cap.  1)1. 


—  94  — 

opinion  assez  singulière  qu'Aristote  avait  indiquée  au 
livre  des  Météores  (1)  et  que  l'emploi  du  langage  moderne 
permet  de  formuler  en  ces  termes  : 

Les  quatre  éléments,  la  terre,  l'eau,  l'air,  le  feu,  ont 
des  masses  égales,  en  sorte  que  les  volumes  qu'ils  occupent 
sont  en  raison  inverse  de  leurs  densités  ;  or,  selon  plu- 
sieurs Péripatéticiens,  lorsqu'une  certaine  masse  de  l'un  de 
ces  éléments  se  corrompt  et,  par  cette  corruption,  engendre 
l'élément  suivant,  son  volume  décuple  ;  les  densités  des 
quatre  éléments  forment  donc  une  progression  géomé- 
trique de  raison  10  ;  partant,  le  volume  total  de  l'eau 
doit  être  décuple  du  volume  total  occupé  par  la  terre,  le 
volume  de  l'air  doit  être  décuple  de  celui  de  l'eau,  le 
volume  du  feu  décuple  de  celui  de  l'air. 

Cette  théorie,  très  fréquemment  acceptée  au  moyen  âge, 
avait  engendré  d'étranges  hypothèses  géodésiques  ;  telle 
celle  de  Nicolas  de  Lyre  (2),  que  nous  avons  rappelée  en 
son  temps.  D'ailleurs,  dès  le  xive  siècle,  nous  voyons  les 
nominalistes  de  Paris  rejeter,  sur  ce  point,  la  doctrine 
qui  se  réclame  d'Aristote  ;  nous  voyons  Albert  de  Saxe 
exposer  des  idées  géodésiques  fort  analogues  à  celles 
que  soutiendra  Copernic  ;  nous  voyons  Thimon  donner  (3) 
une  réfutation  en  règle  de  l'hypothèse  selon  laquelle  les 
volumes  des  éléments  forment  une  progression  géomé- 
trique. 

(1)  Arisiote,  MsrewpoXoyutà,  A,  7.  —  En  fait,  Aristote  n'a  indiqué  avec 
précision  cette  proportionnalité  que  pour  les  volumes  de  l'air  et  de  l'eau  : 
«  Il  faut  qu'il  y  ait  le  même  rapport  de  volume  entre  le  tout  de  l'eau  et  le 
tout  de  l'air,  qu'entre  une  petite  quantité  d'eau  déterminée  et  l'air  que  cette 
eau  peut  engendrer.  —  'Avâyxyj  dï  tov  aii-bn  Ï'/slv  lôyov  ov  eyei  rb 
zggov^i  v.a\  y.ï/.pw  û^wp  npb;  tov  IE,  clvtov  yivôpevov  àépa,  v,ax  tov 
navra.  npbç,  rb  7ràv  û&oo.  »  Encore  doit-on  remarquer,  avec  Gaétan  de 
Tiène.  que  le  sens  exige  une  transposition  des  paroles  d'Aristote. 

(2)  Vide  supra  :  Première  période,  5  ;  p.  52. 

(3)  Thimonis  Quœstiones  in  libros  Meieorum  ;  in  librum  primum 
qusestio  VI. 


-95  - 

Mais  les  arguments  fort  sensés  d'Albert  de  Saxe  et  de 
Thimon  ne  raviront  point  le  consentement  universel  ;  la 
supposition  d'Aristote  étail  encore  en  faveur  à  la  tin  du 
w ■"  siècle;  si  Gaétan  de  Tiène  se  borne,  après  avoir 
exposé  l'opinion  aristotélicienne,  à  déclarer  (1)  que 
»  d'autres  pensent  autrement,  et  qu'il  n'a  cure  de  la 
question  »,  certains,  tels  que  Grégoire  Reisch  essayent, 
comme  nous  l'avons  vu,  d'accommoder  (2)  les  idées 
d'Albert  de  Saxe  avec  l'hypothèse  que  l'eau  occupe  un 
volume  décuple  de  celui  de  la  terre. 

Que  de  telles  opinions  aient  pu  être  soutenues  jusqu'au 
moment  où  les  navigateurs  vinrent  transformer  les  con- 
naissances géographiques  de  l'humanité,  on  le  conçoit 
aisément  ;  mais  qu'après  Yasco  de  Gama  et  Christophe 
Colomb,  qu'après  Magellan,  il  se  soit  trouvé  des  hommes 
capables  de  prétendre  que  la  terre  solide  forme  une  sphère 
dix  fois  moins  volumineuse  que  l'Océan,  que  la  terre  ferme 
forme  un  continent  de  surface  très  petite  par  rapport  a 
l'étendue  des  mers,  cela  paraîtra  souverainement  invrai- 
semblable ;  et  cependant  cela  est. 

Celui  qui  s'étonnerait  de  cet  étrange  phénomène  intel- 
lectuel n'aurait  pas,  croyons-nous,  une  idée  exacte  de 
l'état  des  esprits  au  xvie  siècle. 

Ce  qui  caractérise  la  pensée  d'un  très  grand  nombre 
d'hommes  de  science,  en  cette  époque  trop  vantée,  c'est 
une  étroitesse  qui  va,  bien  souvent,  jusqu'à  l'esprit  sec- 
taire. 

Alors,  comme  en  tout  temps,  on  peut  distinguer,  parmi 
ceux  qui  ont  souci  de  savoir,  des  novateurs  et  des  conser- 
vateurs. Mais  les  novateurs,  ou  ceux  qui  se  prétendent 
tels,  sont  alors  d'une  telle  intransigeance  qu'ils  ne  veulent 


(1)  Libri  Metheorum  Aristolelis  Stagiritae  cum  commentariis  Gaictani 
de  Thienis  ;  lib.  I,  cap.  III.  La  première  édition  de  cet  ouvrage,  qui  en  eut 
un  grand  nombre,  fut  donnée  à  Padoue,  en  1476,  par  Pierre  Maufer. 

(I1  Vide  supra  :  Première  période,  5,  p.  64. 


-96- 

rien  garder  des  conquêtes  des  âges  précédents  ;  tout  ce  qui, 
de  près  ou  même  de  très  loin,  se  rattache  à  la  Scolastique 
péripatéticienne  leur  paraît  radicalement  faux  et  perni- 
cieux ;  ils  le  rejettent  sans  examen,  pour  ne  garder  que  ce 
qu'ont  légué  les  géomètres  de  l'Antiquité  classique.  Ces 
novateurs,  qui  exténuent  la  Science  en  la  vidant  de  tout  ce 
que  le  moyen  âge  a  conquis,  nous  les  avons  vus  à  l'œuvre 
lorsque  nous  avons  étudié  la  réaction  menée  contre  l'École 
de  Jordan  us  par  Guido  Ubaldo  del  Monte  et  par  Giovanni 
Battista  Benedetti. 

En  face  de  ces  novateurs  qui  prétendent  jeter  à  bas 
l'œuvre  entière  des  siècles  précédents,  se  dressent  des  con- 
servateurs qui  prétendent  tout  garder  de  cette  œuvre, 
même  et  surtout  ce  dont  la  fausseté  éclate  à  tous  les  yeux. 
Certes,  en  la  Scolastique  du  xme  et  du  xive  siècle,  une 
vénération  profonde  entoure  la  pensée  d'Aristote  ;  mais 
cette  vénération  n'est  nullement  une  aveugle  servilité  ;  les 
Albert  de  Saxe  et  les  Thimon  discutent  avec  déférence 
l'opinion  du  Stagirite,  mais  ils  la  discutent  et,  lorsqu'ils 
croient  avoir  de  bonnes  raisons  pour  le  faire,  ils  la  rejettent. 
Au  xvie  siècle,  au  contraire,  nous  voyons  naître  cet 
Aristotélisme  d'esclaves,  dont  la  routine  prend  la  moindre 
parole  du  Maître,  voire  même  la  moindre  opinion  que  les 
commentateurs  aient  cru  découvrir  en  cette  parole,  pour 
un  oracle  infaillible  contre  lequel  doivent  se  briser  les 
contradictions  les  mieux  justifiées,  les  raisons  les  plus 
solidement  déduites,  les  faits  les  mieux  avérés. 

Il  y  avait  douze  ans  que  les  compagnons  de  Magellan 
avaient  achevé  le  tour  du  monde,  lorsque  le  frère  servite 
Mauro  de  Florence  (1493-1  556),  reprenant  les  opinions 
•le   Grégoire  Reisch,  vint  soutenir  (1)  que  la  terre  solide 


(1)  Sphera  volgare  novamente  tradotta  cou  moite  notande  additioni 
di  geometria,  cosmograpliia,  arte  navigatoria,  et  stereometria,  pro- 
porlioni  et  quantitd  delli  elementi,distanze,grandezze  et  movimenti 
di  tutti  li  corpi  celesti,  cose  certameute  rade  et  maravigliose,  autore 
M.    Mauro  Fiorentino,  Phonasco  et  Philopanareto...  (In  fine)  Anno  salutis 


—  97  — 

forme  une  sphère  qui  affleure  en  une  région  peu  étendue  de 
la  masse  sphérique,  el  dix  fois  plus  volumineuse,  des  eaux. 
Mauro  de  Florence  reprend  d'ailleurs  une  théorie  qu'Albert 
de  Saxe  avait  émise  dans  ses  Questions  sur  la  Physique 
d'Aristote,  pour  L'abandonner  ensuite  dans  ses  Questions  sur 
le  De  Cœlo,  théorie  qui  avait  un  instant  sollicité  L'adhésion 
de  Thimon  ;  il  remarque  que  l'agrégat  de  la  terre  et  de  la 
mer  forme  un  corps  hétérogène  dont  le  centre  de  gravité 
n'esl  pas  au  centre  de  grandeur  ;  il  admet  que  c'est  ce 
centre  de  gravité  général  qui  doit  coïncider  avec  le  centre 
de  l'Univers,  en  sorte  que  la  sphère  terrestre  et  la  surface 
des  mers  sont,  chacune  en  leur  particulier,  excentriques 
au  monde. 

Copernic  ne  croit  pas  faire  œuvre  vaine  en  réfutant  (  i  ) 
les  théories  de  Grégoire  Reisch  et  de  Mauro  de  Florence  ; 
si  la  sphère  de  la  terre  solide,  observe-t-il,  était  non  pas 
dix  fois,  mais  sept  fois  seulement  moins  volumineuse  que 
la  masse  de  l'eau,  le  centre  de  la  surface  sphérique  qui 
limite  l'Océan  se  trouverait  en  dehors  du  volume  occupé 
par  la  terre  ;  il  ne  pourrait  donc  coïncider  avec  le  centre 
de  gravité  de  la  terre  solide,  comme  le  veut  Albert  de  Saxe 
en  ses  Questions  sur  le  De  Cœlo  ;  il  est  vrai  que  si  Coper- 
nic semble  admettre  cette  doctrine  d'Albertutius,  Mauro 
de  Florence  ne  paraît  pas  l'accepter. 

Cardan,  qui  a  lu  Copernic  et  le  cite  (2),  partage  la  ma- 
nière de  voir  du  grand  astronome  sur  les  masses  respec- 


nostrse  MDXXXVH,  mense  Ottobri,  impresso  in  Venetia,  per  Bartholomeo 
Zanelti.  —  Même  ouvrage  :  in  Venetia,  per  Stefano  di  Sabio,  tbôT. 

(1)  Nicolai  Copernici  De  revolutionibus  orbium  cœlestium  libri  sex, 
lib.  I,  cap.  III. 

(à)  Les  livres  de  Hiérome  Cardanus,  médecin  Milannois,  intitules  de  la 
Subtilité,  et  subtiles  inventions,  ensemble  les  causes  occultes,  et  rai  ■ 
sons  d'icelles,  traduis  de  latin  en  français  par  Richard  le  Blanc  ;  à  Paris,  par 
Charles  l'Angelier  tenant  sa  boutique  au  premier  pillier  de  la  grand'  salle  du 
Palais  ;  1356 i;  livre  XVII,  fol.  523,  verso.  —  Cette  mention  du  nom  de  Coper- 
nic ne  se  trouve  pas  en  la  première  édition  du  De  Subtilitate,  parue  en 
luot  ;  elle  a  été  introduite  par  Cardan  en  la  seconde  édition,  sur  laquelle  a 
été  faite  la  traduction  française  de  Richard  le  Blanc. 


-98- 

tives  de  la  terre  ferme  et  de  l'eau  ;  «  Il  n'est  pas  vrai, 
dit-il  (1),  que  l'eau  soit  si  grande,  ni  qu'elle  forme  une 
partie  notable  de  la  Terre  entière.  Il  existe  en  réalité  une 
très  petite  quantité  d'eau  qui,  à  cause  de  sa  légèreté,  reste 
à  la  surface  de  la  Terre,  remplissant  les  concavités  les  plus 
basses  de  cette  surface...  Si  nous  considérons  seulement 
la  surface  de  l'eau,  nous  pourrions  la  croire  plus  considé- 
rable que  la  terre  ferme  ;  mais  si  nous  tenons  compte  de 
la  profondeur,  il  n'est  plus  possible  de  les  comparer  ».  Il 
est  impossible  de  rejeter  plus  nettement  l'opinion  de  Gré- 
goire Reiscb  et  de  Mauro  de  Florence. 

Mauro  de  Florence  trouva  également  un  contradicteur 
convaincu  en  la  personne  d'Alexandre  Piccolomini. 

En  son  traité  de  Philosophie  naturelle  (2),  Piccolomini 
avait  exposé,  touchant  la  figure  de  la  terre  et  de  l'eau, 
la  doctrine  devenue  classique  depuis  Albert  de  Saxe.  Par 
la  démonstration  d'Aristote  et  d'Adraste,  il  avait  prouvé (3) 
que  l'eau  est  limitée  par  une  surface  sphérique  ayant  pour 
centre  le  centre  de  l'Univers  ;  le  centre  de  gravité  de  la 
terre  se  trouve  au  même  point  (4),  mais,  à  cause  de  l'hété- 
rogénéité de  la  terre,  ce  centre  de  gravité  ne  coïncide  pas 
avec  le  centre  de  grandeur  de  cet  élément.  Mais,  en  cet 
ouvrage,  Piccolomini  n'a  point  examiné  si  l'eau  occupait 
ou  non  un  volume  beaucoup  plus  grand  que  la  terre. 

A  ce  problème,  il  a  consacré  un  écrit  spécial  (5)  ;  en  cet 


(1)  Hieronymi  Cardani,  medici  mediolanensis,  De  Subtilitate  libri  XXI; 
Lugduni,  apud  Guglielmum  Rouillium,  sub  scuto  Veneto,  1551  ;  lib.  Il,  p.  124. 
—  Trad.  française  de  Kichard  le  Blanc,  fol.  65,  recto. 

(-2)  La  seconda  parte  délia  filosofia  naturale  di  M.  Alessandro  Picco- 
lomini, in  Vinegia,  appresso  Vincenzo  Valgrisio,  alla  Bottera  d'Erasmo. 
HDLI111.  —  La  prima  parte  délia  filosofia  naturale  avait  paru  en  1551  ; 
les  deux  parties  ont  eu.  ultérieurement,  plusieurs  éditions. 

(5)  A.  Piccolomini,  op.  cit.,  lib.  III.  cap.  III,  p.  '279. 

(4)  ld.  ibid.,  lib.  III,  cap.  IX,  p.  355. 

(5)  Délia  gratidezza  délia  terra  et  delV  acqua,  trattato  di  M.  Alessandro 
Piccolomini,  nuovamente  mandato  in  luce,  ail' illuslr.  et  reveim0  SreMonsig. 
M.  lacomo  Cocco,  arcivescovo  di  Corfù.  In  Venetia.  MDLVIII,  appresso  Gior- 
dano  Ziletti,  ail' insegna  délia  Stella.  —  Le  même  ouvrage,  sous  le  même 
titre,  et  par  les  soins  du  même  imprimeur,  fut  donné  de  nouveau  en  1561. 


—  99  — 

écrit,  il  a  longuement  repris  contre  ceux  qui  attribuent  a 
l'eau  un  volume  décuple  de  celui  de  la  terre,  el  spéciale- 
ment contre  Mauro  de  Florence  (1),  toutes  les  faisons  que 
Thimon  et  Copernic  avaient  brièvement  indiquées.  Sa 
discussion,  d'ailleurs,  n'est  point  exempte  d'erreurs  ;  en 
voici  une,  et  assez  singulière  :  Il  pense  (2)  que  l'ombre  qui 
cause  les  éclipses  de  lune  est  celle  du  seul  élément  solide, 
l'eau  ne  portant  point  ombre,  à  cause  de  sa  transparence. 

1, 'ouvrage  de  Piccolomini  ne  termina  pas,  loin  de  là,  le 
déliât  qui  mettait  les  physiciens  aux  prises. 

En  1578,  Giuntini  (3),  après  avoir  copié  des  pages 
entières  d'Albert  de  Saxe,  qu'il  ne  nomme  pas,  se  contente 
de  dire  (4)  :  -  Pour  moi,  je  pense  que  la  terre  et  l'eau  ont 
un  même  centre  qui  est  aussi  le  centre  l'Univers.  »  Ail- 
leurs (5),  il  se  déclare  adversaire  de  Grégoire  Reisch  et  de 
Mauro  de  Florence. 

C'est,  au  contraire,  à  l'opinion  de  ces  auteurs  que  se 
range  Antonio  Berga  dans  un  ouvrage  (6)  où  il  prend  très 
vivement  à  partie  Alexandre  Piccolomini. 

Le  pamphlet  de  Berga  provoque,  à  son  tour,  une  riposte 
de  Giovanni  Battista  Benedetti  (7). 

Dans  cet  écrit,  Benedetti  argumente  vivement  contre 
ceux  qui  attribuent  à  l'eau  un  volume  décuple  du  volume 
de  la  terre  et,  particulièrement,  contre  Antonio  Berga  ;  il 
réfute  leurs  raisons  et  leur  oppose  les  raisons  données 


(1)  A.  Piccolomini,  op.  cit.,  cap.  XIV. 

(2)  M.  ibid..  p.  41. 

(3)  Fr.  Junctini  Florenlini,  sacra1  ihcologiœ  docloris,  Comme  ntaria  in 
Sphœram  Joannis  de  Sacro  Bosco  accuratissima.  Lugduni,  apud 
Philippum  Tinghiura,  MDLXXVIU. 

(-4)  Junctinus,  op.  cit.,  p.  198. 

(5)  Id.  ibid.,  p.  179. 

(6)  Antonio  Berga,  Discorso....  délia  grandezza  delV  acqua  et  délia 
terra,  contra  l'opinione  dil  (sic)  S.  Alessandro  Piccolomini.  In  Torino, 
appresso  gli  lier,  del  Bevilacqua,  MDLXXIX. 

(7)  Consideralione  di  Gio.  Baitista  Uencdeiti,  filosofo  del  Sereniss. 
s.  Duca  di  Savoia,  d'intorno  al  discorso  délia  grandezza  délia,  terra, 
et  dell'  acqua,  del  Excellent.  S;g.  Antonio  Berga  filosofo  nella  Un  - 
versitd  di  Torino.  In  Torino,  pressogli  heredi  del  Bevilacqua,  1579. 


100   — 

par  ses  prédécesseurs,  notamment  par  Copernic.  Il  ne  cite 
point  le  nom  de  Copernic  ;  cependant,  il  l'avait  profon- 
dément étudié,  car  il  en  fait  très  souvent  mention  dans 
ses  lettres  (i),  n'hésitant  pas  à  placer  les  livres  De  revo- 
lutionibus  orbium  cœlestium  à  côté  de  l'Almageste  de 
Ptolémée  (2).  Il  y  a  plus  :  Sans  se  déclarer  partisan  con- 
vaincu du  système  de  Copernic,  Benedetti  le  regarde 
comme  une  hypothèse  plausible  (3). 

Dans  ses  considérations  sur  la  grandeur  de  la  terre  et 
de  l'eau,  Benedetti  admet  pleinement  la  doctrine  d'Albert 
de  Saxe  au  sujet  du  centre  de  gravité,  et  il  la  formule 
avec  une  grande  netteté,  appelant  à  son  aide  aussi  bien 
la  définition  du  centre  de  gravité  donnée  par  Pappus  que 
la  définition  proposée  par  Commandin  : 

«  Les  philosophes  anciens,  dit-il  (4),  ont  défini  le  centre 
de  gravité  des  corps  particuliers  de  la  manière  suivante  : 

»  Centrum  gravitatis  uniuscujusque  corporis  est  punc- 
tum  quoddam  intra  positum,  a  quo  si  grave  appensum 
mente  concipialur,  dum  fertur  quiescit,  et  serrât  eam 
quam  in  principio  habebat  positionem ,  neque  in  ipsa 
latione  circumvertitur. 

r>  Quelques  modernes  le  définissent  ainsi  : 

»  Centrum  gravitatis  uniuscujusque  solidœ  figurœ  est 
punctum  illud  intra  positum,  circa  quod  undique  partes 
œqualium  momentorum  consistunt;  si  enimper  taie  centrum 
ducatur  planum ,  figuram  quomodocumque  secans,  semper 
in  partes  œqueponderantes  ipsam  dividet. 

*  D'autres  encore  disent  que  le  centre  de  gravité  de 
chaque  corps  est  le  point  par  lequel  ce  corps  s'unirait  au 
centre  de  l'Univers,  s'il  n'en  était  empêché. 

(1)  Jo.  Baptislœ  Benedicti,  patritii  Vcneti,  philosophi,  Diversarum  spc~ 
culationum  mathematicarum  et  physicarum  liber  ;  Taurini,  apud 
haeredem  Nicolai  Bevilaqiue,  MDLXXXV;  pp.  215,  216,  255,  241,  242,  243, 
255,  260,  261,515. 

(2)  ld.  ibid.,  p.  235. 

(3)  ld.  ibid.,  p.  255. 

(4)  G.  B.  Benedetti,  Considérât ione ,  p.  17. 


—    loi    

-  Tous  s'accordent  en  cette  proposition  que  la  Terre, 
par  son  centre  de  gravité,  s'unit  d'elle-même  au  centre 
de  l'Univers.  » 

Quelques  années  plus  tard,  G-uido  Ubaldo  redonnera 
un  exposé  aussi  net  et,  semble-t-il,  inspire  de  celui  que 
Dous  venons  de  citer,  de  la  doctrine  d'Albert  de  Saxe. 

D'ailleurs,  comme  Copernic,  comme  Giuntini,  Bene- 
detti  n'admet  pas  que  le  centre  de  gravité  et  le  centre  de 
figure  de  la  Terre  soient  notablement  distincts  l'un  de 
L'autre  : 

-  Nous  sommes  certains,  dit-il  (1),  que  la  surface 
sphérique  de  l'eau  est  partout  équidistante  du  centre  de 
l'Univers,  point  recherché  par  tous  les  corps  graves  ;  de 
plus,  par  les  nombreuses  îles,  par  les  différents  pays  que 
la  navigation  a  découverts  en  toutes  régions,  nous  pou- 
vons être  sûrs  et  certains,  que  l'eau  avec  la  terre  figurent 

un  même  globe et  que  le  centre  de  grandeur  de  la 

Terre,  confondu  avec  le  centre  de  sa  gravité,  se  trouve  au 
centre  de  l'Univers.  » 

Ces  lignes  méritent  d'arrêter  un  instant  notre  réflexion. 
Benedetti  est,  clans  le  domaine  des  sciences,  un  des  réfor- 
mateurs les  plus  audacieux  et  les  plus  intransigeants  du 
xvie  siècle  ;  il  attaque  vivement,  en  maintes  circonstances, 
la  Physique  d'Aristote  ;  il  a  formulé,  au  sujet  de  la  chute 
des  graves,  une  proposition  qui  bouleverse  la  théorie 
péripatéticienne  de  la  pesanteur  ;  grand  admirateur  de 
Copernic,  il  se  montre  tenté  d'adopter  le  système  héliocen- 
trique  ;  en  revanche,  il  rejette  sans  pitié  toute  la  Méca- 
nique du  moyen  âge,  englobant  dans  cette  proscription 
même  les  plus  belles  conquêtes  de  l'Ecole  de  Jordanus, 
même  la  solution,  si  exacte,  du  problème  du  plan  incliné. 
Et,  cependant,  cette  sorte  de  haine,  souvent  aveugle,  pour 
la  science  du  passé  s'arrête,  respectueuse,  devant  un 
monument  de  la  Physique  du  xive  siècle  ;  ce  monument, 

(1)  G.  B.  Benedetii,  Consideratione ,  p.  M. 


—    102    — 

c'est  la  théorie  du  centre  de  gravité  imaginée  par  Albert 
de  Saxe  ;  cette  théorie,  dont  la  fausseté  nous  paraît 
aujourd'hui  si  criante,  résiste,  à  peine  modifiée,  à  la  révo- 
lution copernicaine,  à  la  réforme  scientifique  ;  Benedetti 
la  maintient,  comme  l'a  fait  Copernic,  comme  le  feront 
Guido  Ubaldo  et  Galilée;  et,  malgré  les  attaques  de 
Kepler,  elle  survivra  encore  jusqu'au  temps  de  Newton. 

Les  Considérations  de  Benedetti  ne  suffirent  pas  à  con- 
vaincre d'erreur  ceux  qui  voulaient  que  la  mer  fût  plus 
volumineuse  que  la  terre  ;  cette  opinion  continua  à  se  pro- 
duire et  à  être  discutée  jusqu'à  l'aube  du  xvne  siècle.  En 
i58o,  Francesco  Maria  Vialardi  publie  une  traduction 
latine  du  libelle  d'Antonio  Berga  et  des  Considérations  de 
Benedetti  (1)  ;  en  1 583,  Agostino  Michèle  revient  à  la 
charge  (2)  en  faveur  de  l'antique  opinion  qui  met,  en  ce 
monde,  plus  d'eau  que  de  terre.  Dans  une  longue  lettre 
adressée  en  1584  à  Horatio  Muto  (3),  Benedetti,  reprenant 
son  ancienne  discussion  avec  Piccolomini  et  Berga,  s'em- 
presse de  réfuter  les  arguments  d'Agostino  Michèle. 
L'année  suivante,  Nonio  Marcello  Saia  vient  se  ranger  au 
parti  de  Benedetti  (4). 

Ce  parti  finit  par  être  celui  auquel  se  rangent  tous  les 
esprits  sensés.  En  i5o,3,  les  Jésuites  de  l'Université  de 
Coïmbre,  sévères  gardiens,  en  Physique,  de  la  tradition 
péripatéticienne,  publient  leurs  commentaires  au  De  Cœlo 


(1)  Disputalio  de  magnitudine  terres  et  aquœ a  Franc.  Maria  Via- 

lardo  ab  italico  in  latinum  sermonem  conversa  ;  Taurini,  apud  Jo.  Bapt. 
Raterium,  1580. 

(2)  Trattato  de  Lia  grandezza  delV  acqua  e  délia  terra,  di  Agostino 
Michèle,  nel  quale  contra  l'opinione  di  molli  filosofi,  et  di  molli  matematici 
illuslri,  dimostrasi  l'acqua  esser  di  maggior  quantité  délia  lerra  :  (In  fine)  In 
Venelia,  appresso  Nicole  Moretti  ;  MDLXXXIil. 

(3)  J.  B.  lïenedicti  Dicersarum  speculationam  liber,  p.  397. 

(4)  Tractatus  in  quo  adversus  antiquorum,  et  prœcipue  peripateti- 
corum  opinionem  terram  esse  aqua  majorera  multis  efficacissimis 
rationibus  et  eœperientiis  demonstratur,  auctore  Nonio  Marcello  Saia 

a  Rocca  Gloriosa  in  Lucana Addita  est  etiam  quatuor  elemen- 

torvm  eœpositio  ;  Parisiis,  apud  Thomam  Perier,  via  Jacobaea,  sut»  insigne 
Bellerophonte,  MDLXXXV. 


—    io3  — 

d'Aristote  (i).  Sans  nommer  Albert  de  Saxe,  ils  exposent 
clairement  les  principaux  points  de  sa  doctrine  :  la  distinc- 
tion entre  le  centre  de  gravité  el  le  centre  de  grandeur, 
la  coïncidence  du  centre  de  gravité  de  La  terre  avec  le 
centre  du  Monde,  Pallègemeni  par  la  chaleur  solaire  de 
la  partie  découverte  de  la  terre;  puis  ils  concluent  qu'au 
degré  d'approximation  où  la  hauteur  des  montagnes  el  la 
profondeur  de  l'Océan  sont  négligeables,  la  terre  et  les 
eaux  forment  un  globe  unique  dont  les  centres  de  gravité 
coïncident,  ces  deux  points  étant  d'ailleurs  unis  au  centre 
de  l'Univers.  Partisans  et  adversaires  du  système  de 
Copernic  s'entendent  désormais  pour  présenter  la  doc- 
trine d'Albert  de  Saxe  cà  peu  près  sous  la  même  forme  ; 
cette  forme,  entrevue  par  Albert  de  Saxe  lui-même,  est 
celle  qu'ont  proposée  Copernic  et  Benedetti.  Une  seule 
divergence  sépare  les  deux  Ecoles.  Pour  les  partisans  du 
système  géocentrique,  le  point  où  tendent  les  graves,  où  se 
placent  le  centre  de  gravité  de  la  terre  et  le  centre  de  la 
surface  des  mers,  est  le  centre  même  de  l'Univers  ;  pour 
les  disciples  de  Copernic,  ce  point  est  un  point  particulier 
à  l'astre  que  nous  nommons  Terre,  et  en  chaque  astre  il 
existe  un  point  analogue  ;  au  point  de  vue  de  la  Mécanique 
céleste,  la  différence  est  grave  ;  elle  est  sans  importance 
pour  la  Statique. 

Copernicains  et  adversaires  de  Copernic  sont,  à  la  fin 
du  xvie  siècle,  d'accord  au  sujet  de  cette  affirmation  :  Il 
existe  un  centre  commun  de  tous  les  graves  qui  appar- 
tiennent à  notre  Terre  ;  que  ce  centre  de  gravité  soit  ou 
ne  soit  pas  au  centre  du  Monde,  c'est  vers  lui  que  tous  les 
corps  pesants  se  portent  ;  chacun  d'eux  désire  unir  son 
centre  de  gravité  au  centre  commun  des  graves  ;  s'il  est 
libre,  il  se  meut  de  telle  sorte  que  son  centre  de  gravité 


(I)  Commentarii  Collegii  Conimbricensis,  Societatis  Jesu,  in  qua- 
tuor libres  de  Cœlo  Aristotelis  Slagiritœ;  Lugduni,  ex  oflïeina  Juntarum. 
MDXCI11.  —  In  librum  II  de  Cœlo  qusesîio  III  :  Num  terra  in  medio  mundi 
constituta  sit,  habealque  idem  centrum  gravitatis  et  magnitudinis.  Art  t.  1  et  2. 


—  104  — 

décrive  la  ligne  de  direction,  c'est-à-dire  la  ligne  droite 
qui  unit  ce  point  au  centre  commun  des  graves. 

Telle  est  la  doctrine,  directement  issue  de  la  tradition 
d'Albert  de  Saxe,  que  nous  trouvons  affirmée  dans  les 
écrits  de  Cardan  et,  plus  explicitement,  dans  ceux  de 
Gui  do  Ubaldo. 


8.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  de  Léonard  de  Vinci  : 
Cardan  et  Guido  Ubaldo. 

Léonard  de  Vinci  répétait  fréquemment  cette  formule  : 
La  partie  la  plus  lourde  d'un  grave  se  fait  guide  de  son 
mouvement.  Cette  formule  Cardan  la  précise  :  Lorsqu'un 
grave  se  meut  sans  violence,  qu'il  soit  libre  ou  gêné  par 
certaines  liaisons,  toujours  le  centre  de  gravité  descend. 

Voici  en  quels  termes  (1)  il  formule  cette  importante 
proposition  : 

«  Tout  grave  qui  descend  en  partie  seulement  par  mou- 
vement naturel,  descend  'par  la  partie  la  plus  lourde  selon 
le  centre  de  gravité.  » 

Voici,  d'ailleurs,  comment  Cardan  commente  cette 
proposition  qui,  on  le  voit  sans  peine,  contenait  en  germe 
le  principe  de  Torricelli  : 

«  Soit  a  le  mobile,  b  son  centre  de  gravité,  cd  la  partie 
du  mobile  la  plus  voisine  du  centre.  Si  une  partie  du 
mobile  touche  terre,  je  dis  que  cd  descendra  par  mouve- 
ment naturel,  car  si  a  ne  peut  descendre  tout  entier  au 
centre,  b  descend.  En  effet,  la  partie  a  même  nature  que 
le  tout  ;  or  la  nature  de  la  Terre  entière  est  que  le  centre 
de  gravité  soit  le  centre  du  tout  ;  b  se  porte  donc  au  centre 
par  la  voie  la  plus  courte,  partant  suivant  cd  qui  est  la 
partie  la  plus  proche  de  ce  point  b.  Mais  la  partie  la  plus 

(I)  Hieronymi  Cardani  Mediolanensis,  civisque  Bononiensis,  philosophi, 
medici  et  mathemalici  clarissimi,  Opus  novum  de  proportionibus..., 
Basileœ,  MDLXX,  Prop.  LX,  p.  51. 


—  io5  — 

proche  du  centre  de  gravité  esl  nécessairement  la  plus 
lourde,  car  ce  centre  esl  au  milieu  de  La  gravité.  Donc, 
en  mouvement  naturel,  toul  mobile  descend  par  sa  partie 
la  plus  lourde.  - 

••  11  résulte  de  Là  que  si  un  grave  a  des  parties 
de  forme  ou  de  substance,  et  s'il  esl  placé  de  telle  sorte 
que  la  partie  la  plus  lourde  ne  soit  pas  en  bas,  il   i  si 
uécessaire  qu'il  pirouette.  » 

Celte  tendance  du  centre  de  gravité  d'un  grave  ou  d'un 
ensemble  de  graves  est  d'ailleurs,  pour  Cardan,  le  principe 
unique  d'où  dépendent  tous  les  phénomènes  de  mouvement 
et  de  repos  causés  par  la  pesanteur  :  -  Ace  sujet  (1), 
remarquons  ceci,  qui  est  bien  digne  d'admiration  :  ...  Un 
grave,  privé  de  sens,  doit  suivre  une  règle  géométrique 
à  peine  connue  des  sages  ;  à  cela,  il  y  a  cependant  une 
cause,  et  bien  évidente  ;  tout  ce  qui  est  grave  se  trouve 
dans  la  ligne  issue  du  centre  du  Monde  ;  si  le  milieu  du 
grave  [suspendu]  se  trouve  hors  de  cette  ligne,  il  se  tourne 
vers  cette  ligne  qui  est  en  lui,  car  le  centre  [du  Monde]  est 
toujours  en  cette  ligne.  Donc  la  seule  inclination  du  centre 
du  grave  à  se  trouver  sur  la  ligne  qui  se  dirige  vers  le 
centre  de  gravité  de  la  Terre  et  le  centre  du  Monde  suffit 
à  toute  explication.  » 

Cette  Statique  dont  il  esquisse  le  principe  en  YOpus 
novum  de  proportionibus ,  Cardan  en  avait,  depuis  long- 
temps, tenté  l'application  à  un  problème  particulier  ;  si 
nous  ouvrons,  en  effet,  la  traduction  française  que  Richard 
le  Blanc  a  donnée  du  De  Subtilitate,  nous  y  lisons  le 
curieux  passage  que  voici  (2)  : 


(1)  Bieronymi  CarJani  Mediolanensis,  civisque  Bononiensis,  philosoptii, 
medici  et  mathematici  clarissimi,  Opus  novum  de  proportionibus..., 
Basile»,  MDLXX,  Prop.  LX,  p.  ot. 

(.2)  Les  livres  de  Hierome  Cardanus,  médecin  Milannois,  intitulés  de  la 
Subtilité  et  subtiles  inventions,  ensemble  les  causes  occultes,  et  rai- 
sons d'icelles,  traduis  de  latin  en  françois  par  Richard  le  Blanc  ;  à  Paris, 
par  Charles  l'Angelier,  tenant  sa  boutique  au  premier  pillier  de  la  grand' 
salle  du  Palais.  Livre  xvii,  fol  345,  verso. 


—    io6   — 

«  Nous  avons  parlé  des  choses  qui  soustiennent  plus  que 
la  raison  ne  semble  le  monstrer,  et  aussi  des  choses  qui 
s'entresoustiennent  ;  de  présent,  il  convient  monstrer 
comment  une  chose  semble  se  soustenir  de  soi-mesme. 

»  Qu'un  buffet  plat  ou  table  soit  AB  (fig.  98"),  et  le 
baston  soit  CE,  duquel  la  partie  extérieurre  soit  sous  l'anse 
du  seau  plein  d'eau  GFH,  et  qu'un  baston  droit  EF  estroi- 
tement  soit  colloque  entre  le  baston  CE  et  le  fond  du  seau 
F,  en  sorte  qu'il  ne  puisse  couler,  lors  je  dis  que  le  seau 
demeure  pendu  et  ne  tombe  point  ». 


fig.  98". 

Il  est  clair  que  Cardan  se  méprend  ici  complètement  et 
qu'aussitôt  abandonnés  à  eux-mêmes,  seau  et  bâton  tom- 
beront à  terre  ;  néanmoins,  le  médecin  Milanais  entreprend 
de  prouver  son  dire  ;  et  voici  comment  il  s'y  prend  :  Ima- 
ginant que  le  seau  vienne  à  tomber,  il  prétend  prouver  que 
«  le  centre  de  la  pesanteur  est  éloigné  de  soi-mesme  du 
centre  de  la  Terre  ;  pourtant,  entendu  que  ceci  est  pesant, 
il  descend  par  mouvement  naturel,  ce  qui  ne  peut  estre  ici 
pour  l'empeschement.  Le  seau  donc  ne  descend...  »  — 
«  Igitur,  dit  le  texte  latin,  plus  clair  que  la  traduction  de 
Richard  le  Blanc,  centrum  gravitatis  elongatum  est  a  cen- 
tro  Terrée  sponte,  igitur  motu  naturali  grave  ascendit, 
quod  esse  non  potest.  Non  igitur  situla  descendit...  » 

Les  déductions  par  lesquelles,  d'un  principe  exact  et 
fécond,  Cardan  prétend  tirer  un  corollaire  manifestement 


—   107  — 

absurde  ne  sonl .  cela  va  sans  dire,  nullemenl  concluanl 
Il  Bemble,  d'ailleurs,  que   1«'  célèbre    astrologue  ait  eu 
quelque  soupçon  el  de  la  fausset.'  du  fait  all<  -        il  de 
l'illogisme  des  raisonnements  par  lesquels  il  a  voulu  en 
rendre  compte  ;  son  exposé,  en  etfet,  se  termine  par 
paroi 

«  El  faut  (de  peur  que  l'expérience  ne  te  déçoive  avec 
la  moquerie  des  assistans  ;  car  si  l'entreprise  ne  vient  à 
souhait,  les  ignares  ne  blâment  seulement  l'homme,  ains 
aussi  les  démonstrations)  il  faut  donc  que  tu  sois  très  dili- 
gent en  ceci  :  premièrement  que  la  superficie  du  buffet  et 
de  la  table  soit  en  balence,  que  le  bois  soit  exactement 
droit,  non  rlexile  ;  semblablement  que  le  bois  EF  soit  droit 
et  bien  joint  entre  le  fond  du  seau  et  CE,  en  sorte  qu'il 
face  tenir  fermement  le  bois  CE  à  l'anse  D  ;  et  que  le  poinct 
F  soit  le  centre  de  la  pesanteur  ;  aussi  que  le  seau  soit 
rond. 

y>  Plusieurs  liront  ceci,  mais  peu  l'entendront.  Il  faut 
toutefois  plus  entendre  qu'il  n'est  écrit,  néantmoins  que 
rien  ne  soit  délaissé  qui  appartienne  à  la  perfection  ». 

Comment  expliquer  cet  étrange  passage  de  Cardan  ?  On 
pressent  qu'il  est  la  déformation  d'un  raisonnement  exact, 
dont  Cardan  aura  rencontré  quelque  copie  tronquée  et 
faussée  qu'il  se  sera  empressé  d'insérer,  sans  la  comprendre, 
dans  son  De  Subtilitate. 

Mais  nous  est-il  possible  de  découvrir  le  cas  d'équilibre 
réel  dont  la  description  altérée  a  été  reproduite  par  Car- 
dan l  Quelques  indices  vont  nous  mettre  sur  la  voie. 

Le  passage  de  Cardan  que  nous  avons  cité  ne  se  trouve 
pas  dans  la  première  édition  du  De  Subtilitate  ;  l'astrologue 
Milanais  l'a  introduit  seulement  en  la  deuxième  édition, 
sur  laquelle  a  été  faite  la  traduction  française  de  Richard 
le  Blanc  ;  il  l'a  maintenu  dans  toutes  les  éditions  ulté- 
rieures. 

Or,  cette  addition  n'est  point  la  seule  que  le  xvne  livre  du 


—   io8  — 

De  Subtilitate  ait  reçue  en  la  seconde  édition  ;  il  en  est  une 
qui  termine  ce  livre  ;  et,  de  suite,  la  pensée  nous  vient  que 
ces  deux  additions  pourraient  bien  avoir  même  origine. 

L'addition  qui  termine  le  xvne  livre  (1)  a  pour  objet 
d'expliquer  «  pourquoi  l'homme  se  travaille  tant  en  mon- 
tant ».  Parmi  les  raisons  que  donne  Cardan  se  trouve 
celle-ci  :  «  La  tierce  cause  est  propre  à  la  situation  qui 
est  fort  roide.  Car  entendu  que  l'homme  ne  peut  bien  se 
tenir  debout,  s'il  n'est  sus  la  plante  des  pies,  quand  en 
montagne  roide  la  superficie  n'est  équidistante  au  centre 
de  la  terre,  il  est  pource  contreint  quand  il  monte  et  qu'il 
est  debout,  de  se  contenir  et  soustenir  à  grande  force, 
pource  que  la  plante  de  ses  pies  ne  se  repose  ;  pourtant, 
l'homme  est  lors  contreint  de  trois  choses  en  faire  une,  ou 
de  se  soustenir  seulement  sus  la  partie  antérieure  de  ses 
pies,  ou  d'encliner  et  corber  tout  le  cors  pardevant,  ou  de 
se  soustenir  par  grande  distention  et  estente  des  muscles, 
qui  est  chose  très  laborieuse  « . 

Pouvons-nous  lire  ce  passage  sans  songer  aux  considé- 
rations de  Léonard  de  Vinci  sur  les  diverses  postures  du 
corps  humain,  sans  nous  souvenir,  en  particulier,  de  ce 
passage  (2)  :  «  Celui  qui  monte  en  un  lieu  quelconque  doit 
donner  une  plus  grande  partie  de  son  poids  en  avant  de 
son  pied  le  plus  élevé  qu'en  arrière,  c'est-à-dire  en  avant 
du  pôle  qu'arrière  du  pôle  »  ?  Nous  voilà  donc  sollicités  à 
penser  que  nous  trouverons  dans  les  notes  de  Léonard  de 
Vinci  le  cas  d'équilibre  que  Cardan  nous  a  présenté  sous 
une  forme  si  peu  sensée. 

Ouvrons,  en  effet,  le  cahier  où  se  trouve  le  passage  que 
nous  venons  de  citer  ;  tournons  cinq  feuillets  après  celui 
où  ce  passage  est  écrit  ;  voici  ce  que  nous  lirons  (3)  : 


(i)  Traduction  de  Richard  le  Blanc,  fol.  351. 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vùici,  Ms.  A.  de  la  Bibliothèque  de 
l'Institut,  fol.  28,  verso. 

(3)  Id.,  ibid.,  fol.  33,  verso. 


—    109  — 

«  Le  poids  uni  qui  est  soutenu  par  le  milieu  centre  de 
gravité]  et  dont  1*'  reste  es!  suspendu  peul  être  de  n'im- 
porte quelle  forme  étrange,  car  il  s'établira  toujours  en 
équilibre  sur  son  soutien,  et  quelquefois  les  extrémités  ne 

h.'  trouveront  pas  à  égale  distance  du  centre  du  poids. 
»  Exemple.  Ainsi,  soit  AB  (fig.  98'')  un  bout  de  règle 


fig.   98». 


qui  pose  seulement  par  l'extrémité  A,  le  reste  étant  sus- 
pendu ;  c'est  impossible  à  faire  si  d'abord  tu  n'attaches  pas 
à  cette  règle  le  poids  C  qui  fasse  un  contrepoids  tel  que 
A  reste  au  milieu  entre  C  et  B,  et  ce  poids  viendra  à  s'ar- 
rêter sur  le  pôle  A. 

»  L'instrument  de  dessous  (fig.  98e)  est  soumis  à  une 
raison  semblable  ». 

Arrêtons  notre  attention  sur  cet  «  instrument  de  des- 
sous »  ;  en  C,  Léonard  de  Vinci  a  mis  un  contrepoids 
quelconque  ;  que  l'on  y  accroche  un  seau  plein  d'eau  et, 
visiblement,  on  aura  réalisé  le  cas  d'équilibre  paradoxal 
dont  Cardan  nous  a  décrit  une  si  singulière  déformation. 


—     1  ÎO    — 

Que  conclurons  nous  de  ce  rapprochement  ?  Une  hypo- 
thèse, que  nous  allons  formuler  dès  maintenant  et  à 
laquelle  la  suite  de  ce  Chapitre  apportera  mainte  confir- 
mation. 

Après  avoir  jeté  pêle-mêle,  sur  les  feuillets  des  cahiers 
qui  nous  ont  été  en  partie  conservés,  les  réflexions  que  lui 
suggéraient  ses  lectures  ou  ses  méditations,  de  temps  en 
temps,  Léonard  recueillait,  en  ses  brouillons,  toutes  les 
pensées  qui  avaient  trait  à  un  même  objet  ;  il  les  transcri- 


fig.   98'. 

vait,  parfois  en  les  complétant,  et  en  les  rangeant  dans  un 
certain  ordre  ;  le  Traité  de  la  peinture,  le  Traitato  del  moto 
e  misura  delt  acqua,  que  nous  possédons,  ont  été  ainsi 
composés  ;  d'autres,  sans  doute  avaient  été  formés  d'une 
manière  analogue  :  tel  le  Traité  de  perspective  que  Ben- 
venuto  avait  acquis. 

Melzi,  dans  l'intention  de  servir  la  renommée  de  Léonard 
de  Vinci  en  répandant  ses  idées,  fit  faire,  de  ces  divers 
traités,  des  copies  (1)  qu'il  mit  en  circulation,  et  dont  les 
lecteurs  tiraient  de  nouvelles  répliques,  plus  ou  moins 
complètes,  plus  ou  moins  parfaites  ;  c'est  par  de  telles 
copies  que  nous  connaissons  le  Traité  de  la  peinture,  le 


(I)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  publiés  par  Ch.  Ravaisson- 

Mollien  ;  Ms.  A  de  la  Bibliothèque  de  l'Institut  ;  Paris,  1881.  Préface,  p.  2. 


—   111 


Trattato  del  >>i<>(<>  r  misura  delt  acquçt,  dont  Les  originaux 

sont  perdus. 

Léonard  avaii  certainement  réuni,  en  an  ou  plusieurs 
Lraités,  les  propriétés  du  centre  de  gravité  que  ses  médi- 
tations sur  la  doctrine  d'Albert  de  Saxe  lui  avaienl  fait 
découvrir  ;  au  Traité  de  In  peinture,  comme  nous  le  ver- 
rons au  $  suivant,  il  cite  un  de  ces  écrits  qu'il  avait 
intitulé  Traite  du  iiiouvcnicnt  local. 

Ces  traités  sur  les  propriétés  du  centre  de  gravité 
furent  certainement  connus  de  plusieurs  mécaniciens  du 
xvie  siècle  ;  les  études  qui  seront  développées  aux  deux  §§ 
suivants  ne  sauraient,  à  cet  égard,  laisser  place  au  doute. 

Cardan  a-t-il  connu  ces  recueils  ?  Il  serait  difficile  d'en 
douter  ;  maint  passage  du  De  Subtilitate,  hors  celui  qui 
nous  occupe  en  ce  moment,  porte  la  trace  de  l'influence 
exercée  par  les  pensées  de  Léonard  ;  et  d'ailleurs,  en  ce 
même  xvne  livre  du  De  Subtilitate,  Cardan  cite  par  deux 
fois  Léonard  de  Vinci  ;  une  première  fois  (1),  pour  ses 
recherches  anatomiques  ;  une  seconde  fois  (2),  pour  ses 
essais  d'aviation.  Connaissant  les  voies  diverses  en  les- 
quelles avait  progressé  l'extraordinaire  activité  intellec- 
tuelle du  grand  peintre,  il  dut  rechercher  avidement  les 
reliques  de  cette  activité  (3)  ;  il  eut  donc  en  mains,  très 
vraisemblablement,  la  copie  d'un  de  ces  traités  où  Léonard 
avait  consigné  les  propriétés  du  centre  de  gravité  ;  mais 
la  copie  était  fautive  et,  religieusement,  Cardan  a  repro- 
duit la  faute  qui  l'entachait. 

Une  dernière  remarque. 

Léonard  de  Vinci  a  entouré  d'explications  assez  confuses 
les  deux  cas  d'équilibre  paradoxaux  qu'il  a  imaginés  ; 


il)  Hieronymi  Cardani,  Medici  Mediolanensis,  De  Subtilitate  libri  XXI  ; 
Lugiluni,  1551  ;  p.  529.  —  Trad.  française  de  Richard  le  Blanc,  fol.  318,  verso. 

(2)  Cardan,  De  Subtilitate,  cil.  de  1551  ;  p.  552.  —  Trad.  française  de 
Richard  le  Blanc,  loi.  322,  reelo. 

(3)  Voir  P.  Duhem,  Léonard  de  Vinci  et  Jérôme  Cardan.  Cet  article 
paraîtra  prochainement  dans  le  Bulletin  Italien. 


—    112    — 

néanmoins,  il  est  assez  aisé  de  démêler  qu'il  entend  les 
ramener  à  ce  principe  découvert  par  lui  :  Un  corps  est  en 
équilibre  lorsque  son  centre  de  gravité  se  projette  à  l'inté- 
rieur de  la  base  par  laquelle  il  repose  sur  le  sol  ou  sur  un 
support  horizontal. 

Au  De  Subtilitate,  ce  n'est  pas  ce  principe  là  qui  est 
invoqué,  mais  cet  autre  :  Un  système  est  assurément  en 
équilibre  si  tout  déplacement  virtuel  en  fait  monter  le 
centre  de  gravité. 

A  qui  convient-il  d'attribuer  ce  changement  de  méthode 
de  démonstration  ?  Est-ce  à  Cardan  ?  Mais  Cardan,  en  cette 
affaire,  parait  avoir  joué  un  rôle  de  copiste  peu  intelligent, 
bien  plutôt  que  d'inventeur.  On  serait  donc  amené  à  pen- 
ser que  ce  changement  de  méthode  est  dû  à  Léonard  de 
Vinci  lui-même  ;  il  l'aurait  introduit  en  transcrivant  les 
deux  cas  d'équilibre  que  nous  avons  rencontrés  dans  ses 
notes. 

L'hypothèse  n'a  rien  d'invraisemblable  ;  elle  s'accorde- 
rait fort  bien  avec  certains  faits,  avec  celui-ci,  par  exem- 
ple :  Bernadino  Baldi,  comme  nous  le  verrons  plus  loin, 
semble  avoir  tiré  toute  sa  Mécanique  des  traités  de  Léonard  ; 
or,  il  fait  un  constant  usage  de  ce  principe  :  Le  centre  de 
gravité  d'un  système  pesant  ne  peut  monter  de  lui-même. 

Si  cette  hypothèse  est  conforme  à  la  vérité,  elle  ferait 
de  Léonard  le  véritable  inventeur  du  principe  de  Statique 
communément  attribué  à  Torricelli. 

La  doctrine  que  Cardan  professe  en  YOpus  novum  est 
exactement  celle  qui  était  enseignée  à  Paris  au  xive  siècle. 
Cette  même  doctrine,  nous  en  trouvons  l'expression  absolu- 
ment nette  et  précise  dans  l'œuvre  de  Guido  Ubaldo. 
Après  avoir  exposé  la  définition  du  centre  de  gravité 
donnée  par  Pappus  et  Frédéric  Commandin,  le  marquis 
del  Monte  poursuit  en  ces  termes  (1)  : 

(i)  Guidi  Ubaldo  c  Marchion'ibus  Montis  in  chas  Archimedis  œquipon- 
derantium  libros paraphrasis,  Scholiis  illustrata,  Pisauii,  apud  Hie- 
ronymum  Concordiam,  MDLXXXVIII;  p.  9. 


—  1 1 3  — 

-On  peul  tirer  de  là  la  conséquence  suivante:  Si  un 
grave  étaii  placé  au  centre  du  Moud",  il  faudrait  que  ce 
lui  son  centre  de  gravité  qui  (Vu  situé  au  cenl  re  du  Monde, 
si  L'on  admet  toutefois  que  l'équilibre  de  ce  grave  en  cette 
situation  exige  que  les  diverses  parties  qui  entourenl  ce 
poinl  aient  et  conservenl  un  même  moment.  Lors  donc  que 
l'on  énonce  cette  proposition:  un  gravi;  quelconque  désire, 
par  une  propension  naturelle,  se  placer  au  centre  du 
Monde,  on  n'entend  point  dire  autre  chose  que  ceci  : 
ce  grave  désire  appliquer  son  propre  centre  de  gravité 
au  centre  de  l'Univers,  afin  de  se  trouver  parfaitement  en 
repos.  Il  en  résulte  que  le  mouvement  vers  le  bas  d'un 
grave  quelconque  a  lieu  suivant  la  ligne  droite  qui  unit  le 
centre  de  gravité  du  grave  même  au  centre  du  Monde. 
Aussi  la  chute  rectiligne  des  graves  montre-t-elle  claire- 
ment que  les  graves  tendent  en  bas  selon  leur  centre 
de  gravité... 

»  Tout  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  du  centre  de 
gravité  nous  fait  comprendre  qu'un  grave  pèse,  à  pro- 
prement parler,  en  son  centre  de  gravité  ;  le  nom  même 
de  centre  de  gravité  semble  énoncer  manifestement  cette 
vérité.  Toute  la  force,  toute  la  gravité  du  poids  est 
ramassée  et  réunie  au  centre  de  gravité  ;  elle  semble 
couler  de  toutes  parts  vers  ce  point.  A  cause  de  sa  gra- 
vité, en  effet,  le  poids  désire  naturellement  parvenir  au 
centre  de  l'Univers  ;  mais,  nous  l'avons  dit,  ce  qui  tend 
proprement  au  centre  du  Monde,  c'est  le  centre  de  gravité. 
C'est  donc  proprement  en  son  centre  de  gravité  qu'un 
poids  gravite.  Dès  lors,  lorsqu'un  poids  quelconque  est 
soutenu  par  une  puissance  quelconque  en  son  centre  de 
gravité,  alors  le  poids  s'arrête  aussitôt  en  équilibre,  et 
l'entière  gravité  de  ce  poids  est  perceptible  au  sens.  C'est 
ce  qui  arrive  si  le  poids  est  soutenu  en  un  point  tel  que 
la  droite  joignant  ce  poids  au  centre  de  gravité  passe  par 
le  centre  du  Monde.  Dans  ce  cas,  en  effet,  tout  se  passe 

8 


—  ii4  — 

comme|si|le  poids  était  soutenu  précisément  en  son  centre 
degravité.  Il  n'en  est  plus  de  même  si  le  poids  est  sou- 
tenu en  un  point  quelconque.  Dans  ce  cas,  le  poids  ne 
s'arrête  pas  en  équilibre  ;  avant  que  sa  gravité  puisse  être 
perçue,  il  tourne  jusqu'à  ce  que,  comme  dans  le  cas  pré- 
cédent, la  ligne  qui  joint  le  point  de  suspension  au  centre 
de  gravité  se  prolonge  vers  le  centre  de  l'Univers. 

»...  Lorsque  cette  ligne  est  perpendiculaire  à  l'hori- 
zon, il  en  est  absolument  de  même,  nous  l'avons  dit  il  y 
a  un  instant,  que  si  le  poids  était  exactement  soutenu  en 
son  centre  de  gravité.  Puis  donc  que  la  gravité  d'un  poids 
ne  peut  être  aucunement  perçue,  si  ce  n'est  au  centre  de 
gravité  de  ce  poids,  assurément,  c'est  en  ce  point  que  gra- 
vite proprement  le  poids.  » 

Cette  doctrine,  si  nettement  formulée  par  Guido  Ubaldo 
del  Monte,  n'est  qu'un  rajeunissement  de  la  théorie  de  la 
pesanteur  donnée  au  xive  siècle  par  Albert  de  Saxe  ;  elle 
repose  tout  entière  sur  cette  hypothèse  :  Il  existe,  au  sein 
de  tout  grave  rigide,  un  point  fixe,  le  centre  de  gravité, 
auquel  sa  pesanteur  tout  entière  est  appliquée.  L'exis- 
tence de  ce  point  n'est  pas  seulement  une  existence  limite, 
bornée  au  cas  où  l'on  regarde  les  verticales  comme  paral- 
lèles entre  elles.  Elle  subsiste  lors  même  que  l'on  tient 
compte  de  la  convergence  de  ces  lignes  vers  un  même 
point,  le  centre  commun  des  graves. 

Nous  savons  aujourd'hui  que  cette  hypothèse  est  fausse  ; 
mais  les  géomètres  l'ont  regardée  comme  recevable  jus- 
qu'au milieu  du  xvne  siècle.  Sans  la  formuler  explicite- 
ment, ni  Archimède,  ni  Pappus  ne  l'avaient  formellement 
exclue.  Nous  allons  voir  cette  supposition  et  la  doctrine 
de  la  gravité  qui  s'y  rattache  jouer  un  rôle  essentiel  dans 
le  développement  de  la  Statique.  Elle  provoquera  d'im- 
portantes découvertes  ;  telle  la  découverte  du  principe  de 
Torricelli.  Elle  conduira  aussi  à  maintes  erreurs  qui  rui- 
neront son  crédit  et  presseront  les  géomètres  de  concevoir 
une  plus  juste  notion  du  centre  de  gravité. 


—   1 1 5  — 

Les  const'uuences  fausses  de  cette  conception  trop  géné- 
rale du  centre  de  gravité  se  montrent  déjà  dans  Les  écrits 
de  Guido  Ubaldo.  Elias  souillenl  ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans 

les  objections  adressées  (î)  par  ee  géomètre  à  La  propo- 
sition erronée  que  Jordanus  et  Tartaglia  avaient  formulée 
touchanl  La  stabilité  de  la  balance.  «  Guido  Ubaldi  qui 
les  réfuta,  dit  forl  justement  Montucla  (2),  n'évita  lui- 
môme  qu'une  partie  de  ces  erreurs, car  après  avoir  montré 
que  la  balance  restait  dans  la  situation  inclinée,  si  les 
directions  étaient  parallèles,  il  s'efforça  d'étendre  la  môme 
décision  au  cas  dans  lequel  elles  convergent.  La  cause  de 
son  illusion  fut  d'avoir  pensé  que,  dans  le  cas  des  direc- 
tions convergentes, le  centre  de  gravité  était  le  même,  soit 
que  la  balance  fût  horizontale,  soit  qu'elle  fût  inclinée.  » 


9.  La  tradition  d Albert  de  Saxe  et  de  Léonard  de  Vinci  : 
J.-B.  Villalpand  et  Mersenne 

Guido  Ubaldo  n'avait  point,  de  la  doctrine  d'Albert  de 
Saxe,  tiré  de  conséquences  applicables  à  la  Statique  ; 
c'est,  au  contraire,  à  cette  branche  de  la  Mécanique  que  se 
rapportent  les  théorèmes  de  J.-B.  Villalpand. 

Jean-Baptiste  Villalpand,  né  à  Cordoue  en  1 552,  entra 
dans  la  Société  de  Jésus  où  il  eut  pour  maître  le  P.Jérôme 
Prado,  né  lui-même  en  1547,  à  Baeca.  Philippe  II  ayant 
demandé  un  commentaire  de  la  vision  d'Ezéchiel  au 
P.  Prado,  celui-ci  associa  son  élève  à  cet  ouvrage,  auquel 
il  voulait  donner  les  plus  vastes  proportions  (3).  Le  P.Vil- 


(1)  Guidi  Ubaldi  e  Marcbionibus  Montis  Mecanicorum  liber.  Venetiis, 
MDCXV,  p.  15. 

(2)  Montucla,  Histoire  des  Mathématiques,  Paris,  an  VU.  Part.  Ht, 
livre  V,  t.  I,p.0l. 

(3)  Hieronymi  Pradi  et  Joannis-ltaplisiœ  Villalpandi  e  Societate  Jesu  in 
Ezechielem  explanationes  et  apparatus  Urbis  et  Templi  Hierosoly- 
miiani  commentai' iis  et  imaginibus  illustratus.  Opus  tribus  tomis 
distinctum.  Romae,  MDXCVI-MDC1UI. 


n6 


Mpand  n'était,  tout  d'abord,  chargé  que  de  la  partie 
archéologique  ;  mais  le  P.  Prado  mourut  à  Rome  en 
i5g5,  laissant  son  commentaire  inachevé;  son  élève  le 
continua  et  composa  seul  le  troisième  volume  (1).  Villal- 
pand  mourut  à  Rome  en  1608,  sans  avoir  terminé  cette 
gigantesque  explication  d'Ézéchiel. 

Au  cours  des  études  archéologiques  sur  Jérusalem  et 
le  Temple,  Villalpand  s'attache  à  réfuter  une  singulière 
erreur.  Certains  commentateurs  avaient  prétendu  ceci  : 
La  Judée  est  un  pays  si  montagneux  que  la  surface  du  sol 
y  est  quatre  fois  plus  considérable  qu'en  un  pays  de  plaine 
que  délimiteraient  les  mêmes  frontières.  Pour  prouver 
l'absurdité,  ou  mieux  l'inutilité  d'une  telle  supposition, 
Villalpand  entreprend  de  démontrer  qu'un  sol  montueux 
ne  peut  porter  ni  plus  d'hommes,  ni  plus  d'animaux,  ni 
plus  d'édifices,  ni  plus  d'arbres  qu'une  plaine  de  mêmes 
contours.  La  démonstration  cherchée  se  doit  tirer  des 
conditions  d'équilibre  d'un  corps  grave  reposant  sur  le  sol. 

La  Statique  de  Villalpand  a  assurément  subi  l'influence 
des  ouvrages  de  Guido  Utaldo.  L'exposition  des  deux 
définitions  du  centre  de  gravité  données  par  Pappus  et 
par  Commandin  ne  saurait  laisser  de  doute  à  cet  égard. 
Mais,  en  reproduisant  les  propositions  données  par  le 
marquis  del  Monte,  Villalpand  s'efforce  visiblement  de 
les  dégager  de  toute  supposition  sur  l'affinité  entre  le 
centre  de  gravité  de  chaque  corps  et  le  centre  commun 
des  graves.  Le  savant  jésuite  ne  parle  pas  de  cette  affi- 
nité ;  il  déclare  formellement  qu'il  traitera  les  verticales 
comme  parallèles  ;  enfin,  lorsqu'il  reproduit  les  proposi- 
tions admises  par  Guido  Ubaldo,  il  les  justifie  non  par  le 
désir  qu'a  le  centre  de  gravité  de  tout  corps  de  s'unir  au 
centre  commun  des  graves,  mais  par  des  déductions  tirées 
de  la  définition  même  du  centre  de  gravité. 

(I)  Terni  111,  apparatus  Vrbis  ac  Templi  Bicrosolymitani.  Parles I 
et  11  Joannis-Baptisiae  Villalpandi  Cordubcnsis  e  Societate  Jesu,  collato  slu- 
dio  cum  H.  Piado  ex  eadcm  Socieiate.  Romse,  MDCI1M. 


—   ii7  — 

Ces  déductions,  d'ailleurs,  il  ne  nous  Les  faul   pas 
miner  bien  longue  inenl   pour  en  découvrir  L'origine  ; 
propriétés  411e  Villalpand  attribue  à  la  ligne  de  direction^ 
c'est-à-dire  à  la  verticale  passanl  par  Le  centre  degra> 
il  les  emprunte  pour  La  pluparl  à  Léonard  de  Vinci. 

Cette  proposition  (1)  :  ••  Tout  grave  qui  descend  sans 
empêchement,  tombe  de  telle  sorte  que  le  centre  de  gravité 
ne  s'écarte  /jus  de  la  verticale  »  a  pu  être  extraite  de 


D 
fig.99. 

Guido  Ubaldo.  Villalpand  la  justifie  ainsi  :  «  Dans  le 
grave  AB  (fig.  99),  soit  C  le  centre  de  gravité  ;  joignons 
ce  point  au  centre  du  Monde  D  par  la  droite  CD  ;  je  dis 
que  lorsque  le  grave  AB  descend,  le  point  C  ne  s'éloigne 
pas  de  la  droite  CD  ;  elle  est,  en  effet,  la  plus  courte 
distance.  Dès  lors,  comme  le  grave  n'est  gêné  par  aucun 
obstacle,  et  que  ledit  point  C  est  entouré  de  parties  d'égal 
moment,  rien  n'empêche  que,  délaissant  toutes  les  voies 
plus  longues,  il  parcoure  la  plus  courte.  » 

La  démonstration  esquissée  par  Villalpand  n'est  point 
sans  analogie  avec  cette  note  (2)  de  Léonard  :  «  Toute 
action  naturelle  est  faite  par  la  voie  la  plus  courte  ;  c'est 


(1)  J.  B.  Villalpand,  loc.  cit.,  Prop.  IV,  p.  321 . 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  G,  fol.  75,  recto. 


11»  — 


pourquoi  la  descente  libre  du  grave  est  faite  vers  le  centre 
du  Monde,  l'espace  le  plus  court  étant  entre  le  mobile  et 
le  centre  de  l'Univers  ».  Plus  étroitement  encore,  elle 
rappelle  ce  passage  du  Traité  de  la  Peinture  (1)  :  «  Cela 
se  prouve  par  la  9e  du  Mouvement  Local,  où  il  est  dit 
que  tout  grave  pèse  par  la  ligne  de  son  mouvement  ;  de 
sorte  qu'un  tout  se  mouvant  vers  quelque  lieu,  la  partie 
qui  luy  est  unie  suit  la  ligne  la  plus  courte  du  mouve- 
ment de  son  tout,  sans  charger  aucunement  de  son  poids 
les  parties  collatérales  de  ce  tout.  » 


fig.  100. 

Léonard,  dans  ce  passage,  fait  allusion  a  un  Traité  du 
Mouvement  local  ;  il  l'avait  sans  doute  préparé,  comme 
le  Traité  de  la  Peinture,  le  Traité  de  la  Perspective ,  le 
Traité  de  fEau,  qui  nous  sont  parvenus  ou  dont  certains 
témoignages  nous  enseignent  l'existence.  Villalpandn'a-t-il 
point  eu  en  mains  une  copie  de  ce  Traité  ?  N'en  a-t-il 
point  tiré  la  suite  de  ses  théorèmes  sur  la  ligne  de  direc- 
tion ?  L'examen  de  ces  théorèmes  ne  nous  permettra  guère 
d'en  douter,  car  ils  portent,  bien  nette  encore,  l'empreinte 
du  Vinci. 

Pouvons-nous,  par  exemple,  ne  point  songer  à  certains 


(1)  Le  Traité  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  Ch.  CXCVII,  p.  64. 


—   iirj  — 

fragments  du  cahier  A  que  nous  avons  cités  tout  à  l'heure, 
Lorsque  nous  lisons  la  proposition  suivante  (i)  : 

u  Tout  corps  qui  repose  sur  le  sol  par  un  point  demeu- 
rera en  équilibre  si  la  verticale  qui  passe  par  ce  point 
laisse  aussi  par  le  centre  de  gravité  ;  il  tombera  si  cette 
ligne  passe  hors  du  centre  de  gravité... 

»  Si  la  ligne  de  direction  111)  (fig.  100)  passe  parle 
point  (',  le  corps  demeurera  immobile  ;  car  ses  parties 
de  poids  égal  se  trouvent  équidistantes  de  la  ligue  en 
question.  11  en  résulte  qu'aucune  de  ces  parties  ne  peut 
entraîner  les  autres  d'un  côté  ni  de  l'autre.  » 

A  cette  proposition  succède  cette  autre  (2)  : 

«  Le  grave  sphérique  parfait,  posé  sur  un  plan  parfait, 
s'il  n'en  est  empêché,  se  mouvra  sans  cesse  jusqu'à  ce  qu'il 
parvienne  au  seul  point  du  plan  où  il  peut  demeurer  en 
repos.  » 

Léonard,  jetant  sur  les  feuillets  du  cahier  F  les  pensées 
que  lui  suggérait  la  lecture  d'Albert  de  Saxe,  avait  écrit  (3)  : 
«  Le  grave  sphérique  parfait,  placé  à  l'extrémité  du  plan 
parfait,  ne  s'arrêtera  pas,  mais  s'en  ira  tout  de  suite  au 
milieu  du  plan.  »  L'emprunt  fait  par  Villalpand  n'est 
point  niable  ;  il  l'est  d'autant  moins  que  ce  théorème  n'a 
pu  être  suggéré  au  savant  Jésuite  par  l'objet  qu'il  se  pro- 
posait; il  ne  concourt  nullement  à  cet  objet. 

Le  sceau  du  Vinci  est  encore  marqué,  et  bien  profon- 
dément, en  cette  proposition  (4)  et  en  la  démonstration  qui 
la  justifie  : 

«  Un  grâce  qui  repose  sur  le  sol  par  une  certaine  aire 
demeure  en  équilibre  lorsqu'une  verticale,  menée  par  le 
milieu  de  cette  aire,  passe  par  le  centre  de  gravité  ;  ou  bien 
lorsqu'une  verticale  menée  par  le  bord  de  cette  aire  passe 
par  le  centre  de  gravité  ou  le  laisse  du  même  côté  que  cette 


(1)  Villalpand,  loc.  cit.,  prop.  V,  p.  521. 

(2)  Id.  ibid.,  prop.  VI,  p.  322. 

(3)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  Ms.  F,  fol.  82,  verso. 

(4)  Villalpand,  loc.  cit.,  prop.  VII,  p.  322. 


120 


aire.  Mais  si  elle  laisse  le  centre  de  gravité  de  Vautre  côté, 
le  grave  tombera  assurément . 

r>  ...  Si  la  ligne  FC  (fig,  101)  prolongée  laisse  le  centre 
de  gravité  du  corps  (soit,  par  exemple,  le  point  L)  du  côté 
opposé  à  l'aire  BC  sur  laquelle  repose  le  grave,  celui-ci 
tombera  nécessairement.  En  effet,  d'après  la  définition  du 
centre  de  gravité,  le  poids  CLG  est  égal  au  poids  CLA  ; 
le  poids  du   volume  CGH  surpassera  donc  le  poids  du 


volume  CHA.  Le  volume  le  plus  pesant  entraînera  donc 
le  moins  pesant.  Le  corps  tombera  donc  du  côté  G,  car 
c'est  de  ce  côté  que  se  trouve  le  centre  de  gravité  et,  par- 
tant, le  plus  grand  poids.  » 

Léonard  avait,  en  méditant  sur  les  Questions  d'Albert 
de  Saxe,  rencontré  un  cas  particulier  de  cette  question 
capitale  ;  il  en  avait  donné  une  justification  toute  sem- 
blable à  celle  que  l'on  vient  de  lire.  D'ailleurs,  bien  que 
ses  notes  ne  nous  offrent  point  de  formule  de  la  proposition 
générale,  celle-ci  ne  lui  était  point  demeurée  inconnue, 
puisque,  dans  le  Traité  de  la  Peinture,  il  en  fait  de  conti- 


—    121    — 

Quelles  applications  ;  comment  douter  que  Villalpand  ne 
l'ai;  copiée  dans  le  Traité  du  Mouvement  local  rédi^ 
Le  grand  peintre  \ 

Léonard  a  tiré  de  cette  proposit  ion,  soit  i 
scrits,  soit  au  Traité  de  la  Peinture,  de  fort  nombreux 
corollaires  relatifs  à  La  station  de  l'homme  et  des  a  ni  maux  ; 
ce  soin  ces  applications  qui  intéressent  surtoul  Villal- 
pand ;  mais  ces  applications,  il  les  emprunte,  elles  aussi, 
à  Léonard  ;  en  pourrions-nous  douter  en  lisant  (i),  par 
exemple,  ces  propositions  '. 

«  Lorsqu'un  homme  se  tient  sur  ses  pieds  de  telle  sorte 
que  la  verticale  issue  du  bout  du  pied  sur  lequel  il  s'ap- 
puie passe  par  le  centre  de  gravité,  il  ne  pourra,  du  côté 
vers  lequel  il  penche,  lever  le  bras  sans  tomber,  car  ce 
bras  étendu  joue  le  rôle  d'un  bras  de  levier  plus  grand 
ou  d'un  poids  qui  pèse  d'autant  plus  qu'il  s'écarte  davan- 
tage du  centre  de  la  balance. 

t  Un  homme  ne  saurait  s'incliner  en  avant,  en  arrière, 
ou  de  côté,  que  la  verticale  issue  du  point  extrême  de  la 
base  sur  laquelle  il  s'appuie  ne  passe  par  le  centre  de  gra- 
vité de  son  corps  ;  ou  bien  encore  que  ce  centre  de  gravité 
ne  surplombe  cette  base  ;  sinon,  cet  homme  tombera. 

r>  Pour  qu'un  homme  assis  puisse  se  lever,  il  faut  qu'il 
rapproche  les  pieds  du  siège  et  qu'il  avance  la  tête.  » 

Parmi  ces  corollaires,  arrêtons  un  instant  notre  atten- 
tion sur  celui-ci  (2)  : 

«  Lorsqu'un  oiseau  vole,  la  verticale  qui  passe  par  le 
milieu  de  la  surface  des  ailes,  passe  aussi  par  le  centre 
de  gravité  du  corps...  Lorsqu'il  désire  élever  la  partie 
antérieure  de  son  corps  et  abaisser  la  partie  postérieure, 
il  porte  en  avant  ses  ailes,  c'est-à-dire  la  base  qui  le  sup- 
porte. Il  les  retire  en  arrière,  au  contraire,  lorsqu'il  veut 
diriger  son  sol  vers  le  bas.  Par  là,  il  parvient  à  changer 
en  son  corps  la  position  du  centre  de  gravité.  » 

(li  Villalpand,  loc.  cit.,  propp.  VIII,  IX  et  X  ;  pp.  108  et  109. 
(2)  Id.,  ibid.,  prop.  XIII,  p.  3-24. 


—    122    — 

Cette  dernière  proposition  est  une  de  celles  qui  ont  le 
plus  constamment  sollicité  l'attention  de  Léonard  ;  Rap- 
pelons comment  il  la  formulait  (1)  :  «  ...  Oecy  est  dit  prin- 
cipalement pour  le  mouvement  des  oyseaux,  lesquels  sans 
aucun  battement  d'aisles  ou  sans  estre  aidez  du  vent,  se 
remuent  d'eux  mesmes  ;  et  cela  arrive  quand  le  centre  de 
leur  pesenteur  est  hors  du  centre  de  leur  soustien,  c'est  à 
dire  hors  du  centre  de  l'estenduë  de  leurs  aisles,  parce  que 
si  le  milieu  des  deux  aisles  est  plus  en  avant  ou  plus  en 
arrière  que  le  milieu  ou  le  centre  de  pesenteur  de  tout 
l'oyseau,  alors  cet  oyseau  portera  son  mouvement  en  haut 
ou  en  bas,  mais  d'autant  plus  ou  moins  en  haut  qu'en  bas, 
que  le  centre  de  sa  pesenteur  sera  plus  loin  ou  plus  près 
du  milieu  des  aisles,  c'est  à  dire  que  le  centre  de  la 
pesenteur  estant  esloigné  du  milieu  des  aisles,  il  fait  que 
la  descente  de  l'oyseau  est  fort  oblique,  et  si  ce  centre 
est  voisin  des  aisles,  la  descente  de  l'oyseau  aura  peu 
d'obliquité.  » 

Transcrite  dans  l'ouvrage  de  Villalpand,  cette  proposi- 
tion y  garde  d'autant  mieux  la  marque  du  grand  peintre 
qu'elle  y  est  un  véritable  hors-d'œuvre,  sans  aucune  utilité 
pour  l'objet  que  se  propose  le  savant  jésuite. 

Nous  pouvons  donc,  sans  hésitation,  attribuer  au  Vinci 
les  théorèmes  de  Villalpand  sur  le  centre  de  gravité  et  les 
applications  que  cet  auteur  en  a  faites  à  la  station  de 
l'homme  et  des  animaux  ;  nous  pouvons,  en  particulier, 
lui  attribuer  cette  proposition  (2)  : 

-  Un  quadrupède  demeure  en  équilibre  lorsque  son 
centre  de  gravité  se  trouve  sur  une  verticale  issue  de  l'un 
des  points  extrêmes  de  la  surface  qui  passe  par  ses  pieds, 
ou  bien  lorsqu'il  se  trouve,  par  rapport  à  cette  verticale, 
du  même  côté  que  cette  surface  de  base.  » 

Or  cette  proposition  n'est  autre  chose  que  le  classique 


(1)  Traité  de  la  Peinture  de  Léonard  de  Vinci,  Ch.  GXGVI,  p.  Gi. 

(2)  Villalpand,  loc.  cit.,  prop.  XII,  p.  524. 


—     123    — 

Ihéorème  sur  Le  polygone  de  sustentation,  enseigné  aujour- 
d'hui dans  tous  les  cours  élémentaires  de  Statique.  C'esl 
don.'  à  Léonard  de  Vinci  qu'il  faul  remonter  pour  trouver 
■inventeur  de  cette  Loi,  familière  au  moindre  bachelier; 

Villalpand  n'a  laii  que  nous  transmettre,  en  se  L'appro- 
priant, la  découverte  du  grand  peintre. 

Insérés  dans  un  ouvrage  d'archéologie,  annexé  lui- 
même  à  un  livre  d'exégèse,  les  théorèmes  de  Vïllalpand, 
traduction  fort  peu  modifiée  d'un  cahier  de  Léonard,  fussenl 
sans  doute  demeurés  presque  ignorés  des  géomètres  si, 
1  en  1626,  le  P.  Mersenne  ne  les  eût  compris  dans  son 
Synopsis  mathematica.  C'est  vraisemblablement  à  cet 
é<  rit  que  bon  nombre  de  mécaniciens  du  xvne  siècle 
les  empruntèrent  pour  les  exposer  dans  leurs  traités  de 
Statique. 

Mais  en  insérant  dans  ses  Mechanicorum  libri  (1)  les 
propositions  de  Villalpand  (qu'il  nomme  Villapandus),  Mer- 
senne  les  associait  à  un  grand  nombre  d'énoncés,  les  uns 
empruntés  peut-être  cà  Guido  Ubaldo  et  à  d'autres  auteurs, 
les  autres,  imaginés  par  lui-même  ;  et  quelques-uns  de 
ces  énoncés  impliquaient  adhésion  plus  ou  moins  formelle 
à  l'hypothèse  selon  laquelle  le  centre  de  gravité  de  chaque 
corps  tend  à  s'unir  au  centre  commun  des  choses  pesantes. 
Les  efforts  de  Mersenne  ne  sont  donc  point  du  tout 
orientés  dans  le  même  sens  que  ceux  de  Villalpand. 

Ce  n'est  pas  que  les  assertions  de  Mersenne  à  ce  sujet 
soient  exemptes  de  toute  hésitation  ;  son  ouvrage,  simple 
compilation,  reflète  les  divergences  d'opinions  d'auteurs 
multiples. 


I  Nous  avons  déjà  parlé,  au  Chapitre  XIII,  $5  I,  du  Synopsis  mathema- 
tica de  Mersenne  et  des  Mechanicorum  libri  qu'il  renferme.  Le  premier 
de  ces  livres  est  intitulé  :  De  gravitatis  et  Universi  centro.  Quatre  parties 
le  composent.  La  première  est  ainsi  définie  :  Continens  definitiones  et  ea 
quœ  spectant  ad  centrum  Universi.  La  seconde  reproduit  les  proposi- 
tions du  traité  de  Commandin.  La  troisième  celles  du  ti  ailé  de  Luca  Valerio. 
La  quatrième  partie  est  intitulée  :  De  linea  directionis  et  reliquis  ad 
centrum  gravitatis  %>ertinentibus.  Elle  reproduit  d'abord  les  théorèmes 
de  Villalpand  (Prop.  I  à  Prop.  XIV),  puis  six  propositions,  données  sans  nom 
d'auteur. 


—  124  — 

Cette  allure  hésitante  se  marque  dès  la  première  défini- 
tion (1)  :  «  La  gravité  est  cette  vertu  du  corps  grave  par 
laquelle  il  tend  et  s'efforce  vers  le  bas  ;  elle  semble 
découler  de  l'appétit  qui  porte  le  grave  vers  sa  propre 
conservation  ;  certains,  cependant,  préfèrent  supposer  que 
la  descente  des  corps  graves  provient  d'une  qualité  attrac- 
tive appartenant  à  la  Terre,  cette  qualité  étant  soit  magné- 
tique, soit  d'autre  nature.  » 

«  Le  centre  de  l'Univers  (2)  est  ce  point  vers  lequel 
tous  les  graves  se  portent  en  ligne  droite  ;  il  y  a  un  centre 
commun  de  tous  les  graves  ;  du  moins,  en  suppose-t-on 
communément  l'existence,  bien  qu'il  ne  soit  pas  possible  de 
la  démontrer  ;  car  il  est  probable  qu'il  existe  un  centre 
spécial  de  gravité  en  chacun  des  systèmes  particuliers  qui 
composent  l'Univers  ou,  en  d'autres  termes,  en  tous  les 
plus  grands  corps  ;  il  est  donc  bon  de  ne  rien  affirmer  à 
la  légère  du  centre  de  l'Univers...  » 

L'influence  de  Copernic  est  manifeste  en  ce  passage  ; 
celle  de  Kepler,  dont  nous  aurons  à  parler  plus  loin 
(Ch.  XVI,  §  1),  a  peut-être  inspiré  la  dernière  ligne  de 
celui  que  nous  allons  citer  : 

«  Nous  supposerons  que  tous  les  graves  désirent  le 
milieu  du  Monde,  et  qu'ils  se  portent  verslui  naturellement 
en  ligne  droite.  Ce  principe  est  accordé  presque  univer- 
sellement ;  cependant,  il  n'a  jamais  été  démontré.  Qui  sait 
si  les  parties  d'un  astre,  arrachées  à  cet  astre,  gravitent 
et  si  elles  retournent  vers  l'astre  auquel  elles  appartien- 
nent ?  Qui  sait  également  si  les  pierres,  soulevées  vers  un 
astre,  reviennent  à  la  Terre  ?  Des  pierres  qui  seraient,  par 
exemple,  plus  proches  de  la  Lune  que  de  la  Terre  descen- 
draient-elles sur  la  Terre  ou  sur  la  Lune  ?  » 

Mersenne  reproduit  toutes  les  définitions  et  tous  les 
énoncés  donnés  par  Villalpand  au  sujet  du  centre  de  gra- 
vité et  de  la  ligne  de  direction.   Les  propriétés  de  cette 

(1)  Mersenne,  Mechanicorum  libri,  p.  4. 

(2)  Id.  ibid.,  p.  7. 


—      125 

ligne,  les  applications  que  l'on  en  peul  faire  à  L'équilibre 
des  édifices  et  à  la  station  de  l'homme  lui  paraissent, 
d'ailleurs,  assez  intéressantes  pour  qu'il  leur  consacre, 
quelques  années  plus  tard,  une  de  ses  Questions  théolo- 
giques, physiques,  morales  et  mathématiques  l  i  ,  publi 
en  même  temps  que  les  Préludes  de  V Harmonie  Universelle 
et  les  Mèchaniques  de  Galilée  ;  mais  ce  qu'il  en  dit  alors 
n'est  plus  emprunté  à  Villalpand  ;  l'ouvrage  de  Bernar- 
dino  Baldi,  dont  nous  parlerons  au  §  suivant,  en  a  fait 
les  frais. 

Les  corollaires  à  forme  étrange  et  saisissante  qu'Albert 
de  Saxe  avait  tires  de  la  rotondité  de  la  Terre  étaient 
bien  propres  à  attirer  l'attention  du  P.  Mersenne,  dont 
l'imagination  se  plaisait  aux  propositions  d'allure  para- 
doxale. Dès  1Ô25,  Mersenne  introduisait  quelques-uns  de 
ces  corollaires  dans  son  ouvrage  sur  La  Vérité  des  Sciences 
contre  les  Sceptiques  ou  Pyrrhoniens  (2)  ;  dans  ce  dialogue, 
nous  voyons  le  Sceptique  qui  tente  d'embarrasser  le  Philo- 
sophe par  cette  question  :  «  Puisqu'il  vous  plaist  me  faire 
cette  offre,  je  vous  prie  de  me  dire  combien  un  homme 
haut  de  6  pieds  feroit  plus  de  chemin  avec  la  teste 
qu'avec  les  pieds,  s'il  faisoit  le  circuit  de  la  Terre  ;  et 
combien  deus  fillets,  ou  deus  chordes,  pendues  au  sommet 
d'une  tour  haute  d'une  lieuë  seroient  plus  proches  l'un  de 
l'autre  lorsqu'ils  atteindroient  la  Terre   que    quand   ils 

oient  au  haut  de  la  dite  tour.  »  A  quoi  le  Philosophe 
répond  :  -•  Ces  difficultez  sont  fort  faciles  à  résoudre  », 
et  il  en  donne  la  solution. 

Mersenne  reprend  ces  propositions  dans  son  Synopsis  ; 

(1)  Les  Questions  théologiques,  phy signes,  morales  et  mathéma- 
tiques, où  chacun  trouvera  du  contentement  et  de  l'exercice,  composées  par 
L.  P.  M.  ;  à  Paris,  chez  Henry  Guenon,  rue  Sainct-Jacques,  près  les  Jacobins, 
à  l'image  Sainct-Bernard.  MDCXXXIV.  Question  VIII,  p.  32. 

(2)  La  Vérité  des  Sciences  contre  les  Sceptiques  eu  Pyrrhoniens, 
dédié  à  Monsieur,  frère  du  Roy,  par  F.  Marin  Mersenne,  de  l'ordre  des 
Minimes;  à  Paris,  chez  Toussainct  du  Bray,  rué  Sainct-Jacques,  aux  Epies- 
meurs,  MDCXXV;  p.  871. 


—    12Ô   — 

il  y  joint  cette  autre  (1),  qui  est  bien  dans  l'esprit  des 
doctrines  d'Albert  de  Saxe  : 

«  Si  Dieu  supprimait  un  des  hémisphères  de  la  Terre, 
celui  que  définit  notre  horizon  astronomique,  la  surface 
plane  restante  serait  la  moitié  de  l'hémisphère  enlevé  ; 
néanmoins  un  seul  homme  pourrait  habiter  sur  cette  sur- 
face ;  les  autres  hommes  tomberaient  et  se  rueraient  vers 
le  centre,  à  supposer  toutefois  que  cette  section  n'ait  pas 
changé  le  centre  de  l'Univers.  Nous  ne  pourrions  nous 
promener  à  la  surface  de  la  Terre,  si  elle  était  plane,  car 
il  faudrait  que  notre  centre  de  gravité  montât  naturel- 
lement. r> 

La  pensée  indiquée  à  la  fin  de  ce  passage  se  trouve 
plus  nettement  marquée  en  cet  autre  (2)  : 

-  Jamais  le  centre  de  gravité  d'un  corps  quelconque  ne 
monte  naturellement  ;  il  monte  seulement  par  violence  ; 
sans  quoi  la  moitié  de  la  gravité  du  corps,  ou  même  une 
fraction  plus  grande  monterait,  ce  qui  ne  se  peut;  ... 
jamais  une  partie  du  corps  ne  monte,  si  ce  n'est  que  la 
partie  descendante  l'emporte  sur  elle...  La  vérité  de  ce 
théorème  apparaît  dans  le  mouvement  de  circonvolution 
d'un  globe  qui  tombe  ;  certaines  parties  de  ce  corps  mon- 
tent, mais  le  centre  de  gravité  descend  continuellement." 
La  proposition  ainsi  énoncée  renferme  évidemment  un 
principe  de  Statique,  celui-là  même  qui  sera  le  principe 
de  Torricelli  ;  Mersenne  le  reconnaît  et,  du  principe 
énoncé,  il  mentionne  aussitôt  deux  applications  : 

«  La  vérité  de  ce  théorème  apparaît  clairement. . .  lorsque 
l'on  voit  des  sabres,  des  couteaux  au  d'autres  instruments, 
fichés  dans  un  bâton  posé  obliquement,  demeurer  suspen- 
dus ;  en  effet,  le  poids  total  ne  peut  tomber  tout  à  la  fois, 
car  il  est  soutenu  d'un  côté  ;  et  d'autre  part,  il  ne  peut 
tomber  d'un  certain  côté,  car  la  partie  qui  tombe  devrait 


(1)  Mersenne,  Mechanicorum  libri,  p.  112. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  111. 


—  127  — 

faire  monter  une  partie  aussi  grave  ou  plus  grave  qu'elle 
même,  ce  qui  ne  se  peul  - . 

-  t  !'es1  encore  à  ce  principe  qu'il  faul  avoir  recours  pour 
expliquer  comment  un  seau  plein  d'eau  ou  de  quelque 
autre  Liquide  peut  demeurer  sans  tomber  lorsqu'on  l'ac- 
croche à  l'extrémité  d'un  bâton  dont  l'autre  extrémité  est 
soutenue,  pourvu  qu'un  second  bâton  se  trouve  inséré 
entre  le  fond  du  seau  et  la  partie  opposée  du  premier 
bâton  ;  en  effet,  si  ce  seau  ou  tout  autre  vase  venait  à 
tomber,  le  centre  de  gravité  monterait  ». 

Le  second  cas  d'équilibre  cité  par  Mersenne  nous  est 
bien  connu  ;  c'est  le  cas  d'équilibre  absurde  présenté  par 
Cardan  ;  il  semble  donc  que  Mersenne  ait  eu  en  mains  un 
document  erroné  tout  semblable  à  celui  qui  a  trompé 
Cardan. 

Quant  au  premier  cas  d'équilibre  mentionné  par  Mer- 
senne, il  nous  est  également  bien  aisé  de  le  reconnaître  ; 
c'est  le  premier  des  deux  cas  d'équilibre  imaginés  par 
Léonard  de  Vinci,  celui  auquel  est  consacré  la  figure  98*  ; 
seulement,  tandis  que  Léonard  a  mis,  en  C,  un  contrepoids 
de  nature  indéterminée,  Mersenne  a  placé  un  couteau  ou 
une  épée. 

Cette  dernière  constatation  nous  semble  fortifier  singu- 
lièrement l'hypothèse  que  nous  avons  émise,  à  savoir  que 
le  document  consulté  par  Cardan,  puis  par  Mersenne  tirait 
son  origine  des  notes  de  Léonard,  comme  le  traité  exploité 
par  Villalpand,  comme  les  rériexions  reproduites  par 
Bernard  ino  Bal  cl  i. 

Une  dernière  question  :  Des  deux  cas  d'équilibre  ima- 
ginés par  Léonard  de  Vinci,  n'existait  il  que  l'exposition 
erronée  dont  Cardan  et  Mersenne  ont  eu  connaissance  l  II 
nous  paraît  probable,  au  contraire,  que  l'altération  rendant 
absurde  le  second  cas  d'équilibre  s'est  produite  en  quelque 
copie  de  seconde  main,  tandis  que  d'autres  copies  demeu- 
raient correctes. 

Voici  ce  qui  nous  fait  émettre  cette  supposition  : 


—    128    — 

Les  grands  traités  de  Mécanique  composés  par  les 
Jésuites  en  la  seconde  moitié  du  xvne  siècle  (1),  le  traité 
du  P.  De  Challes,  le  traité  du  P.  Casati,  trahissent  souvent 
une  influence  directe  de  Léonard  ;  il  semble  que  des 
cahiers,  conservant  la  pensée  du  grand  peintre,  existassent 
encore  à  ce  moment  au  Collège  Romain  ou  au  Collège  des 
Jésuites  de  Lyon. 

Or  le  traité  du  P.  De  Challes  donne  (2)  un  exposé  très 
correct  du  second  cas  d'équilibre  imaginé  par  Léonard  ; 
il  l'explique,  comme  Léonard  semble  l'avoir  fait  tout 
d'abord,  en  observant  que  le  centre  de  gravité  du  système 
se  projette  en  la  partie  qui  repose  sur  l'appui.  Il  connaît 
également  la  forme  sous  laquelle  Cardan  et  Mersenne  ont 
présenté  ce  cas  d'équilibre  ;  mais  il  observe  fort  justement 
qu'alors  l'équilibre  ne  peut  se  maintenir,  à  moins  que  la 
partie  du  bâton  qui  repose  sur  la  table  ne  soit  très  longue 
et  très  lourde,  cas  auquel  l'équilibre  perd  tout  caractère 
paradoxal. 

Qu'il  faille  donc  remonter  jusqu'à  Léonard  de  Vinci 
pour  trouver  l'inventeur  du  principe  de  Statique  attribué 
par  Lagrange  à  Torricelli,  cela  nous  paraît  vraisemblable. 
En  tous  cas,  ce  principe  est  nettement  formulé  par  Cardan 
et  par  Mersenne.  Assurément,  les  applications  qu'en  font 
ces  deux  auteurs  sont  bien  particulières  et,  parfois,  peu 
exactes  ;  mais  Bernardino  Baldi  et  Galilée  vont  en  tirer 
des  conséquences  plus  intéressantes. 

Terminons  nos  citations  de  Mersenne  par  cette  proposi- 
tion (3)  où  se  trouve  énoncée,  à  la  suite  d'une  vérité,  une 
erreur  que  Torricelli  a  reproduite  et  que  nous  avons 
signalée  en  l'article  1  ;  nous  y  verrons  peut-être  l'indice 

(1)  Voir  :  Chapitre  XVII  ;  4.  Les  grands  trailés  de  Statique  de  l'École  jésuite. 
—  Le  P.  De  Challes  (1621-1678).  —  Le  P.  Paolo  Casali  (1617-1707). 

(2)  R.  P.  Claudii  Milliet  Dechales,  Camberiensis,  e  Societate  Jesu,  Cursus 
seu  Munclus  mathematicus.  Editio  altéra  ;  Lugduni,  apud  Anissonios, 
Joan.  Posuel  et  Claud.  Rigaud.  MDCLXXXX.  —  Tomus  11,  Slaticae  lio.  VIII, 
prop.  IV,  p.  504. 

(3j  Mersenne,  Mechanicorum  libri,  p.  114. 


—   I  Ji)  — 

d'une  influence  exercée  sur  l'esprit  de  Torricelli  soit  par 
l'écrit  de  Mersenne,  soi!  par  les  sources  auxquelles  celui-ci 
avait  puise  : 

••  Si  un  corps  esl  suspendu  en  un  point  de  la  ligne  d  • 
direction  situe  au-dessus  du  centre  de  gravité,  ce  point 
revient  au  premier  état  lorsqu'on  l'en  écarte  ;  s'il  est  sus- 
pendu par  un  point  situé  au-dessous  du  centre  de  gravité, 
il  s'éloigne  de  sa  position  primitive  lorsqu'on  l'en  a  une 
fois  dérangé  ;  mais  lorsqu'il  est  suspendu  par  le  centre  de 
gravité,  il  demeure  en  équilibre  dans  n'importe  quelle 
position...  C'est  pourquoi  les  balances  demeurent  en  n'im- 
porte quel  état  ou  situation  lorsque  le  point  de  suspension 
coïncide  avec  le  centre  de  gravité  ;  elles  reviennent  à 
l'équilibre  lorsque  le  point  de  suspension  est  au  dessus  du 
centre  de  gravité  ;  enfin  elles  décrivent  un  cercle  complet 
lorsque  le  point  de  suspension  est  au-dessous  du  centre  de 
gravité.  » 


to.   La   tradition  de  Léonard  de  Vinci  : 
Bernardino  Buhli 

L'ouvrage  de  Villalpand  avait  cessé  d'être  récent  lorsque 
parurent,  en  1621,  les  Exercices  sur  les  Questions  méca- 
niques d'Aristote  de  Bernardino  Baldi  (1);  cet  écrit, 
cependant,  était  plus  vieux  que  le  volumineux  travail  des 
PP.  Prado  et  Villalpand  ;  l'abbé  de  Guastalla,  célèbre 
par  sa  prodigieuse  érudition,  qui  l'avait  composé  était 
mort  en  1617,  quatre  ans  avant  que  l'impression  en  fût 
faite  ;  cette  impression  avait  été  menée  à  bien  par  les 
soins  de  Fabritio  Scharloncini,  et  celui-ci  avait  fait  pré- 
céder les  Exercices  de  Baldi  d'une  courte  et  intéressante 


(t)  Bernardini  Baldi  Urbinatis,  Guastalla?  Abbatis,  In  mechanica  Arts- 
totelis  problemata  cxtr  citation  es,  adjecta  sxccincta  narratione,  de 
Autoris  vita  et  scriptis.  Mognniiœ,  typis  ci  sumptibus  Viduae  Joannis 
Albini.  MDCXXI. 

9 


i3o 


notice  sur  les  travaux  de  l'auteur  ;  nous  apprenons  en 
cette  notice  que  Bernardino  Baldi  cVUrbin  avait  composé 
ses  Exercices  dès  1 582  ;  il  était  alors  l'ami  et  le  familier 
de  Guido  Ubaldo  del  Monte. 

Guido  Ubaldo  venait  de  donner,  en  1577,  son  Mecani- 
corum  liber  qui,  pendant  un  siècle,  allait  avoir  la  plus 
grande  vogue  ;  il  se  préparait  à  y  joindre,  en  1 588,  son 
traité  intitulé  :  In  duos  Archimedis  œquiponderaniium 
libros  paraphrasis  ;  il  était  en  la  période  la  plus  active  de 
sa  vie  de  mécanicien.  11  n'est  donc  point  douteux  que  les 
doctrines  mécaniques  du  marquis  del  Monte  n'aient  influé 
sur  celles  qu'expose  Bernardino  Baldi  ;  bien  loin,  d'ail- 
leurs, de  nier  cette  influence,  Baldi  se  plaît  à  citer,  à 
maintes  reprises,  le  nom  de  son  ami. 

Les  connaissances  mécaniques  de  l'infatigable  érudit 
ont  d'autres  sources  encore  que  le  Mecanicorum  liber  de 
Guido  Ubaldo  et,  parmi  ces  sources,  il  en  est  qu'il  nous 
fait  connaître.  Telle,  en  premier  lieu,  la  traduction  des 
Questions  mécaniques  d'Aristote,  donnée,  avec  de  brefs 
commentaires,  par  Nicolas  Leoniceni  (1)  ;  telle,  encore, 
la  savante  et  importante  Paraphrase  des  mêmes  Questions 
mécaniques  publiée,  en  1547,  par  Alexandre  Piccolomini. 
Baldi  va  même  jusqu'à  nous  apprendre,  en  sa  préface, 
que  le  bruit  des  recherches  du  Hollandais  Simon  Stevin 
est  venu  jusqu'à  lui,  mais  qu'il  n'a  point  vu  les  travaux 
de  cet  auteur  ;  et,  en  effet,  la  Statique  de  Simon 
Stevin,  rédigée  en  flamand,  ne  fut  imprimée  qu'en  1 586  ; 
ainsi,  quatre  ans  avant  qu'elles  ne  fussent  imprimées,  les 
recherches  du  grand  géomètre  de  Bruges  étaient  annon- 
cées en  Italie. 

Mais  il  est  une  influence  que  Baldi  a  profondément 


(1)  Nicolai  Leonici  (sic)  Thomsei  Opuscula  nuper  in  lucera  édita  quo- 
rum nomma  proxima  hàbentur  pagella...  Conversio  mechanicorwn 
quœstionum  Aristotelis,  cum  figto'is  et  annotationibus  guibusdam. 
In  fine  :  Opuseulum  hoc  ex  impressione  reprœsentavil  Bernardinus  Vitalis 
Venetus,  Anno  Domini  MCCCCCXXW  Die  XXIII  Februarii,  ex  Veneliis. 


-  i3i  — 

éprouvée  el  <|ii<\  cependant,  il  ne  cite  pas  :  c'est  L'influence 
de  Léonard  de  Vinci  (1  ). 

Ton!»1  occasion  semble  bonne  à  Baldi  pour  exposer,  en 
marge  d'Aristote.les  remarques  qui  lui  sont  suggérées  par 
les  notes  de  Léonard  ;  au  grand  peintre  il  emprunte  son 
explication  de  la  formation  des  tourbillons  au  sein  des 
eaux  courantes,  sa  théorie  delà  résistance  des  matériaux, 
de  la  poussée  des  arcs  et  des  voûtes,  enfin,  bon  nombre 
de  points  essentiels  de  sa  Dynamique.  Mais  ce  n'est  point 
ici  le  lieu  d'étudier  tous  ces  emprunts  ;  nous  les  avons 
analysés  en  un  autre  écrit  ;  nous  nous  bornerons,  au  pré- 
sent ouvrage,  à  montrer  comment  la  Statique  de  Baldi 
découle  de  celle  de  Vinci. 

Dès  le  début  de  sa  Mécanique,  Baldi  se  range,  comme 
son  ami  Guido  Ubaldo  del  Monte,  au  nombre  des  disciples 
d'Albert  de  Saxe.  Il  déclare  (2)  que  «  tout  ce  qui  est  grave 
pèse  en  un  point  que  l'on  nomme  centre  de  gravité  ». 

Nous  ne  nous  étonnerons  pas,  dès  lors,  de  retrouver, 
dans  les  Exercices  de  Baldi,  presque  tous  les  théorèmes 
que  Villalpand  avait  empruntés  cà  Léonard  et  qu'il  avait 
si  curieusement  insérés  en  sa  description  de  la  Judée. 

De  ces  théorèmes,  Baldi  en  donne  quelques-uns  dans  le 
chapitre  (3)  où  il  examine  cette  question  d'Aristote  :  Si 
deux  hommes  portent  un  poids  suspendu  à  un  bâton,  pour- 
quoi celui  qui  est  moins  distant  du  fardeau  supporte-t-il 
une  charge  plus  grande  ? 

Cette  question  l'amène,  en  effet,  à  se  demander  pour- 
quoi ceux  qui  portent  un  grand  poids  marchent  courbés, 
et  à  répondre  qu'ils  prennent  cette  position  pour  mettre 
leur  centre  de  gravité  dans  la  verticale  du  point  d'appui. 

Il  commence  alors  à  développer  ces  considérations  sur 


(1)  Cf.  P.  Duhem,  Léonard  de  Vinci  et  Bernardino  Baldi  (Bulletin 
Italien,  t.  V,  p.  509,  octobre  1905). 

(2)  Bernardini  Baldi  In  mechanica   Aristotelis  problemata  exerci- 
tationes,  p.  1. 

(3)  Bernardino  Baldi,  loc.  cit.,  Quœst.  XXIX,  p.  162. 


—    132    — 

les  diverses  postures  de  l'homme  et  des  animaux  que  Léo- 
nard avait  esquissées,  au  cahier  A,  puis  plus  complète- 
ment exposées  au  Traité  de  la  peinture  .Ces  considérations, 
Baldi  les  poursuit  au  chapitre  suivant  (1),  où  il  examine 
cette  question  d'Aristote  :  Pourquoi  ceux  qui  sont  assis 
et  veulent  se  lever  placent-ils  les  jambes  de  telle  sorte, 
qu'elles  fassent  un  angle  aigu  avec  les  cuisses,  et  rap- 
prochent-ils de  même  la  poitrine  des  cuisses  ?  Cette  ques- 
tion était  précisément  la  première  (2)  que  Léonard  de 
Vinci  eût  cherché  à  résoudre  par  la  considération  du 
centre  de  gravité. 

Baldi  explique  en  détail  la  solution  de  Léonard  ;  il  rend 
compte  d'une  manière  analogue  de  diverses  allures  de 
l'homme  et  des  animaux  ;  il  n'oublie  pas,  d'ailleurs,  d'ap- 
pliquer la  même  théorie  aux  objets  inanimés  ;  l'exemple 
du  trépied  (3)  le  conduit  à  formuler  la  loi  du  polygone  de 
sustentation.  L'équilibre  des  tours  penchées,  telles  que  la 
tour  de  Pise  et  la  tour  de  Garisendi  à  Bologne,  est  traité 
presque  dans  les  mêmes  termes  qu'au  livre  de  Villalpand. 

Ce  n'est  point  en  ce  livre,  cependant,  que  Baldi  a  pu 
lire  les  théorèmes  de  Léonard  ;  l'œuvre  de  l'abbé  de 
Guastalla  était  achevée  bien  avant  que  ne  parût  celle  du 
savant  jésuite.  Il  n'est  pas  admissible  non  plus  que  Vil- 
lalpand n'ait  eu  des  théorèmes  de  Léonard  qu'une  con- 
naissance indirecte,  par  la  communication  d'une  copie 
manuscrite  des  Exer  citât  iones  de  Baldi  ;  certains  passages 
donnés  par  Villalpand,  tel  le  passage  si  caractéristique 
sur  le  vol  des  oiseaux,  ne  se  trouvent  pas  dans  le  livre  de 
Baldi.  Baldi  et  Villalpand  ont  dû  puiser  tous  deux  leurs 
connaissances  à  une  source  commune,  et  cette  source  devait 
être  soit  un  manuscrit  de  Léonard,  soit  un  cahier  copié 


l    Bernardino  Baldi,  Joe.  cit.,  Quaeslio  XXX,  166. 

(2;  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci  ;  M  s.  A  de  la  Bibliothèque  de 
l'Institut,  fol.  28,  verso. 

(3)  Beinardini  Baldi  In  mechanica  Aristoielis problemata  exercila- 
tiones,  p.  172. 


-    1 33  — 

sur  Les  noies  du  grand  peintre.  Il  se  peut,  d'ailleurs,  que 
Villalpand  ail  tenu  de  Baldi  La  connaissance  de  ce  docu- 
ment ;  selon  Scharlonckii,  Baldi  s'était  occupé,  lui  aussi, 
de  la  description  du  temple  d'Ezéchiel  el  avail  composé 
un  traité  sur  ce  sujet  ;  il  ne  sérail  poinl  surprenant  qu'il 
eûl  été  mis,  a  cette  occasion,  en  rapport  avec  les  deux 
savants  jésuites  qui  consacraient  leur  vie  au  commentaire 
d'Ezéchiel. 

Baldi  ne  s'est  pas  contenté  des  théorèmes  de  Statique 
que  Villalpand  a  exposés  ;  il  a  donne  encore  un  bon 
nombre  d'autres  propositions  relatives  à  cette  branche  de 
la  Mécanique  ;  presque  toutes  ces  propositions,  il  les  a 
justifiées  en  les  rattachant  à  ce  principe  fondamental  :  Le 
centre  de  gravité  d'un  corps  ne  peut,  sans  violence,  s'écar- 
ter du  centre  de  l'Univers. 

Il  semble  bien  que  Baldi,  inspiré  sans  doute  par  les 
notes  de  Léonard  de  Vinci,  ait,  le  premier  après  Cardan, 
et  plus  formellement  que  lui,  publié  la  généralité  de  ce 
principe  de  Statique.  11  s'en  sert  (i)  pour  expliquer 
certains  cas  d'équilibre.  Il  va  plus  loin,  et  il  donne  le 
produit  du  poids  du  corps  par  la  hauteur  dont  le  centre 
de  gravité  a  été  élevé  comme  mesure  de  l'effort  nécessaire 
pour  faire  chavirer  un  corps.  On  comprend  ainsi  (2) 
pourquoi  de  deux  colonnes  de  forme  identique,  mais  de 
poids  inégal,  la  plus  lourde  est  la  plus  difficile  à  renverser. 
On  comprend  aussi  pourquoi  la  figure  circulaire  est  la 
plus  apte  au  mouvement  (3)  ;  «  lorsqu'une  roue  circulaire 
roule  sur  un  plan  horizontal,  son  centre  de  gravité  ne 
s'écarte  à  aucun  moment  du  centre  du  Monde  ;  c'est  pour- 
quoi ce  mouvement  est  si  facile  »  ;  «  il  en  est  autrement 
d'une  roue  qui  n'a  pas  la  figure  circulaire  ;  son  mouvement 
souffre  des  inégalités,  car,  tandis  qu'elle  roule,  son  centre 


(1)  Bernardino  Baldi,  loc.  cit.,  p.  176. 

(2)  ld.,  ibid.i  p.  84. 
(3)Id.,  ibid.,  p.  60. 


—  1 34  — 

de  gravité  ne  garde  pas  toujours  même  distance  au  centre 
du  Monde  ». 

Cet  axiome  est  vraiment,  selon  Baldi,  celui  qui  doit 
porter  toute  la  Mécanique  ;  cette  opinion  se  trahit  maintes 
fois  en  son  langage  :  «  Cette  démonstration  du  Philosophe 
est  vraie,  dit-il  (1),  mais  elle  n'est  pas  tirée  des  principes 
propres  de  la  Mécanique,  c'est-à-dire  de  la  considération 
du  centre  de  gravité.  « 

L'application  la  plus  intéressante  que  l'abbé  deGuastalla 
ait  donnée  de  son  principe  général  est  assurément  la  dis- 
cussion de  la  stabilité  de  la  balance  ;  le  géomètre  du 
xme  siècle  que  nous  avons  nommé  le  Précurseur  de  Léo- 
nard de  Vinci  en  avait,  il  est  vrai,  distingué  les  princi- 
paux cas,  et  tous  les  éléments  de  cette  discussion  se 
rencontrent  épars  clans  les  notes  de  Léonard  ;  nous  les 
trouvons  ordonnés  dans  les  Exercitationes  de  Baldi  (2)  et 
constamment  ramenés  à  l'étude  du  déplacement  du  centre 
de  gravité. 

La  balance  dont  le  point  de  suspension  est  au-dessus 
du  centre  de  gravité  du  fléau  est  en  équilibre  stable,  car 
un  dérangement  imposé  à  cette  balance  fait  monter  le 
centre  de  gravité  ;  si  l'on  supprime  le  poids  additionnel 
qui  avait  produit  ce  dérangement,  le  centre  de  gravité 
reviendra  à  sa  position  primitive. 

Inversement,  si  le  point  de  suspension  est  au-dessous 
du  centre  de  gravité  du  fléau,  l'équilibre  de  la  balance  est 
instable,  car  le  moindre  dérangement  fait  descendre  le 
centre  de  gravité. 

Enfin  si  le  point  de  suspension  coïncide  avec  le  centre 
de  gravité  du  fléau,  l'équilibre  de  la  balance  est  indiffé- 
rent ;  cela  résulte  de  la  définition  même  du  centre  de 
gravité  que  Pappus  a  donnée. 

A  l'étude  de   la   stabilité   de  la  balance,  Baldi  joint 


(1)  Bernardino  Baldi,  loc.  cit.,  p.  20  et  p.  51. 
(2)ld.,  ibid.,  Quaestio  II,  pp.  18-54. 


—   i  35  — 

L'étude,  alors  nouvelle,  de  La  sensibilité  de  cel  instrument 
el  il  marque  quelque  fierté  de  son  innovation  ;  cette  étude 
de  La  sensibilité,  il  La  tire  encore  de  La  considération  du 
déplacement  subi  par  le  centre  de  gravité  lorsqu'on  écarte 
la  balance  de  sa  position  d'équilibre  stable  ;  ce  qu'il  en 
dit  n'esl  pas  absolument  correct,  mais  il  y  a  fort  peu  à 
faire  pour  en  éliminer  les  erreurs  ;  l'une  d'elles,  d'ailleurs, 
semble  un  simple  lapsus,  attribuable  peut-être  à  un 
copiste. 

Voici  en  quels  termes  Baldi  introduit  (i)  la  considéra- 
tion de  la  sensibilité  de  la  balance  : 

-  Montrons,  ce  que  nul  n'a  remarqué  avant  nous,  que 
les  balances  dont  le  point  de  suspension  se  trouve  plus 
haut  que  le  centre  de  gravité  du  fléau  sont  de  telle  nature 
qu'elles  ne  sont  pas  mises  en  mouvement  par  n'importe 
quel  poids  additionnel  ou,  du  moins,  qu'elles  ne  subissent 
pas  une  inclinaison  totale. 

»  La  balance,  en  effet,  étant  de  cette  espèce,  ajoutons 
un  poids  en  l'un  des  plateaux  ;  si  ce  poids  est  capable  de 
surmonter  la  résistance  que  lui  oppose  le  centre  de  gra- 
vité, obligé  de  monter  contre  nature,  la  balance  se  mettra 
en  mouvement.  Mais  si  ce  poids  est  trop  peu  important 
pour  vaincre  cette  résistance  qu'oppose  le  centre  de  gra- 
vité lorsqu'il  se  tient  au  voisinage  de  sa  plus  basse  posi- 
tion, la  balance  ne  se  mettra  pas  en  mouvement  ou,  du 
moins,  ne  se  déplacera  que  très  peu.  » 

Baldi  ajoute  que  la  résistance  opposée  par  la  balance 
au  déplacement  est  d'autant  plus  grande  que  le  centre  de 
gravité  est  plus  voisin  du  point  de  suspension,  et  qu'elle 
est  d'autant  plus  aisément  vaincue  par  un  poids  donné 
que  les  bras  du  fléau  sont  plus  longs.  A  la  première  de 
ces  deux  propositions,  il  faut  substituer  la  proposition 
inverse  ;  il  suffit,  pour  s'en  convaincre,  de  reprendre  la 
démonstration  même  de  Baldi  en  supprimant  quelques 
inexactitudes  qui  la  font  dévier. 

(1)  Bernardino  Baldi,  loc.  cit.,  p.  14. 


i36 


Baldi  ajoute  encore  (1),  en  étudiant  les  balances  dont  le 
point  de  suspension  se  trouve  plus  bas  que  le  centre  de 
gravité  du  fléau  :  «  Ces  balances  ont  la  propriété  de  s'in- 
cliner complètement,  quelque  petite  que  soit  la  surcharge 
que  l'on  mette  en  l'un  quelconque  des  plateaux  ;  nous 
avons  vu  que  cela  n'arrivait  pas  aux  balances  qui  ont  le 
point  de  suspension  en  haut.  » 

Or,  en  ce  point  au  moins,  et  malgré  ses  prétentions  à 
l'originalité,  Baldi  ne  faisait  que  reproduire  une  affirma- 
tion de  Léonard  de  Vinci  ;  cette  affirmation,  nous  en 
retrouvons  l'ébauche  au  cahier  A  (2),  à  côté  de  remarques 
sur  la  résistance  de  l'arc  ogival  et  de  l'arc  surbaissé  ;  et 
ces  remarques,  elles  aussi,  ont  inspiré  Baldi.  Voici  en 
quels  termes  s'exprime  Léonard  : 

«  Pourquoi  la  balance  ne  chasse  pas  sous  son  pôle 
[point  d'appui]  le  plus  grand  poids  placé  à  l'une  de  ses 
extrémités.  —  Si  le  pôle  était  avec  le  centre  du  volume 
de  la  balance  comme  il  est  au  milieu  de  la  longueur,  et 
que  le  centre  du  poids  fût  avec  le  centre  du  volume,  le 
poids  le  plus  grand  tomberait  sous  le  centre  de  la  balance." 

Léonard  de  Vinci  sait  d'ailleurs  que  cette  folie  est 
particulière  aux  balances  dont  le  centre  de  gravité  coïncide 
avec  le  point  de  suspension.  Quelques  pages  plus  loin  (3), 
il  propose  une  «  espèce  de  balance  »  dont  le  fléau  a  la 
forme  d'un  triangle  équilatéral  pivotant  autour  d'un  de 
ses  sommets  ;  l'écart  entre  la  médiane  issue  de  ce  sommet 
et  la  verticale  permet  d'apprécier  la  différence  entre  les 
poids  que  portent  les  deux  autres  sommets. 

Léonard  a  donc  pu  inspirer  à  Baldi  tout  ce  que  celui-ci 
a  dit  de  la  stabilité  et  de  la  sensibilité  de  la  balance  ; 
il  lui  a  assurément  fourni  sa  théorie  du  plan  incliné. 

Nous  avons  vu  combien  la  détermination  de  la  pesan- 

(1)  Beruardino  Baldi.  loc.  cit.,  p.  33. 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci;  Ms.  A  de  la  Bibliolhèque  de. 
l'Institut,  fol.  50,  verso. 

(3)  Léonard  de  Vinci,  loc.  cit.,  fol.  32,  recto. 


-  i37- 

teur  apparente  d'un  grave  place  sur  un  plan  incliné  avait 
pré  iccupé  Léonard  ;  de  ce  problème  il  a  propose  des 
solutions  varices,  les  unes  conduisant  à  une  règle  exacte, 
Les  autres  à  une  formule  erronée. 

Il  est,  en  particulier,  une  démonstration,  imitée  de 
Pappus,  à  laquelle  Léonard  est  revenu  à  plusieurs 
reprises  (1)  ;  assurément  illogique,  elle  conduit  cependant 
au  résultai  exael  et  correctement  établi  dès  le  xme 
siècle.  Cette  démonstration  a,  d'ailleurs,  plusieurs  fois 
attiré  notre  attention  (2).  Or,  cette  démonstration,  l'abbé 
de  Guastalla  se  l'approprie  en  entier  (3).  Il  va  même 
jusqu'à  reproduire1  les  incertitudes  et  les  tâtonnements  de 
la  pensée  de  Léonard  ;  dans  l'une  des  expositions  (fol.  2 1 , 
verso)  qu'il  nous  a  laissées  de  son  étrange  démonstration, 
Léonard  suppose  que  le  corps  que  l'on  fait  rouler  sur  le 
plan  incliné  soit  une  roue  pleine  ;  en  l'autre  (fol.  52, 
recto),  il  suppose  que  ce  soit  une  sphère  ;  or  Baldi  com- 
mence sa  demonsi  ration  par  ces  mots  :  «  Soit  une  roue 
ou  une  sphère...  »  ;  il  ne  s'était  guère  efforcé,  sans 
doute,  à  faire  disparaître  la  marque  du  grand  inventeur 
dont  il  plagiait  les  pensées. 

Comme  la  démonstration  de  Pappus,  qui  l'a  sans  doute 
inspirée,  la  démonstration  de  Léonard  est  une  tentative 
pour  ramener  le  problème  du  plan  incliné  au  problème 
du  levier  ;  cette  réduction  sera  donnée  sous  une  forme 
correcte  par  Galilée  (voir  Chapitre  XI),  puis  par  Roberval 
(voir  Chapitre  XIII,  §  2). 

Or.  il  est  remarquable  que  la  démonstration  logique  de 
Galilée  et  de  Roberval  conduise  à  tracer  exactement  la 
même  figure,  à  faire  identiquement  le  même  calcul  que 


(1)  Léonard  de  Vinci,  loc  cit..  fol.  21,  verso  et  fol.  52,  recto. 

(2)  Voir  :  Chapitre  11,  fig.  8;  Chapitre  VIII,  §  5,  fig.  56;  Chapitre  XV.  tin 
du  §  6. 

(3)  Bernardini  Baldi  In  mechanica  Aristotelis  problemata  exercita- 
tiones,  pp.  62-64. 


—  i38  — 

la  démonstration  inacceptable  de  Léonard  ;  faut-il  y  voir 
la  marque  d'une  influence  exercée  par  celui-ci  sur  ceux-là  ? 

Que  Galilée  ait  eu  connaissance  de  la  solution  que  le 
problème  du  plan  incliné  a  reçue  de  Léonard,  nous  ne 
saurions  l'affirmer,  bien  que  cette  affirmation  n'ait  rien 
d'invraisemblable.  Au  début  de  ses  recherches,  le  jeune 
géomètre  de  Pise  est  le  disciple  et  le  protégé  de  Guido 
Ubaldo  de]  Monte,  dont  Bernardino  Baldi  est  à  ce  moment 
le  familier  ;  si  ce  dernier  possédait  une  copie  des  notes  de 
Léonard,  n'est-il  point  probable  qu'il  en  ait  donné  commu- 
nication à  Guido  Ubaldo  et  que,  par  celui-ci,  Galilée  en 
ait  eu  connaissance  à  son  tour  ?  Galilée  n'a-t-il  pu  lire  les 
Exercitationes  de  Baldi  en  manuscrit,  longtemps  avant 
leur  publication  ? 

En  ce  qui  concerne  Roberval,  nous  pouvons  nous  mon- 
trer plus  affirmatifs.  Mersenne,  dont  nous  connaissons 
l'intime  liaison  avec  Roberval,  citait  Baldi  (i)  en  i63^  et 
faisait  des  emprunts  (2)  à  ses  Exercitationes.  En  outre,  la 
Bibliothèque  Nationale  (3)  possède,  en  manuscrit,  un 
Traité  de  Méchanique  et  spécialement  de  la  conduitte  et 
élévation  des  eaux,  par  Moyisieur  de  Roberval.  Ce  traité, 
dont  nous  aurons  à  nous  occuper  au  Chapitre  XVII,  porte 
des  traces  bien  reconnaissables  de  l'influence  exercée  sur 
Roberval  par  Bernardino  Baldi  (4). 

La  théorie  du  plan  incliné  imaginée  par  Léonard  de 
Vinci  et  plagiée  par  Bernardino  Baldi  a  donc  fort  bien 
pu  inspirer  à  Galilée,  d'une  part,  et  à  Roberval,  d'autre 

(1)  Les  Questions  thèologiques, physiques,  morales etmathématiques , 
où  chacun  trouvera  du  contentement  ou  de  l'exercice,  composées  par 
L.  P.  M.  (le  P.  Mersenne)  ;  à  Paris,  MDGXXXIV,  chez  Henry  Guenon,  rué 
Sainct  Jacques,  près  les  Jacobins,  à  l'image  Sainct  Bernard  ;  p.  58. 

(2)  Mersenne,  loc.  cit.  Question  Vlll  :  Quelle  est  la  ligne  de  direction 
qui  sert  aux  Méchaniques. 

(3)  Bibliothèque  Nationale,  fonds  latin,  Ms.  n°  7226,  fol.  85,  recto,  à  fol. 
207,  recto. 

(4)  Cf.  P.  Duhem,  Bernardino  Baldi,  Roberval  et  Descartes  (Bulletin 
Italien,  t.  VI,  janvier  1906). 


i39  - 

pan,  le  procédé  par  lequel  ils  ont  ramené  cette  théorie 
à  la  loi  d'équilibre  du  levier. 

Quoi  qu'il  en  soit,  d'ailleurs,  de  cette  question  particu- 
lière, réunie  des  écrits  de  Villalpand  et  de  Bernardino 
Baldi  nous  paraîl  mettre  hors  de  doute  certaines  conclu- 
S  : 

Grâce  à  «es  écrits,  bon  nombre  des  idées  émises  en 
Statique  et  en  Dynamique  par  Léonard  de  Vinci  se 
trouvent  communément  répandues,  à  la  fin  du  xvi"  siècle 
el  au  débul  du  wn  ,  parmi  les  géomètres  français  et 
italiens.  C'est  dans  les  écrits  où  dominent  ces  idées  de 
Léonard  que  nous  trouvons,  plus  ou  moins  nettement 
formulée,  la  tendance  à  fonder  la  Statique  sur  ce  prin- 
cipe :  Le  centre  de  gravite  d'un  système  de  graves  ne 
peut  jamais  monter  de  lui-même.  En  particulier,  Bernar- 
dino Baldi  parait  avoir  clairement  reconnu  le  rôle  essen- 
tiel et  la  portée  générale  de  ce  principe.  Il  semble  donc 
vraisemblable  que  Léonard  de  Vinci  ait,  le  premier,  ima- 
giné de  traiter  la  Statique  par  cette  méthode,  corollaire 
naturel  des  doctrines  d'Albert  de  Saxe. 

Nous  allons  voir  les  doctrines  d'Albert  de  Saxe,  modi- 
fiées par  la  révolution  copernicaine,  et  la  méthode  de 
Statique  qui  en  dérive,  nettement  formulées  par  Galilée. 


11.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  Galilée. 
En  quoi  Galilée  a  contribué  à  î invention  du  Principe 
de  Torricelli 

Galilée  nous  apprend  lui-même,  en  terminant  la  qua- 
trième journée  des  Discorsi,  qu'  «  il  s'était  appliqué  à  la 
considération  des  centres  de  gravité  sur  l'instance  de 
l'Illustrissime  Seigneur  Marquis  Guid'  Ubaldo  del  Monte, 
très  grand  mathématicien  de  son  temps,  comme  le  prou- 
vent les  diverses  œuvres  qu'il  a  publiées  ».  C'en  est  assez 
pour  que  nous   ne  nous   étonnions  pas  de  trouver  une 


—  140  — 

grande  analogie  entre  la  pensée  de  Galilée  et  celle  de 
Guido  Ubaldo  (1). 

Cette  analogie  est  manifeste  dans  les  passages  suivants, 
qui  sont  extraits  du  traité  Délia  Scienza  mecccmica  : 

«  Définitions.  Nous  appelons  gravité  cette  tendance 
à  se  mouvoir  naturellement  en  bas  que  l'on  retrouve  dans 
tous  les  solides,  en  raison  de  la  plus  ou  moins  grande 
quantité  de  matière  dont  ils  sont  formés... 

«  Par  définition,  le  centre  de  gravité  est,  en  tout  corps 
grave,  ce  point  autour  duquel  se  trouvent  des  parties 
d'égal  momento  ;  si  nous  imaginions  qu'un  tel  grave  soit 
soutenu  et  suspendu  par  ce  point,  les  parties  qui  sont  à 
droite  font  équilibre  à  celles  qui  sont  à  gauche,  les  parties 
qui  sont  en  avant  à  celles  qui  sont  en  arrière,  les  parties 
qui  sont  dessus  à  celles  qui  sont  dessous  ;  pourvu  donc 
qu'il  soit  suspendu  par  ledit  centre,  il  demeurera  immo- 
bile de  quelque  manière  qu'on  le  veuille  placer  ou  disposer  ; 
c'est  aussi  ce  point  qui  tend  à  s'unir  au  centre  universel 
des  choses  graves,  c'est-cà-dire  à  celui  de  la  Terre,  lorsque 
le  corps  peut  tomber  librement  dans  un  milieu  quelconque. 
Au  sujet  de  ce  point,  nous  ferons  les  suppositions  sui- 
vantes : 

»  Suppositions.  Tout  grave...  se  meut  vers  le  bas  de 
telle  sorte  que  son  centre  de  gravité  ne  sorte  jamais  de 


(1)  D'ailleurs,  l'influence  de  Guido  Ub.ddo.  unie  à  celle  de  Bernardino 
Baldi,  s'exerçait  puissamment  à  l'époque  de  Galilée  ;  les  écrits  de  Monantho- 
lius  et  du  P.  Mersenne  nous  en  sont  garants  ;  nous  en  trouvons  un  nouveau 
témoignage  en  lisant  les  Commentaires  aux  Questions  mécaniques  dC 'Aris- 
tote  de  Jean  de  Guevara  (a)  :  lorsque  celui-ci  enseigne  (b)  «  que  toute  la 
gravité  d'un  corps  pesant  se  trouve  réunie  en  son  centre  de  gravité,  qu'elle 
s'y  ramasse  de  telle  sorte  qu'il  ne  semble  plus  y  avoir  de  gravité  dans  le 
reste  du  corps  -,  c'est  à  Guido  Ubaldo  del  Monte  et  à  Baldi  qu'il  emprunte  la 
plupart  des  commentaires  dont  il  accompagne  cette  pensée;  d'ailleurs,  il 
cite  continuellement  ces  deux  auleurs. 

(a)  Joannis  de  Guevara,  cler.  reg.  min.,  in  Aristotelis  mechanicas 
commentarii,  una  cum  additionibus  quibusdam  ad  eandem  mate- 
riam  pertinentibus  ;  Bomae,  apud  Jacobum  Mascardum,  MDCXXV1I. 

(6)  Guevara,  loc.  cit.,  Additio  secunda  :  De  centro  gravitatis  naturaliq. 
mobilitate  gravium  et  levium;  p.  67. 


—   141    - 

la  ligne  droite  qui  joint  le  point  où  ce  centre  Be  trouvait 
au  premier  instanl  du  mouvement  avec  le  centre  universel 

des  choses  graves  ;  cette  supposition  est  très  manifes- 
tement exacte;  puis,  en  effet,  que  c'esi  ce  centre,  et  ce 
centre  seulemenl ,  qui  tend  à  s'unir  avec  le  centre  commun, 
il  est  nécessaire,  lorsqu'il  n'est  point  empêché,  qu'il  aille 
le  trouver  par  la  ligne  la  plus  courte,  qui  est,  la  seule  ligne 
droite. 

■  Au  sujet  de  ce  centre  nous  pouvons  faire  encore  cette 

:onde  supposition  :  Tout  corps  grave  gravite  principa- 
lement en  son  centre  de  gravité,  en  sorte  que  tout 
Yimpeto,  toute  la  pesanteur,  en  un  mot,  tout  le  momento 
de  ce  corps  se  recueille  en  ce  point  comme  en  son  propre 
domaine.  » 

Le  P.  Mersenne,  offrant  -  à  Monsieur,  Monsieur  de 
Reffuge,  conseiller  du  Roy  au  Parlement  »,  sa  traduc- 
tion des  Méchaniques  de  Galilée  où  ces  suppositions  sont 
reproduites,  remarque  (1)  que  «  les  Méchaniques  peuvent 
enseigner  à  bien  vivre,  en  imitant  les  corps  pesans  qui 
cherchent  leur  centre  dans  celuv  de  la  Terre,  comme  tous- 
jours  l'esprit  de  l'homme  doit  chercher  le  sien  dans  l'essence 
divine,  qui  est  la  source  de  tous  les  esprits  ». 

La  doctrine  de  la  gravité  conçue  par  Albert  de  Saxe, 
formulée  avec  netteté  par  Guido  Ubaldo  et  par  Bernar- 
dino  Baldi,  a  pris  dans  l'écrit  de  Galilée  une  entière 
précision.  Sa  fécondité  va  s'accroître  encore  par  les  médi- 
tations de  l'illustre  prisonnier  du  Saint-Office. 

Accablé,  par  la  condamnation  du  tribunal  ecclésiastique, 
par  sa  réclusion,  par  son  grand  âge,  par  la  maladie,  par 
la  cécité,  Galilée  s'était  retiré,  avec  la  permission  de 
l'Inquisition,  dans  une  villa  sise  à  Arcetri,  près  de  Flo- 
rence. Là,  il  était  entouré  de  soins  filiaux  de  la  part  d'un 


(l)  Les  Méchaniques  de  Galilée  Mathématicien  et  Ingénieur  du  Duc  de 
Florence,  avec  plusieurs  additions  rares  et  nouvelle?,  utiles  aux  Architectes, 
Ingénieurs,  Fonleniers,  Philosophes  et  Artisans;  à  Paris,  chez  Henry  Guenon, 
MDCXXXIV. 


—  142  — 

jeune  homme  de  seize  ans,  doué  d'un  précoce  talent  de 
géomètre  ;  Vincenzio  Viviani  commençait  à  rendre  au 
vieux  maître  le  culte  qu'il  devait  lui  garder  au  cours  de 
sa  longue  vie.  Viviani  recueillait  avidement  les  enseigne- 
ments de  Galilée  (1)  ;  il  sollicitait  de  lui  des  éclair- 
cissements sur  les  doutes  et  les  objections  que  l'étude  de 
la  Géométrie  avait  fait  naître  dans  sa  jeune  intelligence. 

Ces  entretiens  entre  Galilée  et  Viviani  portaient  volon- 
tiers sur  les  Discorsi.  Ceux-ci,  en  effet,  venaient  d'être 
publiés.  De  la  rédaction,  achevée  en  i636,  Conte,  à 
Paris,  avait  reçu  une  copie  qu'il  avait  portée  aux  Elzévirs 
et  que  ceux-ci  avaient  imprimée.  Cette  édition  inattendue 
de  son  œuvre,  Galilée  l'avait  dédiée  au  Comte  de  Noailles 
par  une  lettre  écrite  d'Arcetri  et  datée  du  6  mars  1 638. 

La  troisième  journée  des  Discorsi,  consacrée  au  mou- 
vement local,  était  bien  digne,  par  la  nouveauté  de  la 
doctrine  qui  y  était  exposée,  de  ravir  l'attention  du  jeune 
géomètre  ;  toutefois,  elle  ne  satisfaisait  pas  complètement 
son  amour  de  la  rigueur  ;  toute  la  théorie  reposait  sur 
cette  proposition  :  un  grave  glissant  sur  un  plan  incliné 
acquiert  une  vitesse  qui  dépend  uniquement  de  la  hauteur 
de  chute  et  point  de  l'inclinaison  du  plan  ;  or,  cette 
proposition  —  et  c'est  ce  qui  inquiétait  Viviani  —  Galilée 
l'admettait  sans  démonstration  (2). 

(1)  Vincenzio  Viviani,  Vita  di  Galileo  Galilei,  cavatada'  Fasti  Consolari 
ciel!'  Accadeinia  Fiorentina.  (Cette  vie  de  Galilée,  reproduite  dans  toutes  les 
éditions  de  ses  œuvres,  fut  primitivement  une  lettre  de  Viviani  au  Prince 
Cardinal  Léopold  de  Toscane;  elle  fut  insérée  par  l'abbé  Salvino  Salvi  dans 
les  Fastes  Consulaires  de  l'Académie  de  Florence.) 

(2)  Viviani  n'était  d'ailleurs  pas  le  seul  qui  eût  remarqué  cette  lacune 
dans  la  déduction  de  Galilée;  le  11  octobre  1638,  Descaries  écrivait  à 
.Mersenne  (a)  : 

»  Mon  Révérend  Père,  Je  commencerai  cette  lettre  par  mes  observations 
sur  le  livre  de  Galilée.  Je  trouve,  en  général,  qu'il  philosophe  beaucoup 
mieux  que  le  vulgaire,  en  ce  qu'il  quille  le  plus  qu'il  peut  les  erreurs  de 
l'Eschole,  et  lasche  à  examiner  les  matières  physiques  par  des  raisons 
mathématiques.  En  cela,  je  m'accorde  entièrement  avec  luy  et  je  tiens  qu'il 

(a)  Œuvres  de  Descartes,  édition  Ch.  Adam  et  Paul  Tannery,  Corres- 
pondance, t.  II  (mars  1638  à  décembre  1659),  pp.  379  et  suiv. 


-     L43   - 

Les  doutes  ''(  les  questions  de  Viviani  allaient  amener 
Galilée  à  reprendre  les  fondements  de  son  œuvre. 

Laissons  la  parole  au  fidèle  disciple  (1)  :  «  Kn  lisant 
les  susdits  dialogues  et  en  arrivant  au  Traité  des  mouve- 
ments locaux,  je  fus  saisi  d'un  doute  que  d'autres  ont 
également  éprouvé,  non  pas  au  sujet  de  la  vérité  du 
principe  sur  lequel  repose  toute  la  théorie  du  mouvement 
local,  mais  au  sujet  de  la  nécessité  de  le  considérer 
comme  connu.  Je  me  mis  à  rechercher  des  preuves  plus 
évidentes  de  cette  supposition  ;  par  la,  je  fus  cause  que 
Galilée,  au  cours  d'insomnies  qui,  au  grand  détriment  de 
sa  vie,  lui  étaient  fort  habituelles,  en  retrouva  la  démon- 
stration geométrico-mécanique  ;  cette  démonstration  dé- 
pendait d'une  théorie  qu'il  avait  établie  à  rencontre  d'une 
conclusion  de  Pappus,  et  qu'il  avait  exposée  dans  son 
ancien  traité  de  Mécanique  imprimé  par  le  P.  Mersenne. 
Il  me  la  communiqua  aussitôt,  ainsi  qu'à  ses  autres 
amis,  qui  avaient  coutume  de  le  visiter.  La  méthode  qu'il 
suivait  pour  se  guider  —  car,  aveugle  de  corps,  il  était 
très  clairvoyant  d'esprit  —  dans  les  sentiers  de  ces  études 
qu'il  entendait  si  bien  et  que  je  poursuivais,  m'imposait 
l'obligation  de  rédiger  ce  théorème  ;  car  sa  cécité  lui 
rendait  très  difficile  toute  explication  où  intervenaient 
des  figures  et  des  lettres.  Cette  rédaction  faite,  nous  en 
envoyâmes  plusieurs  copies,  en  Italie  et  en  France,  à 
ses  amis.  » 

En  effet,  le  3  décembre  1639,  Galilée  écrivait  au 
P.  Castelli,  professeur  de  mathématiques  à  Rome,  une 
lettre  (2)  où  nous  lisons  ce  qui  suit  : 


n'y  a  pas  d'autre  moien  pour  trouver  la  vérité...  11  suppose  aussy  que  les 
degrez  de  vitesse  d'un  mesme  cors  sur  divers  plans  sont  égaux  lorsque  les 
élévations  de  ces  plans  sont  égales,  ce  qu'il  ne  prouve  point  et  n'est  pas 
exactement  vray  ;  et  pour  ce  que  tout  ce  qui  suit  ne  dépend  que  de  ces  deux 
suppositions,  on  peut  dire  qu'il  a  entièrement  basti  en  l'air...  » 

(I)  Vincenzio  Viviani,  Vita  di  Galileo  Galilei. 

(-2)  Lettera  di  Galiieo  Galilei  al  P.  Ab.  D.  Benedetto  Castelli,  con- 
tenente  una  dimostrazione  d'un  principio  già  supposto  dal'C  Aulore 


—    144  — 

-•  Il  y  a  déjà  plusieurs  mois,  ce  jeune  homme,  qui  est 
actuellement  mon  hôte  et  mon  disciple,  m'a  fait  des 
objections  contre  le  principe  que  je  suppose  dans  mon 
Traité  du  mouvement  accéléré,  qu'il  étudiait  alors  avec 
une  grande  application.  Ces  objections  ont  nécessité  que 
je  pense  à  ce  principe,  afin  de  le  convaincre  que  ce  prin- 
cipe est  recevable  et  vrai  ;  de  telle  sorte  qu'il  m'arriva, 
à  sa  grande  satisfaction  et  à  la  mienne,  d'en  trouver,  si 
je  ne  me  trompe,  la  démonstration  concluante  ;  l'ayant 
mise  sur  pied,  je  la  communiquai  sur  l'heure  à  plusieurs 
personnes.  Mon  disciple  en  fit  une  rédaction  pour  moi, 
car,  étant  entièrement  privé  de  la  vue,  je  me  serais  peut- 
être  trompé  dans  les  figures  et  dans  les  lettres  dont  j'aurais 
eu  à  me  servir.  Cette  rédaction  est  mise  sous  forme  de 
Dialogue  et  présentée  comme  une  réminiscence  de  Sal- 
viati,  de  telle  sorte  que,  lorsqu'on  imprimera  derechef 
mes  Discorsi  e  dimostrazioni,  on  pourra  l'insérer  immé- 
diatement après  le  Scholie  de  la  seconde  proposition  du 
Traité  susdit  ;  il  y  sera  le  théorème  essentialissime  pour 
l'établissement  de  la  science  du  mouvement  que  j'ai  pro- 
posée. Cette  démonstration,  je  la  communique  par  lettre 
à  Votre  Seigneurie,  plutôt  qu'à  aucune  autre  personne  ; 
j'attends  en  premier  lieu  son  opinion,  puis  celle  de  nos 
amis  qui  se  trouvent  auprès  d'Elle,  avec  la  pensée,  lors- 
qu'Elle  m'aura  donné  son  avis,  d'en  envoyer  plusieurs 
autres  copies  à  nos  amis  d'Italie  et  de  France.  » 

Cette  démonstration  que  les  questions  deViviani  avaient 
fait  découvrir  à  Galilée,  fut  insérée  (  1  )  à  la  place  marquée 
par  lui  lorsqu'en  1 655,  on  imprima  à  Bologne,  pour  la 
première  fois,  la  collection  de  ses  Œuvres  ;  toutes  les 
autres  éditions  l'ont  soigneusement  conservée. 


nel  suo  Trattato  del  Moto  accelerato  ne'  Dialoghi  de'  movimenti 
locali.  (Cette  lettre  est  reproduite  dans  les  diverses  éditions  des  œuvres 
de  Galilée.) 

(1)  Vincenzio  Viviani,  Vita  di  Galileo  Galilei;  voir  aussi  :  Opère  di 
Galileo  Galilei,  divise  in  quatiro  lonii,  in  questa  nova  edizione  aceresciute  di 
moite  cose  inédite  ;  tomo  primo.  In  l'adova  MDCCXLIV,  nella  stamparia  del 
Seminario,  appreso  Gio.  Manfrè.  Prefazione  universelle,  p.  xxx. 


—     I43    — 

De  cette  démonstration,  nous  avons  déjà  cité,  au  cha- 
pitre XI,  plusieurs  passages;  niais,  a  dessein,  nous 
avions  omis  le  suivant,  qui  sollicite  maintenant  toute  noi  re 
attention  : 

-  11  esl  impossible  qu'un  grave  ou  qu'un  ensemble  de 
graves  se  meuve  naturellement  en  s'écartant  du  centre 
commun  vers  lequel  conspirent  toutes  les  choses  gravi 
partant,  il  est  impossible  qu'il  se  meuve  spontanément, 
si,  par  suite  du  mouvement  pris,  son  propre  centre  de 
gravité  ne  gagne  pas  en  voisinage  par  rapport  au  susdit 
centre  commun;  par  conséquent  sur  l'horizon,  c'est-à-dire 
sur  une  surface  dont  toutes  les  parties  sont  également 
éloignées  du  même  centre  et  qui  est,  dès  lors,  absolument 
privée  d'inclinaison,  Yimpeto  ou  le  moment o  dudit  mobile 
est  nul.  y> 

Galilée,  reprenant  les  considérations  qu'il  avait  déve- 
loppées longtemps  auparavant  dans  son  Traité  Délia 
Scienza  meccanica,  a  précisé  ce  qu'elles  pouvaient  encore 
présenter  d'indécis  ;  à  la  fin  de  l'année  1 63g,  il  est  en 
pleine  possession  de  ces  deux  théorèmes  essentiels  : 

Un  ensemble  quelconque  de  poids  ne  peut  jamais  se 
mettre  de  lui-même  en  mouvement,  si  ce  mouvement  ne 
produit  un  abaissement  de  son  centre  de  gravité. 

Lorsqu'un  tel  ensemble  de  poids  descend  en  chute 
libre  et  sans  vitesse  initiale,  son  centre  de  gravité  décrit 
une  verticale. 

Mais  si  Galilée  a  donné  à  ces  propositions  une  forme 
parfaitement  claire  et  précise,  il  ne  les  a  point  forgées  de 
toutes  pièces  ;  affirmées  déjà  au  xive  siècle  par  Albert 
de  Saxe,  contenues  en  germe  dans  cet  aphorisme,  cher  à 
Léonard  de  Vinci,  «  La  partie  la  plus  lourde  d'un  grave  se 
fait  guide  de  son  mouvement  »,  elles  s'étaient  formulées, 
bien  que  d'une  manière  un  peu  confuse,  clans  YOpus  novum 
de  Cardan,  et,  avec  plus  de  force  et  de  précision,  dans  le 
De  Sablilitate  du  même  auteur,  puis  dans  la  Paraphrasis 
de  Guido  Ubaldo,  pour  arriver,  d'une  manière  graduelle, 

10 


—   146  — 

à  leur  énoncé  définitif  dans  les  Exercitationes  de  Baldi, 
dans  le  Synopsis  de  Mersenne  et  dans  les  écrits  de  Galilée. 

Torricelli,  dit  Montucla  (1),  «  étudiait  à  Rome  les 
mathématiques  sous  Castelli,  lorsque  les  écrits  de  Galilée 
sur  le  mouvement  lui  tombèrent  entre  les  mains.  Il  com- 
posa dès  lors  sur  le  même  sujet  un  Traité  qui  fut  envoyé 
à  Galilée,  et  qui  lui  donna  tant  d'estime  pour  son  auteur 
qu'il  désira  le  connaître  et  l'avoir  auprès  de  lui.  Mais 
Torricelli  ne  jouit  de  cet  avantage  que  fort  peu  de  temps, 
Galilée  étant  mort  trois  mois  après.  Il  augmenta  dans  la 
suite  le  Traité  dont  nous  parlons,  et,  y  ajoutant  une  partie 
sur  le  mouvement  des  fluides,  il  le  publia,  avec  ses  autres 
ouvrages  mathématiques,  en  1644.  Nous  y  trouvons  la 
première  idée  d'un  principe  ingénieux  et  très  utile  en 
Mécanique.  C'est  celui-ci  :  Lorsque  deux  poids  sont  telle- 
ment liés  ensemble,  qu 'étant  placés  comme  ïon  voudra, 
leur  centre  de  gravité  commun  ne  hausse  ni  ne  baisse,  ils 
sont  en  équilibre  dans  toutes  ces  situations.  C'est  par  le 
moyen  de  ce  principe  que  Torricelli  démontre  le  rapport 
des  poids  qui  se  contrebalancent  le  long  des  plans  inclinés  ; 
et  quoiqu'il  ne  l'emploie  que  dans  ce  cas,  il  est  facile  de 
voir  qu'on  peut  l'appliquer  à  tous  les  autres  cas  imagi- 
nables de  la  Statique.  » 

De  ce  récit,  comparé  à  ce  qui  précède,  découle  la  con- 
clusion suivante  :  Non  seulement  Torricelli  n'a  pas  pré- 
cédé Galilée  dans  la  découverte  du  principe  de  Statique 
que  Montucla  et  Lagrange  lui  attribuent,  mais  encore 
c'est  Galilée  qui  lui  a  enseigné  ce  principe.  On  n'en  peut 
douter  lorsque  l'on  observe  que  Galilée  envoie,  en  décembre 
103g,  son  fameux  scholie  au  P.  Castelli,  en  lui  recom- 
mandant de  le  faire  connaître  autour  de  lui  ;  que  Torri- 
celli est,  à  ce  moment,  au  nombre  des  disciples  du  P.  Cas- 
telli ;   qu'entre   ce  moment  et  l'époque  de  la   mort   de 


(i)  Montucla,  Histoire  des  Mathématiques,  nouvelle  édition.  Paris, 
An  VU,  tome  II,  p.  201. 


—   147   — 

Galilée  (8  janvier  1642),  Torricelli  rédige  son  Traité  où 
Le  principe  en  question  esl  énoncé  presqu'exactemenl  dans 
les  termes  employés  par  I  ralilée. 

Mais  si  Torricelli  ne  peut  être  regardé  comme  1*'  pre- 
mier auteur  de  cette  proposition,  il  est  le  premier  qui  l'ait 
clairement  désignée,  peut-être  sous  l'inspiration  du  De 
Subtilitate  de  Cardan,  du  Synopsis  de  Mersenne  ou  des 
Exercitationes  de  Baldi,  comme  un  postulat  propre  à 
fonder  la  Statique  tout  entière  et  qui  ait  montré,  en 
l'appliquant  au  plan  incliné,  de  quelle  manière  on  en 
pouvait  user.  Or,  la  remarque  était  d'importance  et  l'on 
conçoit  qu'elle  ait  ravi  les  suffrages  de  Galilée. 

En  effet,  la  détermination  de  la  pesanteur  d'un  mobile 
glissant  sur  un  plan  incliné  constituait,  pour  Galilée,  le 
«  théorème  essentialissime  »  sur  lequel  devait  reposer 
toute  sa  théorie  du  mouvement  accéléré  ;  or,  la  déduction 
qui  lui  donnait  cette  détermination  se  tirait,  plus  ou 
moins  explicitement,  de  l'axiome  d'Aristote  ou  d'un 
axiome  équivalent,  c'est-à-dire  de  la  Dynamique  même 
que  la  nouvelle  science  du  mouvement  allait  renverser  et 
supplanter  ;  d'une  manière  plus  ou  moins  manifeste,  il  y 
avait  là  cercle  vicieux  ;  en  fondant  la  théorie  du  plan 
incliné  sur  un  postulat  qui  semblait  avoir  pour  lui  l'évi- 
dence expérimentale  immédiate,  Torricelli  brisait  ce 
cercle. 

La  solution  plus  satisfaisante  donnée  par  Torricelli 
fut  beaucoup  plus  tôt  connue  des  géomètres  que  la  solu- 
tion de  Galilée,  dont  elle  procédait  ;  celle-là,  en  effet, 
parut  en  1644,  tandis  que  celle-ci  fut  imprimée  seulement 
en  1 655 .  Quant  aux  copies  manuscrites  qui  en  avaient 
été  faites  par  Viviani  et  communiquées,  en  France  et  en 
Italie,  aux  amis  du  reclus  d'Arcetri,  il  faut  croire  qu'elles 
furent  fort  parcimonieusement  distribuées  ;  l'un  des  plus 
fervents  admirateurs  de  Galilée,  le  premier  Français,  dit- 
on,  qui  ait  reçu  un  exemplaire  du  Dialogue  sur  les  deux 


—  148  — 

grands  systèmes  du  Monde  (1),  Gassendi  ignorait  encore, 
en  1645,  les  raisonnements  par  lesquels  Galilée  avait  jus- 
tifié son  fameux  postulat  :  Les  vitesses  acquises  par  des 
mobiles  qui  descendent  d'une  même  hauteur  sur  des  plans 
diversement  inclinés  sont  égales.  Le  P.  Cazrée,  de  la  Com- 
pagnie de  Jésus,  ayant  attaqué  ce  postulat,  Gassendi  le 
réfuta  par  une  lettre  (2)  où  nous  lisons  ce  qui  suit  : 

«  Par  un  hasard  qui  me  causa  quelque  étonnement,  au 
moment  même  où  j'écrivais  cette  lettre,  je  reçus  la  visite 
du  très  noble  Sénateur  Pierre  Carcavi,  qui  est  un  homme 
très  au  courant  du  progrès  des  sciences,  et  particulière- 
ment adonné  aux  études  de  mathématiques  pures  ;  après 
qu'il  eût  vu  entre  mes  mains  votre  dissertation  et  qu'il 
eût  pris  connaissance  de  votre  argumentation,  il  m'an- 
nonça qu'on  lui  avait  transmis  dans  cette  ville  un  exem- 
plaire d'un  livre  tout  récemment  publié  par  Evangelista 
Torricelli,  livre  où  l'éminent  successeur  de  Galilée  avait 
démontré  ce  postulat.  Ayant  obtenu  communication  de  cet 
ouvrage,  je  vis  en  effet  que  Torricelli  parvenait  au  but  au 
moyen  de  cinq  propositions  et  de  cette  prémisse  :  Deux 
graves  joints  ensemble  ne  peuvent  se  mouvoir,  à  moins  que 
leur  commun  centre  de  gravité  ne  descende.  » 

Par  cette  lettre  de  Gassendi,  nous  voyons  que  le 
traité  De  motu  gravium  naturaliter  descendentium  et 
projectorum,  composé  par  Torricelli,  fut  bientôt  connu  et 
apprécié  en  France.  En  voici  une  autre  preuve  ;  elle  est 
tirée  du  Traité  de  ï Équilibre  des  Liqueurs  (3)  de  Pascal. 
Après  avoir  donné  deux  démonstrations  du  Principe  fon- 
damental de  l'Hydrostatique,  Pascal  ajoute  (4)  : 

(1)  Cf.  Gassendi  Opéra,  t.  VI,  pp.  53  et  54. 

(2)  Pétri  Gassendi  Epistolae  très  de  proportione  qua  gravia  des- 
cendentia  accelerantur,  quibus  ad  totidem  epistolas  R.  P.  Pétri 
Cazraei,  Societatis  Jesu,  respondetur  ;  Epistola  prima,  Art.  XIV  ;  Pari- 
siis,  eid.  Martis  MDCLV  (Pétri  Gassendi  Opéra,  t.  lit,  p.  570;  Lugduni, 
1658). 

(5)  On  ne  sait  pas  a  quelle  date  Pascal  composa  ce  Traité.  11  fut  publié  par 
Et.  Périer  en  1663,  un  an  après  la  mort  de  son  beau-frère. 

(4)  biaise  Pascal,  Œuvres  complètes,  t.  III,  pp.  86  et  87  ;  Paris,  Hachette 
et  O,  1880. 


—   t49  — 

««  Voici  encore  une  preuve  qui  ne  pourra  être  entendue 
que  par  les  seuls  géomètres,  el  peut  être  passée  par  les 
autres. 

m  Je  promis  pour  principe,  que  jamais  un  corps  ne  se 
meut  par  son  poids,  sans  que  son  centre  de  gravité  des- 
cende. . . 

-  J'ai  démontré  par  cette  méthode,  dans  un  petit  Traité 
de  Mécanique,  la  raison  de  toutes  les  multiplications  de 
force  qui  se  trouvent  en  tous  les  autres  Lnstrumens  de 
Mécanique  qu'on  a  jusqu'à  présent  inventés.  Car  je  fais 
voir  en  tous,  que  les  poids  inégaux  qui  se  trouvent  en 
équilibre  par  l'avantage  des  machines,  sont  tellement  dis- 
posés par  la  construction  des  machines,  que  leur  centre  de 
gravité  commun  ne  saurait  jamais  descendre,  quelque 
situation  qu'ils  prissent  ;  d'où  il  s'ensuit  qu'ils  doivent 
demeurer  en  repos,  c'est-à-dire  en  équilibre.  » 

Bien  que  Pascal  ne  cite  point  ici  le  nom  de  Torricelli, 
il  est  fort  possible  qu'il  lui  ait  emprunté  le  principe  de 
Statique  dont  il  tirait  une  conséquence  nouvelle  ;  que  le 
Petit  traité  de  Mécanique  auquel  il  fait  allusion,  traité 
perdu  aujourd'hui  comme  maint  écrit  de  l'auteur  des  Pro- 
vinciales, fût  le  développement  de  l'indication  donnée  par 
le  grand  géomètre  italien.  Nous  savons  en  effet,  par  son 
propre  témoignage,  que  Pascal  avait  connu  de  très  bonne 
heure  les  Opéra  geometrica  d'Evangelista  Torricelli  ;  le 
8  août  i65i,  il  écrivait  (i  à  M.  de  Ribeyre,  au  sujet  de 
l'expérience  -  du  vif  argent  »  : 

«  Mais  comme  nous  étions  tous  [vers  1647  ou  1648J 
dans  l'impatience  de  savoir  qui  en  était  l'inventeur,  nous 
en  écrivîmes  h  Rome  au  cavalier  del  Posso,  lequel  nous 
manda,   longtemps  après   mon  imprimé  [tiré  en    1647], 


(1)  Lettre,  de  Pascal  à  M.  de  Ribeyre,  premier  président  île  la  Gourdes 
Aides  de  Clermont-Ferrand,  au  sujet  de  ce  qui  fut  dit  dans  le  prologue  des 
thèses  de  philosophie  soutenues  en  sa  présence  dans  le  collège  des  Jésuites 
de  Montferrand,  le  25  juin  1631  (Biaise  Pascal,  Œuvres  complûtes,  t.  III, 
pp.  76  et  77  ;  Paris,  Hachette,  1880). 


—  i5o  — 

qu'elle  est  véritablement  du  grand  Toricelli,  professeur 
du  duc  de  Florence  aux  mathématiques.  Nous  fûmes  ravis 
d'apprendre  qu'elle  venait  d'un  génie  si  illustre,  et  dont 
nous  avions  déjà  reçu  des  productions  en  Géométrie,  qui 
surpassent  toutes  celles  de  l'antiquité.  Je  ne  crains  pas 
d'être  désavoué  de  cet  éloge  par  aucun  de  ceux  qui  sont 
capables  d'en  juger.  * 

D'ailleurs,  Carcavi,  qui  avait  signalé  à  Gassendi  le  prin- 
cipe de  Statique  énoncé  par  Torricelli,  presque  aussitôt 
après  la  publication  du  livre  où  il  se  trouvait,  était  un  des 
fidèles  amis  de  Pascal,  un  de  ceux  que  celui-ci  choisit 
comme  juge  dans  le  tribunal  composé  pour  décider  du 
célèbre  tournoi  géométrique  de  la  Roulette  ;  il  n'eût  point 
manqué  de  renseigner  Pascal  comme  il  renseigna  Gassendi. 

Pascal,  toutefois,  est  excusable  de  n'avoir  point  eue 
Torricelli  comme  l'inventeur  de  ce  principe  ;  dès  1626, 
dans  son  Synopsis,  Mersenne  l'avait  énoncé  et  appliqué  à 
la  solution  de  quelques  problèmes  de  Statique  ;  plus  tard, 
en  1644,  le  même  Mersenne  se  servait  (1)  de  la  doctrine 
d'Albert  de  Saxe  pour  rendre  compte  des  lois  de  l'Hydro- 
statique ;  en  deux  vases  communiquants,  où  il  suppose  de 
l'eau,  «  l'eau  descend  jusqu'à  ce  que  le  centre  de  gravité 
de  toute  cette  masse  formée  par  la  terre,  l'eau  et  le  vase 
s'unisse  au  centre  de  l'Univers  »  ;  Pascal  était  donc  en 
droit  de  le  regarder  comme  faisant  partie  du  patrimoine 
commun  des  géomètres.  Ajoutons,  enfin,  qu'en  son  Traité 
de  l'Équilibre  des  Liqueurs,  Pascal  ne  cite  aucun  nom 
d'auteur  (2). 

Lors  donc  que  fut  imprimée  pour  la  première  fois  la 
pièce  qui  assurait  à  Galilée  la  priorité  de  ce  principe  (à 


(i)  F.  Marini  Mersenni  Minimi  Cogitata  physico-mathematiea  in  qui- 
bus  tam  naturœ  quam  artis  effectus  admirandi  certissimis  demon- 
strationibus  explicanlur ,-Parisiis,  sumptibus  Antonii  Bertier,  via  Jacobeâ, 
MDCXL1V.  Ars  navigandi.  Hydrostatieae  liber  primus,  p.  259. 

(2)  Voir,  à  ce  sujet  :  P.  Duhem.  Le  Principe  de  Pascal,  Essai  historique 
(Revue  générale  des  Sciences,  16e  année,  p.  599,  15  juillet  1905). 


13  1     — 


moins  qu'il  ne  la  faille  rapporter  à  Léonard  de  Vinci)  les 
géomètres  étaient  habitués,  depuis  pins  de  dix  ans,  à  en 
attribuer  l'invention  àTorricelli. 

L'histoire  du  principe  de  Galilée  et  de  Torricelli  nous 
offre  un  remarquable  exemple  de  la  continuité  selon 
laquelle  évoluent  le  plus  souvent  les  idées  scientifiques  ; 
nous  avons  pu  suivre  le  développement  de  ce  principe 
comme  le  naturaliste  suit  le  développement  d'un  organisme. 


—    l52    — 


CHAPITRE  XVI 

LA  DOCTRINE  D'ALBERT  DE  SAXE  ET  LES 
GÉOSTATICIENS 

1 .    Comment  s  est  épurée  la  notion  de  centre  de  gravité 
V influence  de  Kepler 

Un  système  est  en  équilibre,  lorsque  tout  changement 
de  sa  configuration  ferait  monter  son  centre  de  gravité. 
Ce  principe  est  nettement  formulé  dans  la  lettre  adressée, 
le  3  décembre  1639,  par  Galilée  au  P.  Castelli  ;  il  est 
non  moins  clairement  énoncé  clans  la  pièce  sur  la  chute 
des  graves,  que  Torricelli  donna  peu  après.  Toutefois, 
lorsque  nous  comparons  les  formes  prises  par  ce  même 
principe  dans  l'écrit  de  Galilée  et  dans  celui  de  Torricelli, 
nous  notons  entre  elles  une  différence  essentielle. 

Non  seulement  Galilée  ne  néglige  pas,  en  principe,  la 
convergence  des  verticales  vers  le  centre  de  la  Terre, 
mais  encore  la  considération  du  point  de  convergence  des 
verticales  est  un  élément  essentiel  de  ses  déductions. 
Celles-ci  gardent  un  reflet  très  net  de  cette  doctrine,  pro- 
fessée par  Albert  de  Saxe  et  par  maint  scolastique,  et  à 
peine  modifiée  par  Copernic  :  Un  grave,  qui  est  une 
partie  de  la  Terre  entière,  a  même  nature  que  la  Terre  ; 
le  centre  de  gravité  de  ce  poids  tend  à  s'unir  à  son  sem- 
blable, qui  est  le  centre  de  gravité  de  la  Terre  entière  ; 
cette  sympathie  du  semblable  pour  son  semblable  sauve- 
garde l'intégrité  du  globe. 

Constamment,  le  langage  de  Galilée  se  conforme  à  cette 
doctrine.  Après  avoir  défini  le  centre  de  gravité,  il  ajoute  : 
«  C'est  aussi  ce  point  qui  tend  à  s'unir  au  centre  du 
Monde,  c'est-à-dire  de  la  Terre,  lorsque  le  corps  peut 
tomber  librement  dans  un  milieu  quelconque.  »  Il  admet 


—  i53  — 

que  «  c'est  ce  centre  de  gravité,  et  ce  centre  seulement, 
qui  tend  à  s'unir  avec  le  centre  commun  ».  A  la  fin  de  sa 
vie  encore,  au  moment  de  donner  de  son  principe  un 
énoncé  définitif,  il  parle  du  «  centre  commun  vers  lequel 
conspirent  toutes  les  choses  graves  -  ;  il  admet  qu'un 
ensemble  de  graves  «  ne  peut  se  mouvoir  spontanément 
si,  par  suite  du  mouvement  pris,  son  propre  centre  de 
gravite  ne  gagne  pas  en  voisinage  par  rapport  au  susdit 
centre  commun  ».  Ce  n'est  pas,  pour  nos  préjugés  histo- 
riques modernes,  un  mince  sujet  d'étonnement  que  de  voir 
Galilée  faire  reposer  en  entier  sur  la  théorie  scolastique 
d'Albert  de  Saxe  le  «  théorème  essentialissime  »,  dont 
dépend  la  ruine  de  la  Dynamique  péripatéticienne. 

Les  raisonnements  de  Torricelli  diffèrent  profondément 
de  ceux  de  Galilée  ;  non  seulement  Torricelli  ne  cherche 
plus  à  justifier  son  principe  par  la  tendance  qu'aurait  le 
centre  de  gravité  d'un  ensemble  de  poids  à  se  placer  au 
centre  des  choses  graves,  mais  encore  il  rejette  résolu- 
ment ce  dernier  point  à  l'infini,  il  traite  les  verticales 
comme  parallèles  entre  elles.  Les  idées  qu'il  professe  à 
cet  égard  sont  des  plus  nettes. 

«  Voici,  dit-il  (0,  une  objection  qui  est  des  plus 
répandues  auprès  de  très  graves  auteurs  :  Archimède  a  fait 
une  hypothèse  fausse  en  regardant  comme  parallèles  entre 
eux  les  fils  qui  soutiennent  les  deux  poids  pendus  à  une 
balance  ;  en  réalité,  les  directions  de  ces  deux  fils  con- 
courent au  centre  de  la  Terre.  » 

Pour  résoudre  cette  objection,  Torricelli  distingue 
nettement  les  machines  concrètes,  formées  de  corps 
pesants  réels,  sur  lesquelles  on  expérimente,  et  les 
machines  abstraites  desquelles  le  géomètre  raisonne  ;  c'est 
en  celles-ci  seulement  que  l'on  peut  considérer  des  sur- 
faces pesantes  sans  épaisseur,  des  fils  sans  poids  ;  il  est 
également  permis  d'y  considérer  les  verticales  comme  des 

(1)  Evangelistœ  Torricellii  de  dimensione  %>arabolœ  sotidique  hyper- 
bolici  problemata  duo  ;  ad  leclorem  proœmium,  p.  9. 


—  1 54  — 

lignes  parallèles.  «  Le  fondement  mécanique  qu'Archimède 
a  adopté  (1),  savoir,  le  parallélisme  des  fils  de  la  balance, 
peut  être  réputé  faux,  lorsque  les  masses  suspendues  à  la 
balance  sont  des  masses  physiques,  réelles,  tendant  au 
centre  de  la  Terre.  Il  n'est  plus  faux,  lorsque  ces  masses 
(qu'elles  soient  abstraites  ou  concrètes)  ne  tendent  point 
au  centre  de  la  Terre  ni  à  quelque  autre  point  voisin  de 
la  balance,  mais  vers  quelque  point  infiniment  éloigné. 

»  Toutefois,  pour  plus  de  brièveté  et  de  facilité,  nous 
ne  nous  écarterons  pas  du  langage  usuel  ;  ce  point  [infini- 
ment éloigné]  vers  lequel  tendent  les  masses  suspendues 
à  la  balance,  nous  le  nommerons  encore  centre  de  la 
Terre...* 

Torricelli  borne  donc  résolument  le  champ  de  ses 
déductions  ;  il  le  réduit  à  cette  Mécanique  abstraite  où 
l'on  traite  la  pesanteur  comme  ayant,  en  tout  point, 
même  intensité  et  même  direction  ;  par  là  même,  il  trans- 
forme le  principe  entaché  d'erreur  qu'avait  énoncé  Galilée 
en  un  principe  parfaitement  correct.  Quelles  influences 
ont  pu  le  déterminer  à  accomplir  une  telle  transformation  ? 

Parmi  ces  influences,  il  convient  de  mentionner  en 
premier  lieu  celle  de  Kepler.  L'opinion  qui  voit  dans  la 
gravité  un  désir  de  ce  point  mathématique,  le  centre  de 
gravité  du  poids,  à  s'unir  à  un  autre  point  mathématique, 
centre  de  l'Univers  ou  centre  de  la  Terre,  trouve  en  Kepler 
un  adversaire  convaincu.  L'attraction  mutuelle  de  deux 
points  mathématiques  lui  paraît  une  pure  fiction  ;  seuls, 
deux  corps  peuvent  s'attirer  ou  se  repousser  l'un  l'autre  : 

«  L'action  du  feu,  dit-il  (2),  consiste,  non  à  gagner  la 
surface  qui  termine  le  Monde,  mais  à  fuir  le  centre  ;  non 
pas  le  centre  de  l'Univers,  mais  le  centre  de  la  Terre  ; 
et  ce  centre  non  pas  en  tant  que  point,  mais  en  tant  qu'il 
est  au  milieu  d'un  corps,  lequel  corps  est  très  opposé  à 

(1)  Evangelisla  Torricelli,  loc.  cit.,  p.  11. 

(2)  Jo.  Kepleri  littera  ad  Herwarium,  28  mars  1605  (Joannis  Kepleri 
astronomi  Opéra  omnia  edidit  Ch.  Frisch  ;  t.  II,  p.  87). 


—   1 55  — 

la  nature  du  feu,  qui  désire  se  dilater  ;  je  «lirai  plus,  la 
flamme  ne  fuit  pas,  mais  elle  est  chassée  par  l'air  plus 
lourd  comme  une  vessie  gonflée  le  serait  par  l'eau...  Si 
l'on  plaçait  la  Terre  immobile  en  quelque  lieu  el  qu'on 
en  approchât  une  Terre  plus  grande,  la  première  devien- 
drait grave  par  rapport  à  la  seconde  et  serait  attirée  par 
elle  comme  la  pierre  est  attirée  par  la  Terre.  La  gravité 
n'est  pas  une  action,  c'est  une  passion  de  la  pierre  qui  est 
tirée.  - 

«  Un  point  mathématique  (1),  que  ce  soit  le  centre  du 
Monde  ou  que  ce  soit  un  autre  point,  ne  saurait  mouvoir 
effectivement  les  graves  ;  il  ne  saurait  non  plus  être  l'ob- 
jet vers  lequel  ils  tendent.  Que  les  physiciens  prouvent 
donc  qu'une  telle  force  peut  appartenir  à  un  point,  qui 
n'est  pas  un  corps,  et  qui  n'est  conçu  que  d'une  manière 
toute  relative  ! 

••  Il  est  impossible  que  la  forme  substantielle  de  la 
pierre,  mettant  en  mouvement  le  corps  de  cette  pierre, 
cherche  un  point  mathématique,  le  centre  du  Monde  par 
exemple,  sans  souci  du  corps  dans  lequel  se  trouve  ce 
point.  Que  les  physiciens  démontrent  donc  que  les  choses 
naturelles  ont  de  la  sympathie  pour  ce  qui  n'existe  pas  ! 

«...  Voici  la  vraie  doctrine  de  la  gravité  :  La  gravité 
est  une  affection  corporelle  mutuelle  entre  corps  parents, 
qui  tend  à  les  unir  et  à  les  conj oindre  ;  la.  faculté  magné- 
tique est  une  propriété  du  même  ordre  ;  c'est  la  Terre  qui 
attire  la  pierre,  bien  plutôt  que  la  pierre  ne  tend  vers  la 
Terre.  Même  si  nous  placions  le  centre  de  la  Terre  au 
centre  du  Monde,  ce  n'est  pas  vers  ce  centre  du  Monde 
que  les  graves  se  porteraient,  mais  vers  le  centre  du 
corps  rond  auquel  ils  sont  apparentés,  c'est-à-dire  vers  le 
centre  de  la  Terre.  Aussi,  en  quelque  lieu  que  l'on  trans- 
porte la  Terre,  c'est  toujours  vers  elle  que  les  graves 
sont  portés,  grâce  à  la  faculté  qui  l'anime.  Si  la  Terre 

(1)  Joannis  Kepleri  De  motions  stellœ   Martis  commentarii,    Pragœ, 
1609  (Kepleri  Opéra  omnia,  t.  III,  p.  151). 


—   i56  — 

n'était  point  ronde,  les  graves  ne  seraient  pas,  de  toute 
part,  portés  droitement  au  centre  de  la  Terre  ;  mais, 
selon  qu'ils  viendraient  d'une  place  ou  d'une  autre,  ils  se 
porteraient  vers  des  points  différents.  Si,  en  un  certain 
lieu  du  Monde,  on  plaçait  deux  pierres,  proches  l'une  de 
l'autre  et  hors  de  la  sphère  de  vertu  de  tout  corps  qui 
leur  soit  apparenté,  ces  pierres,  à  la  manière  de  deux 
aimants,  viendraient  se  joindre  en  un  lieu  intermédiaire, 
et  les  chemins  qu'elles  feraient  pour  se  réjoindre  seraient 
en  raison  inverse  de  leurs  masses.  » 

On  devine  sans  peine  le  rôle  que  de  telles  affirmations 
ont  dû  jouer  en  cette  lente  évolution  qui  a  abouti  à  la 
doctrine  de  l'attraction  universelle  ;  notre  objet  n'est 
point  ici  de  retracer  cette  évolution  (1).  Il  nous  suffira 
d'avoir  opposé  la  pensée  de  Kepler,  qui  voit  dans  la  pesan- 
teur une  attraction  mutuelle  entre  le  grave  et  chacune 
des  parties  du  globe  terrestre,  à  l'opinion  d'Albert  de  Saxe, 
de  Cardan,  de  Guido  Ubaldo,  de  Galilée,  opinion  selon 
laquelle  le  centre  de  gravité  d'un  poids  aspire  à  coïncider 
avec  le  centre  commun  des  choses  pesantes. 


2.  —  Comment  s  est  épurée  la  notion  de  centre 
de  gravité  (suite)  —  Les  géostaticiens 

Les  critiques  de  Kepler  contribuèrent  peut-être  moins 
à  réfuter  cette  opinion  que  les  graves  erreurs  auxquelles 
elle  conduisit  divers  géomètres,  et  non  des  moindres. 

Vers  l'an  1 635,  Jean  de  Beaugrand  allait  en  tous  lieux, 
annonçant  qu'il  avait  découvert  la  loi  selon  laquelle  le 
poids  d'un  corps  varie  avec  l'éloignement  du  centre  de  la 
Terre.  Mersenne  s'empressait  d'insérer  (2),  en   son  Har- 


(1)  Cf.  :  P.  Duhem,  La  théorie  physique,  son  objet  et  sa  structure; 
2e  partie,  en.  VII,  §  2,  p.  364.  Paris,  190b. 

(2)  Harmonie  universelle,  par  F.  Marin  Mersenne.  Seconde  partie  de 
V Harmonie  universelle.  Livre  VIII,  De  l'utilité  de  l'harmonie  et  des  autres 
parties  dos  mathématique?.  Proposition   XVIII,   p.  61.   Paris,  MDCXXXVII. 


—   1 57  — 

moult'  universelle,  L'énoncé  de  la  loi  donl  Beaugrand  pro- 
mettait la  démonstration.  Selon  cette  loi,  «  un  corps 
pesant,  par  exemple  une  balle  de  plomb  d'une  livre, 
devient  d'autanl  plus  légère  qu'elle  s'approche  du  centre 
di1  la  Terre  ;  et  elle  ne  pèse  plus  rien  lorsqu'elle  se  joint 
audil  centre,  comme  conclud  Monsieur  de  Beaugrand 
dans  sa  Géostatique,  où  il  tient  que  la  pesanteur  de 
chaque  corps  se  diminue  en  mesme  raison  qu'il  s'approche 
d'avantage  du  centre  de  la  Terre,  et  que  mesme  toute  la 
Terre  ne  pèse  point  » . 

Mersenne  ajoutait  (i)  :  «  J'espère  que  celuy  qui  en  a  le 
premier  avancé  la  proposition  nous  donnera  telle  satisfac- 
tion sur  ce  sujet,  que  l'on  n'y  trouvera  plus  de  difficulté, 
comme  il  le  promet  dans  sa  Géostatique  ». 

Mersenne  n'était  pas  le  seul  géomètre  qui  souhaitât  de 
connaître  la  démonstration  promise  par  Beaugrand  ;  Fer- 
mat  n'attendait  pas  avec  moins  d'impatience  la  publication 
de  la  Géostatique  ;  le  26  avril  i636,  il  écrivait  (2)  au 
savant  religieux  :  «  Vous  m'obligeriez  beaucoup  de  me 
faire  savoir  si  M.  de  Beaugrand  est  à  Paris.  C'est  un 
homme  duquel  je  fais  une  estime  très  singulière  ;  il  a 
l'esprit  merveilleusement  inventif,  et  je  crois  que  sa  Géo- 
statique sera  quelque  chose  de  fort  excellent  ». 

La  Géostatique  annoncée  depuis  longtemps,  ardemment 
désirée  par  les  meilleurs  géomètres  du  temps,  parut 
enfin  (3).  Le  désappointement  dut  être  grand  ;  les  raison- 
nements de  Beaugrand  ne  valaient  absolument  rien. 

Descartes  (4)  n'eut  point  de  peine  à  démêler  le  vice 
essentiel  qui  faussait  tout  l'ouvrage  ;  les  raisonnements 

(1)  Mersenne,  loc.  cit.,  p.  63. 

(.2)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henrv.  Tome  II,  Correspondance ,  p.  4. 

(ô)  Joannis  de  Beaugrand,  Kegis  Francise  domui  regnoque  ac  serario  sanc- 
tion a  consiliis  secretisque,  Geostatice,  seu  de  varia  pondère  gravium 
secundum  varia  a  Terrœ  centra  intervalla  dissertalio  mathematica  ; 
Parisiis,  apud  Tussanum  Du  Bray,  MDCXXXV1. 

(4)  Descartes,  Œuvres,  publiées  par  Ch.  Adam  et  Paul  Tannery,  tome  II, 
Correspondance,  p.  174  :  Lettre  de  Descartes  à  Mersenne  du  29  juin  1638. 


—  i58  — 

d'Archimède  touchant  l'équilibre  du  levier  ne  sont  vrais 
«  qu'en  cas  qu'on  suppose  que  les  cors  pesans  tendent  en 
bas  par  lignes  parallèles  et  sans  s'incliner  vers  un  mesme 
point  » ,  et  Jean  de  Beaugrand  ne  l'avait  point  compris  ;  à 
cette  première  erreur,  d'autres  paralogismes  venaient  se 
joindre,  pour  aboutir  à  la  fameuse  proposition  que  l'auteur 
avait  pompeusement  annoncée.  Descartes,  avec  la  rudesse 
qu'il  apportait  presque  toujours  dans  ses  jugements,  mais 
avec  une  justice  qui  en  était  trop  souvent  exclue,  ap- 
préciait la  Géostatique  en  ces  termes  : 

«  Bien  que  j'aye  vu  beaucoup  de  quadratures  du  cercle, 
de  mouvemens  perpétuels,  et  d'autres  telles  démonstra- 
tions prétendues  qui  étaient  fausses,  je  puis  toutefois  dire 
avec  vérité  que  je  n'ay  jamais  vu  tant  d'erreurs  jointes 
ensemble  en  une  seule  proposition...  Ainsi  je  puis  dire 
pour  conclusion  que  tout  ce  que  contient  ce  livre  de 
Géostatique  est  si  impertinent,  si  ridicule  et  si  méprisable, 
que  je  m'estonne  qu'aucuns  honnestes  gens  ayent  jamais 
daigné  prendre  la  peine  de  le  lire,  et  j'aurais  honte  de 
celle  que  j'ay  prise  d'en  mettre  icy  mon  sentiment,  si  je 
ne  l'avois  fait  à  vostre  semonce.  » 

Un  tel  jugement  était  peu  propre  à  assurer  à  Descartes 
l'amitié  de  Jean  de  Beaugrand  ;  celui-ci  se  répandit  assu- 
rément en  malédictions  contre  le  philosophe  (1),  car  nous 
voyons  Descartes  mander  à  Mersenne  (2), le  27  juillet  i638, 
qu'il  se  soucie  peu  de  ce  que  «  le  Géostaticien  »  écrit 
contre  lui. 

La  Géostatique,  d'ailleurs,  ne  paraît  pas  avoir  trouvé, 
auprès  des  amis  de  Jean  de  Beaugrand,  un  accueil  beau- 
coup meilleur  qu'auprès  de  Descartes  ;  on  en  peut  juger 


(1)  Les  pamphlets  anonymes  que  Beaugrand  avait  composés  contre  Des- 
cartes ont  été  retrouvés  par  Paul  Tannery  (Paul  Tannery,  La  Correspon- 
dance de  Descartes  dans  les  inédits  du  fonds  Libri  ;  Paris,  1896). 

(2)  Descartes.  Œuvres,  publiées  par  Ch.  Adam  et  Paul  Tannery,  tome  II, 
Correspondance,  p.  253. 


—   1 59  — 

au  ton  de  la  lettre  que  Fermai  écrivait  (1)  à  Mersenne  le 
mardi  3  juin  1 636  :  «  J'ai  vu  la  Géostatique  de  M.  de 
Beaugrand  et  me  suis  étonné  d'abord  d'avoir  trouve  ma 
pensée  différente  de  la  sienne  ;  j'estime  que  vous  l'aurez 
déjà  remarqué.  Je  lui  envoie  franchement  mon  avis  sur 
>im  livre,  vous  assurant  que  j'estime  si  fort  son  esprit  et 
qu'il  m'en  a  donné  de  si  grandes  preuves,  que  j'ai  peine 
a  me  persuader  qu'ayant  entrepris  une  opinion  contraire 
à  la  sienne,  je  ne  me  sois  éloigné  de  la  vérité  ;  je  consens 
pourtant  qu'il  soit  mon  juge  et  ne  vous  récuse  pas  non 
plus.  » 

Fermât,  dans  cette  lettre,  oppose  son  opinion  à  celle 
de  Jean  de  Beaugrand  ;  lui  aussi,  en  effet,  avait  avancé 
une  proposition  de  Géostatique  ;  jointe,  en  mai  1 636,  à 
une  lettre  à  Carcavi,  qui  est  aujourd'hui  perdue,  cette 
proposition  nous  a  été  conservée  (2). 

La  proposition  de  Géostatique  donnée  par  Fermât  va 
être  le  point  de  départ  d'un  débat  long  et  important  ;  au 
cours  de  ce  débat,  nous  verrons  le  conseiller  au  Parlement 
de  Toulouse  aux  prises  avec  les  plus  grands  géomètres  de 
son  temps,  Etienne  Pascal,  Roberval  et,  enfin,  Descartes; 
nous  entendrons  Fermât  énoncer  des  théorèmes  qui  paraî- 
tront étranges  à  notre  raison,  accoutumée  à  la  Mécanique 
moderne  ;  nous  le  verrons  développer  des  déductions 
qui  nous  sembleront  absurdes.  Gardons-nous  cependant 
de  croire  ce  débat  oiseux,  de  penser  qu'il  n'a  eu  d'autre 
effet  que  de  prouver  à  Fermât  les  contradictions,  bien 
évidentes  pour  nous  au  premier  abord,  auxquelles  se 
heurtaient  ses  opinions  touchant  la  Statique.  La  querelle 
a  une  tout  autre  portée.  Son  sens  exact,  il  est  vrai,  ne 
saurait  nous  apparaître,  si  nous  ne  nous  débarrassions 
pour  un  instant  des  connaissances  mécaniques  que  des 
efforts,  accumulés  pendant  des  siècles,  ont  rendues  aisées 

(1)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  Paul  Tannery  et  Ch.  Henry. 
Tome  11,  Correspondance,  p.  14. 

(2)  kl.,  ibid.,  p.  6  :  Propositio  geostatica  Domini  de  Fermât. 


i6o 


et  comme  naturelles  à  nos  intelligences  du  xxe  siècle  ;  ce 
sens,  au  contraire,  nous  deviendra  clair,  si  nous  restaurons 
en  nous  l'état  d'esprit  d'un  géomètre  au  temps  de 
Louis  XIII. 

Deux  doctrines  bien  distinctes  prétendent  alors  traiter 
de  l'équilibre  et  du  mouvement  du  corps  pesant. 

L'une  de  ces  doctrines  a  pris  d'abord  pour  principe 
l'axiome  fondamental  de  la  Dynamique  péripatéticienne; 
certains  mécaniciens,  Galilée  par  exemple,  tiennent  encore 
pour  cet  axiome  ;  mais  la  plupart  des  géomètres  l'ont  plus 
ou  moins  formellement  abandonné  ;  ils  tirent  leurs  théo- 
rèmes de  Statique  de  l'égalité  entre  le  travail  moteur  et 
le  travail  résistant,  invoquée  tout  d'abord  par  Jordanus, 
ou  d'autres  principes  liés  à  celui-là  :  telle  l'impossibilité 
du  mouvement  perpétuel.  Dans  les  écrits  de  Stevin  et  de 
Roberval,  cette  doctrine  est  parvenue  à  constituer  une 
Statique  complète,  dont  Descartes  tracera  bientôt  un 
tableau,  admirable  de  clarté  et  de  simplicité. 

L'autre  doctrine  a  été  formulée  par  Albert  de  Saxe  ; 
la  Scolastique  entière  l'a  adoptée  ;  elle  découle  de  ce  prin- 
cipe :  Il  y  a  en  tout  grave  un  point,  le  centre  de  gravité, 
qui  tend  à  s'unir  au  centre  commun  des  graves.  Ber- 
nardino  Baldi  et  Guido  Ubaldo  ont  exposé  cette  doctrine 
avec  une  grande  précision,  tandis  que  Cardan,  Mersenne 
et  Galilée  en  tiraient  cette  règle  de  Statique  :  Un  système 
demeure  en  équilibre  lorsque  tout  dérangement  éloignerait 
son  centre  de  gravité  du  centre  commun  des  graves. 

Or,  entre  les  deux  doctrines,  celle  qui  est  née  de  Jor- 
danus de  Nemore  et  celle  qui  a  été  proclamée  par  Albert 
de  Saxe,  il  y  a  contradiction  ;  celle-ci  ne  peut  s'accorder 
avec  celle-là  ;  les  corollaires  utiles  qu'elle  a  fournis  ne 
pourront  être  acceptés  par  ceux  qui  posent  en  principe 
l'égalité  du  travail  moteur  au  travail  résistant,  tant  qu'une 
correction  convenable  n'aura  pas  effacé  en  ces  corollaires 
la  marque  du  postulat  inacceptable  qui  les  a  produits. 

Cette  contradiction  va  apparaître,  parce  que  Fermât, 


—  loi  — 

disciple  convaincu  de  la  théorie  inaugurée  par  Albert  de 
Saxe,  poussera  celle-ci  jusqu'à  ses  conséquences  inac- 
ceptables. Le  débat  dont  nous  allons  retracer  L'histoire  va 

donc  débarrasser  la  Statique  de  la  contradiction  qu'elle 
recelait  et  assurer  l'unité  logique  de  cette  science. 

Qu'il  faille  voir  en  Fermât  un  disciple  convaincu  de  la 
doctrine  d'Albert  de  Saxe,  c'est  ce  que  nous  marque  le 
début  même  de  sa  Propos?'/ io  geostatica. 

Fermât  prend  pour  principe  «  cette  proposition  qui  », 
dit- il,  «  se  prouve  très  aisément  en  marchant  sur  les 
traces  d'Archimède  et  que  l'on  démontrerait  incontinent 
si  elle  venait  à  être  niée  : 


s- S 


Jïg.102. 

r.  Soit  B  (fig.  102)  le  centre  de  la  Terre,  BC  un  rayon 
terrestre,  BA  une  partie  du  rayon  opposé  ;  si  le  poids 
placé  en  C  est  au  poids  placé  en  A  comme  BA  est  à  BC, 
les  poids  A  et  C  ne  se  mouvront  pas  ;  ils  se  feront  équi- 
libre. » 

Étrange  transposition  des  lois  établies  par  Archimède  ! 
Fermât  applique  la  règle  du  levier  au  cas  où  les  deux 
forces  agissantes,  dirigées  toutes  deux  suivant  le  levier, 
sont  opposées  l'une  à  l'autre  ;  il  est  bien  clair  cependant 
que,  pour  se  faire  équilibre,  deux  telles  forces  doivent 
être  égales,  et  non  pas  dans  le  rapport  de  AB  à  BC. 

Ainsi  nous  exprimerions-nous  en  vertu  des  connais- 
sances qui  nous  sont  aujourd'hui  si  familières  qu'elles  nous 
paraissent  être  de  toute  première  évidence.  Gardons-nous, 
cependant,  de  regarder  Fermât  comme  un  homme  dénué 
de  sens  qui  n'aurait  point  su  reconnaître  cette  évidence. 
La  proposition  qu'il  énonce,  et  qui  nous  surprend  si  fort, 
est  la  proposition  essentielle  d'une  théorie  qu'un  grand 

11 


—    1Ô2    — 

nombre  de  profonds  penseurs  ont  soutenue,  d'Albert  de 
Saxe  à  Galilée. 

N'est-ce  pas,  en  effet,  Albert  de  Saxe  qui  écrivait  (1)  : 
«  Si  la  masse  entière  de  la  Terre  était  violemment 
retenue  hors  de  son  lieu,  par  exemple  en  la  concavité  de 
l'orbe  de  la  Lune,  et  si,  d'autre  part,  on  laissait  tomber 
un  corps  grave,  ce  grave  ne  se  mouvrait  pas  vers  la  masse 
totale  de  la  Terre  ;  il  se  dirigerait  en  ligne  droite  vers  le 
centre  du  Monde.  La  raison  en  est  qu'il  ne  trouverait  son 
lieu  naturel  qu'au  centre  du  Monde,  pourvu,  du  moins, 
que  son  centre  de  gravité  fût  au  centre  du  Monde  »  ? 

N'est-ce  pas  le  même  Albert  de  Saxe  qui,  disant  de  la 
Terre  entière  ce  qu'Aristote,  Simplicius,  saint  Thomas, 
avaient  affirmé  d'un  grave  quelconque,  écrivait  (2)  : 

«  La  Terre  a  son  centre  de  gravité  au  centre  du  Monde. 
En  effet,  toutes  les  parties  de  la  Terre  tendent  au  centre 
par  leur  gravité,  comme  Aristote  le  dit  textuellement  ; 
d'ailleurs,  la  vérité  de  cette  proposition  est  hors  de  doute. 
Par  conséquent,  la  partie  la  plus  lourde  de  la  Terre  pous- 
serait l'autre  jusqu'à  ce  que  le  centre  de  gravité  de  la 
Terre  entière  fût  au  centre  du  Monde.  Alors  ces  deux 
parties  de  même  gravité  demeureraient  immobiles,  lors 
même  qu'elles  n'auraient  pas  même  grandeur,  comme  deux 
poids  dans  une  balance  »  ? 

N'est-ce  pas  enfin  Marsile  d'Inghen  qui  expliquait  en 
ces  termes  (3)  la  théorie  d'Albert  de  Saxe  :  «  Si  un  clou 
était  en  équilibre  au  centre  de  la  Terre,  il  n'y  aurait  qu'une 
faible  longueur  de  ce  clou  d'un  certain  côté  du  centre, 
savoir,  du  côté  où  se  trouve  la  tête  du  clou  ;  et  cela  parce 
que  la  tête  est  beaucoup  plus  lourde  que  le  reste  du  clou  »  ? 

Qu'est  donc  le  postulat,  si  absolument  inadmissible  pour 

(1)  Alberti  de  Saxonia  Qxiœstiones  in  octo  libros Physicorum ;  in  librum 
IV  qusestio  V. 

(2)  Alberti  de  Saxonia  Quœstiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo;m 
librum  11  quœslio  XXIII. 

(.1)  Johannis  Marcilii  Inguen  Quœstiones  super  octo  lilros  Physicorum; 
circa  librum  IV  quaesiio  V. 


i63 


nous,  qu'invoque   Fermât,  si  ce   n'est  La   conclusion  de 
Marsile    d'Inghen    revêtue   d'une    forme   mathématique 

précise  ^ 

C'est  au  moyen  de  ce  principe,  dont  la  fausseté  esl  pour 
nous  d'une  palpable  évidence,  que  le  grand  géoméuv 
toulousain  justifie  la  proposition  suivante  : 

Soient  C  le  centre  de  la  Terre  (fig.  io3),  CA  un  rayon 
terrestre  et  B  un  poids  place  entre  C  et  A.  Pour  soutenir 
ce  poids  placé  en  B,  il  faudrait  lui  appliquer  directement 
une  certaine  force  F.  Supposons  qu'au  lieu  d'appliquer 
cette  force  directement  au  point  B,  on  la  lui  applique  par 


0 


le 

fig.  103. 


l'intermédiaire  de  la  tige  AB,  et  que  la  force  tire  en  A  ; 
elle  devra  avoir  une  grandeur  F'  qui  sera  à  F  comme  BC 
est  à  AC. 

La  conséquence  est  manifestement  aussi  inadmissible 
que  le  principe  ;  les  deux  propositions  sont  également 
propres  à  marquer  l'extrême  ignorance  des  lois  de  la  véri- 
table Mécanique  où  se  trouvaient  quelques-uns  des  plus 
grands  géomètres  du  xvne  siècle. 

Le  P.  Mersenne,  après  avoir  reproduit  (1),  dans  son 


(1)  Harmonie  universelle,  par  F.  Marin  Mersenne.  Seconde  Partie  de 


—  164  — 

Harmonie  universelle,  le  raisonnement  de  Fermât,  dit  : 
«  Je  ne  voy  pas  la  force  de  cette  démonstration.  »  Et 
Descartes  écrit  (1)  au  dit  P.  Mersenne  :  «  Au  reste,  j'ay 
à  vous  dire  que  mon  Limousin  est  enfin  arrivé,  il  y  a  déjà 
huit  ou  dix  jours,  et  qu'il  m'a  apporté  la  Géostatique,  avec 
la  lettre  que  vous  m'avez  écrite  par  luy,  en  laquelle  vous 
avez  mis  un  raisonnement  de  M.  Fermât  pour  prouver  la 
mesme  chose  que  le  Géostaticien.  Mais  soit  que  vous  ayez 
obmis  quelque  chose  en  le  décrivant,  soit  que  la  matière 
soit  trop  haute  pour  moy,  il  m'est  impossible  d'y  rien 
comprendre,  sinon  qu'il  semble  tomber  dans  la  faute  du 
Géostaticien,  en  ce  qu'il  considère  le  centre  de  la  Terre 
comme  si  c'estoit  celuy  d'une  balance,  ce  qui  est  une  très 
grande  méprise.  » 

Fermât  eut  sans  doute  connaissance  des  objections  que 
certains  géomètres  élevaient  contre  sa  proposition  ou  des 
obscurités  qu'ils  y  rencontraient  ;  pour  lever  les  unes  et 
dissiper  les  autres,  il  rédigea  une  pièce  en  latin  (2),  qu'il 
inséra  dans  une  lettre  adressée  (3)  à  Mersenne  le  24  juin 
i636. 

Le  grand  géomètre  toulousain  se  plaint,  tout  d'abord, 
que  Ton  confonde  son  sentiment  avec  celui  de  Beaugrand, 
selon  lequel  le  poids  d'un  grave  dépend  de  sa  distance  au 
centre  de  la  Terre  :  «  J'estime  que  tout  grave,  en  quelque 
lieu  du  Monde  qu'il  soit,  hormis  dans  le  centre,  pris  en 
soi  et  absolument,  pèse  toujours  également,  et  c'est  une 
proposition  que  j'aurais  aisément  prise  pour  principe,  si 
je  ne  la  voyais  contestée.  Je  tâcherai  donc  à  la  prouver  ; 
mais  qu'elle  soit  vraie  ou   non,   cela  n'empêche   pas  la 

l'Harmonie  universelle.  Livre  VIII,  De  l'utilité  de  l'harmonie  et  des  autres 
parties  des  mathématiques.  Proposition  XVI11,  p.  63.  Paris,  MDCXXXVIL 

(1)  Descartes,  Œuvres,  publiées  par  Ch.  Adam  et  Paul  Tannery,  t.  11, 
Correspondance,  p.  190  ;  Lettres  de  Descartes  a  Mersenne  du  29  juin  1638. 

(2)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  ;  t.  11,  Correspondance,  p.  23  :  Nova  in  mecluinicis  theoremata 
Domini  de  Fermât. 

(5)  Fermât,  loc.  cit.,  p.  17. 


—   i65  — 
mérité  de  ma  proposition,  qui  ne  considère  jamais  le  grave 

60  soi.  niais  toujours  par  relation  au  levier,  et  ainsi  je  ne 

mets  rien  dans  la  conclusion  qui  ne  se  trouve  dans  les 
prémisses  ». 

La    distinction    invoquée    par    Fermât    nous    paraît 

aujourd'hui  insaisissable  ;  pou-  la  comprendre,  il  faul 
souvenir  (pie  Fermai  esi  imbu  des  opinions  courantes  dans 

l'Ecole  depuis  Albert  de  Saxe  ;  il  regarde  comme  invariable 
la  gravité  totale  d'un  corps  ;  mais  de  cette  gravite  con- 
stante, une  part  plus  ou  moins  grande  peut  passera  l'état 
actuel  et  faire  effort  sur  le  levier,  tandis  que  le  reste 
demeure  à  l'état  potentiel. 

Fermât  nous  apprend  ensuite  (i)  qu'il  soupçonnait 
depuis  longtemps  Archimède  de  n'avoir  pas  apporté  toute 
la  précision  désirable  dans  l'étude  des  Méchaniques  ;  il 
est  clair,  en  effet,  qu'il  a  supposé  parallèles  entre  elles  les 
directions  de  chute  des  graves  ;  hors  de  cette  hypothèse, 
démonstrations  ne  peuvent  subsister.  Ce  n'est  point 
que  cette  hypothèse  s'écarte  beaucoup  de  la  vérité  ;  la 
grande  distance  où  se  trouve  le  centre  de  la  Terre  permet 
de  regarder  les  lignes  de  descente  des  graves  comme 
parallèles  entre  elles.  Mais  cette  approximation  ne  saurait 
satisfaire  ceux  qui  cherchent  la  vérité  minutieuse  et 
profonde. 

Pour  découvrir  cette  vérité,  il  faut  faire  usage  de  prin- 
cipes autres  que  ceux  d'Archirnède  ;  Fermât  en  propose 
de  nouveaux  qu'il  regarde  comme  dignes  de  toute  con- 
fiance. C'est  ainsi  qu'il  admet  ce  postulat,  conséquence 
immédiate  de  la  doctrine  d'Albert  de  Saxe  :  Si  deux  graves 
égaux,  unis  par  une  ligne  droite  sans  poids,  n'étaient 
retenus  par  aucun  obstacle,  ils  ne  pourraient  se  reposer 
tant  que  le  milieu  de  cette  droite  ne  serait  point  au  centre 
du  Monde. 

Il  admet  également  un  autre  postulat  dont  nous  repro- 

(i)  Fermât,  loc.  cit.,  p.  23. 


—  i66  — 

duirons  exactement  lenoncé  (1)  ;  nulle  preuve  plus  mani- 
feste ne  saurait  être  donnée  de  l'ignorance  où  «  Monsieur 
Fermât,  conseiller  au  parlement  de  Tholose,  et  très 
excellent  géomètre  »,  demeurait  au  sujet  des  lois  de  Méca- 
nique les  plus  anciennement  découvertes  et  les  plus  claire- 
ment connues. 

«  Soit  DBC  un  levier  (fig.  104)  ne  passant  pas  par  le 
centre  de  la  Terre  ;  le  point  d'appui  de  ce  levier  est  en  B  ; 
ses  bras  sont  BD,  BC  ;  le  centre  de  la  Terre  est  en  A. 


Que  l'on  mène  les  droites  DA,  BA,  CA  ;  que  l'on  suspende 
des  graves  aux  points  D  et  C  et  que  le  rapport  du  poids 
C  au  poids  D  soit  le  produit  du  rapport  de  la  ligne  DA  à 
la  ligne  CA  et  du  rapport  inverse  de  l'angle  CAB  à  l'angle 
BAD.  Je  dis  que  le  levier  BDC,  suspendu  par  le  point  B, 
demeurera  en  équilibre. 

»  Nous  pouvons  affirmer  que  cette  proposition  est  très 
vraie  ;  nous  la  démontrerons,  lorsqu'il  conviendra,  par 
des  démonstrations  tirées  de  la  Géométrie  la  plus  pure  et 
de  la  Physique.  » 

(i)  Fermât,  loc.  cit.,  p.  25. 


—   167  — 

La  proposition  formulée  par  Fermai  esl  entièrement 
inexacte  ;  pour  la  rectifier,  il  y  l'an!  remplacer  Le  rapport 
des  angles  CAB  e!  BAD  par  le  rapport  de  leurs  sinus; 
dans  la  pratique,  ces  angles  sont  assez  petits  pour  que 
l'erreur  commise  soit  très  faible  ;  on  cour  >ii  <l  >nc  que 
postulai  erroné  ait  fourni  à  Fermât  dos  conséquences  qui 
sont  qualitativement  exactes. 

De  ce  nombre  est  cette  proposition  :  Une  balance  de 
liras  égaux,  portant  des  poids  égaux,  est  en  équilibre 
instable  lorsqu'elle  est  parallèle  à  l'horizon. 

«  L'erreur  d'Archimède  (i),  si  pourtant  nous  la  pouvons 
nommer  ainsi,  provient  de  ce  qu'il  a  pris  pour  fondement 
que  les  bras  de  la  balance  arrêteroient,  quoiqu'ils  ne 
fussent  pas  parallèles  à  l'horizon,  de  quoi  j'ai  démontré 
le  contraire. 

»...  Mais  si  la  descente  des  graves  se  faisait  par  lignes 
parallèles,...  en  ce  cas,  la  proposition  d'Archimède  serait 
vraie  ;  ce  n'est  pas  que,  dans  l'usage,  elle  manque  sensi- 
blement, mais  il  y  a  plaisir  à  chercher  les  vérités  les  plus 
menues  et  les  plus  subtiles,  et  doter  toutes  les  ambiguïtés 
qui  pourraient  survenir.  C'est  ce  que  j'ai  fait  très  exacte- 
ment et  je  puis  vous  assurer  que,  quoique  la  recherche 
soit  bien  malaisée,  j'en  possède  toutes  les  démonstrations 
parfaitement.  » 

Les  déductions  d'Archimède  étaient  parfaitement  exemp- 
tes de  l'erreur  que  Fermât  prétendait  en  éliminer  ;  seul, 
Guido  Ubaldo  s'en  était  rendu  coupable  ;  Fermât  écri- 
vait (2)  donc  avec  plus  de  justice,  en  sa  pièce  latine  : 
«  Nous  démontrerons  et  réfuterons  l'erreur  d'Ubaldo  et 
d'autres  géomètres,  qui  supposent  les  bras  de  la  balance 
capables  de  demeurer  en  équilibre,  lors  même  qu'ils  ne 
sont  pas  parallèles  à  l'horizon.  » 

Parmi  les  corollaires  exacts  que  Fermât  put  tirer  de 


(t)  Fermai,  toc.  cit.,  p.  18. 
(2)  Ul.,  ibid.,  p.  -26. 


—  i68  — 

ce  principe  erroné,  il  convient  encore  de  citer  celui-ci  (1), 
d'une  importance  singulière  pour  l'objet  de  cette  étude  : 
«  On  voit  par  ce  qui  précède  que  toutes  les  définitions  du 
centre  de  gravité,  données  par  les  anciens,  gisent  à  terre  ; 
si  l'on  excepte  la  sphère,  il  n'est  aucun  corps  où  l'on  puisse 
trouver  un  point  déterminé  tel  que  ce  grave,  suspendu  par 
ce  point,  en  dehors  du  centre  de  la  Terre,  demeure  en 
équilibre  indifférent.  »  Mais  au  lieu  d'en  déduire  que  la 
notion  de  centre  de  gravité  perd  tout  sens  lorsqu'on  cesse 
de  traiter  les  verticales  comme  parallèles,  Fermât  veut, 
à  tout  prix,  sauver  cette  notion,  et  il  propose  (2)  cette 
définition  nouvelle,  conséquence  étrange  des  doctrines 
d'Albert  de  Saxe,  de  Benedetti,  de  Bernardino  Baldi,  de 
Guido  Ubaldo  et  de  Galilée  :  «  Nous  définirons  désormais 
le  centre  de  gravité  de  la  manière  suivante  :  Un  point, 
placé  à  l'intérieur  du  corps,  tel  que  le  corps  demeurerait 
en  équilibre  indifférent  si  ce  point  était  uni  au  centre  de 
la  Terre  ;  dans  ce  cas,  seulement,  il  y  a  lieu  de  considérer 
des  centres  de  gravité.  * 

Mersenne  s'empressa  de  communiquer  la  démonstra- 
tion de  Fermât  aux  divers  géomètres  avec  lesquels  il 
avait  commerce  ;  elle  ne  plut  pas,  et  Fermât  ne  tarda  pas 
à  le  savoir.  «  Vous  ne  devez  pas  douter  que  ma  démon- 
stration ne  conclue  parfaitement,  écrit-il  (3)  à  Mersenne  le 
i5  juillet  i636,  bien  qu'il  semble  que  M.  de  Roberval  ne 
l'a  pas  trouvée  précise.  » 

Roberval  ne  tarda  sans  doute  pas  à  faire  connaître  ses 
objections  à  l'encontre  des  principes  admis  par  Fermât, 
car,  au  mois  d'août  1 636,  celui-ci  écrit  (4)  au  professeur 
du  Collège  de  France  : 

«   La  première  objection  consiste  en  ce  que  vous  ne 

(I)  Fermât,  loc.  cit.,  p.  25. 
(-2)  Ici.,  ibid.,  p.  25. 

(3)  Feimat,   Œuvres,  publiées  par  ies  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry,  t.  II,  Correspondance,  p.  28. 
(4)ld.,  ibid.,  p.  51. 


—   1 69   — 

voulez  pas  accorder  que  le  mitan  d'une  ligne  qui  conjoint 
deux  poids  égaux,  descendanl  librement,  s'aille  unir  au 
centre  du  Monde.  Eu  quoi  certes  il  me  semble  que  vous 
laites  tort  a  la  lumière  naturelle  el  aux  premiers  prin- 
s...  La  vérité  de  mou  principe  dépend  de  ce  que  les 
deux  poids  ou  puissances  ont  naturellement  inclination 
au  centre  de  la  Terre  el  tendent  là...  Outre  que  jamais 
personne  n'a  doute  que  le  centre  d'un  grave  ne  s'unit  au 
centre  de  la  Terre  s'il  n'étoit  empêché. 

»...  La  deuxième  objection  est  contre  la  nouvelle  pro- 
portion des  angles  que  j'ai  découverte,  contre  laquelle 
vous  n'avez  rien  dit  de  précis,  mais  seulement  que  vous 
avez  démontré  que  la  proportion  réciproque  des  poids 
doit  être  expliquée  non  par  les  angles,  mais  par  les  sinus 
de  ces  angles. 

»  Voici  la  démonstration  de  ma  proposition...  » 

Le  samedi  16  août  1 636,  Etienne  Pascal  et  Roberval 
écrivaient  (1)  à  Fermât  une  longue  lettre  ;  en  cette  épître, 
modèle  de  discussion  scientifique  courtoise  et  précise,  les 
postulats  sur  lesquels  le  grand  géomètre  toulousain  avait 
fondé  sa  Mécanique  se  trouvaient  soumis  à  un  exact  et 
rigoureux  examen.  L'effort  de  Roberval  et  d'Etienne 
Pascal  tendait  surtout  à  révoquer  en  doute  le  principe 
posé  par  Albert  de  Saxe,  formulé  par  Bernardino  Baldi 
et  par  Guido  Ubaldo,  admis  par  Galilée,  reçu  par  Fermât 
comme  une  vérité  de  «  lumière  naturelle  »,  comme  un 
«  premier  principe  »  dont,  jamais,  «  personne  n'a  douté  ». 

••  Monsieur  »,  écrivent  Etienne  Pascal  et  Roberval, 
«  le  principe  que  vous  demandez  pour  la  Géostatique  est 
que  si  deux  poids  égaux  sont  joints  par  une  ligne  droite 
ferme  et  sans  poids  et,  qu'étant  ainsi  disposés,  ils  puissent 
descendre  librement,  ils  ne  reposeront  jamais  jusqu'à  ce 
que  le  milieu  de  la  ligne  (qui  est  le  centre  de  la  pesanteur 


il)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  ;  t.  II.,  Correspondance,  p.  35. 


—   170  — 

des   anciens)    s'unisse    au    centre   commun   des   choses 
pesantes. 

»  Ce  principe  que  nous  avons  considéré  il  y  a  longtemps, 
ainsi  qu'il  vous  a  été  mandé,  paraît  d'abord  fort  plausible  ; 
mais  quand  il  est  question  de  principe,  vous  savez  quelles 
conditions  lui  sont  requises  pour  être  reçu  ;  desquelles 
conditions,  cette  principale  manque  au  principe  dont  il 
s'agit  ici,  savoir  que  nous  ignorons  quelle  est  la  cause 
radicale  qui  fait  que  les  corps  pesants  descendent  et  d'où 
vient  l'origine  de  cette  pesanteur.  Ainsi  nous  n'avons  rien 
de  connu  assurément  de  ce  qui  arriverait  au  centre  où  les 
choses  pesantes  aspirent,  ni  aux  autres  lieux  hors  la  sur- 
face de  la  Terre,  de  laquelle,  pour  ce  que  nous  y  habitons, 
nous  avons  quelques  expériences  sur  lesquelles  nous  fon- 
dons nos  principes. 

*  Car  il  peut  se  faire  que  la  pesanteur  est  une  qualité 
qui  réside  dans  le  corps  même  qui  tombe  ;  peut-être  qu'elle 
est  dans  un  autre,  qui  attire  celui  qui  descend,  comme 
dans  la  Terre.  Il  peut  se  faire  aussi  et  il  est  fort  vraisem- 
blable que  c'est  une  attraction  mutuelle  ou  un  désir  naturel 
que  les  corps  ont  de  s'unir  ensemble,  comme  il  est  clair  au 
fer  et  à  l'aimant  lesquels  sont  tels  que,  si  l'aimant  est 
arrêté,  le  fer  n'étant  point  empêché  Tira  trouver,  si  le  fer 
est  arrêté,  l'aimant  ira  vers  lui  ;  et  si  tous  deux  sont  libres, 
ils  s'approcheront  réciproquement  en  sorte  toutefois  que 
le  plus  fort  des  deux  fera  le  moins  de  chemin.  » 

En  lisant  ces  lignes  écrites  par  Etienne  Pascal  et  par 
Roberval,  on  ne  saurait  méconnaître  l'influence  exercée 
par  Kepler  sur  ces  géomètres  ;  cette  constatation,  d'ail- 
leurs, n'est  point  pour  nous  surprendre  ;  l'étude  du  célèbre 
traité  Aristarchi  Samii  de  mundi  systemate,  composé  par 
Roberval,  marque  de  reste  que,  comme  Descartes,  le  pro- 
fesseur du  Collège  de  France  avait  médité  la  pensée  du 
grand  astronome. 

«  Or»,  poursuivent  Etienne  Pascal  et  Roberval,  «  de 
ces  trois  causes  possibles  de  la  pesanteur,  les  conséquences 


—   îyi   — 

Boni  forl  différentes,  ce  que  nous  ferons  connaître  en  Les 

iminant  ici  l'une  après  l'autre. 

-  En  premier  lieu,  si  la  première  <ist  vrai.',  selon  L'opi- 
nion commune,  nous  ne  voyons  point  que  votre  principe 
puisse  subsister  ;  car,  sur  ce  sujet,  le  sens  commun  nous 
dit  qu'en  quelque  lieu  que  soit  un  poids,  il  pèse  toujours 
lement,  avant  toujours  la  même  qualité  qui  le  fait 
peser,  et  qu'alors  un  corps  reposera  au  centre  commun 
des  choses  pesantes,  quand  les  parties  du  corps  qui  seront 
de  part  et  autre  du  même  centre  seront  d'égale  pesanteur 
pour  contrepeser  l'une  à  l'autre,  sans  avoir  égard  si  elles 
Boni   peu  ou  beaucoup  éloignées  du  centre. 

■  ...  Et  ne  sert  de  rien  d'alléguer  le  centre  de  la  pes 
teur  du  corps  AB,  lequel  centre,  selon  les  anciens,  est 
au  milieu  C  ;  car  ce  centre  n'a  été  démontré  que  quand  la 
descente  des  poids  se  fait  par  des  lignes  parallèles,  ce  qui 
n'est  pas  ;  et  quand  il  y  aurait  un  tel  point,  ce  qui  ne  peut 
être  aux  corps  qui  tiennent  à  un  même  centre  commun,  il 
n'a  pas  été  démontré,  et  ne  prouveroit  aucunement  que  ce 
seroit  ce  point  là  par  lequel  le  corps  s'uniroit  au  centre 
commun.  Même  cela,  pour  les  raisons  précédentes,  répugne 
à  notre  commune  connaissance  en  plusieurs  figures. 

»  En  tous  cas,  nous  ne  voyons  point  que  ce  centre 
commun  des  anciens  doive  être  considéré  autre  part  qu'aux 
poids  qui  sont  pendus  ou  soutenus  hors  du  lieu  auquel  ils 
aspirent. 

••...  Si  la  seconde  ou  la  troisième  cause  possible  de 
la  pesanteur  du  corps  est  vraie,  il  nous  semble  que  l'on 
en  peut  tirer  des  conclusions.  » 

Etienne  Pascal  et  Roberval  tentent,  en  effet,  de  déter- 
miner comment  le  poids  d'un  corps  varie  avec  la  distance 
de  ce  corps  au  centre  de  la  Terre  lorsque  l'on  regarde  le 
poids  d'un  grave  comme  la  résultante  d'attractions  exer- 
cées par  les  diverses  parties  du  globe  ;  leur  analyse  est 
simplifiée  à  l'excès,  car  ils  ne  paraissent  point  tenir 
compte  de  l'influence  que  la  distance  de  deux  corps  exerce 


—  172  — 

assurément  sur  la  grandeur  de  leur  attraction  mutuelle  ; 
elle  n'en  est  pas  moins  un  curieux  essai  pour  suivre  et 
développer  la  pensée  de  Kepler.  Elle  conduit  d'ailleurs  les 
deux  auteurs  à  ces  sages  réflexions  touchant  les  tentatives 
de  Géostatiqiœ  :  «  Puis  donc  que  de  ces  trois  causes  pos- 
sibles de  la  pesanteur,  nous  ne  savons  quelle  est  la  vraie, 
et  que  même  nous  ne  sommes  pas  assurés  que  ce  soit  l'une 
d'icelles,  se  pouvant  faire  que  ce  soit  une  autre,  de  laquelle 
on  tirerait  des  conclusions  toutes  différentes,  il  nous 
semble  que  nous  ne  pouvons  pas  poser  d'autres  principes 
en  cette  matière  que  ceux  desquels  nous  sommes  assurés 
par  une  expérience  continuelle,  assistée  d'un  bon  juge- 
ment. 

»  Quant  à  nous,  nous  appelons  des  corps  également  ou 
inégalement  pesants  ceux  qui  ont  une  égale  ou  inégale 
puissance  de  se  porter  vers  le  centre  commun,  et  un  même 
corps  est  dit  avoir  un  même  poids,  quand  il  a  toujours 
cette  même  puissance  ;  que  si  cette  puissance  augmente 
ou  diminue,  alors,  quoi  que  ce  soit  le  même  corps,  nous 
ne  le  considérons  plus  comme  le  même  poids.  Or,  que  cela 
arrive  aux  corps  qui  s'éloignent  ou  s'approchent  du  centre, 
c'est  ce  que  nous  désirerions  bien  savoir  ;  mais  ne  trouvant 
rien  qui  nous  contente  sur  ce  sujet,  nous  laissons  cette 
question  indécise  et  nous  raisonnons  seulement  sur  ce  que 
les  Anciens  et  nous  en  avons  pu  découvrir  de  vrai  jusqu'à 
maintenant.  » 

Etienne  Pascal  et  Roberval  ont  une  connaissance 
exacte  des  lois  de  la  composition  des  forces  ;  aussi  leur 
est-il  facile  de  mettre  à  nu  les  graves  erreurs  que  Fermât 
a  commises  en  ses  déductions. 

Prenant  un  arc  de  cercle  EBD  (fig.  io5)  dont  le  centre 
A  coïncide  avec  celui  de  la  Terre,  «  vous  supposez, 
disent-ils  à  Fermât  (1),  que  le  poids,  posé  tout  entier  au 
point  B,  pèsera  de  même  sur  l'appui  B  qu'étant  posé  par 

(1)  Etienne  Pascal  et  Roberval,  loc.  cit.,  p.  4ô. 


i73  - 

parties  aux  points  EFBCD.  Cela  est  tellement  éloigné  du 
vrai  que  quelquefois,  en  lieu  de  peser  sur  L'appui  I!  vers 
A,  il  pèsera  au  contraire  sm- 1<>  même  appui  pour  s'éloigner 
de  A  ».  C'est  ce  qui  arrivera,  par  exemple,  si  L'arc  ED 
surpasse  une  demi-circonférence  et  si  la  charge  est  toul 
entière  placée  aux  deux  points  E  et  D.  «  Et,  toutefois, 
étant  ramassé  tout  entier  au  point  B,  il  pèsera  toujours 
de  toute  sa  force  sur  l'appui  B  pour  emporter  le  levier 
vers  A,  et,  en  général,  étant  étendu,  il  pèsera  toujours 
moins  sur  l'appui  qu'étant  ramassé  au  point  B.  Toutes  ces 


choses,    quoique    contraires   à    votre    supposition,    sont 
démontrées  en  suite  de  nos  principes.  » 

Les  mêmes  principes  conduisaient  Mersenne  à  recon- 
naître que  le  poids  total  d'un  corps  d'étendue  finie  devait 
diminuer  au  fur  et  à  mesure  que  ce  corps  s'éloigne  du 
centre  de  la  Terre  ;  et  cela,  bien  que  chaque  partie  du 
corps  gardât,  contrairement  à  l'opinion  de  Beaugrand, 
un  poids  invariable.  «  Ceux,  dit  le  savant  religieux  (1), 
qui  considèrent  un  centre  particulier  de  pesanteur  dans 
chaque  partie  d'un  corps  proposé,  et  qui  donnent  une 
inclination  particulière  à  chaque  point  du  dit  corps  pour 

(I)  Harmonie  universelle,  par  F.  Marin  Mersenne.  Seconde  Partie  de 
l'Harmonie  universelle.  Livre  VIII,  De  l'utilité  de  l'harmonie  et  des  par- 
ties des  mathématiques.  Proposition  XVIII,  p.  65.  Paris,  MDCXXXVll. 


—  174  ~ 

descendre  au  centre  des  corps  pesants  (que  l'on  suppose 
estre  le  mesme  que  celuy  de  la  Terre)  prouvent  par  une 
autre  voie,  qui  me  semble  meilleure,  que  les  poids 
deviennent  plus  légers,  ou  pèsent  moins  en  s'approcliant 
dudit  centre,  mais  non  en  mesme  proportion  qu'ils  s'en 
approchent...  Mais  parce  que  l'autre  différente  pesanteur 
vient  des  angles  différents  faits  par  chaque  point  du  corps 
proposé  (à  raison  de  la  ligne  droite  par  laquelle  il  veut 
descendre  au  centre  de  la  Terre)  avec  la  ligne  qui  traverse 
le  centre  de  la  pesanteur  du  dit  corps,  ou  qui  luy  est  paral- 
lèle, il  s'ensuit  que  si  le  poids  est  considéré  comme  un 
point,  c'est-à-dire  que  l'on  considère  un  point  qui  ait  de 
la  pesanteur,  il  aura  toujours  la  même  pesanteur,  près 
ou  loin  du  centre  de  la  Terre  ;  ce  qui  n'arrive  pas  dans 
l'autre  opinion  fi),  dans  laquelle  ce  point  devient  plus 
léger  en  mesme  raison  qu'il  s'approche  du  centre,  comme 
fait  le  corps  pesant.  ?> 

La  remarque  faite  par  Mersenne  en  ce  passage  semble 
présentée  comme  une  opinion  commune  clans  les  Écoles  au 
moment  où  il  écrit  ;  or,  cette  opinion,  nous  l'avons  ren- 
contrée (2),  sous  une  forme  très  nette,  dans  le  Tractatus 
de  ponderibus  de  Maître  Biaise  de  Parme  ;  et  déjà  Albert 
de  Saxe,  dont  l'influence  sur  Biaise  de  Parme  n'est  point 
niable  (3),  en  marquait  (4)  le  principe  :  «  La  distance  fait 
bien,  il  est  vrai,  que  les  diverses  parties  d'un  grave 
tendent  à  leur  lieu  naturel  par  des  voies  diverses  ;  mais 
jamais  elle  n'empêcherait  la  tendance  d'un  corps  vers  son 
lieu  »  ;  Albert  de  Saxe  lui-même,  en  écrivant  ces  lignes, 
visait,  nous  l'avons  vu,  un  argument  de  Roger  Bacon. 
C'est  pour  nous  une  occasion  nouvelle  de  constater  la  per- 
sistance, parmi  les  mécaniciens  du  xvne  siècle,  de  tradi- 


(1)  Celle  que  soutenait  de  Beaugrand. 

(2)  Voir  ci-dessus,  Chapitre  Vil,  §  4. 
(5)  Voir  Chapitre  XV,  §  5. 

(4)  Alberti  de  Saxonia  Quœsiiones  in  libros  de  Cœlo  et  Mundo  ;  in 
librum  I  quaestio  X. 


—   175  - 

lions  qui  devaient  Leur  origine  à    l'école  d<>  Jordanus  et 
aux  commentaires  d'Albeii  de  Saxe  el  de  ses  disciples. 

Fermai  recul  avec  un  étonnemenl  profond  Les  critiques 
par  lesquelles  Etienne  Pascal  el  Roberval  prétendaient 
ruiner  le  principe  d'Albert  de  Saxe  ;  cel  étonnement 
Lble  se  laisse  deviner  en  la  Lettre  qu'il  adressait 
à  Mersenne  le  mardi  2  septembre  1 636  :  «  Pour  la 
Proposition  géostatique,  dit-il  (1),  elle  est  toute  fondée 
sur  ce  principe  seul  que  deux  graves  égaux,  joints  par 
une  ligne  ferme  et  laissés  en  liberté,  se  joindront  au 
centre  de  la  Terre  par  le  point  qui  divise  également  la 
ligne  qui  les  unit,  c'est-à-dire  que  ce  point  de  division 
s'unira  au  centre  de  la  Terre.  Messieurs  Pascal  et  Rober- 
val, après  avoir  reconnu  que  mon  raisonnement  est  fondé 
la-dessus  et,  qu'accordant  ce  principe,  ma  proposition  est 
sans  difficulté,  m'ont  nié  ce  principe,  que  je  prenais  pour 
un  axiome,  le  plus  clair  et  le  plus  évident  qu'on  peut 
demander  ;  obligez-moi  de  me  dire  si  vous  êtes  de  leur 
sentiment.  Je  l'ai  pourtant  démontré  depuis  peu  par  de 
nouveaux  principes,  tirés  des  expériences,  qu'on  ne 
saurait  contester  et  je  le  leur  envoierai  au  plus  tôt.  » 

Réduites,  sans  doute,  aux  idées  que  l'on  développait 
dans  les  Écoles,  d'après  l'antique  enseignement  d'Albert 
de  Saxe,  les  connaissances  de  Fermât  en  Mécanique  lais- 
saient béantes  d'immenses  lacunes  ;  le  géomètre  toulousain 
ignorait  assurément  comment  l'équilibre  d'un  levier  tiré 
par  des  forces  diversement  inclinées  dépendait  des 
moments  de  ces  forces  par  rapport  au  point  d'appui  ;  aussi 
doutait-il  des  raisonnements  de  Roberval,  où  il  était  fait 
usage  de  cette  règle.  «  Vous  m'obligerez  beaucoup,  écrit- 
il  (2)  au  professeur  du  Collège  de  France,  de  m'envojer 
la  démonstration  de  votre  proposition  suivant  l'opinion  où 


(1)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  ;  t.  Il,  Correspondance,  p.  58. 

(-2)  Fermât,  op.  cit.,  p.  59.  Lettre  de  Fermât  à  Roberval  du  16  septembre 
165(5. 


—  176  — 

vous  êtes,  que  les  graves  gardent  la  proportion  réciproque 
des  perpendiculaires  tirées  du  centre  du  levier  sur  les 
pendants,  et  de  laquelle  je  douterai  toujours  jusqu'à  ce 
que  je  l'aurai  vue.  Je  vous  puis  pourtant  assurer  que  je  ne 
saurais  démordre  de  la  mienne.  » 

Cédant  aux  instances  de  Fermât,  Roberval  lui  écrit  (1) 
le  11  octobre  1 636  :  «  Je  vous  envoie  la  démonstration 
de  la  proposition  fondamentale  de  notre  Méchanique, 
ainsi  que  je  vous  l'ai  promise  ».  Et,  en  indiquant  minu- 
tieusement la  définition  des  termes  qu'il  emploie,  les 
axiomes  qu'il  invoque,  il  lui  expose  avec  grand  soin  les 
lois  d'équilibre  d'un  levier,  droit  ou  coudé,  que  sollicitent 
des  forces  diversement  inclinées.  L'ordre  que  suit  cet 
exposé  rappelle  très  exactement  la  marche  des  raisonne- 
ments de  Giovanni  Battista  Benedetti.  Il  n'est  guère 
douteux,  d'ailleurs,  que  Roberval  ne  connût  le  Diver- 
sarum  speculationum  de  cet  auteur.  Un  an  plus  tard,  en 
effet,  Mersenne  expose  (2),  en  la  Seconde  partie  de  l'Har- 
monie universelle,  comment  la  convergence  des  verticales 
modifie  la  loi  d'équilibre  de  la  balance  ;  la  règle  qu'il 
indique  est  celle  de  Fermât,  rectifiée  par  la  correction 
qu'}r  avait  apportée  Roberval  ;  et,  pour  justifier  cette  cor- 
rection, il  invoque  le  traité  de  Benedetti  : 

«  Or  il  ne  sera  pas  hors  de  propos  d'ajouter  icy  une 
particulière  remarque  que  l'on  a  faite  touchant  les  bras 
de  la  balance,  dont  les  poids  sont  en  raison  réciproque  de 
la  longueur  des  dits  bras,  suivant  les  positions  d'Archi- 
mède,  parce  qu'il  suppose  que  les  pendans  des  balances 
descendent  parallèles,  au  lieu  qu'ils  penchent  et  s'inclinent 
vers  le  centre  de  la  terre,  auquel  ils  se  rencontreraient, 
s'ils  avoyent  chacun  1 145  lieues  de  longueur.  De  là  vient 
que   ceux  qui  considèrent  la   balance  plus  exactement, 


(1)  Fermât,  op.  cit.,  p.  75. 

i2)  Harmonie  universelle,  par  F.  Marin  Mersenne  ;  Seconde  partie  de 
l  Harmonie  universelle  ;  Nouvelles  observations  physiques  et  mathéma- 
tiques. \'e  observation,  p.  17.  Paris,  MDCXXXV1I. 


—   »77  — 

concluenl  que  les  poids  précédons  sont  en  raison  réci- 
proque des  lignes  perpendiculaires  menées  des  centres 
de  chaque  poids  sur  la  ligne  qui  conjoint  le  centre  de  la 
terre  el  de  la  balance;  ou  en  raison  réciproque  (i) 
composée  de  la  raison  «les  lignes  penchantes  el  de  la  raison 
îles  angles  faits  au  centre  de  la  terre,  par  la  ligne  qui 
conjoint  les  centres  de  la  terre  el  de  la  balance,  et  les 
dites  lignes  penchantes,  c'est  à  dire  d'inclination  ou  de 
direction  des  poids  vers  le  centre  de  la  terre  ;  ou  plutost 
en  raison  réciproque  des  lignes  perpendiculaires  tirées 
du  centre  de  la  balance  sur  les  lignes  penchantes, 
connue  fait  Jean  Benoist  dans  son  3  chapitre  sur  les 
Méchaniques,  ce  que  plusieurs  excellents  géomètres 
estiment  véritable.  » 

La  théorie  si  nette  que  Benedetti  avait  sans  doute 
empruntée  à  Léonard  de  Vinci,  et  que  Roberval  lui 
emprunte  à  son  tour,  n'a  pas  raison  de  l'obstination  avec 
laquelle  Fermât  défend  sa  manière  de  voir.  Il  s'efforce  (2) 
de  mettre  Roberval  en  contradiction  avec  lui-même  ;  il 
croit  y  parvenir  en  tirant  des  principes  contenus  en  sa 
dernière  lettre  la  conclusion  qu'une  sphère  pesante,  placée 
sur  un  plan  tangent  au  globe  terrestre,  se  mettra  en 
mouvement  à  moins  qu'elle  ne  se  trouve  au  point  de  con- 
tact ;  endette  conclusion,  nous  reconnaissons  une  propo- 
sition d'Albert  de  Saxe  ;  Léonard  de  Vinci,  Villalpand, 
Mersenne  nous  l'ont  soigneusement  conservée  ;  Fermât 
ne  voit  pas  que  si  la  théorie  du  plan  incliné  exige  le  repos 
d'une  telle  sphère  placée  sur  un  plan  horizontal,  c'est 
précisément  parce  que  cette  théorie  néglige  la  conver- 
gence des  verticales. 

L'opiniâtreté  du  géomètre  toulousain,  qui  refuse  de  se 
rendre  aux  raisons  de  la  saine  Mécanique,  se  manifeste 


(1)  Celle  règle  est  celle  qu'avait  proposée  Fermai. 

(2)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  :  t.  II.  Correspondance,  p.  87  ;  Objecta  a  Domino  de  Fermât 
adversus  proposilionem  mechanicam  Uomiui  de  Roberval,  décembre  1656. 

i-2 


—  178  — 

encore  à  plusieurs  reprises  (  i  )  ;  la  cause,  toutefois,  peut 
être  tenue  pour  entendue  ;  l'opinion  d'Albert  de  Saxe, 
selon  laquelle  la  pesanteur  d'un  corps  est  la  tendance  qu'a 
le  centre  de  gravité  de  ce  corps  à  s'unir  au  centre  de  la 
Terre,  a  subi  une  irrémédiable  défaite. 

Avec  son  bonheur  habituel,  Descartes  entre  dans  la  lutte 
au  moment  où  il  n'y  a  plus  qu'à  recueillir  les  fruits  de  la 
victoire. 

L'inlassable  curiosité  de  Mersenne  lui  a  fait  désirer  de 
connaître  l'avis  du  grand  philosophe  sur  le  problème 
géostatique  qui  vient  de  mettre  aux  prises  Fermât,  Ro- 
berval  et  Etienne  Pascal.  Accédant  à  cette  demande, 
Descartes  envoie  au  religieux  Minime,  le  i3  juillet  1 638, 
un  Examen  de  la  question  sçavoir  si  un  corps  pèse  plus 
ou  moins,  estant  proche  du  centre  de  la  terre  qu'en  estant 
éloigné  (2). 

Cet  examen  renferme  un  exposé  de  la  Statique  carté- 
sienne, peu  différent  de  celui  que  Constantin  Huygens 
avait  reçu  quelque  temps  auparavant  ;  à  cet  exposé,  que 
nous  avons  commenté  en  notre  Chapitre  XIV,  sont 
jointes  diverses  remarques  qui  ont  trait  au  débat  dont 
nous  relatons  l'histoire. 

Nous  avons  vu  que  Descartes  avait  connu  par  Mersenne 
les  propositions  avancées  par  Fermât  ;  qu'il  ait  connu 
également  la  lettre  où  Etienne  Pascal  et  Roberval  réfu- 
taient ces  propositions,  on  n'en  saurait  douter  à  la  lecture 
des  passages  suivants  : 

«...  11  faut  déterminer  ce  qu'on  entend  par  pesanteur 
absolue.  La  plus  part  la  prennent  pour  une  vertu  ou 
qualité  interne  en  chascun  des  cors  qu'on  nomme  pesans, 
qui  les  fait  tendre  vers  le  centre  de  la  terre.  »  Selon  les 


(1)  Fermai,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  ;  t.  11,  Correspondance  ;  Leltres  de  Fermât  à  Roberval  du 
7  décembre  1656  (p.  89)  et  du  16  décembre  163(5  (p.  92). 

(-2)  Descartes,  Œuvres,  publiées  par  Ch.  Adam  et  l'aul  Tannery  ;  t.  11, 
Correspondance  (mars  1638-décembre  1639),  p.  *2*22. 


—   179  — 

uns,  cette  vertu  dépend  de  la  forme  ;  selon  les  autres,  de 
la  matière  seule.  ••  Or,  suivant  ces  deux  opinions,  donl 
!;i  première  est  la  plus  commune  dans  les  escholes,  el  la 
seconde  esl  la  plus  receue  entre  ceux  qui  pensenl  sçavoir 
quelque  chose  <1«'  plus  que  le  commun,  il  est  évidenl  que 
la  pesanteur  absolue  des  cors  est  toujours  en  eux  une 
m  es  nie,  et  qu'elle  ne  change  point  du  tout  à  raison  de 
leur  diverse  distance  du  centre  de  la  Terre. 

»  Il  y  a  encore  une  troisième  opinion,  à  sçavoir  de 
ceux  qui  pensent  qu'il  n'y  a  aucune  pesanteur  qui  ne  soit 
relative,  et  que  la  force  ou  vertu  qui  fait  descendre  les 
cors  qu'on  nomme  pesans,  n'est  point  en  eux,  mais  dans 
le  centre  de  la  Terre,  ou  bien  en  toute  sa  masse,  laquelle 
les  attire  vers  soy,  comme  l'aymant  attire  le  fer,  ou  en 
quelque  autre  telle  façon.  Et  selon  ceux-ci,  comme 
l'aymant  et  tous  les  autres  agens  naturels  qui  ont  quelque 
sphère  d'activité  agissent  tousjours  d'avantage  de  près 
que  de  loin,  il  faut  avouer  qu'un  mesme  cors  pèse  d'autant 
plus  qu'il  est  plus  proche  du  centre  de  la  Terre. 

»  Pour  mon  particulier,  »  ajoute  Descartes,  «je  conçoy 
véritablement  la  nature  de  la  pesanteur  d'une  façon  qui 
est  fort  différente  de  ces  trois,  mais  pour  ce  que  je  ne  la 
sçaurois  expliquer  qu'en  déduisant  plusieurs  autres  choses 
dont  je  n'ay  pas  icy  dessein  de  parler,  tout  ce  que  je  puis 
dire  est  que  par  elle  je  n'apprens  rien  qui  appartienne  à 
la  question  proposée,  si  non  qu'elle  est  purement  de  fait, 
c'est  à  dire  qu'elle  ne  sçauroit  estre  déterminée  par  les 
hommes  qu'en  tant  qu'ils  en  peuvent  faire  quelque  expé- 
rience ;  et  mesme  que,  des  expériences  qui  se  feront  icy 
en  nostre  air,  on  ne  peut  connoistre  ce  qui  en  est  beau- 
coup plus  bas,  vers  le  centre  de  la  terre,  ou  beaucoup 
plus  haut,  au  delà  des  nues,  à  cause  que  s'il  y  a  de  la 
diminution  ou  de  l'augmentation  de  la  pesanteur,  il  n'est 
pas  vraysemblable  qu'elle  suive  partout  une  mesme  pro- 
portion. » 

Descartes  cherche  d'ailleurs  si,  parmi  les  expériences 


—   180  — 

dont  les  résultats  sont  déjà  connus,  il  n'en  est  aucune  qui 
nous  puisse  renseigner  sur  les  variations  de  la  pesanteur  ; 
les  faits  lui  semblent  montrer  que  la  pesanteur  décroît 
lorsqu'on  s'élève  à  partir  de  la  surface  de  la  terre  ;  mais 
les  preuves  qu'il  donne  de  cette  assertion  sont  étranges  ; 
il  cite  «  le  vol  des  oyseaux  »,  «  ces  dragons  de  papier 
que  font  voler  les  enfants  »  et  même,  sur  la  foi  de  Mer- 
senne,  «  les  baies  des  pièces  d'artillerie,  tirées  directe- 
ment vers  le  zénith,  qui  ne  retombent  point  ».  Parmi  les 
arguments  qu'il  invoque,  il  en  est  un  qui  n'est  point  sans 
intérêt  pour  l'histoire  de  la  pesanteur  universelle  : 

«  Une  autre  expérience,  qui  est  desja  faite  et  qui  me 
semble  très  forte  pour  persuader  que  les  cors  éloignez  du 
centre  de  la  terre  ne  pèsent  pas  tant  que  ceux  qui  en  sont 
proches,  est  que  les  Planètes  qui  n'ont  pas  en  soy  de 
lumière,  comme  la  Lune,  Venus,  Mercure,  etc.,  estant, 
comme  il  est  probable,  des  cors  de  mesme  matière  que  la 
Terre,  et  les  cieux  estant  liquides,  ainsy  que  jugent 
presque  tous  les  astronomes  de  ce  Siècle,  il  semble  que  ces 
Planètes  devroient  estre  pesantes  et  tomber  vers  la  Terre, 
si  ce  n'estoit  que  leur  grand  éloignement  leur  en  oste 
l'inclination.  » 

Néanmoins,  Descartes  ne  pense  pas  que  l'expérience 
soit  assez  avancée  pour  permettre  de  raisonner  géométri- 
quement sur  une  pesanteur  variable  ;  il  la  tiendra  donc 
pour  constante  dans  ses  raisonnements  :  «  Outre  cela,  nous 
supposerons  que  cbasque  partie  d'un  mesme  cors  pesant 
retient  tousjours  en  soy  une  mesme  force  ou  inclination 
à  descendre,  nonobstant  qu'on  l'esloigne  ou  qu'on  l'ap- 
proche du  centre  de  la  terre,  ou  qu'on  le  mette  en  telle 
situation  que  ce  puisse  estre.  Car  encore  que,  comme  j'ay 
desjà  dit,  cela  ne  soit  peut  estre  pas  vray,  nous  devons 
toutefois  le  supposer  pour  faire  commodément  notre 
calcul. 

»  Or  ce  te  égalité  en  la  pesanteur  absolue  estant  posée, 
on  peut  demonstrer  que  la  pesanteur  relative  de  tous  les 


—  181  — 

cors  durs,  estant  considérez  en  L'air  libre  el  Bans  estre 
soutenus  d'aucune  clins.',  esi  quelque  peu  moindre,  L< 
qu'ils  sont  proches  du  centre  de  la  Terre  que  lorsqu'ils  en 
1  esloignez,  bien  que  ce  ne  soit  pas  le  mesrae  des  cors 
liquides  ;  el  au  contraire  que  deux  cors  parfaitement 
égaux  estant  apposez  l'un  à  l'autre  dans  une  balance 
parfaitement  exacte,  lorsque  les  bras  de  cette  balance 
ne  seront  pas  parallèles  à  l'horison,  celuy  de  ces  deux 
cors  qui  sera  le  plus  proche  du  centre  de  la  terre  pèsera 
le  plus,  et  ce  d'autant  justement  qu'il  en  sera  plus  proche. 
D'où  il  suit  aussy  que  hors  de  la  balance,  entre  les  parties 
égales  d'un  mesme  cors,  les  plus  hautes  pèsent  d'autant 
moins  que  les  plus  basses  qu'elles  sont  plus  esloignées  du 
centre  de  la  terre,  de  façon  que  le  centre  de  gravité  ne 
peut  estre  un  centre  immobile  en  aucun  cors,  encore 
mesme  qu'il  soit  sphérique.  » 

La  première  proposition  énoncée  par  Descartes  est  celle 
que  Biaise  de  Parme  a  formulée  autrefois,  que  Mersenne 
a  retrouvée  ;  Etienne  Pascal  et  Roberval  en  ont  opposé 
à  Fermât  de  fort  analogues  ;  les  règles  de  composition 
des  forces  en  donnent  bien  aisément  la  démonstration  ; 
mais,  nous  l'avons  vu,  Descartes  ne  paraît  pas  avoir 
jamais  eu  une  connaissance  bien  exacte  de  ces  lois  ;  aussi, 
lorsqu'il  se  propose  (1)  de  donner  une  «  démonstration  qui 
explique  en  quel  sens  on  peut  dire  qu'un  corps  pèse  moins, 
estant  proche  du  centre  de  la  Terre,  qu'en  estant  esloigné  » , 
a-t-il  recours  à  un  artifice  assez  étrange  et  assez  peu 
rigoureux  pour  tirer  cette  démonstration  des  lois  du  plan 
incliné. 

Quant  cà  la  proposition  qui  a  pour  objet  l'instabilité  de 
l'équilibre  d'une  balance  où  l'on  regarde  les  verticales 
comme  concourantes,  elle  fait  l'objet  (2)  d'une  «  autre 
démonstration,  qui  explique,  en  quel  sens  on  peut  dire  quun 
mesme  co?*s  pèse  plus,  estant  proche  du  centre  de  la  terre 

(1)  Descartes,  loc.  cit.,  p.  -258. 

(2)  Id.,  ibid.,  p.  242. 


—    l82    — 

qu'en  estant  esloigné  » .  Cette  démonstration  n'a  point  exigé 
de  Descartes  un  fort  grand  effort  d'invention  ;  Etienne  Pas- 
cal, Roberval  et  Mersenne  avaient  déjà  montré  comment 
on  devait,  selon  les  principes  exposés  par  Benedetti  (1), 
corriger  le  raisonnement  de  Fermât  ;  cette  déduction 
ainsi  rectifiée  est  celle  que  Descartes  s'approprie. 

De  la  déduction  incorrecte  qu'il  avait  construite,  Fer- 
mat  avait  déjà  tiré  ce  corollaire  qu'un  corps  n'a  pas  un 
centre  de  gravité  indépendant  de  sa  position  ;  ce  corol- 


fiff.  106. 

laire,  Descartes  le  justifie  (2)  de  nouveau  par  des  raisons 
exactes  : 

«  En  suite  de  quoy  il  est  évident  que  le  centre  de  gra- 
vité des  deux  poids  B  et  D  (fig.  106),  joins  ensemble  par 

(1)  Dans  une  lettre  (a)  doni  le  destinataire  est  probablement  Boswell  et  dont 
la  date  est  peut-être  1646,  Descartes  déclare  qu'il  <•  partage  l'avis  de  ceux  qui 
disent  que  deux  poids  sont  en  équilibre  quant  ils  sont  en  raison  in- 
verse des  perpendiculaires  abaissées  du  centre  de  la  balance  sur  les 
lignes  qui  joignent  les  extrémités  des  bras  au  centre  de  la  Terre  ». 
11  ajoute  que  «  non  seulement  la  raison  en  est  évidente,  mais  encore  qu'elle 
peut  être  prouvée  ".  Nous  avouons  qu'il  nous  est  impossible  de  trouver 
trace  d'un  raisonnement  concluant  dans  les  considérations  présentées  par 
Descartes. 

(2)  Descartes,  loc.  cit.,  p.  244. 

(a)  Descartes,  Œuvres,  publiées  par  Ch.  Adam  et  Paul  Tannery  ;  tome  IV, 
Correspondance  ;  Additions,  p.  696. 


—   .83  — 

la  ligne  Hl>,  n'est  pas  au  point  C,  mais  entre  C  et  I),  par 
exemple  au  point  K,  où  je  .suppose  que  tombe  la  ligne  qui 
divise  l'angle  BAD  en  deux  parties  égales...  De  façon  que 
les  poids  B  et  1)  doivent  estre  soutenus  par  le  point  R 
peur  demeurer  en  équilibre  en  l'endroit  où  ils  sont.  Mais 
BJ  on  suppose  la  ligne  BD  tant  soit  peu  plus  ou  moins 
inclinée  sur  l'horizon,  ou  bien  ces  poids  à  une  autre 
distance  du  centre  de  la  terre,  il  faudra  qu'ils  soient  sou- 
tenus par  un  autre  point  pour  estre  en  équilibre,  et  ainsy 
leur  centre  de  gravité  n'est  pas  tousjours  au  mesme 
point.  » 

Fermât  avait  cru,  du  moins,  pouvoir  admettre  l'invaria- 
bilité du  centre  de  gravite  de  la  sphère  ;  Descartes 
prouve  (1)  que  cette  exception  même  n'a  pas  lieu  d'être 
admise  :  »  D'où  il  suit  clairement  que  le  centre  de  gravité 
de  toute  cete  sphère  n'est  pas  au  point  qui  est  le  centre  de 
sa  ligure,  mais  quelque  peu  plus  bas  en  la  ligne  droite  qui 
tend  de  ce  centre  de  sa  figure  vers  celuy  de  la  terre.  Ce 
qui  semble  véritablement  fort  paradoxe,  lorsqu'on  n'en 
considère  pas  la  raison  ;  mais  en  la  considérant,  on  peut 
voir  que  c'est  une  vérité  mathématique  très  assurée.  » 

L'exposé  de  Descartes  résume  et  juge  le  débat  qui  a 
mis  aux  prises  Beaugrand,  Fermât,  Mersenne,  Roberval 
et  Etienne  Pascal  ;  la  conclusion  en  est  maintenant  claire 
et  certaine  ;  l'idée  d'un  centre  de  gravité  invariablement 
lié  à  chaque  corps  solide  n'a  de  sens  qu'autant  que  les  ver- 
ticales sont  traitées  comme  parallèles  entre  elles  ;  c'est 
donc  une  absurdité  que  de  vouloir  attribuer  à  ce  point  une 
tendance  à  s'unir  au  centre  de  la  Terre  ;  la  seule  considé- 
ration du  centre  de  la  Terre  suffit  à  rendre  illégitime  la 
considération  du  centre  de  gravité.  Telle  est  la  consé- 
quence importante  qu'a  produite  la  querelle  des  géostati- 
ciens. 

De  cette  querelle,  Torricelli  a-t-il  eu  connaissance  l  Ses 

(1)  Descaries,  loc.  cit.,  p.  2-43. 


—  184  — 

recherches  ont-elles  pu  éprouver  l'influence  des  idées  qui 
se  discutaient  parmi  les  géomètres  français  1  De  ce  point, 
nous  ne  saurions  douter. 

Nous  avons  vu  que  Torricelli  avait  pas*sé  une  grande 
partie  de  sa  vie  à  Rome,  auprès  de  son  maître,  le 
P.  Castelli  ;  c'est  seulement  trois  mois  avant  la  mort  de 
Galilée  (8  janvier  1642)  qu'il  quitta  son  premier  maître, 
pour  se  rendre  à  Arcetri,  auprès  du  grand  géomètre. 

Or,  au  fort  de  la  querelle  sur  la  Géostatique,  le 
P.  Castelli  avait  eu  commerce  avec  Jean  de  Beaugrand  ; 
il  avait  eu  connaissance  des  propositions  de  Fermât  sur 
la  variabilité  du  centre  de  gravité  et  avait  entrepris  des 
recherches  semblables  ;  nous  en  avons  pour  garant  la 
lettre  suivante  (1),  dont  nous  ignorons  malheureusement 
la  date  et  le  destinataire  : 

«  J'ai  lu  les  très  subtiles  pensées  de  M.  de  Fermât  au 
sujet  du  centre  de  gravité  ;  je  confesse  bien  volontiers 
qu'elles  m'ont  paru  belles  et  dignes  de  cette  sublime  intel- 
ligence, que  M.  de  Beaugrand  me  célébra  avec  force 
louanges  lors  de  son  passage  à  Rome.  Je  veux  croire  qu'il 
en  possède  une  démonstration  rigoureuse.  M.  de  Beau- 
grand  m'a  dit  avoir  obtenu  une  proposition  semblable  : 
savoir,  qu'un  même  grave,  placé  à  des  distances  diverses 
du  centre  de  la  Terre,  pèse  inégalement,  et  que  le 
poids  est  au  poids  comme  la  distance  au  centre  de  la 
Terre  est  à  la  distance.  Aussi  ai-je  appliqué  ma  pensée 
à  cette  matière  et  ai-je  pensé,  à  ce  moment,  que  j'avais 
retrouvé  la  démonstration  ;  mais  depuis,  m 'étant  pro- 
posé certaines  difficultés,  mon  ardeur  pour  cette  spé- 
culation s'est  refroidie.  Je  me  souviens  encore  que  j'en 
avais  déduit  la  conséquence  même  qu'en  tire  M.  de  Fer- 
mat,  savoir  qu'un  grave  dont  le  centre  de  gravité  coïnci- 
derait avec  le  centre  de  la  Terre  n'aurait  aucun  poids  et, 
de  plus,  que  la  Terre  entière  est  dépourvue  de  poids  ;  en 

(1)  Fermât,  Œuvres,  publiées  par  les  soins  de  MM.  Paul  Tannery  et 
Ch.  Henry  ;  l.  II,  Correspondance,  p.  26. 


—   i85  — 

outre,  j'avais  trouvé  qu'un  grave  qui  descend  vers  le  centre 
de  la  Terre,  non  seulement  change  de  poids  d'instant 
en  instant,  mais  encore,  chose  qui  peut  sembler  plus  mer- 
veilleuse, que  le  centre  de  gravité  se  déplace  continuel- 
lement en  la  masse  de  ce  grave  ;  de  plus,  si  un  grave  se 
meut  sur  place  d'un  mouvemenl  de  rotation,  son  centre 
de  gravit.'  change  sans  cesse  ;  aussi  suis-je  aisément  d'ac- 
cord avec  M.  de  Fermât  en  ceci  :  Que  la  nature  du  centre 
de  gravité  n'est  point  du  tout  telle  que  les  mécaniciens 
l'ont  communément  décrite.  » 

Torricelli  connaissait  donc  les  erreurs  et  les  contradic- 
tions auxquelles  on  est  conduit  lorsqu'on  traite  du  centre 
de  gravite  sans  admettre  le  parallélisme  des  verticales  ; 
on  comprend,  dès  lors,  pourquoi  il  a  pris  soin  de  formu- 
ler, avec  tant  de  précision,  cette  dernière  hypothèse.  Par 
là,  il  a  profondément  transformé  le  principe  de  Statique 
qu'il  tenait  de  Galilée  ;  il  a  fait  disparaître  toute  trace  de 
la  doctrine  erronée  à  laquelle  ce  principe  devait  sa  nais- 
sance. Comme  mainte  proposition  de  Physique,  c'est  en 
reniant  ses  origines  que  la  loi  de  Torricelli  est  devenue 
une  irréprochable  vérité.  Mais  en  brisant  tout  lien  avec 
l'erreur  qui  lui  avait  donné  naissance,  elle  a  perdu  l'ap- 
parente évidence  qui  semblait  en  imposer  l'acceptation  ; 
elle  s'est  montrée  dès  lors  ce  qu'elle  était  réellement  :  un 
pur  postulat,  justifié  seulement  par  l'accord  de  ses  con- 
séquences avec  la  réalité. 


13 


—  i86  — 
CHAPITRE  XVII 

LA  COORDINATION  DES  LOIS  DE  LA  STATIQUE 

l.  Le  P.  Marin  Mersenne  (1588-1648)  — 

Biaise  Pascal  (1623-1662)  —  Le  P.  Zucchi  (1586-1670)  — 

Le  P.  Honoré  Fabri  (1606-1688) 

Lorsque  le  xvne  siècle  parvient  au  milieu  de  sa  course, 
l'œuvre  entreprise  en  Statique  par  Stevin,  par  Galilée,  par 
Roberval,  par  Descartes  et  par  Torricelli  se  trouve  accom- 
plie. Au  moment  où  débuta  le  xvie  siècle,  la  plupart  des 
grandes  vérités  de  la  Statique  avaient  été  déjà  entrevues, 
soit  par  les  mécaniciens  de  l'École  de  Jordanus,  soit  par 
Léonard  de  Vinci.  Puis  elles  s'étaient  obscurcies  de  nou- 
veau, et  la  critique  étroite  et  partiale  des  géomètres  les 
avait  rejetées  dans  l'oubli.  C'est  ainsi  que  la  brume  se 
déchire  un  instant  et  laisse  apercevoir  la  neige  étincelante 
des  hautes  cimes  qu'un  nouveau  nuage  vient  bientôt 
voiler.  Maintenant,  les  propositions  les  plus  importantes, 
parmi  celles  qui  composent  la  Science  de  l'Équilibre,  sont 
formulées  d'une  manière  précise  ;  les  silhouettes  des  prin- 
cipaux sommets  se  dessinent  avec  netteté.  Mais  il  s'en  faut 
bien  que  la  Statique  soit  complètement  constituée.  Une 
théorie  scientifique  n'est  pas  la  réunion  de  quelques 
grandes  vérités  isolées  les  unes  des  autres  ;  elle  est  un 
système  où  ces  vérités  s'enchaînent  les  unes  aux  autres, 
une  classification  méthodique  dont  l'ordre  manifeste  les 
affinités  naturelles  des  divers  principes.  Or,  de  cet  enchaî- 
nement, nul  mécanicien  n'a  encore  la  claire  vision.  Si  les 
principaux  sommets  brillent  déjà,  éclairés  d'une  vive 
lumière,  les  contreforts  qui  les  unissent  et  les  groupent  en 


-   ,87  - 

un  même  massif  sont  encore  noyés  dans  l'ombre.  Parfois 
même,  les  yeux  qui  contemplent  un  pic  n'aperçoivent  pas 

une  cime  voisine.  Descartes,  qui  marque  si  nettement  les 
contours  du  principe  des  déplacements  virtuels,  n'a  de  la 
loi  de  la  composition  des  forces  qu'une  vue  extrêmement 
confuse  et  inexacte. 

II  reste  donc,  pour  que  la  Statique  soit  une  science 
faite,  une  œuvre  importante  à  accomplir.  11  reste  à  grouper 
les  diverses  lois  déjà  découvertes  en  un  système  un  et 
coordonné,  à  montrer  comment  elles  s'accordent  entre 
elles,  comment  elles  dérivent  les  unes  des  autres,  comment, 
en  chaque  circonstance,  elles  fournissent  les  conditions  qui 
suffisent  à  assurer  l'équilibre  et  qui  sont  nécessaires  pour 
qu'il  ait  lieu. 

Ce  travail  de  systématisation  et  de  coordination,  nul, 
plus  que  le  P.  Mersenne,  n'a  souhaité  ardemment  de  le 
parfaire;  nul  ne  s'y  est  plus  activement  efforcé.  Malheu- 
reusement, le  laborieux  Minime  n'était  pas  apte  à  mener 
a  bonne  fin  la  tâche  qu'il  s'était  imposée.  Pour  classer  en 
une  théorie  harmonieuse  toutes  ces  propositions  diverses 
et  disparates,  il  fallait  une  vue  claire  et  profonde  des 
principes,  une  extrême  rigueur  de  déduction,  un  sens  cri- 
tique très  sûr  et  très  finement  aiguisé  ;  Mersenne  était 
doué  seulement  d'une  curiosité  inlassable  de  collectionneur 
et  d'une  exubérante  imagination  d'artiste.  Aussi,  à  la  place 
du  système  logique  qu'il  eût  fallu  construire,  ne  composa- 
t-il  qu'une  compilation. 

Compilation  fort  complète,  d'ailleurs,  et  pour  laquelle  les 
œuvres  de  presque  tous  les  mécaniciens  contemporains 
furent  mises  cà  contribution. 

Dès  1626,  Mersenne  avait  donné  son  Synopsis  malhe- 
matica  (1),  longue  liste  de  propositions  dues  soit  à  des 

(l)  V.  Chapitre  XIII,  1,  et  Chapitre  XV,  2. 


géomètres  anciens,  soit  à  des  auteurs  modernes.  A  côté 
des  théorèmes  qui  composent  les  traités  d'Arcbimède, 
Mersenne  avait  reproduit  les  énoncés  qui  forment  les 
ouvrages  de  Commandin  et  de  Luca  Valerio  ;  il  y  avait 
joint  maint  texte  emprunté  à  Simon  Stevin,  à  Guido 
Ubaldo,  à  Villalpand,  à  d'autres  encore.  Les  Mechanico- 
rum  libri  demeurèrent  jusqu'à  la  fin  du  xvne  siècle  le 
thème  de  plus  d'un  traité  de  Statique,  d'autant  qu'en  1644, 
Mersenne  réédita  son  Synopsis  (1). 

En  1634  paraissent  Les  méchaniques  de  Galilée  ;  l'infa- 
tigable compilateur  ne  s'est  pas  contenté  de  traduire  l'œuvre 
du  grand  géomètre  de  Pise;  il  y  a  joint  «  plusieurs  addi- 
tions rares  et  nouvelles,  utiles  aux  Architectes,  Fonteniers, 
Philosophes  et  Artisans  »  ;  et  parmi  ces  additions,  plu- 
sieurs sont  empruntées  aux  «  Méchaniques  du  Guid- 
Ubalde(2)  ». 

L'année  1 636  voit  paraître  les  Harmonicorum  libri  ,- 
Mersenne  y  rapporte  les  premiers  travaux  de  Galilée  sur 
la  chute  accélérée  des  graves  ;  la  Statique  y  tient  peu  de 
place  ;  cependant,  on  y  étudie  (3)  de  quelle  manière  varie 
la  pesanteur  d'un  grave  pendu  à  l'extrémité  d'un  bras  de 
levier  lorsque  ce  levier  tourne  autour  du  point  d'appui  ; 
l'influence  de  Benedetti,  dont  Mersenne  ne  cite  pas  le  nom 
en  cet  ouvrage,  mais  qu'il  invoquera  en  un  autre  écrit, 
est  ici  bien  manifeste. 

En  la  même  année  i636,  Mersenne  donne,  en  français, 
Y  Harmonie  universelle.  Là  se  trouve  inséré  le  «  Traité  de 


(1)  Lniversœ  Geometriœ  mixtœque  Mathematicœ  synopsis,  et  bini 
refractionum  demonstratarum  tractaius;  sludio  et  oj>ei â  F.  M.  Mer- 
senni  M.  ;  Parisiis,  apud  Antonium  Berlier,  via  Jacoboeâ,  sub  signo  Fortunae, 
MDCXLIV. 

(2)  Mersenne,  Les  méchaniques  de  Galilée,  p.  25.  Cf.  L'épiire  dédica- 
loire  adressée  à  M.  de  Reffuge. 

(3)  F.  Marini  Mersenni,  ordinis  rr.ininiorum,  Harmonicorum  libri; 
Lutetiae  Parisiorum,  sumptibus  Guglielmi  Baudiy,  MDCXXXV1  ;  Liber  secun- 
dus,  de  eausis  sonorum,  Propositio  XXIV,  Corollarium  IV,  p.  22. 


—  189  — 

Méchanique,  des  poids  soustenus  par  des  puissances  sur 
les  plans  inclinez  à  l'horizon  ;  des  puissances  qui  sous- 
tiennent  un  poids  suspendu  à  deux  chordes;  par  G.  l'ers. 
de  Roberval».  Mais  le  laborieux  Minime  ne  se  borne  pas  â 
adjoindre  l'écrit  de  Roberval  à  la  partie  de  son  propre  ou- 
▼ragequ'il  a  intitulée  :  A.  Traitez  de  la  nature  tin  son  et  des 
mouvemens  de  toutes  sortes  de  corps.  Livre  second.  Des 
mouvemens  de  toutes  sortes  de  corps.  Dans  celte  même 
partie,  après  avoir  rapporté  la  théorie  de  Galilée  sur  la 
chute  des  corps  et  critiqué  les  hypothèses  faites  par  le 
grand  physicien  au  sujet  du  plan  incliné,  hypothèses  qui 
ne  s'accordent  pas  avec  ses  propres  expériences,  Mersenne 
-  examine  (1)  la  9  proposition  du  8  livre  des  Recueils 
Mathématiques  de  Pappus,  qui  consiste  à  sçavoir  quelle 
force  est  nécessaire  pour  soustenir  un  poids  donné  sur 
un  plan  droit  incliné  à  l'horizon  selon  un  angle  donné, 
dont  j'ay  déjà  parlé  assez  amplement  dans  la  4  addition 
que  j'ay  mis  (sic)  dans  les  méchaniques  de  Galilée  ;  c'est 
pourquoi  j'ajoute  seulement  ici  la  démonstration  qu'en  a 
fait  Monsieur  de  Roberval,  l'un  des  plus  excellens  géo- 
mètres de  ce  siècle  » . 

R'oberval  n'est  point  le  seul  mécanicien  dont  les  oeuvres 
soient  étudiées  dans  Y  Harmonie  universelle.  Peu  après  le 
passage  que  nous  venons  de  citer,  Mersenne  nous  montre  (2) 
que  la  loi  du  plan  incliné  donnée  par  Cardan  au  DePropor- 
tionibus  n'est  point  exacte  ;  puis  (3)  que  «  Cardan,  Tar- 
talea  et  Guid-Ubalde  ont  failli  touchant  la  balance  ». 

Ailleurs  (4),  Mersenne  se  montre  préoccupé  de  la 
diminution  que  peut  éprouver  la  pesanteur  d'un  corps 
qu'on  éloigne  du  sol.  Cette  préoccupation  se  retrouve  en 
plusieurs  passages  des  Nouvelles  observations  physiques 


(1)  Mersenne,  loc  cit  ,  Proposition  VU,  Corollaire  VIII,  p.  121. 

(2)  Id.,  ibid.,  Proposition  X,  Corollaire  1,  p.  124. 

(3)  Id.,  ibid.,  Proposition  X,  Corollaire  11,  p.  124. 

(4)  ld.,  Harmonie  universelle.  A.  Traitez  de  la  nature  des  sons  et  des 


—    190  — 

et  mathématiques,  observations  qui  doivent  prendre  place 
à  la  fin  de  YHarmonie  universelle.  Nous  y  voyons  Mer- 
senne  (1)  soucieux  de  l'objection  qu'adressait  Fermât  à 
la  théorie  du  levier  donnée  par  Archimède  ;  il  tient 
compte  de  la  convergence  des  verticales  au  moyen  du 
théorème  des  moments,  «  comme  fait  Jean  Benoist  dans 
son  3  Chapitre  sur  les  méchaniques,  ce  que  plusieurs 
excellents  géomètres  estiment  véritable  ».  Auparavant, 
il  avait  reproduit  (2)  sur  le  même  sujet  l'étrange  raison- 
nement de  «  Monsieur  Fermât,  conseiller  au  parlement 
de  Tholose,  et  très  excellent  géomètre  »,  non  sans  ajou- 
ter :  «  Je  ne  voy  pas  la  force  de  cette  démonstration  »  ; 
il  avait  aussi  annoncé  la  prochaine  publication  de  la 
Géostatique  de  Monsieur  de  Beaugrand. 

U  Harmonie  universelle  traitait  d'un  grand  nombre  de 
questions  de  Mécanique  ;  mais  ces  questions,  éparses  en 
diverses  parties  de  l'ouvrage,  ne  se  réunissaient  pas  de 
manière  à  former  un  traité  de  Mécanique.  Ce  traité, 
Mersenne  tenta  quelques  années  plus  tard  de  le  com- 
poser ;  il  l'adjoignit  à  l'un  de  ces  ouvrages  touffus  et 
désordonnés,  consacrés  aux  questions  les  plus  diverses, 
qu'il  avait  coutume  de  publier.  Le  Traclatus  mechanicus, 
theoricus  et  fractions,  publié  à  Paris,  chez  Antoine  Ber- 
tier,  en  1644,  forma  la  seconde  partie  des  Cogitata 
physico-mathematica  (3). 

mouvemens  de  toutes  sortes  de  corps.  Livre  troisième  :  Du  mouvement, 
de  la  tension,  de  la  force,  de  la  pesanteur,  et  des  autres  propriétez  des 
chordes  harmoniques  et  des  autres  corps.  Proposition  XIX,  p.  207. 

(1)  Jlersenne,  Harmonie  universelle,  Nouvelles  observations  physiques 
et  mathématiques,  Ve  observation,  pp.  16-17. 

(2)  ld.,  ibid.,  Livie  VIII.  De  l'utilité  de  l'harmonie  et  des  autres  parties 
des  mathématiques.  Proposition  XVI11,  pp.  61  et  seqq. 

(5)  Voici  quelques  indications  sur  ce  curieux  ouvrage  : 

Il  est  intitulé  :  F.  Marini  Mersenni  Minimi  Cogitata  physicomathema- 
tica,  in  quibus  tam  natuiae  quam  artis  effeclus  admirandi  certissimis 
demonstrationibus  explicantur.  Parisiis,  sumptibus  Antonii  Bertier  ;  via 
Jacobea,  MDCXL1V. 

Une  Pr ce fatio  prœ faiionum  réunit  les  divers  traités  qui  composent  ce 


1Q1      - 


Ce  Tractatus  mechanicus  n'est,  en  réalité,  qu'une  com- 
pilation forl  peu  méthodique  des  connaissances  acquises 
en  Statique  par  Le  P.  Marin  Mersenne. 

Le  prœludiwn  par  lequel  il  débute  renferme  quelques 
figures  (1)  relatives  au  levier  el  au  plan  incliné;  Les 
Questions  mécaniques  du  Stagirite  inspirent  La  démonstra- 
tion il*1  La  règle  du  levier,  tirée  des  viloses  avec  lesquelles 
se  meuvent  les  extrémités.  Visiblement,  les  propositions 
Il  et  V  (2),  consacrées  à  la  notion  de  moment,  ont  subi 


volume.  Elle  est  suivie  d'un  sommaire  ainsi  libellé  :  Tractatus  isto  volumine 
contenti  :  I.  De  mensuris,  ponderibus  et  nummis  Hebraïcis,  Graecis  et 
li.mi.iuis  ad  Gallica  redactis.  —II.  De  hydraulico-pneumaticis  phaenomenis.— 
III.  De  Aite  naulica,  seu  Histiodroma,  et  Hydroslatica.  —  IV.  De  Musica 
tbeorica  et  praetica.  —  V.  De  mechanieis  phaenomenis.  —  VI.  De  Ballisticis, 
seu  Acontismologicis  phaenomenis. 

Alors  une  Prœfatio  generalis,  sans  pagination,  précède  un  écrit  de 
40  pages  :  De  Gallicis,  Romanis,  Hebraïcis  et  aliis  mensuris,  pon- 
deribus et  nummis.  Ce  traité  est  une  seconde  rédaction,  plus  correcte, 
de  celui  que  nous  allons  rencontrer  peu  après. 

Un  faux  titre  :  Hydraulica,  pneumatica,  arsque  navigandi,  Har- 
monta  theorica,  praetica  et  mechanica  phœnoznena,  autore  M.  Mer- 
senno  M.,  Parisiis,  sumptibus  Antonii  Bertier,  via  Jacobeâ,  MDCXL1V, 
précèile  une  épître  dédicatoire  au  Marquis  d'Estampes  Valençay,  le  Trac- 
tatus de  mensuris,  ponderibus  atque  nummis  tam  Hebraïcis  quam 
Grœcis  et  Romanis  ad  Parisiensia  expensis  (pp.  1-40)  et  le  De  hydrau- 
licis  et pneumaticis phœnomenis  (pp.  41--2I4). 

Un  nouveau  faux-titre  :  Ars  navigandi  super  et  sub  aquis,  cum 
Tracta  tu  de  Magnete  et  Harmoniœ  theoreticœ,  practicœ  et  instru- 
mentalis,  Libri  quatuor.  Parisiis,  sumptibus  Antonii  Bertier,  via  Jacobseâ, 
sub  si^no  Fortunœ,  MDXLIV  —  annonce  les  matières  qui  occupent  les  pages 
2-25  à  370.  Là  se  trouve,  en  particulier  (pp.  223-233),  l'Hydrostatique. 

Nous  trouvons  encore  un  faux-litre,  accompagné  cette  fois  d'un  change- 
ment de  pagination.  Ce  faux-titre  porte  :  F.  Mai  ini  Mersenni  Minimi  Trac- 
tatus mechanicus,  theoricus  et  practicus.  Parisiis,  sumptibus  Antonii 
Bertier,  via  Jaeobœâ,  sub  signo  Fortunœ,  MDCXLIV.  00  pages  composent 

ce  traité. 

Un  dernier  faux-titre,  accompagné  d'un  troisième  changement  de  pagina- 
tion est  ainsi  rédigé  :  F.  Marini  Mersenni  Minimi  Ballistica  et  Acontismo- 
logia,  in  quâ  sagitûarum,  jaculorum,  et  aliorum  missilium  jactus, 
et  robur  arcuum  explicantur.  Parisiis,  sumptibus  Antonii  Bertier,  via 
Jacobreà,  MDCXLIV.  Cette  dernière  partie  compte  140  pages. 

Un  Index  amplissimus  omnium  rerum  quas  hoc  primum  vo lumen 
compleclitur  termine  l'ouvrage. 

(1)  Mersenne,  Tractatus  mechanicus,  p.  2. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  10  et  p.  18. 


—  192  — 

l'influence  de  Benedetti,  tandis  que  la  proposition  VI  (1) 
reproduit  des  considérations  de  Guido  Ubaldo,  qui  sem- 
blent méconnaître  cette  notion.  La  proposition  X  (2) 
développe,  au  sujet  de  l'utilité  des  poulies,  des  considéra- 
tions qui  sont  empruntées  à  Galilée.  Mais  les  deux 
auteurs  auxquels  Mersenne  doit  le  plus  sont  Descartes 
et  Roberval. 

De  Descartes,  le  laborieux  compilateur  reproduit 
presque  en  entier  la  lettre  que  ce  «  Vir  clatïssimus  »  lui 
écrivit  le  i3  juillet  1 638  (3),  et  que  nous  avons  étudiée 
au  Chapitre  XIV.  Cette  lettre  fournit  la  théorie  du 
levier  (4),  celle  du  plan  incliné  (5),  à  propos  de  laquelle 
Mersenne  formule  l'axiome  de  Descartes,  enfin  la  variation 
apparente  du  poids  d'un  corps  lorsque  ce  corps  s'éloigne 
du  centre  de  la  Terre  (6). 

Le  calcul  de  la  force  qui  doit  agir  parallèlement  ou 
obliquement  à  un  plan  incliné  pour  maintenir  un  corps 
pesant  en  équilibre  sur  ce  plan  est  tiré  (7)  du  Traité  de 


(1)  Mersenne.  Tractatus  mechanicus,  p. 23. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  36. 

(3)  Il  y  était,  du  reste,  dûment  autorisé  par  une  lettre  de  Descartes  en  date 
du  2  février  1643  (Œuvres  de  Descartes,  publiées  par  Chi.  Adam  et  Paul 
Tannery,  Correspondance,  t.  III,  p.  611).  Descartes,  en  cette  lettre,  disait  à 
Mersenne  que  plusieurs  personnes,  en  Hollande,  avaient  déjà  eu  copie  de  sa 
Statique.  Ces  copies  provenaient  de  l'exemplaire  adressé  à  Constantin 
Huygens;  les  unes  étaient  en  français,  d'autres  traduites  en  latin.  C'est  une 
de  ces  traductions  latines  que  l'abbé  Nicolas  Poisson,  prêtre  de  l'Oratoire, 
retraduisit  en  français  et  fît  imprimer  en  1668  (ai.  Jean  Daniel  Mayor,  au 
contraire,  ayant  trouvé  une  copie  française  de  {Explication  des  engins, 
la  traduisit  en  latin  et  la  fit  imprimer  à  Kiel  en  167-2. 

(4)  Mersenne,  Tractatus  mechanicus,  Propositio  III,  p.  12. 

(5)  ld.,  ibid.,  Propositio  IX,  p.  54. 

(6)  ld.,  ibid.,  Propositio  Vil,  p.  23. 

(7)  ld.  ibid.,  pp.  47-56. 

(a)  Traicté  de  la  Mécanique  composé  par  M.  Descartes,  de  plus 
V Abrégé  de  la  Musique  du  même  auteur,  mis  en  français  avec  les  éclair- 
cissement nécessaires,  par  N.P.P.D.L.  ;  Paris,  Angot,  1668.  Celte  traduction 
du  Traicté  de  la  Mécanique  fut  réimprimée  en  1724,  à  Paris,  avec  la 
Méthode,  la  Dioptrique  et  les  Météores.  Victor  Cousin  la  insérée  au  t.  V  de 
son  édition  des  Œuvres  de  Descartes  (Paris,  1823). 


—   iq3  — 

èdéchanique  composé  par  Roberval  et  inséré  enYHarmonie 
universelle. 

Ce  n'est  point,  d'ailleurs,  dans  le  Tractatus  mechanicus 
que  Mersenne  reproduit  La  théorie  de  Roberval  touchant 
l«i  parallélogramme  des  forces.  Il  la  donne  seulement  dans 
l,i  Ballistica  et  Acontismologia,  où  elle  forme  les  propo- 
sitions V  et  VI  (1). 

Ajoutons  enfin  que  l'influence  de  Stevin,  moins  mani- 
feste que  celle  des  auteurs  précédemment  cités,  n'est  point 
cependant  entièrement  absente  delà  Statique  de  Mersenne. 
Elle  se  trahit  plus  clairement  en  d'autres  parties  des 
Cogitata  physico-mathematica.  Le  mot  antisacoma,  em- 
ployé en  un  certain  lieu  (2),  en  est  déjà  la  trace  non 
douteuse.  Elle  se  marque  surtout,  profonde  et  nette,  en 
l'Hydrostatique,  que  Mersenne  emprunte  presque  entière- 
ment au  géomètre  de  Bruges. 

Tel  est  ce  traité  de  Mécanique,  où  les  fragments  tirés 
des  écrits  les  plus  divers  s'accolent  en  une  mosaïque  gros- 
sière, sans  que  rien  les  raccorde  les  uns  aux  autres,  sans 
qu'aucune  transition  atténue  la  dureté  tranchée  de  leurs 
disparates.  Visiblement,  Mersenne  n'était  point  homme  à 
ramener  à  l'unité  tant  d'oeuvres  dissemblables,  à  mettre 
d'accord  tant  de  principes,  contradictoires  en  apparence. 

Tout  ce  qui  manquait  à  Mersenne  pour  réduire  la  Sta- 
tique en  un  corps  de  doctrine,  pénétration  profonde  des 
principes,  rigueur  de  la  déduction  logique,  acuité  du  sens 
critique,  toutes  ces  qualités,  Pascal  les  possédait  au  degré 
suprême.  Il  était  donc  merveilleusement  préparé  à  l'œuvre 
qu'il  s'agissait  d'accomplir  ;  et  il  semble  bien,  en  effet, 
qu'il  s'y  soit  essayé.  Son  essai,  malheureusement,  ne  nous 
est  pas  parvenu. 

Nous  en  avons  connaissance  par  un  passage  du  Traite 


(1)  Mersenne,  Ballistica  et  Acontismologia,  pp.  10-18. 

(i)  ld.,  De  hydraulicis  et  pneumaticis  phœnomenis,  p.  141. 


—  i94  — 

de  V Équilibre  des  liqueurs  que  Périer  publia  à  Paris,  en 
1 663, un  an  après  la  mort  de  son  beau-frère.  Au  Chapitre  II, 
intitulé  :  Pourquoi  les  liqueurs  pèsent  suivant  leur  hau- 
teur, nous  lisons  ceci  : 

«  Voici  encore  une  preuve  qui  ne  pourra  être  entendue 
que  par  les  seuls  géomètres,  et  peut  être  passée  par  les 
autres. 

»  Je  prends  pour  principe,  que  jamais  un  corps  ne  se 
meut  par  son  poids,  sans  que  son  centre  de  gravité  des- 
cende... 

»  J'ai  démontré  par  cette  méthode,  clans  un  petit  Traité 
de  Mécanique,  la  raison  de  toutes  les  multiplications  de 
forces  qui  se  trouvent  en  tous  les  autres  instruments  de 
mécanique  qu'on  a  jusqu'à  présent  inventés.  Car  je  fais 
voir  en  tous,  que  les  poids  inégaux  qui  se  trouvent  en 
équilibre  par  l'avantage  des  machines,  sont  tellement  dis- 
posés par  la  construction  des  machines,  que  leur  centre 
de  gravité  commun  ne  sauroit  jamais  descendre,  quelque 
situation  qu'ils  prissent  ;  d'où  il  s'ensuit  qu'ils  doivent 
demeurer  en  repos,  c'est-à-dire  en  équilibre.  » 

Le  principe  adopté  par  Pascal,  en  son  petit  Traité  de 
Mécanique,  est  donc  le  principe  formulé  par  Torricelli. 

Pascal  ne  méconnaissait  point,  d'ailleurs,  la  valeur  de 
l'axiome  invoqué  par  Descartes.  Au  Traité  de  V Équilibre 
des  liqueurs,  en  ce  même  Chapitre  II,  nous  lisons  ceci  : 

«  Et  l'on  doit  admirer  qu'il  se  rencontre  en  cette  machine 
nouvelle  cet  ordre  constant  qui  se  trouve  en  toutes  les 
anciennes  :  savoir,  le  levier,  le  tour,  la  vis  sans  fin,  etc., 
qui  est,  que  le  chemin  est  augmenté  en  même  proportion 

que  la  force De  sorte  que  le  chemin  est  au  chemin 

comme  la  force  est  à  la  force  ;  ce  que  l'on  peut  prendre 
même  pour  la  vraie  cause  de  cet  effet  :  étant  clair  que 
c'est  la  même  chose  de  faire  faire  un  pouce  de  chemin  à 
cent  livres  d'eau,  que  de  faire  faire  cent  pouces  de  chemin 
à  une  livre  d'eau,  et  qu'ainsi,  lorsqu'une  livre  d'eau  est 
tellement  ajustée  avec  cent  livres  d'eau,  que  les  cent  livres 


-  i95  - 

De  puissent  se  remuer  un  pouce,  qu'elles  ne  fassent  remuer 
la  livre  de  cent  pouces,  il  faut  qu'elles  demeurent  en  équi- 
libre, une  livre  ayant  autant  de  force  pour  faire  faire  un 
ponce  de  chemin  à  cent  livres,  que  cenl   livres  pour  faire 

taire  cent  pouces  à  une  livre.  » 

Pascal  admettait  donc  à  la  fois  l'axiome  de  Descartes 
et  l'axiome  de  Torricelli  ;  mais  nous  ignorons  s'il  était 
parvenu  à  montrer  pourquoi  ces  deux  principes  s'accor- 
daient en  toutes  leurs  conséquences,  ni  même  si  cette 
question  avait  sollicité  son  attention. 

Le  sens  critique  est  assurément  la  faculté  que  le 
P.  Zucchi  prisait  au  plus  haut  point.  C'est  avec  beaucoup 
de  finesse  et  de  subtilité  qu'il  relève,  en  sa.  Nouvelle  philo- 
sophie des  machines  (1),  tout  ce  qu'ont  d'inadmissible  les 
assertions  émises  par  Aristote,  dans  les  premiers  chapitres 
de  ses  Questions  mécaniques  ;  il  ne  montre  pas  moins  de 
sagacité  lorsqu'il  s'efforce  de  mettre  en  lumière  les  postu- 
lats implicites  et,  d'ailleurs,  nullement  évidents  qu'Archi- 
mède  appelle  à  son  aide  pour  justifier  la  loi  du  levier. 

Ce  sens  critique,  toutefois,  n'était  ni  si  délié,  ni  si  sûr 
qu'il  pût  guider  le  P.  Zucchi,  sans  erreur  ni  défaillance, 
parmi  les  divers  principes  de  Statique  que  les  géomètres 
modernes  avaient  proposés  ;  entre  ces  axiomes  disparates, 
il  hésite  ;  parmi  ces  notions  mal  définies,  il  confond. 

En  un  de  ses  axiomes  (2),  par  exemple,  il  prend  le  mot 
virtus  au  sens  où  Descartes  disait  force,  où  nous  disons 
aujourd'hui  travail;  mais,   en   l'axiome  suivant,  le  mot 

(1)  Nova  de  Machinis  Philosophia  in  qua,  Paralogismis  Antiquce 
detectis,  explicantur  Machinarum  vires  unico  principio,  singulis 
immediato,  authore  Nicolao  Zucchio  Parmensi,  Societatis  Jesu,  olim  pro- 
fessore  Mathematicae  in  Collegio  Romano.  Accessit  exclusio  vacui  contra 
nova  expérimenta,  contra  vires  Machinarum.  Promotio  l'hilosophiae  Magne- 
ticœ  ;  ex  ea  novum  argumentum  contra  systema  Pythagoricum.  Romae,  typis 
hseredum  Hanelphii,  MDCXXXXIX.  —  Une  première  édition  de  cet  ouvrage 
avait  été  donnée  à  Paris  en  1646  ;  les  matières  mentionnées  dans  le  litre  de 
la  seconde  édition  à  partir  du  mot  accessit  ne  figuraient  pas  dans  la  pre- 
mière édition. 

(2)  Zucchi,  toc.  cit.,  pars  secunda,  sectio  V,  2,  p.  45. 


—   ig6  — 

virtus  a  pris  le  sens  que  nous  donnons  aujourd'hui  au  mot 
force.  Le  premier  de  ces  postulats  semble  annoncer  que 
l'auteur  va  fonder  toute  sa  Statique  sur  le  principe  Carté- 
sien :  Ce  qui  suffit  à  élever  un  certain  pioids  à  une  certaine 
hauteur,  suffit  aussi  à  élever  un  poids  K  fois  plus  grand 
à  une  hauteur  K  fois  moindre.  Mais  le  raisonnement 
tourne  h  l'improviste  et  le  principe  auquel  il  se  trouve 
conduire  est  le  principe  Péripatéticien  :  Ce  qui  suffit  à 
mouvoir  un  certain  poids  avec  une  certaine  vitesse,  suffit 
également  à  mouvoir  un  poids  K  fois  plus  grand  avec  une 
vitesse  K  fois  moindre. 

Toutefois,  généralisant  la  remarque  que  Galilée  avait 
faite  au  sujet  du  plan  incliné,  Zucchi  a  soin  de  corriger 
l'axiome  Péripatéticien  :  «  La  vitesse  ou  la  lenteur  du 
mouvement,  dit-il  (1),  doit  être  estimée  suivant  la  ligne 
de  l'inclination  de  la  puissance  motrice  ou  résistante  ;  en 
particulier,  dans  le  cas  des  poids,  elle  doit  être  estimée 
suivant  la  verticale,  car  l'inclination  de  ces  poids  au 
mouvement  vers  le  bas  ou  leur  résistance  au  mouvement 
vers  le  haut  est  dirigée  suivant  cette  ligne.  » 

On  voit,  par  cette  citation,  avec  quelle  aisance  les  con- 
temporains de  Descartes  étendaient  à  des  puissances 
de  direction  quelconque  ce  qu'ils  savaient  être  vrai  au 
sujet  des  poids.  Il  nous  semblera  donc  fort  naturel,  au 
§  3,  que  Wallis  apporte  une  semblable  généralisation 
à  l'axiome  de  Statique  formulé  par  le  grand  philosophe 
français. 

Au  moment  où  le  P.  Zucchi  donnait  à  Paris  la  pre- 
mière édition  de  sa  Nova  de  machinis  philosophia,  un 
autre  savant  Jésuite  s'efforçait  de  présenter  la  Dynamique 
sous  une  forme  entièrement  logique,  où  les  lois  mathé- 
matiques de  cette  science  fussent  très  exactement  déduites 
des  principes  de  la  Philosophie  naturelle  ;  ce  Jésuite  était 
le  P.  Honoré  Fabri.  Né  dans  le  Bugey,  en  1606  ou  1607, 

(t)  Zucchi,  loc.  cit.,  pars  tertia,  sectio  III,  p.  86. 


—  197  — 

Le  P.  Fabri  fui  professeur  au  Collège  des  Jésuites  de  Lyon, 
puis  Grand  Pénitencier  du  Saint-4  office  ;  il  mourut  à  Rome 
le  9  mars  1688.  Il  était,  au  début  de  sa  carrière  scienti- 
fique, en  très  fréquenl  commerce  avec  le  P.  Mersenne. 

Le  P.  Fabri  ne  publia  pas  sous  son  nom  le  résultai  de 
ses  méditations  sur  le  mouvement   local  ;  l'ouvrage  où  ce 

ultat  se  trouve  consigné  parut  (i)  sous  le  nom  d'un 
ami  du  P.  Fabri,  Pierre  Mousnier,  Docteur  en  Médecine. 

L'ouvrage  publié  par  Pierre  Mousnier  est,  avant  tout, 
un  traité  de  Dynamique;  il  est,  pour  l'histoire  de  cette 
science,  du  plus  haut  intérêt  ;  mais  la  Statique  étant,  en 
dernière  analyse,  un  cas  très  particulier  de  la  Dynamique, 
on  ne  s'étonnera  point  qu'elle  se  trouve  touchée  en  cet  écrit. 

Le  Livre  V ,  intitulé  :  De  motu  in  diversis  plants,  expose 
la  théorie  du  mouvement  d'un  grave  placé  sur  un  plan 
incline  ;  cette  théorie  suppose  la  détermination  préalable 
de  la  pesanteur  apparente  d'un  tel  grave. 

Le  P. Fabri  fonde  cette  détermination  sur  cet  axiome  (2)  : 
Un  corps  grave  ne  se  meut  spontanément  que  pour  des- 
cendre. De  ce  postulat,  il  tire  ce  corollaire  (3),  d'où  découle 
toute  la  théorie  du  plan  incliné  :  Le  mouvement  d'un  grave 
est  gêné  dans  le  rapport  où  le  chemin  qu'il  faut  accomplir 
pour  acquérir  une  hauteur  déterminée  ou  pour  accroître 
d'une  longueur  déterminée  sa  distance  au  centime  est  à  cette 
longueur  verticale. 

Ne  voyons-nous  pas  dans  cette  formule  un  ressouvenir 
de  l'ancien  axiome  de  Jordanus  :  Gravius  in  descendendo 
quando  ejusdem  motus  ad  médium  rectioi'  ? 

Ce  n'est  pas  la  seule  relique  de  la  science  médiévale 


(i)  Tractotus  physicus  de  motu  local/,  in  quo  effectus  omnes,  qui 
ad  impetum,  motum  naturalem,  violentum  et  mixtum  pertinent, 
explicantur,  et  ex principiis physicis  deinonstrantiu^  ;  auctore  Petro 
Mousnerio,  Doclore  medico;  cuncta  excerpta  ex  prseleetionibus  R.  P.  Hono- 
rati  Fabry,  Societatis  Jesu.  Lugduni,  apud  Joanncm  Champion,  in  foro  Cam- 
bii,  MDCXLVI. 

(-2)  ld.,  ibid.,  p.  195,  Axioma  I. 

(3)ld.,  ibid..  p.  196,  Theorema  V. 


—   i98  - 

que  contienne  l'ouvrage  du  P.  Fabri  ;  on  y  retrouve  (i), 
par  exemple,  au  sujet  de  la  convergence  des  verticales, 
tous  les  paradoxes  qu'avaient  imaginés  Albert  de  Saxe  et 
son  École,  et  que  Villalpand,  Bernardino  Baldi  et  Mer- 
senne  avaient  recueillis. 

Le  P.  Fabri,  ou  son  interprète  Pierre  Mousnier,  ne  se 
contente  pas,  d'ailleurs,  de  la  brève  allusion  à  la  Statique 
que  renferme  le  Livre  consacré  au  plan  incliné  ;  un  appen- 
dice (2)  est  spécialement  consacré  à  l'étude  des  engins 
propres  à  lever  de  grands  fardeaux  ;  les  lois  fondamen- 
tales qui  régissent  l'emploi  de  ces  engins  s'y  trouvent 
ramenées  aux  principes  sur  lesquels  le  savant  Jésuite  a 
assis  sa  Dynamique. 

Plus  nettement  encore  que  la  Statique  du  P.  Zucchi,la 
Statique  du  P.  Fabri  s'identifie  avec  la  Statique  de  Gali- 
lée, c'est-à-dire,  en  dernière  analyse,  avec  la  Statique 
d'Aristote,  modifiée  par  la  considération  du  plan  incliné. 
Cela  ressort  avec  évidence  des  divers  axiomes  postulés  au 
début  de  cette  Statique  : 

«  Une  même  puissance  produit  plus  aisément  en  un 
même  mobile  un  mouvement  moindre  qu'un  mouvement 
plus  grand.  —  Un  mouvement  est  d'autant  moindre  qu'il 
est  plus  lent,  c'est-à-dire  qu'il  requiert  plus  de  temps  pour 
parcourir  un  espace  donné.  — Un  poids  égal  à  un  autre  ne 
le  peut  mouvoir  d'un  mouvement  égal.  —  Un  poids  égal  à 
un  autre  le  peut  mouvoir  d'un  mouvement  moindre. — Un 
poids  se  meut  plus  aisément  suivant  une  oblique  que  sui- 
vant une  verticale  d'autant  que  l'oblique  est  plus  longue 
que  la  verticale.  —  Un  poids  peut  mouvoir  un  poids  plus 
grand,  pourvu  que  le  mouvement  de  celui-ci  soit  moindre 
que  le  mouvement  de  celui-là  et  que  le  rapport  des  mouve- 
ments soit  moindre  que  le  rapport  des  poids.  —  Pour  qu'un 
poids  puisse  entraîner  un  poids  plus  petit  d'un  mouvement 

(1)  Pierre  Mousnier,  loc.  cit.,  p.  219. 

(2)  kl.,  ibid.,  Appendice  secunda  :  De  principio  physico-statico  ad 
movenda  ingentia pondéra,  p.  458. 


—   i99  — 

plus  grand  que  le  sien,  il  faut  que  le  rapport  des  poids 
soit  plus  grand  que  le  rapporl  des  mouvements.  « 

Après  avoir  formulé  ces  axiomes,  L'auteur  énonce  en 
ces  termes  le  -  Problème  universalissime  »  de  la  Statique  : 
-  Mouvoir  un  poids  quelconque  au  moyen  de  n'importe 
quelle  puissance  -,  et  il  en  donne  cette  solution  générale  : 
*  Faire  en  sorte  que  le  mouvement  du  poids  soit  moindre 
que  le  mouvement  de  la  puissance  et  que  le  rapport  des 
mouvements  soit  supérieur  au  rapport  des  poids.  » 

A  cette  solution  est  joint  ce  «  Corollaire  universalis- 
sime »  :  «  11  résulte  de  là  que  toute  l'industrie  qui  a  pour 
objet  de  mouvoir  de  grands  poids  consiste  à  rendre  leur 
mouvement  de  plus  en  plus  lent  ;  vous  pourrez  augmenter 
le  poids  mis  en  mouvement  dans  le  rapport  où  vous  aurez 
diminué  le  mouvement.  » 

Quelques  indications  très  sommaires  marquent  l'appli- 
cation de  ce  principe  au  levier,  aux  moufles,  au  treuil, 
à  la  vis,  aux  roues  dentées,  au  plan  incliné. 

L'influence  de  Descartes,  si  sensible  en  certaines  parties 
de  la  Dynamique  exposée  par  le  P.  Honoré  Fabri,  ne  se 
perçoit  nullement  ici;  toute  la  Statique  du  savant  Jésuite 
est  construite  sur  la  notion  de  momento,  telle  que  Galilée 
l'a  conçue. 


2.  Le  Traité  de  Mécanique  de  Roberval 

C'est  seulement  d'une  manière  incidente,  comme  appen- 
dice à  la  théorie  du  mouvement  local,  que  le  P.  Fabri 
avait  traité  des  Méchaniques  ;  encore  s'était-il  borné  à 
présenter  sous  une  forme  très  générale  et  très  concise  le 
principe  qui  en  justifie  l'emploi;  ses  leçons,  publiées  par 
Pierre  Mousnier,  ne  pouvaient  donc,  en  aucune  façon, 
jouer  le  rôle  d'un  traité  de  Statique.  Ce  rôle  n'était  pas 
joué  davantage  par  l'écrit  du  P.  Zucchi;  cet  écrit  n'avait 


—    200    — 

rien  d'un  traité  complet  de  Statique  ;  c'était  bien  plutôt 
un  essai  critique  sur  les  principes  de  la  Mécanique. 

C'est,  au  contraire,  un  traité  complet  de  Mécanique 
que  Roberval  se  proposait  d'écrire. 

La  publication  de  cet  ouvrage  était  ardemment  souhai- 
tée par  les  amis  du  Professeur  au  Collège  de  France.  En 
reproduisant,  dans  ses  Cogitât  a  physico-mathematica,  les 
théorèmes  de  Roberval  sur  le  plan  incliné,  Mersenne 
espère  (  1  )  qu'il  excitera  «  ceux  qui  s'adonnent  aux  études 
de  Mécanique  à  réclamer  de  notre  grand  géomètre,  qui 
le  cède  à  peine  à  Archimède,  l'exposé  des  autres  parties 
de  cette  Science  ;  et  à  le  réclamer  avec  tant  d'importunité 
qu'ils  finissent  par  l'obtenir,  pour  le  plus  grand  honneur 
des  lettres  ».  Ces  réclamations  ne  furent  pas  assez  puis- 
santes pour  vaincre  la  répugnance  que  Roberval  paraît 
avoir  éprouvée  à  l'égard  de  la  publication  de  ses  oeuvres. 

Le  traité  de  Mécanique  de  ce  grand  géomètre  n'était 
cependant  point  demeuré  à  l'état  de  projet  ;  il  avait  été 
composé  en  entier  ;  nous  en  avons  le  témoignage  par  une 
lettre  que  l'auteur  adressait  en  i65o  à  Hevelius  (2)  ;  cette 
lettre  nous  fait  même  connaître  les  titres  des  huit  livres 
qui  devaient  composer  cet  ouvrage  :  «  Nous  avons  con- 
struit, dit  Roberval,  une  Mécanique  nouvelle,  depuis  les 
fondations  jusqu'au  faîte  ;  sauf  un  petit  nombre,  les  pierres 
antiques  avec  lesquelles  elle  avait  été  édifiée  jusqu'ici  ont 
toutes  été  rejetées.  Elle  est  complète  en  huit  étages,  aux- 
quels correspondent  des  livres  en  même  nombre. 

r.  Le  premier  livre  traite,  d'une  manière  générale,  du 
centre  de  vertu  des  puissances  ;  on  y  cherche  s'il  existe 
un  tel  centre,  à  quelles  puissances  il  convient  et  quelles 
sont  celles  auxquelles  il  ne  convient  pas. 

»  Le  second  traite  de  la  balance  ;  on  y  examine  les 
poids  qui  se  peuvent  faire  équilibre. 

(1)  Mersenni  Cogitata  physico-mathematica.  Tracta  tus  mechanicus, 
p.  47. 
\%)Buygens  et  Koberval;  Documents  inédits  par  C.  Henry.  Leyde,  1880. 


—    201    — 

■  Le  troisième  traite  du  centre  de  vertu  dos  puissances 
•  •il  particulier. 

•    I  .e  quatrième  est  consacré  à  un  extraordinaire  larcin. 

■  Le  cinquième  a  pour  objet  les  instruments  et  les 
machines. 

-  Le  sixième  a  trait  aux  puissances  qui  agissent  au 
sein  di-  certains  milieux  ;  on  s'y  occupe  des  corps  flottants. 

■  Le  septième  est  consacré  aux  mouvements  composés. 

-  Le  huitième,  enfin,  traite  du  centre  de  percussion 
des  puissances  mobiles.  * 

Ce  traité  de  Mécanique  ne  nous  est  point  parvenu. 

Longtemps  après  la  mort  de  Roberval,  on  publia  (1), 
en  annexe  à  son  traité  géométrique  qui  a  pour  titre  : 
Observations  sur  la  composition  des  mouvemens ,  un  court 
fragment  désigné  par  ces  mots  :  Projet  cïun  livre  de 
Mécanique  traitant  des  mouvemens  composés  ,•  ce  fragment, 
dont  nous  aurons  cà  nous  occuper  au  §  4,  peut  être  regardé 
comme  un  essai  pour  le  septième  livre  du  traité  de  Méca- 
nique; mais  cet  essai  se  borne  à  ce  qui  devait  former  les 
premières  pages  de  ce  livre. 

D'autres  fragments,  composés  par  Roberval  sur  divers 
sujets  de  Mécanique,  et  presque  tous  inédits,  se  trouvent 
en  un  cahier  manuscrit  conservé  à  la  Bibliothèque 
Nationale  (2). 

(I)  Divers  ouvrages  de  Mathématique  et  de  Physique  par  Messieurs  de 
l'Académie  royale  des  Sciences.  A  Paris.  MDCXCIII. 

(2  bibliothèque  nationale,  fonds  latin,  Ms.  n°  7226.  —  Voici  la  compo- 
sition exacte  de  ce  manuscrit  : 

Fol.  1  :  blanc  —  fol.  2  (recto,)  à  fol.  30  (verso)  :  Tract atus  mechanicus 
a  D.  D.  Roberval,  anno  1643.  —  fol.  31  (recto)  à  fol.  33  (verso)  :  Demon- 
stratio  mechanica.  —  fol.  34  (recto)  à  fol.  54 (recto)  :  Lettre  de  Monsieur 
de  Roberval  d  Monsieur  de  Fermâtes,  conseiller  de  Thoulouze,  con- 
tenant quelques  propositions  méchaniques.  —  fol.  54  (verso)  à  fol.  56 
(verso)  :  Proposition  de  Monsr  de  Roberval  qui  sert  à  trouver  les 
centres  de  gravité.  Envoyée  à  Mr  Fermât  le  premier  avril  1643.  — 
fol!.  57  et  38  :  blancs.  —  fol.  59  (recto  à  fol.  82  (recto)  :  Theorema  lemma- 
ticum  ad  invenienda  centra  gravitatis  mire  inserviens  a  D.  D. 
Roberval;  anno  1643  (Ce  fragment  ne  contient  fias  seulement  le  lemme 
dont  il  s'agit,  mais  encore  l'application  de  ce  lemme  à  la  recherche  des 
centres  de  gravité  du  demi-cercle,  de  la  demi-circonférence,  de  la  trochoïde, 

14 


—    202    — 

Parmi  ces  fragments,  il  en  est  assurément  plusieurs 
que  Ton  doit  regarder  comme  des  ébauches  de  quelque 
livre  du  Traité  de  Mécanique  annoncé  dans  la  lettre  à 
Hevelius. 

Le  Tractaius  mechanicus  que  l'on  trouve  au  début  du 
cahier  manuscrit  ne  paraît  pas  être  autre  chose  que  le 
commencement  du  premier  livre  de  ce  traité.  C'est  bien, 
en  effet,  le  centre  de  vertu  de  puissances  quelconques  que 
Roberval  se  propose  comme  objet  de  ses  déductions. 

Roberval  définit  ce  qu'il  entend  par  puissance  (virtus 
seu  potentia)  ,•  à  ce  mot,  il  attribue  exactement  le  sens 
que  nous  attribuons  au  mot  force  ;  c'est,  du  reste,  le  sens 
qu'il  lui  attribuait  dès  i636,  clans  la  lettre  à  Fermât  que 
nous  avons  déjà  mentionnée  au  Chapitre  précédent  : 
'•  Xous  appelons  en  général  une  puissance,  y  disait-il, 
cette  qualité  par  le  moyen  de  laquelle  quelque  chose  que 
ce  soit  tend  ou  aspire  en  un  autre  lieu  que  celuy  où  elle 
est,  soit  en  bas,  en  haut  ou  à  costé,  soit  que  cette  quan- 
tité convienne  naturellement  à  la  chose  ou  qu'elle  luy  soit 
communiquée  d'ailleurs.  De  laquelle  définition  il  s'ensuit 
que  tout  poids  est  une  espèce  de  puissance,  puisque  c'est 
une  qualité  par  le  moyen  de  laquelle  les  corps  aspirent 
vers  les  parties  inférieures.  Souvent  nous  appelons  aussy 
du  nom  de  puissance  la  mesme  chose  a  laquelle  la  puis- 
sance convient,  comme  un  corps  pesant  est  appelé  un 
poids.  » 


de  la  courbe  associée  à  la  trochoïde  et  du  triangle).  —  fol.  82  (versoj  et  foll. 
85  et  84  :  blancs  —  fol.  83  (recto)  à  fol.  207  (recto)  :  Traicté de Mechanique 
et  spécialement  de  la  conduitte  et  élévation  des  eaux.  Par  Monsieur 
de  Roberval  —  fol.  207  (verso)  à  fol.  210  (recto):  Proposition  fonda- 
men  taie  pour  les  corps  flottants  sur  Veau.  —  Le  reste  du  cahier  est  blanc. 
De  ces  divers  écrits,  un  seul  a  été  publié  ;  c'est  la  lettre  à  Fermât,  écrite 
le  11  octobre  1636,  et  relative  à  la  querelle  sur  la  proposition  géostalique; 
le  commencement  de  cette  lettre  fut  publié  en  1679,  à  Toulouse,  dans  les 
Varia  opéra  mathematica  D.  Pétri  de  Fermât,  pp.  158-141  ;  la  lettre  a 
été  donnée  in  extenso  par  Paul  Tannery  et  Ch.  Henry  dans  leur  édition  des 
Œuvres  de  Fermât,  t.  II.  Correspondance,  art.  XIV,  p.  75.  Tous  les  autres 
fragments  sont  inédits;  ils  mériteraient  les  honneurs  de  la  publication. 


2o3 


Pour  employer  noire  langage  moderne,  c'esl  La  compo- 
sition des  forces  appliquéesà  un  corps  solide  que  Roberval 
se  proposait  d'étudier  au  premier  livre  de  son  Traité  de 
Mécanique,  don\   le   Tractatus  mechanicus  de   1645  nous, 
présente  sans  doute  le  début. 

Le  problème  est  posé,  tout  d'abord,  avec  une  grande 
généralité  ;  le  corps  peut  être  un  point,  une  ligne,  une 
surface  ;  il  peut  être  étendu  en  toutes  dimensions  ;  les 
forces  peuvent  être  quelconques.  Mais  cette  généralité  ne 
tarde  pas  à  subir  des  restrictions,  explicites  ou  implicites  ; 
en  fait,  Roberval  admet  que  la  puissance  dont  est  doué 
chacun  des  éléments  du  solide  a  une  grandeur  invariable  ; 
il  admet  qu'elle  a  une  direction  fixe  ou  bien  qu'elle  se 
dirige  vers  un  centre  fixe. 

Ces  restrictions  rendent  légitime  le  Postulat  fondamen- 
tal auquel  Roberval  attribue  le  troisième  rang  et  que, 
dans  sa  lettre  de  i636,  il  énonçait  déjà  en  ces  termes  : 
«  Si  une  puissance  est  pendue  ou  arrestée  à  une  ligne 
ilexible  et  sans  poids,  laquelle  ligne  soit  attachée  par  un 
bout  à  quelque  arrest,  en  sorte  quelle  soustienne  la  puis- 
sance, tirant  sans  empeschement  contre  cette  ligne,  la 
puissance  et  la  ligne  prendront  quelque  position  en 
laquelle  elles  demeureront  en  repos,  et  la  ligne  sera 
droicte  par  force.  Soit  icelle  ligne  appelé  le  pendant  ou 
la  ligne  de  direction  de  la  puissance...  « 

Du  problème  déjà  restreint  qui  vient  d'être  énoncé,  le 
Tractatus  mechanicus  de  1645  examine  seulement  un 
cas  fort  particulier,  celui  où  toutes  les  forces  qui  solli- 
citent le  corps  solide  sont  parallèles  entre  elles  et  à  une 
direction  fixe.  Ce  cas  particulier  est  étudié,  d'ailleurs, 
avec  un  grand  appareil  de  rigueur  logique  ;  par  une 
méthode,  qui  s'inspire  à  la  fois  d'Archimède  et  de  Pappus, 
sont  établies  l'existence  et  les  propriétés  du  centre  des 
forces  parallèles. 

Un  commencement  de  recherches  sur  la  composition 
des  puissances  semblables,  appliquées  à  des  solides  sem- 


—  204  — 

blables,  termine  ce  fragment  sans  l'achever  ;  du  premier 
livre  du  Traité  de  Mécanique  annoncé  à  Hevelius,  livre 
dont  la  lettre  écrite  en  1 636  à  Fermât  nous  permet  de 
deviner  le  plan,  la  plus  grande  partie,  et  la  plus  neuve, 
fait  défaut. 

Le  second  livre  de  ce  traité  était  consacré  à  la  balance  ; 
c'est  sans  doute  à  ce  second  livre  qu'était  destinée  la 
Demonstratio  mechanica  conservée  par  le  Manuscrit  de  la 
Bibliothèque  Nationale.  Cette  démonstration  mécanique 
est  celle  de  la  loi  du  levier  ;  comme  forme,  elle  imite  les 
rigoureuses  déductions  des  géomètres  grecs  ;  comme  fond, 
elle  se  rapproche  de  celle  qu'avaient  adoptée  Stevin  et 
Galilée. 

Selon  la  lettre  qu'il  adressait  à  Hevelius,  Roberval 
traitait,  en  son  troisième  livre,  *  du  centre  des  vertus  des 
puissances  en  particulier  ».  Qu'entendait-il  par  là  ?  Sans 
doute  la  recherche  géométrique  des  centres  de  gravité  de 
certaines  figures,  recherche  à  laquelle  il  avait  consacré 
une  bonne  part  de  son  talent  de  géomètre.  Nous  trouvons, 
probablement,  une  partie  des  matériaux  qui  sont  entrés 
dans  la  composition  de  ce  livre,  lorsque  nous  lisons,  au 
Manuscrit  que  conserve  la  Bibliothèque  Nationale,  la 
Proposition  de  Monsr  de  Roberval  qui  sert  à  trouver  le 
centre  de  gravité  et  le  Theorema  lemmaticum  ad  invenienda 
centra  gravitatis  mire  inserviens  a  D.  D.  Roberval,  anno 
1645.  " 

La  proposition  qui  fait  le  principal  objet  de  ces  deux 
écrits  énonce  la  propriété  fondamentale  du  centre  de  gra- 
vité d'un  nombre  quelconque  de  points  matériels  :  Le 
moment,  par  rapport  à  un  plan  quelconque,  de  la  masse 
totale  des  points,  réunie  en  leur  centre  de  gravité,  est  égal 
à  la  somme  algébrique  des  moments  de  ces  points  par 
rapport  au  même  plan.  Ce  théorème  se  trouvait  implici- 
tement à  la  base  de  toutes  les  recherches  de  centres  de 
gravité,  aussi  bien  de  celles  qui  avaient  été  accomplies 
dans  l'antiquité  par  Archimède  ou  Pappus  que  de  celles 


—    205    — 

<|iii  avaient  été  poursuivies  dans  les  temps  modernes  par 
Commandin,  Maurolycus,  Guido  LJbaldo,  Sievin  et  Luoa 
Valerio  ;  ou,  pour  mieux  dire,  ces  recherches  utilisaient 
un  cas  particulier  de  ce  théorème,  le  cas  où  le  plan  choisi 
passe  par  le  centre  de  gravité  ;  mais  jamais,  croyons-nous, 
il  n'avait  été  <iioncé  et  démontré  dans  son  entière  géné- 
ralité. 

La  démonstration  de  Roberval  procède  avec  ce  luxe 
compliqué  d'appareil  déductif  où  se  complaisait  habituel- 
lement notre  géomètre  ;  en  la  rédaction  latine  du  Theo- 
rema  lemmaticum,  ce  luxe  est  vraiment  excessif  ;  on 
souhaiterait  plus  de  brièveté  et  de  simplicité.  A  cette 
rédaction,  d'ailleurs,  sont  jointes  d'intéressantes  applica- 
tions du  lemme  qui  y  est  démontré  ;  ces  applications  con- 
cernent la  recherche  des  centres  de  gravité  du  demi-cercle, 
de  la  demi-circonférence,  de  la  trochoïde  (i),  de  la  courbe 
associée  à  la  trochoïde  et  du  triangle. 

Que  le  troisième  livre  annoncé  à  Hevelius  eût  bien  pour 
objet  la  recherche  des  centres  de  gravité  particuliers,  nous 
en  trouvons  la  confirmation  dans  le  titre  du  quatrième 
livre  :  «  Quartus,  de  fure  mira  continet  ».  Roberval  y 
voulait,  sans  doute,  rapporter  l'étrange  larcin  dont  il  fut 
victime  de  la  part  de  Torricelli  ;  Pascal  nous  a  conté,  dans 
X Histoire  de  la  Roulette,  cet  impudent  plagiat  (2). 

Un  fragment  sur  les  corps  flottants  :  Proposition  fon- 
damentale pour  les  corps  flottants  sur  l'eau,  termine  le  cahier 
manuscrit  conservé  à  la  Bibliothèque  Nationale  ;  il  eût 
servi,  sans  doute,  à  la  composition  du  sixième  livre  du 
Traité  de  mécanique. 

Notre  manuscrit  ne  renferme  rien  qui  ait  trait  aux 
mouvements  composés,  dont  devait  s'occuper  le  septième 


(i)  C'est  le  nom  par  lequel  Roberval  désigne  la  courbe  que  Pascal  nomme 
la  roulette  et  que  l'on  appelle  communément  aujourd'hui  la  cycloïde,  selon 
la  proposition  de  Beaugrand. 

(â)  Œuvres  complètes  de  Biaise  Pascal,  tome  III,  p.  558  ;  Paris,  Hachette, 
1880. 


—    20Ô    — 

livre  ;  comme  nous  l'avons  dit,  le  Projet  cïun  livre  de  Mé- 
canique traitant  des  mouvements  composés,  qui  fut  publié 
en  i6g3,  semble  un  essai  de  rédaction  du  début  de  ce  livre. 

L'objet  du  huitième  livre  était  le  centre  de  percussion 
des  puissances  mobiles,  au  sujet  duquel  une  si  vive  dis- 
cussion s'était  élevée  entre  Roberval  et  Descartes.  Le 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale  ne  contient  rien 
qui  ait  trait  à  cet  objet. 

Si  nous  laissons  de  côté  le  traité  élémentaire  dont  nous 
parlerons  tout  à  l'heure,  nous  ne  trouvons  rien  non  plus, 
en  notre  manuscrit,  qui  ait  pu  entrer  dans  la  composition 
du  cinquième  livre,  consacré  -  aux  instruments  et  aux 
machines  » .  Cette  lacune  est  particulièrement  regrettable  ; 
c'est  en  ce  livre,  assurément,  que  Roberval  eût  exposé  en 
entier  les  démonstrations  dont  le  Traité  de  Méchanique, 
inséré  en  Y  Harmonie  universelle  de  Mersenne(i),  contenait 
seulement  l'ébauche. 

Ainsi  nous  ne  possédons  point  le  Traité  de  Mécanique 
que  Roberval  avait  composé,  comme  en  témoigne  sa  lettre 
à  Hevelius  ;  le  cahier  manuscrit  conservé  à  la  Bibliothèque 
Nationale  nous  présente  seulement  certains  fragments  que 
Roberval  avait,  semble-t-il,  fait  réunir  et  classer  pour  les 
employer  dans  la  construction  de  ce  grand  ouvrage. 

Si  incomplets  et  disparates  que  soient  les  matériaux 
réunis  sous  nos  yeux,  ils  suffisent  à  nous  faire  deviner  les 
proportions  et  le  plan  de  l'édifice  achevé  ;  la  perte  de  cette 
œuvre  paraît  être  définitive  ;  elle  mérite  de  vifs  regrets. 
Le  Traité  de  Mécanique  de  Roberval  était,  à  coup  sûr,  un 
monument  ample  et  puissant,  où  les  doctrines  élaborées 
au  début  du  xvne  siècle  se  trouvaient  ordonnées  et  classées  ; 
le  souci  de  la  déduction  rigoureuse,  poussé  jusqu'à  la 
minutie,  le  rendait  certainement  prolixe  et  compliqué  ; 
mais  les  géomètres  qui  souhaitaient  que  la  science  de 


(l)Ce  traité  était  aussi  vendu  séparément  à  Paris,  par  Richard  Charlemagne, 
rue  des  Amandiers,  à  la  Vérité  Royalle,  MDLXXXV1. 


—  207  — 

l'équilibre  lui  développée  avec  une  parfaite  clarté  y  trou- 
vaient l'entière  satisfaction  de  leurs  désirs. 

Roberval  ne  s'était  pas  seulement  souci»''  des  aspirations 
des  géomètres,  amis  des  savantes  et  rigoureuses  déduc- 
tions ;  il  avait  aussi  songé  aux  besoins  t\<'s  artisans  ;  ceux- 
ci  n'ont  ni  assez  de  force  d'esprit,  ni  assez  de  loisir,  pour 
suivre  les  raisonnements  par  lesquels,  d'un  petit  nombre 
de  postulats  simples  et  généraux,  on  peut  tirer  avec 
méthode  les  diverses  lois  de  la  Mécanique  ;  et  cependant, 
il  leur  est  nécessaire  d'user  de  ces  lois,  partant  d'en  prendre 
une  connaissance  claire,  précise  et  assurée.  C'est  pour 
leur  procurer  l'avantage  d'une  telle  connaissance  que  fut 
sans  doute  composé  le  Traicté  de  Mechanique  et  spéciale- 
ment de  la  conduitte  et  élévation  des  eaux,  par-  Monsieur  de 
Roberval,  traité  dont  le  texte,  malheureusement  inachevé, 
occupe  la  plus  grande  partie  du  Manuscrit  de  la  Biblio- 
thèque Nationale. 

Ce  Traicté  de  Mechanique  n'est  pas  daté  ;  mais  un 
passage  qu'il  renferme  nous  peut  donner  une  indication 
sur  l'époque  où  il  fut  composé.  Traitant  de  l'élévation  des 
eaux  au  moyen  du  «  Syphon  »,  Roberval  s'exprime  en  ces 
termes  (  1  )  : 

«  Et  quoyque  par  ce  moyen  il  semble  qu'on  peut  faire 
passer  l'eau  par  une  haute  montaigne,  touttefois  on  se 
souviendra  qu'une  telle  conduitte  d'eau  est  impossible  aux 
lieux  plus  haults  que  32  pieds  de  France,  et  qu'un  peu 
au  dessoubs  de  32  pieds,  elle  est  fort  mal  asseurée  par 
deux  raisons.  La  première  qu'il  est  fort  difficile  que  le 
Syphon  soit  si  bien  soudé  que  l'air  n'y  trouve  bientost 
passage,  et  par  ce  moyen  le  Syphon  s'emplissant  d'air, 
l'eau  ne  coule  plus.  L'autre  raison  est  qu'en  une  grande 
haulteur  il  faut  un  syphon  trop  hault,  ainsy  il  est  subject 
à  crever.  » 

L'expérience  de  Torricelli   a  mis   en    la   pression  de 

(1)  Roberval,  loc.  cit.,  fol.  176,  verso. 


—   208   — 

l'atmosphère  la  raison  véritable  des  effets  que  mentionne 
Roberval.  Il  est  clair  que  celui-ci  n'a  encore,  à  l'époque 
où  il  rédige  son  Traicté  de  Méchanique,  aucune  idée  de 
cette  expérience  célèbre.  Or  c'est  en  1644,  qu'au  retour 
d'un  voyage  en  Italie,  Mersenne  répéta  à  Paris  l'expé- 
rience de  Torricelli  et  «  la  divulgua  en  France,  non  sans 
l'admiration  de  tous  les  savans  et  curieux  »  (1).  Familier 
de  Mersenne,  Roberval  dut  connaître  un  des  premiers 
l'importante  «  expérience  d'Italie  ».  Si  donc  il  l'ignore  en 
son  Traicté  de  Méchanique ,  c'est  apparemment  que  ce 
traité  fut  rédigé  avant  1644. 

En  ce  Traicté  de  Méchanique,  plus  de  définitions,  de 
postulats,  de  déductions  ;  mais  un  exposé  très  clair,  très 
simple,  très  exempt  de  prétentions  à  la  science  abstruse, 
présente  les  principaux  enseignements  de  la  Mécanique; 
en  lisant  ce  petit  ouvrage,  on  se  prend  parfois  à  songer 
au  Traité  de  Vêquilibre  des  liqueurs  et  au  Traité  de  la 
pesanteur  de  la  masse  de  Vair,  ces  deux  immortels  chefs- 
d'œuvre  de  Pascal  ;  le  Traicté  de  Méchanique  de  Rober- 
val procède  du  même  esprit. 

La  Dynamique,  la  Mécanique  des  fluides  on  forment  la 
plus  grande  partie.  «  Mais  auparavant,  dit  l'auteur,  nous 
donnerons  quelque  coguoissance  des  Instruments  de  la 
Méchanique,  sçavoir  autant  qu'il  en  sera  besoin  pour 
fabriquer  ceux  qui  servent  à  nostre  dessein  de  la  conduitte 
et  élévation  des  eaux  ». Voilà  pourquoi  le  traité  débute  par 
l'étude  des  «  cinq  genres  principaux  d'instruments  régu- 
liers et  dont  les  forces  sont  cognùes,  sçavoir  la  balance,  le 
levier,  la  roue  avec  son  aissieu,  les  poulies  ou  les  moufles, 
et  le  plan  incliné  auquel  se  réduisent  le  coin  et  la  visz  ». 

C'est  en  cet  écrit  que  l'on  peut  retrouver  les  marques 
de  l'influence  exercée  sur  Roberval  par  Bernardino  Baldi  ; 
nous  avons  relevé  ailleurs  (2)  quelques-unes  de  ces  mar- 

(I)  Pascal,  Nouvelles  expériences  touchant  le  vide  ;  au  lecteur 
(Œuvres  complètes  de  Biaise  Pascal,  Ed.  Hachette,  1880;  p.  1). 

(â)  Cf.  P.  Duhem,  Bernardino  Baldi,  Roberval  et  Descartes  (Bulletin 
Italien,  t.  VI,  janvier  1906). 


—  209  — 

ques  ;  citons  seulement  ici  la  discussion  touchant  la  sta- 
bilité el  la  sensibilité  de  la  balance  ;  non  seulement  Rober- 
v,-il  y  reproduil  fort  exactement  ce  que  Baldi  avaii  dil  à 
ce  sujet  (1),  mais  encore  il  transforme  en  une  erreur 
formelle  un  passage  douteux  écrit  par  l'abbé  <lc  Guastalla  ; 
parlant  des  balances  où  le  centre  de  gravité  du  fléau  se 
trouve  au-dessous  de  l'axe  de  rotation,  Roberval  s'exprime 
en  ces  termes  (2)  :  «  La  troisiesme  sorte  est  sujette  à 
tromper,  quand  le  centre  de  pesanteur  est  au  dessoubs  de 
eeluy  du  mouvement.  » 

Ce  n'est  pas  en  ce  traité  élémentaire  qu'il  nous  faut 
chercher  aucune  vérité  nouvelle  de  Statique  ;  Roberval  se 
borne  à  formuler  avec  clarté  et  simplicité  les  lois  qui 
étaienl  déjà  connues  par  les  travaux  de  ses  prédécesseurs 
ou  par  les  siens  ;  c'est  ainsi  que  les  propriétés  du  plan 
incliné  sont  exposées  avec  grand  soin.  Contentons-nous 
de  citer  ce  passage  (3),  relatif  à  l'égalité  du  travail  moteur 
et  du  travail  résistant  dans  les  machines  ;  il  ne  diffère 
guère  de  ce  que  nous  avons  lu  au  De  subtilitate  de  Cardan 
ou  en  La  Raison  des  forces  mouvantes  de  Salomon  de 
Caus  : 

«  Enfin  il  faut  remarquer,  ce  qui  est  vray  non  seule- 
ment au  levier,  mais  aussy  en  tous  les  autres  instruments, 
touchant  le  mouvement  et  le  chemin  que  font  les  poids 
et  la  puissance  qui  les  meut  par  le  moyen  de  l'instrument, 
sçavoir  que  s'ils  agissent  par  des  bras  égaux  ou  par  des 
distances  égales, ils  font  des  chemins  égaux;  s'ils  agissent 
par  des  distances  inégales,  celuy  qui  agit  par  la  plus 
grande  fait  le  plus  de  chemin,  à  proportion  que  sa  distance 
est  plus  grande,  et  partant,  il  s'ensuit  que  le  moindre  des 
deux,  soit  la  puissance  ou  le  poid,  estant  celuy  qui,  en 
récompense,  doit  avoir  le  plus  grand  bras  ou  la  plus  grande 
distance,  sera  aussy  celuy  qui  aura  le  plus  de  chemin.  Il 

(1)  V.  ci-dessus,  Chapitre  XV,  -2c  Période;  p.  lô.'J. 

(2)  Bibliothèque  Nationale  (fonds  latin),  Ms.  7226,  fol.  89,  recto. 
(5)  Bibliothèque  Nationale,  (fonds  latin),  Ms.  7220,  fol.  99,  verso. 


—    210    — 

s'ensuit  encore  que,  à  proportion,  il  faudra  plus  de  temps 
à  celuy  qui  agira  par  le  plus  grand  bras  pour  faire  che- 
miner l'autre,  ou  au  contraire.  Par  exemple,  posant  une 
petite  puissance,  laquelle  doit  mouvoir  un  grand  poid,  il 
faudra  que  cette  petite  puissance  ayt,  à  proportion,  un 
plus  grand  bras,  et  partant  qu'elle  fasse  beaucoup  de 
chemin,  et  ainsy  qu'elle  employé  beaucoup  de  temps,  pen- 
dant que  le  poid  fera  beaucoup  moins  de  chemin  ;  sçavoir 
que  si  le  bras  de  la  puissance  est  10  fois  aussy  grand  [que 
celuy  du  poid]  (1),  il  faudra  que  pour  faire  cheminer  un 
pied,  elle  chemine  dix  pieds  ;  par  ce  moyen,  le  poid  se 
meut  fort  lentement,  et  faut  beaucoup  de  temps  pour  faire 
cheminer  assez  peu. 

y>  Ce  que  nous  venons  de  dire  est  pour  donner  adver- 
tissement  qu'il  ne  faut  point  espérer  d'espargner  ensemble 
du  temps  et  de  la  puissance,  ny  faire  un  grand  effect  avec 
peu  de  force,  sinon  en  beaucoup  de  temps;  et  en  quoy  se 
trompent  ordinairement  les  ignorants  qui  sont  cause  de 
se  faire  mocquer  d'eux,  et  de  la  science  aussy,  sur  laquelle 
les  autres  ignorants  en  rejettent  souvent  la  faulte  mal  à 
propos.  » 

Roberval  a  donc  consacré  une  très  grande  part  de  son 
activité  scientifique  à  composer  un  vaste  et  rigoureux 
traité  de  Mécanique  à  l'usage  des  géomètres,  à  rédiger  un 
exposé  élémentaire  de  cette  même  science  pour  la  com- 
modité des  artisans.  Mais,  selon  son  étrange  coutume,  il 
n'a  point  fait  imprimer  ces  deux  ouvrages  ;  le  premier  est 
aujourd'hui  perdu,  le  second  est  encore  inédit.  Aussi  ces 
Traités  de  Mécanique,  demeurés  inconnus,  ne  pouvaient- 
ils  satisfaire  au  besoin  de  plus  en  plus  pressant  qui  pous- 
sait aussi  bien  les  géomètres  que  les  artisans  à  désirer 
une  Statique  complète  et  coordonnée. 


(1)  A  la  place  de  ces  mots,  le  texte,  par  erreur  évidente  du  copiste,  dit 
qu'elle. 


—    211    — 


3.  John  Wallis  (1616-1703 

Les  géomètres,  sinon  les  artisans,  virent  bientôt  leur 
désir  comble  par  la  publication  du  traité  1 1  monumental 
qu'avait  composé  John  Wallis. 

En  effet,  les  trois  volumes  consacrés  par  le  grand  géo- 
mètre anglais  à  la  Statique,  à  la  Dynamique,  à  l'Hydro- 
statique,sont  un  véritable  monument  élevé  à  la  Mécanique, 
le  plus  ample,  le  plus  systématique  qui  ait  été  composé 
depuis  l'œuvre  de  Stevin. 

La  Statique  de  Wallis  n'est  point,  d'ailleurs,  sans  ana- 
logie avec  la  Statique  de  Stevin.  On  y  trouve  le  même 
souci,  parfois  exagéré,  de  rigueur  géométrique,  le  même 
désir  de  ne  laisser  passer  aucune  supposition,  si  claire 
soit-elle,  aucun  corollaire,  si  évident  qu'on  l'imagine,  sans 
qu'un  énoncé  formel  et  précis  les  signale.  On  éprouve 
aussi, il  faut  bien  l'avouer,  à  la  lecture  deces  deux  ouvrages, 
la  même  fatigue  causée  par  l'usage  excessif  d'un  appareil 
logique  si  compliqué. 

Sur  quelle  hypothèse  doit-on  faire  reposer  toute  la 
Statique  ? 

En  toute  machine,  deux  puissances  (potentiœ)  s'opposent 
l'une  à  l'autre  et  doivent  se  contrebalancer  exactement 
pour  que  l'équilibre  s'établisse  ;  l'une  est  la  force  motrice 
(vis  motrix),  l'autre  la  résistance  (resistentia)  ;  comment 
évaluera-t-on  ce  dont  chacune  d'elles  est  capable,  soit  pour 
déterminer  le  mouvement  de  la  machine,  soit  pour  l'em- 
pêcher ? 


(1)  Johannis  Wallis  Mechanica,  sive  de  Motu.  Tractatus  geometri- 
cits.  Pars  prima,  in  quaDe  motu  generalia,  De  gravium  descensu  et  motuum 
declivitate,  De  libra.  Londini,  MDCLXIX.  —  Pars  secunda,  quse  est  de  centro 
gravitalis  ejusque  calculo.  Londini,  MDCLXX.—  Pars  terlia,  in  qua  De  vecte, 

,  De  cuneo,  De  elalere  et  resilitione  seu  reflexione,  De  hydrostaticis 

et  aëris  aequipondio,  variisque  quœstionibus  meehanicis.  Londini,. M DCLXXI. 
—  Réimprimé  dans  :  Johannis  Wallis  Opéra  mathematica.  Volumen  pri- 
mum.  Oxoniie.  e  Theatro  Sheldoniano,  MDCXCV. 


—    212    — 

Deux  solutions  sont  en  présence. 

L'une  est  celle  que  Galilée  a  tirée  de  l'ancienne  Dyna- 
mique péripatéticienne  :  Pour  connaître  ce  dont  est  capable 
un  poids,  qu'il  soit  moteur  ou  résistant,  on  calculera  son 
momento,  c'est-à-dire  qu'on  multipliera  ce  poids  par  la 
vitesse  du  mouvement  de  son  point  d'application  ou 
mieux  par  la  projection  de  cette  vitesse  sur  la  verticale. 

L'autre  est  celle  qui  a  pris  naissance  au  sein  de  l'Ecole 
de  Jordanus,  qu'Herigone  et  Roberval  ont  adoptée,  que 
Descartes  a  formulée  avec  netteté  et  défendue  avec  âpreté  : 
Pour  déterminer  ce  dont  un  poids  est  capable,  on  multi- 
pliera ce  poids  par  le  chemin  que  décrit  son  point  d'appli- 
cation ou,  pour  parler  plus  exactement,  par  la  projection 
de  ce  chemin  sur  la  verticale. 

Entre  les  deux  solutions,  Wallis  hésite  (1)  et,  au  lieu 
de  résoudre  son  hésitation  en  une  décision  nette,  en  un 
choix  non  équivoque,  il  adopte  une  étrange  demi-mesure, 
une  véritable  cote  mal  taillée. 

Ce  que  peut  la  force  motrice  aura  pour  mesure  le 
momentum  de  cette  force  ;  la  capacité  de  la  résistance 
sera  marquée  par  son  impedimentum.  Or,  tandis  que  le 
momentnm  sera  le  produit  de  la  force  motrice  par  la  vitesse 
du  point  d'application,  Y  impedimentum  s'obtiendra  en 
multipliant  la  résistance  par  le  chemin  que  parcourt  le 
point  où  elle  s'applique  : 

-  Momentnm  appello,  id  quod  motui  efficiendo  conducit. 

r  Impedimentum,  id  quod  motui  obstat,  vel  eum  im- 
pedit. 

••  Momentnm  eadem  ratione  a  verbo  moveo  descendit, 
atque  Impedimentum  ab  impedio... 

y>  Ad  momentnm  refero  vim  motricem  et  celeritatem  (2). 
Quee,  quo  majora  sunt,  eo  magis  efficitur  motus. 

1)  Johannis  Wallis  Mechanica.  Pars  prima.  Cap.  1  :  De  motu  generalia. 
(2)  Par  un  lapsus  évident,  Wallis  dit  ici  :  tempus,  au  lieu  de  :  celeri- 
tatem. 


2  1^ 


-  A<1  impedimentum  refero  resistentiam  et  distantiam. 
Qusb,  quo  majora  sunt,  eo  magis  motus  împeditur.  » 

Il  n'est  point  permis  de  dire  que  l'équilibre  est  produit, 
par  L'égalité  entre  le  momentum  et  Yimpedimentum  ;  ce 
sont  grandeurs  d'espèces  différentes,  entre  lesquelles  il  ne 
peut  y  avoir  égalité  ;  un  momentum  qui  équilibre  exacte- 
ment un  impedimentum  ne  lui  est  point  égal  ;  selon  l'ex- 
pression adoptée  par  Wallis,  il  lui  est  équipollent. 

Cette  cote  mal  taillée  entre  la  doctrine  Galiléenne  et  la 
doctrine  Cartésienne  no  peut  que  compliquer  inutilement 
les  propositions  de  la  Statique  ;  elle  rend  infiniment  gauche 
et  pénible  le  premier  Chapitre  de  la  Mécanique  de  Wallis. 
Ce  grand  géomètre  l'a  sans  doute  reconnu,  car  il  n'a  pu 
garder  cette  étrange  demi-mesure  et,  à  partir  du  second 
Chapitre  (1),  il  est  devenu  résolument  Cartésien. 

Un  grave,  dit-il,  tant  qu'il  n'en  est  point  empêché,  tend 
à  descendre  ;  il  ne  descend  qu'autant  qu'il  s'approche  du 
centre  de  la  Terre  ;  il  ne  monte  qu'autant  qu'il  s'en  éloigne. 
Sa  propension  à  un  mouvement  déterminé  est  mesurée  par 
la  grandeur  de  sa  descente  en  ce  mouvement  ;  sa  répugnance 
à  un  certain  déplacement  par  la  grandeur  de  son  ascension 
en  ce  déplacement.  La  grandeur  de  la  descente  d'un  poids 
est  le  produit  de  ce  poids  par  la  hauteur  dont  il  s'est 
abaissé  ;  la  grandeur  de  Vascension  est,  de  même,  le  pro- 
duit du  poids  par  la  hauteur  dont  il  s'est  élevé. 

Lorsqu'on  a  affaire  à  un  système  de  plusieurs  graves, 
on  peut  former,  d'une  part,  la  somme  de  toutes  les  des- 
centes et,  d'autre  part,  la  somme  de  toutes  les  ascensions  ; 
si  la  première  somme  excède  la  seconde,  l'excès  représente 
la  grandeur  de  la  descente  totale  ;  si  la  seconde  somme 
surpasse  la  première,  l'excès  représente  la  grandeur  de 
l'ascension  totale  ;  entre  ces  deux  cas,  se  place  celui  où 
la  somme  des  descentes  est  précisément  égale  à  la  somme 
des  ascensions. 

(I)  Johannis  Wallis  Mechanica,  Pars  prima,  Cap.  II.  De  gravium  descensu 
el  motuum  declivitate. 


—  214  — 

Dans  le  premier  cas,  le  système  tend  à  se  mouvoir  dans 
le  sens  qui  a  été  supposé  réalisé  lorsqu'on  a  calculé  les 
descentes  et  les  ascensions  partielles  ;  dans  le  second  cas, 
il  tend  à  prendre  le  mouvement  contraire  ;  dans  le  troi- 
sième cas,  il  ne  tend  à  se  mouvoir  ni  dans  un  sens,  ni  dans 
l'autre  ;  il  demeure  en  équilibre. 

Tels  sont  les  principes  que  formule  Wallis,  donnant 
une  forme  très  générale  à  l'axiome  Cartésien. 

Cet  axiome,  le  grand  géomètre  anglais  va  le  généraliser 
encore  davantage. 

Descartes  avait  presque  continuellement  supposé  que 
les  forces  en  balance  fussent  des  poids,  et  il  avait  borné  à 
ce  cas  l'énoncé  de  son  principe  de  Statique.  Nous  avons 
fait  remarquer,  au  Chapitre  XIV,  combien  il  était  aisé  de 
l'étendre  à  tel  point  qu'il  pût  s'appliquer  à  toute  espèce 
de  forces.  Bien  que  la  possibilité  de  cette  extension 
n'ait  pu  échapper  à  la  clairvoyance  du  grand  philosophe, 
celui-ci  avait  négligé  d'en  donner  la  formule.  Cette 
généralisation,  Wallis  va  la  signaler  et  y  insister. 

Il  remarque  (1)  d'abord,  comme  Descartes  l'avait  fait 
avant  lui,  que  le  principe  fondamental  de  la  Statique 
n'implique  aucune  hypothèse  au  sujet  de  la  nature  de  la 
gravité  ;  que  l'on  y  voie  une  qualité  innée  en  tout  corps 
pesant  ;  ou  bien  une  attraction,  analogue  aux  actions 
électriques  et  magnétiques,  exercée  par  la  Terre  ;  ou  bien 
une  pression  qui  pousse  les  graves  vers  le  centre  du  globe, 
peu  importe.  11  suffit  que  l'on  entende  sous  le  nom  de  gra- 
vité la  force  qui  se  manifeste  aux  sens,  la  force  qui  meut 
les  corps  graves  vers  le  bas,  quelle  qu'en  soit  la  nature. 

Mais  si  les  lois  de  Statique  qui  concernent  la  gravité 
n'ont  rien  qui  dépende  de  la  nature  particulière  de  cette 
force,  elles  doivent  s'étendre,  mulatis  mutandis,  à  toute 
sorte  de  forces  :  «  Ce  que  nous  avons  dit  au  sujet  de  la 
gravité  et  du  centre  de  la  Terre  peut  se  répéter  de  n'im- 

(1)  Johannis  Wallis  Mechanïca,  Pars  prima,  Cap.  I,  Art.  XII. 


—    2  1  5    — 

porte  quelle  force  motrice  et  du  terme  vers  Lequel  elle 
tend.  " 

«  La  descente  d'un  grave  est  mesurée  (î)  par  la  quan- 
tité dont  il  s'est  approché  du  centre  de  la  Terre  ;  son 
ascension,  par  la  quantité  dont  il  s'en  est  éloigné.  Aussi, 
d'une  manière  entièrement  générale,  le  progrès  dû  à  une 
force  motrice  est  mesuré  par  le  mouvement  effectué  dans 
la  direction  de  cette  force,  le  recul  par  le  mouvement  en 
sens  contraire.  « 

«  Les  valeurs  (2)  des  descentes  de  divers  graves  sont 
entre  elles  dans  le  même  rapport  que  les  produits  des  poids 
par  les  "hauteurs  de  chute  ;  les  ascensions  s'évaluent  d'une 
manière  semblable...  D'une  manière  entièrement  générale, 
les  progrès  ou  les  reculs  effectués  sous  l'action  de  forces 
motrices  quelconques  s'évaluent  en  formant  les  produits 
des  forces  par  les  longueurs  des  progrès  ou  des  reculs 
estimés  selon  la  ligne  de  direction  des  forces.  » 

La  règle  est  donc  bien  claire,  qui  permet  de  passer  du 
cas  de  la  pesanteur  au  cas  d'une  force  quelconque  ;  il  est 
maintenant  facile  à  Wallis  de  poser  les  fondements  d'une 
Statique  entièrement  générale  ;  il  lui  suffit,  à  la  suite  des 
énoncés  (3)  où  il  formule  les  hypothèses  sur  lesquelles 
repose  la  Statique  des  corps  pesants,  d'ajouter  ces  mots  : 
«  Idem  intellige,  mutatis  mu  tandis,  de  quacumque  vi 
motrice  ». 

Ainsi  se  trouve  formulé  le  principe  fondamental  de  cette 
Statique  où  le  géomètre  anglais  montre  une  profonde 
pénétration  des  écrits  de  ses  prédécesseurs,  aussi  bien  de 
Torricelli  (4)  que  de  Jordanus  (5),  de  Tartaglia  et  de 
Guido-Ubaldo. 


(lj  Johannis  Wallis  Mechanica,  Pars  prima,  Cap.  II,  Prop.  III. 

(2)  ld.,  ibid.,  Pars  prima,  Cap.  II,  Prop.  V. 

(5)  ld.,  ibid.,  Propp.  VI  et  VIII. 

(4)  Cf.  :  ld.,  ibid.,  Cap.  111,  De  libra,  où  se  manifeste  une  évidente 
influence  de  Torricelli. 

i5  Cf.  :  ld.,  ibid.,  Cap.  III  ;  en  particulier,  voir  la  Prop.  XIV  et  les  deux 
scholies. 


—    2  1  6    — 

Pour  tirer  ce  principe  de  celui  qu'avait  formulé  Des- 
cartes, quelle  besogne  Wallis  a-t-il  dû  accomplir?  Presque 
aucune.  Il  lui  a  suffi  d'expliciter  certaines  affirmations  qui 
demeuraient  implicites  dans  l'essai  du  grand  philosophe, 
de  produire  certaines  généralisations  dont  la  nécessité 
était  évidente  de  prime  abord. 

D'autre  part,  lorsque  Jean  Bernoulli  voudra  énoncer  le 
principe  des  déplacements  virtuels,  quelle  transformation 
devra-t-il  faire  subir  au  postulat  de  Wallis  ?  Presque 
aucune.  Ce  que  Wallis  considère  lorsqu'il  veut  évaluer  la 
tendance  d'une  force  cà  produire  un  mouvement  déterminé, 
c'est  ce  que  l'on  a  nommé  depuis  le  moment  virtuel  ou  le 
travail  virtuel  de  cette  force  ;  c'est  par  l'égalité  entre  la 
somme  des  moments  virtuels  positifs  et  la  somme  des 
moments  virtuels  négatifs  qu'il  caractérise  l'équilibre. 

Assurément,  en  ses  énoncés,  Wallis  considère  des 
déplacements  virtuels  finis,  qu'il  suppose  rectilignes  ; 
il  suppose  que  les  forces  sont  constantes  en  grandeur  et 
en  direction.  Mais  déjà,  il  entrevoit  les  procédés  infinité- 
simaux qui  permettront  de  se  débarrasser  de  ces  entraves  ; 
il  reconnaît  (î),  comme  Descartes  l'avait  déjà  reconnu 
avant  lui,  qu'une  trajectoire  curviligne  peut  être  rem- 
placée par  sa  tangente,  une  surface  courbe  sur  laquelle 
le  poids  s'appuie  par  son  plan  tangent  ;  il  aperçoit  (2) 
l'artifice  analogue  qui  permettra  de  considérer  des  forces 
variables  en  grandeur  et  en  direction. 

Lorsque  Jean  Bernoulli  voudra  donner  sa  formule 
définitive  au  principe  des  déplacements  virtuels,  il  lui 
suffira  de  réunir  les  énoncés  épars  dans  le  traité  de 
Wallis  et  de  les  revêtir  de  la  forme  infinitésimale. 

C'est  donc  par  une  simple  nuance  que  le  principe  de 
Wallis  se  distingue  de  celui  de  Descartes  ;  c'est  par  une 
nuance  moins  perceptible  encore  que  la  formule  de  Jean 
Bernoulli  se  sépare  de  la  formule  de  Wallis.  Or,  trente- 

(i)  Johannis  Wallis  Mechanica,  Pars  prima,  Cap.  II,  Prop.  XV. 
(2)  kl.,  ibid.,  Prop.  XVII.Scholium. 


—  217  — 

deux  années  se  sont  écoulées  entre  la  lettre  de  Descartes 
à  Constantin  Huygens  et  la  Statique  de  Wallis,  tandis 
que  quarante-huit  ans  séparent  la  publication  de  cette 
Statiquede  la  lettre  que  Jean  Bernoulli  écrivit  à  Varignon. 
Tant  est  lent  et  pénible  le  progrès  de  la  vérité  en  la 
science  humaine  ! 


4.  Les  grands  traités  de  Statique  de  V École  jésuite  — 
Le  P.  De  Chattes  (1621-1678)  —  Le  P.  Paolo  Casati 
(1617-1707) 

Composé  suivant  les  règles  d'une  logique  trop  savante 
et  trop  compliquée,  borné  d'ailleurs  à  l'étude  des  ma- 
chines les  plus  simples,  le  traité  de  Wallis  n'était  point 
propre  à  satisfaire  les  désirs  de  la  plupart  des  physiciens 
ou  des  artisans. 

«  Les  traitez,  écrivait  (1)  le  P.  Hardies  en  1673,  qu'on 
a  publiez  des  loix  du  mouvement,  de  la  résistance  des 
corps,  de  la  force  des  percussions,  de  l'équilibre  des 
liqueurs,  de  la  dureté,  de  la  pesanteur,  et  beaucoup 
d'autres,  sont  asseûrement  des  ouvrages  dignes  de  la 
subtilité  de  leurs  auteurs,  et  de  la  politesse  du  siècle  ; 
mais  après  tout,  on  ne  peut  pas  dire  que  ce  soit  là  une 
Méchanique.  Ce  sont  de  belles  parties,  mais  elles  ne  sont 
pas  un  corps,  puisque  ce  sont  des  productions  de  divers 
Auteurs,  qui  ont  eu  diverses  veûës,  qui  n'ont  point  con- 
certé ensemble,  pour  concourir  à  un  même  dessein,  et 
qui  même  ont  raisonné  sur  des  principes  differens. 

r,  J'avais  toujours  espéré  que  ce  grand  ouvrage  de 
M.  Wallis,  que  nous  attendions  depuis  si  longtemps, 
comprendrait  tout  ce  qu'on  peut  souhaiter  sur  ce  sujet  ; 


(!)  La  Statique  ou  la  science  des  forces  mouvantes,  par  le  P.  Ignace 
Gaston  Pardies,  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Paris,  chez  Sebast.  Mabre- 
Cramoisy,  Imprimeur  du  Roy,  Rue  S*  Jacques,  aux  Cicognes,  MDCLXXI1I. 
Préface. 

15 


—    21 


et  je  n'en  doutois  presque  plus,  quand  je  vis  trois  grands 
tomes  in-40  sous  le  titre  de  Méchanique  et  de  Science  du 
Mouvement.  Mais  j'ay  trouvé  que  cet  Ouvrage  excellent 
en  soy  et  admirable,  est  plus  propre  à  contenter  ceux  qui 
sont  déjà  consommez  dans  cette  science,  qu'à  instruire 
ceux  qui  veulent  rapprendre  ;  car  outre  qu'il  s'en  faut 
bien  qu'il  ne  comprenne  tout,  il  est  écrit  d'une  manière 
si  sçavante  et  si  géométrique  qu'il  y  a  fort  peu  de  per- 
sonnes capables  de  le  comprendre.  » 

A  l'époque  où  le  P.  Pardies  écrivait  ces  lignes,  le  désir 
de  posséder  un  traité  de  Mécanique  à  la  fois  aisé  et  com- 
plet, était  si  commun  et  si  vif  que  Louis  XIV  et  Colbert 
s'en  émurent  ;  en  1675,  ils  entretinrent  l'Académie  des 
Sciences  de  ce  désir  et  la  pressèrent  d'y  donner  satisfaction: 

«  Le  Roi  (1)  voulut  que  l'Académie  travaillât  incessam- 
ment à  un  Traité  de  Méchanique,  où  la  Théorie  et  la 
Pratique  fussent  expliquées  d'une  manière  claire  et  à  la 
portée  de  tous  ;  on  devoit  cependant  séparer  de  la  Théorie 
tout  ce  qui  pouvoit  appartenir  de  trop  près  à  la  Physique, 
tout  ce  qui  pouvait  faire  naître  de  la  dispute,  on  devoit  le 
renfermer  dans  une  espèce  d'Introduction  à  tout  l'Ouvrage. 
On  décriroit  ensuite  dans  l'Ouvrage  même  toutes  les 
Machines  en  usage  dans  la  Pratique  des  Arts,  soit  en 
France,  soit  dans  les  Pays  Etrangers. 

«  Ce  fut  ce  que  M.  Colbert  fit  sçavoir  par  M.  Perrault 
à  l'Académie,  le  19  Juin  de  cette  année.  La  Compagnie 
fit  dans  le  cours  de  quelques  Assemblées  ses  Réflexions 
sur  ce  sujet  ;  et  M.  Du  Hamel  fut  chargé  de  rendre 
compte  à  M.  Colbert  du  résultat  des  Ecrits  de  chacun. 
MM.  Picard,  Hughuens,  Mariotte  et  Blondel  travail- 
lèrent de  concert  aux  Préliminaires  ;  MM.  de  Roberval 
et  Roëmer  traittèrent  aussi  cette  Matière  en  particulier  ; 
on  chargea  M.  Buot  de  dresser  le  Catalogue  des  Machines, 


(i)  Histoire  de  l'Académie  Royale  des  Sciences.  Tome  1  :  Depuis  son 
établissement  en  1666  jusqu'à  1686.  Paris,  MDCCXXXIII,  p.  199. 


—   219  — 

el  d'en  faire  faire  les  Desseins  ;  on  lui  donna  pour  aides 
M.  Couplet,  el  MM.  Pasquier  et  Du  Vivier.  » 

L'ouvrage  demandé  a  l'Académie  ne  vil  jamais  le  jour, 
que  je  sach<>  ;  mais  los  traités  de  Mécanique  rédigés  par 
•  les  particuliers  se  pressèrent,  de  plus  en  plus  nombreux. 

Ces  traités,  malheureusement,  n'étaienl  point  seulement 
ion  nombreux;  ils  étaient  souvent  fort  médiocres.  Parmi 
leurs  auteurs,  les  uns,  préoccupés  de  ne  rien  omettre, 
mais  peu  soucieux  de  l'unité,  ramassaient  pêle-mêle  et 
sans  choix  tout  ce  qui  avail  été  dit  sur  la  Statique; 
d'autres,  au  contraire,  par  une  critique  pointilleuse  et 
malveillante,  rejetaient  même  les  vérités  les  plus  sures  et 
les  principes  les  plus  féconds. 

C'est  un  ouvrage  (1)  d'aspect  imposant  et  antique  que 
le  Cows  ou  Monde  Mathématique  du  P.  Claude  François 
Milliet  Dechales  ou  De  Challes.  Les  déductions  et  les 
discussions  s'y  poursuivent  selon  la  méthode  lente,  sévère 
et  rigoureuse  de  la.Scolastique. 

En  ces  discussions  aux  formes  péripatéticiennes,  on 
devine  la  continuelle  influence  de  très  vieux  auteurs  ;  non 
seulement  le  Synopsis  de  Mersenne  a  été  mis  à  contribu- 
tion (2),  mais  à  chaque  instant,  on  retrouve  des  allusions 
au  traité  du  Précurseur  de  Léonard  de  Vinci,  au  Jordani 
Opusculum  de  ponderositate  édité  par  Curtius  Trojanus  ; 
ici  (3),  le  savant  Jésuite  réfute  l'opinion  de  cet  auteur 

(I)  R.  P.  Claudii  Francisci  Milliet  Dédiâtes,  Camberiensis,  e  Societate 
iesu,  Cursus  seu  Mandas  mathematicus.  Tomus  secundus,  compleelens 
Gcometriam  practicam,  Staticam,  Geographiam,  Tractât,  de  Magnete,  Archi- 
tectonicam  civilcm,  Artera  lignariam,  et  Tractât,  de  Lapidum  sectione.  — 
Editio  altéra,  ex  manuscriptis  Anlhoris  aucta  et  emendala,  operâ  et  studio 
R.  I'.  Aniati  Varcin,  ejiisdem  Societatis.  —  Lugduni,  apui  Anissonios,  Joaa. 
Posael  et  Claud.  Rigaud.  MDCLXXXX. 

La  première  édition,  en  deux  volumes,  du  Cursus  seu  Mundus  mithe- 
maiieus  parut  à  Lyon  en  107.4  ;  je  n'ai  pu  la  consulter. 

(i)  Ibid.  Traetalus  nonus  :  Staiica,  seu  de  Gravilale  Terras.  Liber  ocla- 
vus  :  Proprietates  centri  gravitalis  el  lineœ  directionis. 

(5)  lbid.  Tractatus  octavus  :  Mechanica.  Liber  Primus  :  De  vera  causa  et 
principio  augmenti  polentiae  per  machinam. 


—    220    — 

touchant  l'influence  que  le  milieu  exerce  sur  le  mouvement 
des  projectiles  ;  là  (1),  il  lui  emprunte  la  démonstration 
de  la  règle  du  levier  ou  certaines  propositions  (2)  tou- 
chant la  balance. 

Il  est  vrai  que  le  P.  De  Challes  rajeunit  parfois  d'assez 
étrange  façon  les  emprunts  qu'il  fait  à  d'anciens  mécani- 
ciens ;  ce  qu'il  prend  dans  leurs  œuvres,  il  l'attribue  volon- 
tiers à  quelques-uns  de  ses  contemporains  qui  sont  ses 
confrères  ou  ses  amis. 

Ainsi  la  démonstration  de  la  loi  du  levier  composée  par 
Stevin  et  par  Galilée,  à  l'imitation  d'un  raisonnement 
connu  dès  le  xme  siècle,  est  donnée  (3)  par  le  P.  De  Challes 
comme  étant  du  P.  Léotaud  (1595-1672),  son  confrère  en 
la  Société  de  Jésus.  La  réduction  du  problème  du  plan 
incliné  au  problème  du  levier,  effectuée  par  Galilée  dès  ses 
premiers  travaux,  conservée  par  Roberval,  reprise  en 
sens  inverse  par  Descartes,  est  (4)  «  de  mon  ami,  M.  Rey- 
naud,  homme  fort  versé  aux  mathématiques  ». 

Le  Principe  de  Statique  admis  par  le  P.  De  Challes  est 
exactement  celui  qu'Aristote  postule  en  ses  Qnœstiones 
mechanicœ  ;  mais  au  cours  de  son  exposé,  ce  principe  se 
transforme  peu  à  peu  comme  il  s'est  transformé  dans  les 
écrits  de  Galilée. 

Pour  évaluer  l'effet  mécanique  d'un  poids,  il  faut  con- 
naître sa  quantité  de  mouvement  ;  «  cette  quantité  de 
mouvement  s'obtient  (5)  en  multipliant  le  nombre  des 
parties  du  poids  par  la  vitesse  ;  et  comme  nous  ne  con- 

(1)  Cursus  seiiMundus  mathematicus.  Traetatus  nonus  :  Statica,  seu 
de  Gravi tate  Tome.  Liber  tertius  :  De  descendu  gravium  in  planis  inclinalis 
et  funependulis  :  Definiliones —  Liber  quarlus  :  De  œquiponderantibus.  Pro- 
positio  IV. 

('2)  ibid.  Traclatus  nonus  :  Statica,  seu  de  Gravilate  Terras.  Liber  quarlus  : 
De  aequipomlerantibus.  Prop.  XV. 

(5)  Ibid.  Traetatus  octavus  :  Meclianica.  Liber  primus  :  De  vera  causa  et 
principio  augmenti  potentise  per  macbinam,  p.  168. 

(4)  Ibid.  Traetatus  nonus  :  Statica  seu  de  Gravilate  Terra?.  Liber  tertius  : 
De  descensu  gravium  in  planis  inclinalis  et  funependulis.  Propositio  VIII. 

(5)  Ibid.  Traetatus  octavus  :  Mechanica.  Liber  primus  :  De  vera  causa  et 
principio  augmenti  potentise  per  machinais.  Prop.  XVII. 


—    221    — 

naissons  ni  ne  mesurons  La  vitesse  autrement  que  par 
L'espace  parcouru  dans  un  temps  déterminé,  pour  con- 
naître la  quantité  de  mouvement,  il  nous  faudra  raulti- 
plier  le  nombre  des  parties  du  poids  par  L'espace  par- 
couru... » 

Si,  en  une  machine,  deux  poids  s'opposent  l'un  à  l'autre 
-  de  telle  manière  qu'il  se  trouve  en  chacun  d'eux  même 
quantité  de  mouvement,  il  y  a  équilibre  ». 

■  Deux  mobiles  sont  donc  égaux  en  force  (i)  lorsque 
leurs  grandeurs  sont  en  raison  inverse  de  leurs  vitesses.  » 
En  sorte  qu'~  aucune  machine  n'augmente  les  forces  de 
la  puissance  (2)  ».  «  Si  les  forces  de  la  puissance  peuvent 
s'appliquer  à  un  plus  grand  poids  (3),  c'est  que  la  quan- 
tité de  mouvement  est  diminuée  dans  le  poids  ou  augmen- 
tée dans  la  puissance.  »  Donc  «  autant  les  forces  de  la 
puissance  (4)  sont  accrues  par  la  machine,  autant  est  accru 
le  rapport  du  mouvement  de  la  puissance  au  mouvement 
du  poids.  » 

Le  principe  qui  vient  d'être  énoncé  ne  tarde  pas  à 
être  mis  en  défaut  si  on  ne  le  modifie  ;  ce  n'est  point  la 
vitesse  même  d'un  poids  qui  doit  figurer  dans  le  calcul 
de  la  résistance  de  ce  poids,  mais  seulement  la  compo- 
sante verticale  de  cette  vitesse  ;  les  observations  les  plus 
obvies  signalent  la  nécessité  de  cette  correction  ;  celle-ci, 
par  exemple,  qu'une  même  puissance,  normale  à  un  même 
levier,  soutient  un  moindre  poids  lorsque  le  levier  est 
horizontal  que  lorsqu'il  est  oblique  (5).  Il  semble  (6)  que. 
notre  auteur  ait  surtout  puisé  l'intelligence  de  cette  cor- 
rection  que  réclame  l'axiome  d'Aristote  en  étudiant  la 


(I)  Cursus  seu  Mundus  mathematicus,  lo<*.  cit.,  Prop.  XIX. 
(î)  Ibid.,  loc.  cit.,  Prop.  XVI il. 

(3)  Ibid.,  loc.  cit.,  Prop.  XVII. 

(4)  Ibid.,  loc.  cit.,  Prop.  XIV. 

(5)  Ibid.  Tractatus  octavus  :  Mechanica.  Liber  secundus  :  De  vecte.  Propo- 
sitio  X. 

(6)  Ibid.  Tractatu?  nonus  :  Statica  seu  de  Gravitate  Terrae.  Liber  tertius  : 
De  descensu  gravium  in  planis  inclinatis  et  funependulis.  Definitiones. 


222    — 

première  déduction  où  il  en  ait  été  fait  usage,  la  démons- 
tration de  la  règle  du  levier  donnée  par  Jordanus 
de  Nemore.  Cette  démonstration  est,  d'ailleurs,  adoptée 
par  le  P.  De  Challes  en  sa  théorie  de  la  balance  (i). 

Du  reste,  fidèle  en  cela  à  la  Dynamique  péripatéti- 
cienne, c'est  toujours  la  vitesse  d'ascension  ou  de  descente 
d'un  grave,  et  non  la  hauteur  dont  il  monte  ou  descend, 
que  le  P.  De  Challes  considère  dans  ses  raisonnements  ; 
aussi  sa  théorie  du  plan  incliné  est-elle  celle  de  Galilée  (2), 
et  non  point  celle  de  Descartes. 

Cette  théorie  débute  par  une  curieuse  proposition  (3), 
difficile  à  concilier  avec  celles  qui  la  suivent.  Le  P.  De 
Challes  cherche  pourquoi  une  sphère  roule  d'autant  moins 
vite  sur  un  plan  que  ce  plan  est  moins  incliné  ;  il  en  trouve 
la  raison  dans  le  contrepoids  formé  par  une  partie  de  la 
sphèie  ;  son  raisonnement  rappelle  les  déductions  de  Pap- 
pus  et,  plus  encore,  celles  de  Léonard  de  Vinci  et  de  Ber- 
nardin 0  Baldi. 

La  méthode  par  laquelle  il  traite  (4)  la  composition  des 
forces  concourantes  rappelle  également  de  très  près  celle 
que  Léonaid  avait  un  instant  adoptée.  De  Challes  suppose 
que  deux  cordes  concourantes  soutiennent  un  poids  et  il 
se  propose  de  déterminer  la  tension  de  chacune  d'elles. 
Dans  ce  but,  il  remplace  celle  des  deux  cordes  dont  il  ne 
calcule  pas  la  tension  par  une  barre  rigide  mobile  autour 
d'un  de  ses  points  ;  la  solution  du  problème  est  alors 
immédiate. 

Comme  Guido-Ubaldo,  Villalpand  et  Mersenne,  notre 
auteur  admet  (5)  que  «  le  centre  de  gravité  d'aucun  corps 

(1)  Cv). ses  scu  Minclvs  mafhematicus.  Tractalus  nonus:  Sialica. Liber 
quarius  :  De  sequiponderantibus.  Propositio  IV. 

(2)  lbid.  Liber  tei  tins  :  De  deseensu  gravium  in  planis  inclinatis.  Prop.  IL 
(5)  lbid.,  toc.  cit.,  Prop.  I. 

(4)  lbid.,  loe.  cit.,  Piopp.  X  el  XI. 

(5)  lbid.  Liber  ociavus  :  Proprietates  cenlri  gravitalis  et  lineœ  directionis. 
Prop.  I. 


—     223    — 

ne  peul  mouler  si  ce  n'est  violemmenl  ••.  Il  fait  l'applica- 
tion de  ce  principe  aux  exemples  mômes  que  Mersenne  a 
cités,  el  qui  sont  de  Léonard. 

Ce  principe,  il  le  justifie  par  des  raisonnements  sem- 
blables à  ceux  de  Villalpand,  sans  invoquer  la  sympathie 
du  contre  de  gravité  pour  le  centre  commun  des  graves. 
Ce  n'est  pas  que  cette  sympathie — si  bien  réfutée  cepen- 
dant, et  depuis  un  demi-siècle  —  lui  semble  absurde; 
témoin  ce  curieux  passage  (1  )  : 

-  En  tout  corps  grave,  il  existe  un  certain  centre  de 
gravité...  Le  P.  Léotaud  s'est  efforcé  de  prouver  cette 
proposition,  en  partant  de  cette  opinion  commune,  admise 
chez  les  Péripatéticiens  :  Le  centre  de  l'Univers  ou,  si 
l'on  veut,  le  centre  de  la  Terre  —  peu  importe  —  est  le 
centre  de  tous  les  graves  ;  ils  y  sont  tous  portés  par  leur 
pesanteur  et  ils  y  demeurent  en  repos.  Démonstration  : 
Chaque  grave  se  porte  de  tout  son  effort  vers  le  centre 
de  l'Univers  de  telle  sorte  que  si  l'on  supprimait  tout 
obstacle,  il  se  dirigerait  vers  ce  centre  et  y  demeurerait. 
Mais  il  ne  pourrait  jamais  demeurer  en  repos  s'il  n'exis- 
tait à  l'intérieur  de  ce  corps  un  certain  point  ou  centre  de 
gravité,  tel  que  le  corps  cesse  de  se  mouvoir  lorsque  ce 
point  coïncide  avec  le  centre  de  l'Univers...  Cette  démon- 
stration est  bonne,  mais  nous  verrons  si  l'on  ne  peut  rien 
dire  de  plus  convaincant.  * 

Le  P.  De  Challes,  en  effet,  n'est  point  sans  éprouver 
quelques  doutes  à  l'endroit  des  propriétés  que  les  anciens 
attribuaient  au  centre  de  l'Univers  ;  il  pense  (2)  que  les 
graves,  dans  leur  chute,  pourraient  bien  chercher  à  s'unir 
non  point  au  centre  même  de  la  Terre,  mais  à  un  noyau 
intérieur,  qui  serait  lui-même  dénué  de  pesanteur.  Com- 
bien  naïve  et  vieillotte   paraît  cette   hypothèse,   si   l'on 

(1)  Cursus  se//  Mundus  mathematicus. Tractaïus  nonus  :  Stalica.  Liber 
qusrius  :  De  sequiponderantibus.  Petitio  IV. 

(2)  lbid.  Liber  primus  :  Digressiones  physiese,  Digressio  X. 


—    224    — 

songe  qu'au  moment  où  notre  auteur  l'émettait,  Newton 
possédait  déjà  les  fondements  du  système  de  la  gravita- 
tion universelle  ! 

Cette  même  impression  de  naïveté  sénile  se  dégage  de 
tout  ce  que  le  P.  De  Challes  a  écrit  sur  la  Statique  ;  les 
découvertes  quelque  peu  récentes,  les  idées  quelque  peu 
neuves  semblent  n'avoir  pu  trouver  accès  dans  son  sys- 
tème. Mais  s'il  ne  rapporte  presque  rien  qui  ne  sente  son 
vieux  temps,  du  moins  conserve-t-il  ce  que  les  anciennes 
traditions  avaient  de  précieux.  Les  puissantes  pensées  de 
Descartes  et  de  Wallis  sur  la  méthode  des  déplacements 
virtuels  sont  demeurées  pour  lui  lettre  morte  ;  du  moins 
a-t-il  gardé  de  cette  méthode  tout  ce  que  Galilée  en  avait 
écrit.  Un  grave  est  en  équilibre  lorsque  le  centre  de  gra- 
vité est  le  plus  bas  possible  ;  il  ne  donne  pas  à  ce  principe 
la  forme  précise  sous  laquelle  l'ont  mis  Torricelli  et 
Pascal  ;  du  moins  le  présente-t-il  tel  que  l'ont  exposé 
Cardan,  Villalpand  et  Mersenne.  Le  respect  extrême 
que  notre  auteur  professe  pour  la  tradition  le  rend  peu 
accessible  aux  vérités  nouvelles  ;  mais  il  en  fait  un  con- 
servateur jaloux  des  vérités  anciennes. 

S'il  est,  d'ailleurs,  un  lieu  où  l'on  doive  rencontrer  le 
respect  de  la  tradition,  c'est  assurément  au  sein  d'un 
ordre  religieux  fortement  constitué  ;  or  le  P.  De  Challes 
était  Jésuite  ;  son  ouvrage  prend  place  en  la  longue  série 
des  écrits  par  lesquels  la  Compagnie  de  Jésus  s'est  efforcée, 
au  xvne  siècle,  de  donner  à  la  Statique  une  organisation 
logique. 

A  l'origine  de  ces  efforts  se  placent  les  traités  du 
P.  Zucchi  et  du  P.  Honoré  Fabri;  ces  traités,  non  moins 
que  l'enseignement  donné  par  leurs  auteurs  soit  au  Collège 
Romain,  soit  au  Collège  que  la  Compagnie  de  Jésus  possé- 
dait à  Lyon,  ont  exercé  une  influence  marquée  sur  les 
exposés  de  la  Statique  qui  furent,  ultérieurement,  com- 
posés par  des  Jésuites. 

Le   P.  Zucchi  et  le   P.  Fabri  ont  pris  pour  principe 


—    225    — 

fondamental  de  La  Statique  le  principe  des  vitesses  vir- 
tuelles sous  la  forme  que  Lui  avait  donnée  Galilée;  cette 
(orme  offrait  en  effet,  à  Leurs  yeux,  un  singulier  avantage  ; 
elle  permettait  de  souder  les  lois  découvertes  par  les  stati- 
ciens  modernes  aux  principes  de  la  Mécanique  péripatéti- 
cienne ;  et  l'on  sait  combien  les  Jésuites  du  xvi"  et  du 
xvn1'  siècle  ont  attaché  de  pris  à  cette  œuvre  synthétique 
où  la  Physique  d'Aristote,  soigneusement  maintenue  en 
tous  ses  principes  essentiels,  se  trouvait,  enrichie  de  toutes 
les  acquisitions  de  la  Science  nouvelle. 

Ce  désir  d'être  à  la  fois  péripatéticien  fidèle  et  mécani- 
cien très  informe  de  la  science  de  son  temps  animait 
assurément  le  P.  De  Challes  ;  il  l'avait  conduit  à  fonder 
sa  Statique  sur  le  principe  que  le  P.  Zucchi  et  le  P.  Honoré 
l'abri  avaient  adopté.  Ce  même  désir  anime  le  P.  Paolo 
Casati  ;  il  lui  fait  adopter  le  même  parti. 

Le  P.  Paolo  Casati,  de  Plaisance  (1617-1707),  avait 
débute  dans  la  Mécanique,  en  i655,  par  un  curieux 
ouvrage  intitulé  :  Terra  machinis  mota  (1)  ;  une  seconde 
édition,  plus  complète,  de  cet  ouvrage  parut  en  1 658  (2). 

En  cet  écrit,  trois  interlocuteurs,  auxquels  le  P.  Casati 
a  donné  les  noms  de  Galilée,  de  Mersenne  et  de  Guldin, 
commentent  le  mot  célèbre  d'Archimède  :  «  Donnez-moi  un 
point  d'appui  et  j'ébranlerai  le  Monde  *.  Ils  s'efforcent  de 
prouver  que  cette  parole  n'est  point  seulement  une  vaine 
jactance. 

Stevin  avait  déjà  émis  une  opinion  analogue;  l'influence 
de  Stevin  est  d'ailleurs  visible  dans  le  curieux  dialogue 

(1)  Terra  machinis  mota  ejusque  gravitas  et  dimensio.  Disserta- 
tiO)>  es  duo?  quas...  publiée  exposuit...  Anlonius  Cornes  de  Mont  for  t. 
Authore  l'auto  Casato  e  Societate  Jesu.  Romoe,  typis  haeredum  Corbelelti, 
MDCLV. 

(■2i  Terra  machinis  mota.  Bisser tationes  geometricœ,  mechanicœ, 
physicœ,  hydrostaticœ,  in  qui  bus  machinarum  conjugatarum  vires 
inter  se  comparant ur  ;  mu Itiplici  nova  methodo  Terrœ  magnitudo 
et  gravitas  investigatur ,-  Archimedes  Terrœ  motionem  spondens  ab 
arrogantiœ  suspicione  vindicatur.  Authore  Paulo  Casato,  e  Societate 
Jesu.  Romae,  ex  typographia  lgnatii  de  Lazaris,  MDGLVUl. 


—    22Ô    — 

composé  par  le  P.  Casati  ;  le  guindeau  y  est  nommé  pan- 
eratium  ;  c'est  précisément  le  nom  proposé  par  Stevin,  au 
passage  même  où  il  discute  la  proposition  attribuée  à 
Archimède. 

Il  est  une  autre  influence  dont  nous  pourrions,  si  nous 
en  avions  le  loisir,  relever  les  traces  en  divers  passages 
du  Terra  machinis  mota  ;  cette  influence  est  celle  de 
Léonard  de  Vinci.  Assurément,  l'enseignement  de  la 
Mécanique  que  les  Jésuites  donnaient  dans  leurs  Collèges 
contenait  de  nombreux  emprunts  aux  notes  du  grand 
peintre  ;  l'étude  du  Cursus  mathematicus  du  P.  De  Challes 
nous  a  déjà  révélé  quelques-uns  de  ces  emprunts  ;  nous 
pourrions,  au  Terra  machinis  mota,  en  signaler  d'autres 
qui  ont  trait  à  certaines  théories  hydrostatiques  ;  d'autres 
encore  s'offriront  plus  tard  à  nos  remarques. 

Les  dialogues  intitulés  Terra  machinis  mota  n'impor- 
tent guère  à  la  coordination  des  principes  de  la  Statique  ; 
c'est  en  un  autre  livre  que  le  P.  Casati  a  travaillé  à  cette 
coordination.  Ce  nouveau  livre  ne  fut  imprimé  qu'en 
1684  (1)  ;  mais  en  son  avis  ad  lectorem,  l'auteur  nous 
apprend  que  dès  l'année  i655,  il  en  avait  remis  un  résumé 
manuscrit  à  ses  auditeurs  du  Collège  Romain.  L'écrit  du 
P.  Casati  serait  donc  plus  ancien  que  celui  du  P.  De 
Challes  ;  entre  ces  deux  écrits,  on  peut,  d'ailleurs,  établir 
de  nombreux  rapprochements  ;  non  seulement  ils  pro- 
cèdent du  même  esprit,  mais,  bien  souvent,  ils  usent  des 
mêmes  démonstrations. 

Le  premier  livre  (2),  consacré  au  centre  de  gravité,  est 
en  très  grande  partie  emprunté  à  Bernardino  Baldi,  à 
Villalpand  et  à  Mersenne,  c'est-à-dire,  en  dernière  ana- 
lyse, à  Léonard  de  Vinci.  D'ailleurs,  il  semble  parfois 

(1)  R.  P.  Pauli  Casati  Placenlirrî,  Societ.  Jesu,  Mechanicorum  libri  octo, 
in  quibus  uno  eodemque principio  vectis  vires  physice  explicantur, 
et  geomelrice  demons4rantur ,  alque  machin  arum  omnis  generis 
componendarum  methodus proponitur. Lugdxxni,  ajmd  Anissonios,  Joan. 
Posuel  et,  Claudium  Rigaud,  MDCLXXX1V. 

(2)  Ici.,  ibid.  Liber  primus  :  De  cenlro  gravitatis. 


—    2  2  7    — 

que  le  I'.  Casati  éprouve,  en  se-  Mecanicorùm  libri, 
comme  en  ses  précédents  ouvrages,  l'influence  directe  'le 
Léonard  ;  une  certaine  suspension  àgalets(i),  qui  permet 
de  sonner  sans  peine  une  lourde  cloche,  paraîl  presque 
textuellement  extraite  des  noies  du  grand  peintre  (2). 
L'étude  de  la  station  des  animaux,  reproduite  d'après 

ix  qui  se  sont  inspirés  de  Léonard  (3),  donne  occasion 
à  l'auteur  de  formuler  la  loi  du  polygone  de  sustentation  ; 
il  semble  même  que  le  P.  Casati  soil  le  premier  mécani- 
cien ipii  ait  fait  usage  de  cette  dénomination. 

C'est  en   ce  même  livre  que  l'auteur  traite    4)  de  la 

-  inteur  apparente  d'un  grave  placé  sur  un  plan  incliné  ; 
pour  déterminer  cette  pesanteur  apparente,  il  raisonne  à 
peu  près  exactement  comme  le  P.  Honoré  Fabri  ;  *  la 
pesanteur  du  corps  sur  le  plan  incliné  est  à  sa  pesanteur 
le  long  du  plan  vertical  comme  la  résistance  qu'il  éprouve 
à  monter  suivant  un  de  ces  plans  est  à  la  résistance  qu'il 
éprouve  à  monter  suivant  l'autre  ;  mais  ces  résistances 
sont  entre  elles  comme  les  violences  (pie  le  corps  subit  en 
ces  mouvements  -,  et  ces  violences  sont  en  raison  inverse 
des  chemins  que  le  corps  doit  parcourir  en  ces  deux  plans 
pour  s'élever  d'une  même  hauteur. 

Casati  distingue,  d'ailleurs,  entre  la  pesanteur  appa- 
rente du  corps  placé  sur  un  plan  incliné  (grâvitatio  in 
piano  inclinato)  et  la  pression  qu'il  exerce  sur  ce  plan 
(grâvitatio  in  planum  inclinaium)  ;  l'analyse  de  Stevm  lui 
eût  permis  de  déterminer  exactement  cette  dernière  force  ; 
mais  il  ne  fait  point  appel  à  cette  analyse  ;  renouvelant 
une  erreur  de    Descartes,  il   formule  (5)  la   proposition 

(1)  P.  Casati.  Mecanicorùm  libri  octo  ;  lib.  Il,  Cap.  1.  p.  lôO. 

(2)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  fils.  1  de  la  Bibliothèque  de 
l'Institut,  loi.  57  [flj,  verso. 

(5)  P.  Casali,  Mecanicorùm  libri  octo;  liber  primus  :  De  ceniro  gravita- 
lis  ;  Cap.  XI  :  ouomo  lo  animalium  motus  ordinentur  ex  centro  gravitatis. 

(4)  kl.,  ibid.  ;  Cap.  XI 11  :  Quâ  ratione  minuatur  grâvitatio  in  piano 
inclinato. 

(o)Id.,  ibid.;  Ca[>.  XIV  :  Quâ  ratione  corpus  gravitet  in  planum  inclina- 
tum  ;  p.  88. 


228 


suivante  :  «  Nous  connaissons,  par  le  Chapitre  précédent, 
la  puissance  de  la  pesanteur  du  corps  placé  sur  le  plan 
incliné  ;  la  différence  entre  la  pesanteur  du  corps  suivant 
le  plan  vertical  et  cette  pesanteur  du  même  corps  placé 
sur  le  plan  incliné  est  la  mesure  de  l'obstacle  apporté  au 
mouvement  du  corps  par  le  plan  sous-jacent  ;  c'est  donc 
aussi  la  mesure  de  la  pression  que  le  corps  exerce  sur  ce 
plan.  » 

Au  problème  du  plan  incliné  se  ramène  (  1  )  la  détermi- 
nation du  moment  d'un  poids  fixé  à  une  extrémité  d'un 
bras  de  levier  dont  l'autre  extrémité  peut  tourner  autour 
du  point  d'appui  ;  ce  moment  est  égal  à  la  pesanteur 
apparente  qu'aurait  le  même  poids  posé  sur  un  plan  nor- 
mal au  bras  de  levier  ;  l'artifice  qui  permet  de  passer 
d'un  problème  à  l'autre  est  celui-là  même  qu'avait  employé 
Descartes,  celui  dont  Galilée  et  Roberval  avaient  usé  en 
sens  inverse. 

Ce  problème  résolu,  Casati  passe  (2)  à  la  détermination 
des  tensions  de  deux  cordes  qui  portent  un  poids  ;  il 
l'obtient  en  suivant  exactement  la  même  marche  que  De 
Challes. 

Les  solutions  des  diverses  questions  de  Statique  qui  ont 
été  examinées  au  livre  Ier  ont  été  tirées  de  postulats  rela- 
tifs aux  propriétés  du  centre  de  gravité  ;  ces  postulats 
n'ont  pas  été  ramenés  aux  lois  générales  du  mouvement  ; 
en  son  second  livre  (3),  Casati  se  propose  de  déduire  des 
principes  de  la  Dynamique  la  théorie  des  diverses 
machines. 

Les  principes  de  Dynamique  qu'expose  notre  auteur 
ont  la  plus  grande  affinité  avec  ceux  qu'a  formulés  le 
P.  Fabri  ;  ils  reposent  (4)  en  entier  sur  la  considération 

(1)  P.  Casati,  Mecanicarum  libri  octo  ;  liber  primus  :  De  centre»  gravi - 
tatis;  Cap.  XV  :  lnquiruntur  rationes  gravitationis  corporum  suspensorum  ; 
p.  93. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  100. 

(3)  Id.,  ibid.  ;  liber  secundus  :  De  causis  motus  machinalis. 

(4)  ld.,  ibid.  ;  Cap.  II  :  Impelûs  motum  proxime  effieientis  natura  expli- 
catur;  p.  142. 


—  22g  — 

d'un  impetus  proportionnel  au  produit  du  poids  du  corps 
mis  en  mouvement  par  la  vitesse  de  ce  mouvement. 

Cette  notion  joue  un  rôle  essentiel  dans  L'énoncé  du 
principe  sur  lequel  repose  toute  machine  ;  cet  énoncé, 
Casati  l'emprunte  (1)  encore  presque  textuellement  à 
Fabri  : 

«  Tout  l'artifice  de  la  Mécanique  consiste  donc  à  distri- 
buer ses  instruments  de  telle  manière  et  à  placer  la  puis- 
sance et  la  charge  en  de  tels  points  que  la  puissance  se 
meuve  plus  vite  que  la  charge  ;  si  Ton  tient  compte  du 
rapport  de  leurs  mouvements,  on  saura  déterminer  la 
puissance  qui  est  capable  de  mouvoir  une  charge  donnée 
ou  la  charge  que  peut  lever  une  puissance  donnée  ;  il  faut, 
en  effet,  pour  que  ce  mouvement  soit  possible,  que  le  rap- 
port de  la  puissance  au  poids  de  la  charge  surpasse  le 
rapport  du  mouvement  de  la  charge  au  mouvement  de  la 
puissance.  La  machine  n'augmente  pas  les  forces  de  la 
puissance,  elle  ne  diminue  pas  le  poids  de  la  charge  ;  elle 
accommode  simplement  la  résistance  du  poids  à  la  vertu 
de  la  puissance. 

»  Cette  loi  a  une  cause  physique.  Uimpetus  produit  par 
la  puissance  aurait,  pour  mouvoir  un  fardeau  égal  à  la 
puissance,  avec  la  même  vitesse  que  la  puissance,  une 
intensité  trop  grande  ;  il  a  une  intensité  moindre  lorsqu'il 
s'agit  de  mouvoir  plus  lentement  un  fardeau  plus  grand  ; 
mais  cette  intensité  suffit,  en  raison  de  la  résistance  plus 
faible... 

»  On  voit  donc  qu'une  sorte  de  justice  règne  sans  cesse 
entre  les  forces  de  la  puissance,  la  pesanteur  de  la  charge, 
les  espaces  parcourus  par  les  mouvements  et  les  durées  de 
ces  mouvements  ;  là  où  les  forces  de  la  puissance  dimi- 
nuent, où  la  pesanteur  de  la  charge  augmente,  les  espaces 
parcourus  par  la  charge  deviennent  plus  courts  et  les 
durées  de  ces  parcours  plus  longues  ;  en  revanche,  les 

(1)  P.  Casati.  Mecanicorum  libri  octo  ;  liber  secundus  :  De  causis  molus 
machinalis  ;  Cap.  V  :  In  quo  rr.achinarum  vires  silœ  sint  ;  pp.  171-172. 


—  23o  — 

espaces  parcourus  par  la  puissance  deviennent  plus  longs, 
car  cette  puissance  plus  faible  doit  se  mouvoir  plus  rapide- 
ment que  la  charge.  Si  donc  on  veut  soulever  un  fardeau 
plus  lourd,  on  doit  augmenter  la  puissance  ou  bien,  si  l'on 
veut  garder  une  puissance  invariable,  on  doit  soit  diminuer 
le  mouvement  de  la  charge,  soit  augmenter  le  mouvement 
de  la  puissance  ;  avec  une  petite  puissance,  on  ne  saurait 
mouvoir  rapidement  un  grand  poids.  » 

C'est  la  Statique  d'Aristote,  et  non  celle  de  Galilée, 
qu'exposent  ces  divers  passages  ;  mais  le  P.  Casati  n'ignore 
pas  la  modification  que  l'étude  du  plan  incliné  a  contraint 
le  géomètre  de  Pise  d'apporter  au  principe  péripatéticien  ; 
nous  l'avons  vu  reproduire  une  solution  exacte  de  ce  pro- 
blème du  plan  incliné  ;  aussi,  en  toutes  circonstances, 
ce  qu'il  introduit  dans  ses  calculs,  ce  n'est  pas  la  vitesse 
même  du  poids  mis  en  branle,  mais  la  projection  de  cette 
vitesse  sur  la  verticale. 

Les  mécaniciens  de  l'École  Jésuite,  le  P.  Zucchi  et  le 
P.  Honoré  Fabri,  comme  le  P.  De  Challes  et  le  P.  Casati, 
ont  assurément  bien  connu  l'œuvre  de  Descartes  ;  néan- 
moins, ils  n'ont  pas  adopté  la  méthode  par  laquelle  ce 
grand  philosophe  voulait  que  la  Statique  fût  traitée.  Qu'ils 
se  soient  refusés  à  suivre  cette  méthode,  on  le  comprend 
sans  peine  ;  son  objet  propre,  en  effet,  était  de  rompre 
tout  lien  entre  la  Statique  enfin  constituée  et  la  loi  essen- 
tielle de  la  Dynamique  péripatéticienne  ;  l'intention  for- 
melle des  géomètres  Jésuites,  au  contraire,  était  de  souder 
intimement  la  moderne  Science  de  l'équilibre  aux  principes 
de  la  Mécanique  d'Aristote  ;  comment  ne  se  fussent-ils 
point  ralliés  à  la  méthode  de  Galilée  qui,  si  directement, 
découlait  des  axiomes  postulés  aux  Physiques,  au  De 
Cœlo,  aux  Questions  mécaniques  ?  qui  cependant,  dans  la 
pratique,  donnait  exactement  les  mêmes  corollaires  que 
la  méthode  Cartésienne,  et  par  les  mêmes  calculs  ? 

S'ils  ont  donc  méconnu  la  notion  de  travail,  dont  la 


-    23l    — 

nature  el  L'importance  avaient  apparu  de  plus  en  plus  claire- 
ment depuis  Jordanus  jusqu'à  Descartes»,  du  moins  ont-ils 
conservé  en  sa  plénitude  le  procédé  des  vitesses  virtuelles, 
issu  de  La  Physi  [ue  d'Aristote  el  transformé  par  Galilée, 
-.mis  l'influence  des  découvertes  dues  à  l'Ecole  de  Jordanus, 
L'Ecole  Jésuite  de  Mécanique  sauvegardait  ainsi  une 
bonne  pan  des  idées  fécondes  qu'avait  engendrées  L'antique 
nce  De  ponderibus. 


5.  La  rèaclion  contre  les  méthodes  des  vitesses  virtuelles 
et  des  travaux  virtuels  :  Jacques  Rohault  (1620-1675) 
—  Le  P.  Pardics  (i636- 1673)  —  Les  Traitez  du 
P.  Lamy  —  Le  De  moto  animalium  de  Dorelli 

Ces  vérités  anciennes,  nous  allons  les  voir  grossière- 
ment méconnues,  brutalement  chassées  du  domaine  de  la 
Statique.  Déjà,  au  xvie  siècle,  nous  avions  vu  Guido- 
Ubaldo,  Benedetti  et  Stevin  mener  une  violente  réaction 
contre  les  idées  fécondes  que  contenaient  en  germe  les 
enseignements  de  l'Ecole  de  Jordanus. Cette  même  réaction, 
nous  la  retrouvons  à  la  fin  du  xvir9  siècle,  aussi  radicale 
en  ses  exclusions  qu'au  xvie  siècle,  mais  bien  moins  jus- 
tifiée, car  l'Ecole  de  Jordanus  s'appelle  maintenant  l'École 
de  Descartes  et  de  Wallis. 

Dans  cette  exclusion  de  toute  démonstration  qui  invo- 
quât la  méthode  des  déplacements  virtuels,  de  toute  com- 
paraison entre  le  travail  de  la  puissance  et  le  travail  de 
la  résistance,  nul  ne  fut  plus  absolu  que  Jacques  Rohault  ; 
il  faudrait  remonter  à  Benedetti  pour  trouver  un  auteur 
qui  eût  passé  aussi  exactement  sous  silence  toute  considé- 
ration de  cette  nature. 

Élève  et  ami  de  Cyrano  de  Bergerac,  qu'il  détacha  du 
système  de  Gassendi  pour  l'amener  à  la  Cosmologie  car- 
tésienne, Rohault  avait  trouvé  dans  les  papiers  de  Cyrano 


—    232   — 

le  plan  (i  )  de  divers  chapitres  d'un  traité  de  Physique  ;  il 
composa  et  publia  le  traité  complet  (2)  qui  eut  grande 
vogue,  et  demeura  classique  jusqu'au  milieu  duxvmesiècle. 

De  son  vivant,  Rohault  ne  publia  rien  qui  eût  rapport 
à  la  Statique  ;  mais  il  en  traita  dans  ses  cours  ;  et  ses 
cours,  d'une  diction  claire  et  élégante,  accompagnés  de 
démonstrations  expérimentales  habiles,  étaient  très  fré- 
quentés. «  Les  conférences  publiques  qu'il  faisoit  (3)  une 
fois  toutes  les  semaines,  où  se  trouvoient  des  personnes  de 
toutes  sortes  de  qualitez  et  conditions,  prélats,  abbez, 
courtisans,  docteurs,  médecins,  philosophes,  géomètres, 
régens,  escoliers,  provinciaux,  estrangers,  artisans,  en  un 
mot  des  personnes  de  tout  âge,  de  tout  sexe,  et  de  toute 
profession,  et  où  il  prononçoit  presque  autant  d'oracles, 
qu'il  faisoit  de  réponses  aux  difficultez  qui  lui  estaient 
proposées  par  toutes  sortes  de  personnes,  l'avaient  mis 
dans  une  si  grande  réputation,  qu'il  s'en  est  trouvé  plu- 
sieurs, les  uns  par  curiosité,  pour  se  donner  la  satisfac- 
tion de  l'entendre,  les  autres  par  jalousie,  pour  juger  de 
sa  doctrine  et  tâcher  de  la  combattre,  qui  ont  quitté  leur 
païs,  et  entrepris  de  grands  voyages.  » 

Par  ces  conférences,  la  méthode  selon  laquelle  Rohault 
exposait  la  Statique  fut  bientôt  connue  ;  et  l'on  en  peut 
noter  l'influence  en  des  écrits  qui  parurent  plusieurs 
années  avant  qu'elle  ne  fût  elle-même  imprimée. 

Nous  la  possédons  aujourd'hui  dans  les  Œuvres  ptost- 

(1)  Sous  forme  de  deux  fragments  que  l'on  trouvera  dans  :  Cyrano  de  Ber- 
gerac, Histoire  comique  des  états  et  empires  de  la  lune  et  du  soleil  oit 
Voyage  dans  la  lune.  Nouvelle  édition  par  P.  L.  Jacob,  Bibliophile.  Taris, 
1858.  Ces  deux  fragments  furent  publiés  pour  la  première  fois,  en  1662,  dans 
les  Nouvelles  œuvres  de  Cyrano.  Bohault  était  certainement  l'auteur  de  cette 
publication  et  de  la  préface  qui  y  fut  mise. 

(2)  Traité  de  Physique,  par  Jacques  Bohault.  A  Paris,  chez  la  veuve  de 
Charles  Savreux,  libraire  juré,  au  pied  de  la  Tour  de  Notre-Dame,  à  l'En- 
seigne des  Trois  Vertus.  MDCLXXI. 

(5)  Préface  mise  par  Clerselier  aux  Œuvres  posthumes  de  son  gendre- 
Jacques  Bohault. 


-  233  — 
humes  de  Rohault,  <|u<i  son  beau-père  Clerselier  donna (1) 

GD    IÔ82. 

Nous  l'avons  dit,  on  y  chercherait  en  vain  une  allusion 
à  la  méthode  des  déplacements  virtuels,  qu'on  la  prît, 
d'ailleurs,  sous  la  forme  qui  s'est  modifiée  d'Aristote  à 
Galilée  ou  sous  la  forme  qui  s'est  développée  de  Jordanus 
à  Descartes  et  à  Wallis.  On  n'y  trouverait,  non  plus, 
aucune  mention  du  principe  du  centre  de  gravité,  si  pré- 
cisément formule  par  Torricelli  et  par  Pascal,  ni  du 
postulat  de  l'impossibilité  du  mouvement  perpétuel,  si 
habilement  employé  par  Stevin.  La  loi  du  levier,  établie 
par  le  procédé  que  Stevin  et  Galilée  tenaient  sans  doute 
du  Moyen  Age,  sinon  de  l'Antiquité,  telle  est  la  source 
unique  dont  découlent  toutes  les  lois  des  «  Méchaniques  ». 
L'ordre  de  l'exposition,  la  sévérité  et  la  clarté  des  déduc- 
tions dissimulent  mal  l'aridité  du  fond,  d'où  l'on  a  arraché 
tout  ce  qui  portait  des  semences  fécondes. 

Et  cependant,  l'auteur  qui  rejetait  en  un  si  complet 
oubli  les  pensées  de  Descartes  touchant  les  «  Mécha- 
niques «  était,  en  Physique,  un  fervent  Cartésien.  C'est 
lui  qui  écrivait,  en  la  Préface  de  son  Traité  de  Physique  : 
«  Celui  qui  a  le  plus  contribué  à  la  composition  de  cet 
Ouvrage,  duquel  cependant  le  nom  ne  se  trouvera  nulle 
part,  parce  qu'il  l'eût  fallu  trop  souvent  répéter,  est  le 
célèbre  M.  Descartes,  dont  le  mérite  se  faisant  de  plus 
en  plus  reconnoître  chez  plusieurs  des  principaux  Etats, 
fera  avouer  à  tout  le  monde,  que  la  France  est  du  moins 
aussi  heureuse  à  produire  et  élever  de  grands  hommes 
dans  toutes  sortes  de  professions,  que  l'a  été  l'ancienne 
Grèce.  » 

Il  y  a  plus.  En  ce  Traité  de  Physique,  Jacques  Rohault 
définissait  (2)   la   notion   de  quantité   de  mouvement  et 


(I)  Œuvres  posthumes  de  M.  Rohault.  A  Paris,  chez  Guillaume  Desprez, 
rue  S'-Jacques,  à  S.  Prospcr.  et  aux  Trois  Vertus,  au  dessus  des  Mathurins. 
MDCLXXXII.  —  Traité  des  Méchaniques.  pp.  479-594. 

('2)  Rohault,  Traité  de  physique.  Première  partie,  Chapitre  X  :  Du  mou- 
vement et  du  repos. 

16 


—  234  — 

montrait  comment  l'égalité  des  quantités  de  mouvement 
entraînait  l'équilibre  entre  la  puissance  et  la  résistance, 
presque  exactement  dans  les  termes  que  De  Challes  allait 
adopter  quelques  années  plus  tard  : 

«  Le  mouvement  a  toujours  été  reconnu  comme  une 
espèce  de  quantité,  laquelle  d'une  part  s'estime  par  la 
longueur  de  la  ligne  que  le  mobile  parcourt...  D'autre 
part,  elle  s'estime  par  le  plus  ou  moins  de  matière  qui  se 
meut  tout  à  la  fois...  Et  de  là  il  suit  manifestement, 
qu'afîn  que  deux  corps  inégaux  ayent  des  quantités  égales 
de  mouvement,  il  faut  que  les  lignes  qu'ils  parcourent 
soient  entre  elles  en  raison  réciproque  de  leurs  masses, 
comme  si  un  corps  est  triple  d'un  autre,  il  faut  que  la 
ligne  qu'il  parcourt  ne  soit  que  le  tiers  de  celle  de  l'autre. 

»  Quand  deux  corps  appliquez  aux  extrémités  d'une 
balance,  ou  d'un  levier,  sont  entre  eux  en  raison  réci- 
proque de  leurs  distances  au  point  fixe,  c'est  une  néces- 
sité qu'en  se  mouvant  ils  décrivent  des  lignes  qui  soient 

entre  elles  en  raison  réciproque  de  leur  masse Ainsi 

nous  devons  juger  qu'ils  seront  dans  un  parfait  équilibre. 
Ce  qui  doit  servir  de  fondement  à  la  Mécanique.  » 

Pourquoi  Rohault,  lorsqu'il  écrivit  son  Traité  des 
Méchaniques,  prit-il  un  fondement  tout  autre,  et  n'accorda- 
t-il  plus  même  une  mention  à  celui-là  ?  Nous  ne  saurions 
le  dire.  Toujours  est-il  que  son  traité  se  trouva,  par  là, 
conforme  à  la  mode  du  temps. 

Les  Cartésiens  les  plus  fervents,  comme  Rohault,  en 
étaient  venus  à  passer  sous  silence  le  principe  sur  lequel 
Descartes  voulait  que  fût  fondée  toute  la  Statique  ;  les 
adversaires  du  grand  philosophe  allaient  plus  loin  ;  ils 
combattaient  ouvertement  ce  principe  et  les  autres  prin- 
cipes analogues. 

Le  P.  Ignace  Gaston  Pardies,  de  la  Compagnie  de 
Jésus,  était  un  ardent  adversaire  de  Descartes.  En  son 
Discours  de  la  Connaissance  des  Bêtes  (1),  publié  à  Paris, 

(1)  Ce  discours,  comme  les  autres  écrils  du  P.  Pardies  dont  nous  aurons 


—  235  — 

ehez  Mabre-Cramoisy,  on  1672,  il  combattait  L'automa- 
tisme que  le  grand  philosophe  attribuai!  aux  animaux  ; 
en  son  Discours  du  mouvement  local,  donné  par  Le  mémo 
éditeur  d'abord  en  1670,  puis  en  1673,  il  niait  les  prin- 
cipes de  La  Dynamique  cartésienne.  Nous  Le  voyons  donc 
sans  étonnement  rejeter  Les  fondements  sur  lesquels  Des- 
cartes prétendait  édifier  la  Statique. 

La  Statique  (1)  du  P.  Pardies  est  un  livre  fort  peu  ori- 
ginal, bien  qu'il  semble  avoir  eu  quelque  vogue.  Le  début 
en  est  presque  textuellement  emprunté  à  Villalpand.  La 
loi  du  levier,  pompeusement  annoncée  par  ces  mots  : 
■  Voicy  maintenant  la  plus  importante  proposition  de  la 
Statique  »,  est  établie  par  la  démonstration  qu'ont  adoptée 
Stevin  et  Gralilée,  que  Rohault  et  De  Challes  ont  repro- 
duite ;  Pardies,  d'ailleurs,  s'exprime  (2)  à  l'endroit  de  ce 
raisonnement  comme  s'il  s'agissait  d'une  nouvelle  inven- 
tion :  «  Ceux  qui  ont  connaissance  de  ce  que  disent  sur 
ce  sujet  les  interprètes  ou  les  commentateurs  d'Archimède 
pourront  remarquer  que,  dans  la  démonstration  que  je 
viens  de  faire,  on  évite  toutes  les  difficultez  auxquelles  est 
sujette  la  démonstration  ordinaire.  » 

L'équilibre  du  levier  coudé  est  traité  (3)  sous  une  forme 
qui  rappelle  les  raisonnements  de  Benedetti  ;  d'ailleurs, 
au  levier  droit  ou  coudé  se  ramènent  toutes  les  machines 
si  mol  es,  telles  que  les  poulies,  le  plan  incliné,  les  assem- 
blages  de    deux    cordes    qui  soutiennent   un  poids  ;  les 

a  parler,  esl  réimprimé  dans  les  Œuvres  du  I\.  P.  Ignace-Gaston  Pardies, 
de  la  Compagnie  de  Jésus,  contenant:  1.  Les  élémens  de  Géométrie; 
2.  Un  discours  du  mouvement  local  ;  5.  La  Statique,  ou  la  science  des 
forces  mouvantes  ;  4.  Deux  machines  propres  à  faire  les  quadrans  ; 
.").  Un  discours  de  la  co>inaissence  des  bêtes.  Augmenté  dans  cette  nou- 
velle édition  d'une  table  pour  l'intelligence  des  Ëlémens  de  Géométrie,  selon 
Buclide.  A  Lyon,  chez  les  Frères  Bruyset,  rue  Mercière,  au  Soleil.  MUCGXXV. 

(1)  La  Statique  ou  la  Science  des  forces  mouvantes,  par  le  P.Ignace- 
Gaston  Pardies,  de  la;  Compagnie  de  Jésus.  Paris,  chez  Sebast.  Marbre- 
Cramoisy,  Imprimeur  du  Roy,  rue  S1  Jacques,  aux  Cicognes.  MDCLXXI1I. 
Seconde  édition,  MDCLXXIV. 

(2)  Id.,  ibid.,  p.  40. 

(3)  Id.,  ibid.,  p.  42. 


—  236  - 

tensions  de  ces  cordes  sont  déterminées  (1)  par  l'artifice 
même  qu'ont  employé  De  Challes  et  Casati. 

Incidemment,  le  P.  Pardies  écrit  (2)  :  «  Dans  toutes  ces 
forces  mouvantes,  on  peut  remarquer  que  le  mouvement 
perpendiculaire  que  font  les  poids  en  même  temps  pour 
monter  ou  pour  descendre  est  toujours  réciproquement 
proportionnel  aux  mêmes  poids  ».  A  l'appui  de  cette  pro- 
position, il  cite  l'exemple  du  levier  et  reproduit  la  figure 
que  De  Challes  avait  presque  exactement  copiée  dans  le 
traité  de  Jordanus  de  Nemore. 

Mais  de  cette  proposition,  le  P.  Pardies  se  garde  bien 
de  faire  le  fondement  qui  doit  porter  la  Statique  ;  il  veut 
que  la  Statique  repose  sur  de  tout  autres  principes  et 
que  cette  proposition  soit  réduite  au  rôle  de  corollaire  : 
«  Aussi,  dit-il  (3),  quelques-uns  en  ont  fait  un  principe 
pour  démontrer  la  raison  de  toutes  les  forces  mouvantes  ; 
et  il  semble  bien  évident  qu'il  ne  faut  ny  plus  ny  moins 
de  force  pour  porter  un  poids  de  cent  livres  à  un  pied  de 
haut  que  pour  en  porter  un  d'une  livre  à  cent  pieds  de 
haut  :  de  sorte  qu'un  poids  d'une  livre  descendant  de  la 
hauteur  de  cent  pieds  contrebalancera  à  un  poids  de 
cent  livres  dans  la  hauteur  d'un  pied.  Ce  principe  a  quelque 
chose  qui  ne  satisfait  pas  si  parfaitement  l'esprit,  qu'il 
suffise  pour  faire  des  démonstrations.  11  est  néanmoins 
très  véritable,  et  après  les  démonstrations  que  je  viens  de 
faire  touchant  les  Forces  Mouvantes,  on  peut  le  mettre 
hardiment  comme  indubitable.  » 

Si  le  P.  Pardies  se  refuse  à  suivre  Descartes  et  à  faire 
de  la  proposition  de  Jordanus  le  postulat  essentiel  de  la 
Statique,  il  n'en  a  pas  moins  exactement  saisi  les  liens  de 
cette  proposition  avec  l'impossibilité  du  mouvement  per- 
pétuel. Ce  qu'il  dit  (4)  pour  montrer  que  ■<  le  mouvement 

(1)  Pardies,  loc.  cit.,  pp.  110  et  seqq. 

^2)  ld.,  ibid.,  p.  99. 

(3)  ld.,  ibid.,  p.  101. 

(4)  ld.,  ibid.,  p.  10-2. 


—  237  — 

perpétuel  par  méchanique  est  impossible  «  n'est  évidem- 
ment qu'un  commentaire,  d'ailleurs  clair  et  exact,  de  ce 
que  Cardan  avait  écrit  dans  le  De  subtilitate  :  «  D'où 
l'on  peut  faire  voir  que  ceux-là  perdent  leur  temps,  qui 
cherchent  le  moyen  de  faire  le  mouvement  perpétuel  par 
la  Statique.  Pour  cela,  il  faudroit  nécessairement  que  de 
certains  corps  descendissent,  et  que  d'autres  montassent, 
en  sorte  que  les  mêmes  qui  sont  une  fois  montez,  soient 
aussi  ceux  qui  descendent  après,  pour  perpétuer  ainsi  le 
mouvement,  par  une  succession  et  une  circulation  conti- 
nuelle. Mais  il  est  manifeste  que  dans  ces  rencontres,  tout 
ce  qui  descend,  doit  monter.  Si  ce  qui  doit  monter  est 
égal  à  ce  qui  doit  descendre  en  même  temps,  il  n'est  pas 
possible  que  le  mouvement  se  fasse  de  luy-même,  puis- 
qu'un poids  égal  ne  peut  pas  de  cette  sorte  en  surmonter 
un  autre  égal.  Si  ce  qui  descend  est  plus  grand  que  ce  qui 
monte  en  même  temps,  il  faut  nécessairement  que  la 
vitesse  de  ce  qui  descend  soit  à  proportion  plus  petite,  en 
sorte  que  comme  le  poids  qui  descend  est  à  celu}r  qui 
monte,  ainsi  soit  la  vitesse  de  celuy  qui  monte  à  la  vitesse 
de  celuy  qui  descend  ;  autrement,  la  succession  ne  pour- 
voit pas  être  perpétuelle,  et  il  monteroit  plus  de  corps 
qu'il  n'en  descendroit,  ou  au  contraire,  il  en  descendroit 
plus  qu'il  n'en  monteroit  ;  et  ainsi  la  machine  seroit  bien- 
tost  épuisée.  Que  si  la  vitesse  de  ce  qui  descend  est  à  la 
vitesse  de  ce  qui  monte  en  raison  réciproque  des  poids 
des  corps,  il  y  aura  équilibre  et  rien  ne  bougera.  » 

La  Statique  (1)  du  P.  Lamy,  prêtre  de  l'Oratoire,  n'est 


(l)  Traitez  de  Méchanique,  de  l'équilibre  des  solides  et  des  liqueurs, 
où  l'on  découvre  les  causes  des  effets  de  toutes  les  machines  dont  on  mesure 
les  forces  d'une  manière  particulière  ;  on  y  en  propose  aussi  quelques  nou- 
velles. Parle  P.  Lamy,  prestre  de  l'Oratoire.  A  Paris,  chez  André  Pralard, 
rue  Saint  Jaeques,  à  l'Occasion.  MDCLXXIX.  —  Traitez  de  Méchanique, 
de  l'équilibre  des  solides  et  des  liqueurs.  Nouvelle  édition.  Où  l'on 
ajoute  une  nouvelle  manière  de  démontrer  les  principaux  théorèmes  de 
cette  science.  Par  le  P.  Lamy,  prêtre  de  l'Oratoire.  A  Paris,  chez  André  Pra- 
lard. rue  S.  Jacques,  à  l'Occasion.  MDCLXXXVH.  Cette  seconde  édition 
n'est  en  réalité  que  la  première,  dont  on  a  changé  le  faux  titre  et  à  laquelle 


—  2'38  — 

guère  originale  ;  comme  celle  du  P.  Pardies,  et  peut-être 
plus  qu'elle,  elle  rappelle  le  Traité  de  De  Challes  ;  comme 
elle,  elle  débute  par  les  théorèmes  de  Villalpand  ;  comme 
elle,  elle  donne  de  la  loi  du  levier  la  démonstration  qu'ont 
adoptée  Stevin  et  Archimède. 

Mais  le  P.  Lamy  va  encore  plus  loin  que  le  P.  Pardies 
dans  la  voie  critique  où  celui-ci  s'est  engagé.  Ni  le  postu- 
lat d'Aristote  et  de  Galilée,  ni  le  postulat  de  Descartes 
ne  semblent  au  pointilleux  Oratorien  propres  à  fonder  une 
Statique  ;  ce  sont  des  corollaires  des  lois  de  l'équilibre  ; 
ce  n'en  sont  point  les  raisons  d'être. 

«  Ce  qu'on  gagne  en  force  dans  un  levier,  dit-il  (1),  on 
le  perd  en  espace  de  temps  et  de  lieu.  »  Cette  remarque, 
il  la  justifie  selon  le  très  vieux  procédé  d'Aristote,  en 
considérant  la  longueur  même  du  chemin  décrit  par  cha- 
cun des  poids  et  non  point  la  projection  de  ce  chemin  sur 
la  verticale.  Il  ajoute  (2)  alors  :  «  Il  ne  faut  point  chercher 
d'autre  cause  d'équilibre  de  deux  corps  de  pesanteur  diffé- 
rente qui  sont  suspendus  à  une  verge  que  celle  que  nous 
avons  proposée  ;  car  il  est  manifeste,  selon  que  nous 
l'avons  prouvé,  que  cela  arrive  parce  que  la  verge  est 
poussée  également  des  deux  côtés  de  l'appuy  ;  cependant, 
plusieurs  ont  assigné  une  autre  cause  de  cet  équilibre, 
sçavoir  cette  loy  de  nature  que  nous  venons  de  démontrer 
dans  la  Proposition  précédente... 

»  Plusieurs  raisons  m'ont  empêché  d'embrasser  ce  sen- 
timent. Premièrement  en  considérant  deux  corps  en  équi- 
libre, je  ne  conçois  pas  comment  un  mouvement  qu'ils 
n'ont  point,  et  qu'ils  ne  peuvent  avoir  qu'en  sortant  de 
leur  repos,  peut  être  la  cause  de  ce  même  repos... 

»  Il  y  a  des  machines  dans  lesquelles  cette  loy  de  nature 

on  a  joint  une  addition  dont  il  sera  question  en  l'article  suivant.  —  Une 
troisième  édition  porte  le  titre  de  la  première,  suivi  de  ces  mots  :  Revus  et 
corrigez  par  le  R.  P  Bernard  Lamy,  Piètre  de  l'Oratoire.  A  Paris,  chez 
Denys  Mariette,  rue  Saint  Jacques,  à  Saint  Augustin.  MDCC1. 

(1)  Lamy,  loc.  cit.,  p.  74. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  76. 


—     2  3()    — 

que  ce  que  l'on  gagne  en  force,  on  le  perd  en  temps,  est 
gardée,  et  cependant  nous  démontrons  géométriquement 

que  la  force  de  ces  machines  a  une  autre  cause  que  cette 
loy  ;  ce  n'est  doue  pas  une  bonne  conséquence  qu'elle  soit 
la  i-aiise  de  la  force  du  levier,  de  ce  qu'elle  se  trouve  dans 
ses  effets... 

»  Il  n'est  pas  nécessaire  que  je  fasse  remarquer  (1)  (pie 
cette  loy  par  laquelle  on  perd  en  espace  de  lieu  et  de 
temps  ce  que  l'on  gagne  en  force,  n'est  pas  la  cause  de  la 
force  des  poulies,  mais  une  suite  de  leur  composition.  Ce 
sont  des  leviers,  comme  nous  avons  veu...  Aussi  il  ne  faut 
point  chercher  d'autre  cause  de  l'effet  de  ces  machines.  » 

L'axiome  si  souvent  invoqué  depuis  Aristote  et  Galilée 
ne  mérite  donc  point,  selon  le  P.  Lamy,  de  garder  ce 
rang  logique  élevé  ;  il  doit  descendre  à  l'humble  rang  de 
corollaire. 

L'axiome  de  Jordanus  et  de  Descartes  n'est  pas  mieux 
accueilli  (2)  par  notre  auteur  :  «  Monsieur  Descartes  pro- 
pose le  principe  suivant,  qu'il  prétend  être  la  cause  de  cet 
équilibre  du  levier.  C'est  la  même  chose,  dit-il,  de  lever 
un  fardeau  pesant  100  livres  à  la  hauteur  de  10  pieds  que 
d'en  élever  un  de  10  livres  à  la  hauteur  de  100  pieds...  Il 
y  a  ici,  ce  me  semble,  un  paralogisme,  car  ce  principe  ne 
peut  être  vrai  que  lorsque  l'on  peut  lever  séparément  les 
parties  d'un  fardeau.  Par  exemple,  il  ne  faut  pas  plus  de 
force  pour  porter  10  pierres  séparément  à  un  pied  de 
hauteur,  que  pour  porter  une  de  ces  pierres  à  10  pieds 
de  hauteur  ;  et  si  je  puis  porter  une  pierre  à  ces  10  pieds, 
je  pourray  assurément  lever  toutes  ces  pierres  à  la  hauteur 
d'un  pied  ;  mais  comme  il  est  évident,  cela  ne  peut  se 
faire  si  je  ne  les  prens  les  unes  après  les  autres  :  car 
quoique  je  puisse  lever  un  fardeau  d'une  livre  à  la  hauteur 
de  1000  pieds,  je  ne  puis  pas  lever  un  poids  de  1000  livres 
à  la  hauteur  de  la  millième  partie  d'un  pied.  » 

(1)  Lamy,  loc.  cit.,  p.  117. 

(2)  kl  ,  ibid.,  p.  79. 


—  240  — 

Contre  l'axiome  d'Aristote,  le  P.  Laniy  reprend  les 
objections  de  Stevin,  objections  qui  tombent  d'elles-mêmes 
si  l'on  remarque  que  la  méthode  des  vitesses  virtuelles  est 
un  procédé  de  démonstration  per  absurdimi.  A  l'axiome 
de  Descartes,  il  adresse  des  critiques  que  Mersenne  avait 
formulées  avant  lui  ;  la  confusion  entre  la  force  et  le 
travail,  confusion  engendrée  par  une  terminologie  défec- 
tueuse, en  fait  tout  le  fond. 

L'axiome  de  Stevin,  tiré  de  l'impossibilité  du  mouvement 
perpétuel,  ne  trouvera  pas  grâce,  lui  non  plus,  devant 
la  sévère  critique  du  pointilleux  oratorien. 

C'est  au  cours  de  la  théorie  du  plan  incliné  qu'il  trouve 
occasion  d'attaquer  cet  axiome. 

Ce  qui  préoccupe  avant  tout  Lamy,  en  cette  théorie  du 
plan  incliné,  c'est  de  connaître  la  fraction  de  la  pesanteur 
totale  du  corps  que  porte  le  plan  ;  car  (1)  «  un  corps 
pesant  ne  communique  qu'une  partie  de  sa  pesanteur  au 
plan  sur  lequel  il  est  posé  quand  ce  plan  est  incliné  » . 
Cette  partie  est  ce  que  nous  nommons  aujourd'hui  la  com- 
posante du  poids  suivant  la  normale  au  plan.  L'excès 
arithmétique  (2)  du  poids  entier  sur  cette  composante  est, 
selon  l'expression  de  Lamy,  ce  qui  porte  en  ïair  ;  il  semble 
bien  que  Lamy  subisse  ici  une  fâcheuse  influence  du 
P.  Casati. 

D'ailleurs,  pour  évaluer  cette  partie  de  la  pesanteur 
que  porte  le  plan  incliné,  Lamy  use  de  bien  étranges 
démonstrations,  visiblement  imitées  de  Léonard  de  Vinci 
et  de  Bernardino  Baldi.  Il  suppose  que  le  corps  porté  par 
le  plan  incliné  ait  la  forme  d'une  sphère  (fig.  107)  et  il 
déclare  (3)  que  «  le  plan  incliné  ne  porte  pas  toute  la 
pesanteur  de  X,  mais...  qu'il  porte  seulement  celle  que  res- 
sentiroit  celuy  qui  soûtiendroit  le  levier  LG  au  point  E  ; 
ainsi  le  reste  porte  en  l'air  * . 


(1)  Lamy,  loc  cit.,  p.  121. 

(2)  kl.,  ibid.,  p.  12o. 
(3)ld.,  ibid.,  p.  121. 


-  24 1   - 

Ce  raisonnement  fournil  à  Lamy  ce  théorème  faux  (1)  : 
~  Un  corps  estant  posé  sur  un  plan  incline,  la  partie  de 
la  pesanteur  de  ce  poids  qui  porte  sur  ce  plan  est  à  celle 
qui  n'y  porte  pas  comme  ta  Longueur  du  plan  est  à  sa 
hauteur.  » 

Bien  qu'usant  toujours  de  raisonnements  aussi  étranges, 
Lamy  .'si  plus  heureux  en  cette  autre  proposition  (2)  : 
«  Lorsqu'on  tire  une  sphère  le  long  d'un  plan  par  une 
ligne  parallèle  à  ce  plan,  ce  qui  porte  de  cette  sphère  sur 
le  plan  est  à  ce  qui  ne  porte  pas  comme  l'inclination  du 
plan  est  à  sa  hauteur.  «  Dans  cet  énoncé,  ce  que  le  plan 


fy/07. 


ne  porte  pas  signifie  la  composante  du  poids  du  corps 
parallèlement  au  plan  incliné. 

Ce  théorème  conduit  notre  auteur  à  cet  autre  (3)  qui, 
lui  aussi,  est  exact  :  «  Deux  corps  pesans  estant  sur  deux 
plans  de  mesme  hauteur,  si  ce  que  porte  l'un  des  deux 
plans  est  à  ce  que  porte  l'autre  comme  l'inclination  de  l'un 
à  celle  de  l'autre,  ces  deux  corps  seront  en  équilibre.  » 

Entre  cette  proposition  et  la  théorie  du  plan  incliné 
telle  que  l'a  formulée  Stevin,  il  y  a  parfait  accord  ;  mû 
peut-être  par  le  besoin  de  critiquer  le  grand  géomètre  de 
Bruges,  Lamy  altère  son  propre  théorème  pour  trouver 
un  désaccord  avec  la  doctrine  classique  du  plan  incliné  : 
«  L'on  croit   communément,  dit-il  (4),    que  lorsque  les 

(1)  Lamy,  loc.  cit.,  p.  122. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  151. 

(3)  ld.,  ibid.,  p.  135. 
(4)Id.,  ibid.,  p.  137. 


—  242  — 

poids  entiers  de  deux  corps  pesans  qui  sont  sur  deux 
plans  disposez  comme  on  le  voit  dans  la  figure  de  la  pro- 
position précédente,  sont  l'un  à  l'autre,  comme  les  plans 
sur  lesquels  ils  sont,  ils  doivent  estre  en  équilibre,  cela 
n'est  pas  comme  nous  venons  de  le  voir.  Il  ne  faut  pas 
que  ce  soient  les  poids  entiers  qui  soient  l'un  à  l'autre 
comme  ces  plans,  mais  la  partie  de  ces  poids  qui  portent 
sur  ces  plans. 

»   J'ay   veu  dans    un    Autheur    cette    démonstration 
prétendue  du  sentiment  que  je  rejette...  *  Après  avoir 


JîgJOÔ. 

rapporté  la  démonstration  de  Stevin,  Lamy  ajoute  (1)  : 
«  Mais  comme  la  démonstration  suppose  l'impossibilité 
du  mouvement  perpétuel,  qui  n'a  point  encore  esté  démon- 
strée,  elle  n'est  pas  bonne.  Outre  cela,  il  n'a  pas  remarqué 
que  les  sphères  E,  F,  G  (fig.  108)  ne  peuvent  tomber,  et 
faire  monter  les  sphères  0,  N,  à  cause  qu'elles  pendent 
plus  du  côté  du  plan  AC  que  du  côté  du  plan  AB...  » 

La  critique  n'est  pas  fondée  ;  le  collier  de  perles  des- 
sine une  chaînette  parfaitement  symétrique  qui  pend 
également  du  côté  AB  et  du  côté  AC  ;  mais,  il  faut  l'avouer, 
Stevin,  si  prodigue  de  précautions  inutiles  en  ses  longues 

(1)  Lamy,  loc.  cit.,  p.  139. 


—  243    — 

démonstrations,  aurait  été  sagement  inspiré  en  l'affirmant 
explicitement  et  en  appuyant  son  affirmation  de  quelques 

raisons. 

La   Statique  du   P.  Pardies,  le  Traité  de  Méchcmique 

du  P.  Laniy  sont  des  œuvres  fort  médiocres  ;  ces  deux 
écrits,  comme  ceux  de  Rohault  et  de  De  Challes,  nous 
montrent  en  quel  état  de  décadence  se  trouvait,  au  voisi- 
nage de  l'an  1680,  la  Science  de  1  équilibre.  La  même 
impression  se  dégage  encore  d'un  autre  écrit  (1),  composé 
à  la  même  époque,  bien  que  cet  écrit  ait  pour  auteur 
l'illustre  Borelli  et  que  ses  nombreuses  éditions  attestent 
la  vogue  dont  il  a  joui. 

L'étude  des  efforts  faits  par  les  muscles  qui  déterminent 
les  mouvements  des  animaux  exige  que  Borelli  détermine 
les  tensions  des  cordes  qui  arrêtent  une  résistance.  Un 
chapitre  entier  (2)  est  consacré  à  ces  lemmes  sur  la  com- 
position des  forces  ;  les  procédés  par  lesquels  la  démons- 
tration de  ces  propositions  est  ramenée  aux  propriétés 
du  levier  n'ont  rien  de  naturel  ;  ce  sont  d'ingénieux  arti- 
fices dont  l'emploi  entraîne  malaisément  la  conviction. 

Les  résultats  obtenus  sont  naturellement  ceux  que  l'on 
connaissait  depuis  Stevin.  Borelli,  cependant,  juge  bon 
de  critiquer  les  démonstrations  de  Stevin  et  d'Herigone(3), 
qu'il  nomme,  ainsi  que  le  raisonnement  d'un  certain  «  insi- 
gnis  Geometra  neotericus  »  qu'il  ne  nomme  pas,  mais 
dont  l'artifice  est  celui-là  même  qu'ont  employé  De  Challes, 
Casati  et  Pardies.  Il  va  plus  loin  ;  il  croit  découvrir  une 

(1)  Johannis  Alphonsi  Borelli,  Neapolitani  Malheseos  professons,  De 
motu  animalium.  Pars  Prima.  Romae,  MDCLXXX.  Pais  secunda.  Romae, 
HDCLXXXI.  —  Edilio  altéra.  Lugduni  in  balavis,  MDtLXXXV.  —  En  1710, 
parut  à  Leyde  une  édition  à  laquelle  était  jointe  une  dissertation  :  De  molli 
musculorum,  due  à  Jean  Bernoulli.  Ainsi  complétée,  l'œuvre  de  Borelli  fut 
réimprimée  plusieurs  fois,  notamment  à  Naples  en  1754.  La  dernière  édition 
en  fut  donnée  à  La  Haye  en  1743. 

(2)  ld.,  ibid.  Pars  prima,  Cap.  XIU  :  Lemmata  pro  musculis  quorum  libra; 
non  sunt  parallelae  et  oblique  trahunt. 

(3j  ld.,  ibid.  Pars  prima,  Cap.  Xlll  :  Di^ressio  (à  la  suite  de  la  Propo- 
sitio  LX1X;. 


—  244  — 

erreur  dans  les  énoncés  de  Stevin  et  d'Herigone.  Il  admet 
avec  eux  que  deux  forces  obliques  et  concourantes,  exer- 
cées par  deux  cordes,  tiendront  un  poids  en  équilibre  si 
chacune  des  tensions  est  à  ce  poids  comme  le  côté  du 
parallélogramme  des  forces  est  à  la  diagonale  de'ce  qua- 
drilatère ;  mais  il  prétend  que  la  réciproque  de  ce  théo- 
rème n'est  point  exacte.  Varignon  (1)  n'aura  point  de  peine 
à  lui  prouver,  et  cela  par  ses  propres  lemmes,  qu'il  erre 
pleinement. 

D'ailleurs,  Borelli  s'interdit  toute  allusion  aux  prin- 
cipes généraux  de  la  Statique,  aussi  bien  au  principe  des 
vitesses  virtuelles,  sans  cesse  repris  d'Aristote  à  Galilée, 
qu'au  principe  des  déplacements  virtuels,  constamment 
accru  et  précisé,  de  Jordanus  à  Descartes  et  àWallis.  Pour 
lui,  comme  pour  Rohault,  pour  Pardies  et  pour  Lamy,  la 
loi  du  levier  est  «  la  plus  importante  proposition  de  la 
Statique  »  ;  toutes  les  autres  s'y  ramènent.  L'étroitesse 
d'esprit  de  ces  auteurs  va  rejoindre  celle  de  Guido  Ubaldo. 

Il  est  clair,  en  effet,  que  la  plupart  des  géomètres  n'ont, 
vers  l'an  1680,  qu'une  fort  médiocre  connaissance  de  la 
Statique  ;  non  seulement  les  principes  larges  et  féconds 
auxquels  cette  science  doit  ses  plus  belles  découvertes 
sont  méconnus,  relégués  au  rang  de  corollaires,  passés 
sous  silence,  voire  réputés  faux,  mais  encore  certains  des 
théorèmes  les  plus  certains  sont  contestés  ou  demeurent 
incompris  ;  de  ce  nombre  est  la  loi  de  la  composition  des 
forces  concourantes.  Voici  cependant  que  cette  loi  va 
cesser  de  paraître  l'un  des  nombreux  théorèmes  de  la 
Statique  ;  qu'elle  va  se  donner  comme  la  proposition 
fondamentale  d'où  découle  toute  cette  science,  comme  le 
seul  principe  où  le  géomètre  découvre  avec  pleine  clarté  et 
entière  certitude  la  raison  des  équilibres  les  plus  divers. 


(I)  Varignon,  Projet  d'une  nouvelle  Mechanique.  Avec  un  Examen 
de  l'opinion  de  M.  Borelli  sur  les  propriété:  des  Poids  suspendus 
par  des  Cordes.  A  Puris  chez  la  Veuve  dEdme  Marlin,  Jean  Boudot,  et 
Eslienne  Martin,  rue  S.  Jacques,  au  Soleil  d'Or.  MDCLXXXVII. 


24  5 


6.   Le  parallélogramme  des  forces  et  la  Dynamique 

Les  Observations  de  Robemd 

Pierre  Varignon    1654-1722)  —  La  Lettre  du  P.  Lamy 

Les  Principes  i/r  Xric/mt  —  La  Néo-Statique 

du  P.  Saccheri 

En  dépit  des  critiques,  bien  mal  justifiées,  de  Borelli, 
la  loi  de  la  composition  des  forces  apparaîtra  bientôt  aux 
mécaniciens  comme  le  principe  qui  doit  servir  à  débrouil- 
ler toutes  les  questions  de  Statique.  Dès  lors,  il  y  va  de 
l'honneur  de  ce  principe  qu'il  soit  rendu  indépendant  de 
toute  autre  loi  relative  à  l'équilibre,  qu'il  soit  séparé  des 
considérations  sur  le  levier  ou  sur  le  plan  incliné  dont 
il  découlait  jusqu'ici  ;  il  faut  qu'on  y  parvienne  d'emblée, 
à  partir  des  lois  premières  du  mouvement. 

Cette  justification  directe  par  les  principes  de  la  Dyna- 
mique, la  règle  de  la  composition  des  forces  va  la  trouver 
tout  d'abord  en  remontant  à  ses  toutes  premières  origines, 
aux  raisonnements  des  Mv-yavi/à  npoê/^ara. 

Aristote  ou  l'auteur,  quel  qu'il  soit,  des  Quœstiones 
mechanicœ  connaissait  fort  bien  la  règle  de  composition 
des  vitesses.  Or,  pour  lui,  nous  l'avons  dit  (1),  connaître 
la  loi  de  la  composition  des  vitesses,  c'était  connaître  la 
loi  de  la  composition  des  forces,  car,  en  vertu  de  l'axiome 
fondamental  de  la  Dynamique  péripatéticienne,  une  force 
constante  produit  un  mouvement  uniforme  et  la  vitesse  de 
ce  mouvement  est  proportionnelle  à  la  force  qui  l'en- 
gendre. On  peut  donc  dire,  si  l'on  veut,  que  la  loi  de  la 
composition  des  forces  a  été  connue  dès  l'antiquité.  Si  les 
auteurs  modernes,  si  Léonard  de  Vinci,  Stevin  et  Rober- 
val  se  sont  efforcés  à  la  démonstration  de  cette  loi,  c'est 

(i)  V.  Chapitre  VI,  n°  2. 


—  246  — 

qu'ils  voulaient  des  preuves  purement  statiques,  des 
preuves  qui  ne  supposassent  pas  la  proportionnalité  entre 
la  force  qui  meut  et  la  vitesse  du  mobile  ;  la  raison  de  ces 
efforts  apparaissait  très  clairement  à  Stevin,  qui  regardait 
la  Dynamique  péripatéticienne  comme  condamnée  et  ne 
savait  encore  quelle  Dynamique  prendrait  sa  place. 

Comme  Stevin,  Descartes  pensait,  nous  l'avons  vu, 
que  l'ancienne  Dynamique  était  à  refaire,  que  la  Dyna- 
mique nouvelle  n'était  pas  encore  faite  ;  il  importait,  par 
conséquent,  de  fonder  la  science  de  l'équilibre,  au  moins 
provisoirement,  sur  des  postulats  autonomes,  sur  des 
axiomes  dont  la  certitude  ne  dépendît  pas  de  la  forme  qui 
serait  attribuée  aux  lois  du  mouvement. 

A  l'égard  du  principe  péripatéticien  qui  affirme  la  pro- 
portionnalité entre  la  force  et  la  vitesse,  Roberval,  lui 
aussi,  éprouvait  quelques  doutes  ;  témoin  ce  passage  que 
nous  lisons  dans  son  Traicté  de  Méchanique  inédit  (1)  : 

«  Et  quoyque  la  force  ou  impression  augmente,  et  en 
conséquence  la  vistesse,  il  ne  faut  pas  croire  pourtant  que 
cette  vistesse  augmente  à  proportion.  Pour  exemple,  il  ne 
faut  pas  croire  qu'une  double  force  ou  impression  cause 
à  un  mesme  corps,  une  double  vistesse,  encore  que  toutes 
les  autres  conditions  soient  pareilles.  Au  contraire,  pour 
causer  une  double  vistesse,  il  faudroit  souvent  plus  que  le 
double  de  l'impression,  sans  pourtant  qu'on  sçache  l'aug- 
mentation de  l'une  à  proportion  de  l'autre,  qui  est  une 
vérité  fort  difficile  à  découvrir.  » 

Le  scrupule  dont  témoigne  ce  passage  est  malheureuse- 
ment isolé  dans  l'œuvre  de  notre  géomètre  ;  partout 
ailleurs,  Roberval  raisonne  en  péripatéticien. 

Cet  auteur,  nous  l'avons  vu  (2),  est  le  premier  qui  ait 


(1)  Traicté  de  Méchanique  et  spécialement  de  la  conduitte  et  éléva- 
tion des  cause,  par  Monsieur  de  Roberval  (Bibliothèque  nationale,  fonds 
lalin,  M?.  n°  7-226,  fol.  145,  recto). 

(2)  V.  chapitre  XIII,  2;  t.  I,  p.  511. 


—  247  — 

publié  des  démonstrations  statiques  correctes  de  La  règle 
de  composition  des  ("ires  ;  il  en  a  donné  deux,  dont  la 
seconde,  tirée  de  L'axiome  que  Descartes  devail  formuler 
d'iux'  manière  générale,  est  forl  belle.  .Néanmoins,  pour 
avoir  adopté  L'idée  que  la  loi  du  parallélogramme  des 
forces  devaii  être  justifiée  par  des  méthodes  purement 
statiques  el  avoir  assuré  le  succès  de  cette  idée,  il  n'a  pas 
jugé  qu'il  lût  tenu  d'abandonner  l'antique  manière  de  voir 
d'Aristote. 

En  mourant  (1675),  Roberval  laissa,  en  manuscrit,  ses 
Observations  sur  la  composition  des  mouvemens,  et  sur  le 
moyen  de  trouver  les  touchantes  des  ligtœs  courbes  (1), 
qui  sont  un  de  ses  grands  titres  à  la  gloire  géométrique. 
La  Mécanique  n'apparaît  que  d'une  manière  fort  accessoire 
en  cet  ouvrage,  mais  elle  y  apparaît  sous  une  forme 
nettement  péripatél  icienne. 

«  Puissance,  dit  Roberval  '2),  est  une  force  mouvante  ; 
Impression  est  faction  de  cette  puissance  ;  la  Ligne  de 
direction  de  la  puissance  est  celle  par  laquelle  la  puis- 
sance meut  le  mobile...  Nous  avons  encore  défini  la 
puissance  en  tant  qu'elle  nous  peut  servir  considérant  les 
diversités  des  mouvemens,  ce  qui  n'empêche  pas  que  dans 
d'autres  spéculations,  nous  n'entendions  par  le  mot  de 
puissance  une  force  capable  de  soutenir  un  poids  ou  de 
quelque  autre  effet.  » 

D'ailleurs,  un  peu  plus  loin  (3),  Roberval  considère 
-  dans  les  corps  deux  sortes  d'impressions  qui  les  peuvent 


(1)  Divers  ouvrages  de  H.  Personier  (sic)  (ie  Roberval.  Observations 
sur  la  Composition  des  Mouvemens  et  sur  le  moyen  de  trouver  les 
Touchantes  des  lignes  courbes.  Imprimé  une  première  fois  dans  le 
recueil  intitulé  :  Divers  ouvrages  de  Mathématiques  et  de  Physique  par 
Messieurs  de  l'Académie  Royale  des  Sciences,  à  Paris,  MDCXCUI.  et  réim- 
prime dans  les  Mémoires  de  l'Académie  des  sciences  depuis  1(566  jusqu'à 
1699  ;  Tome  VI,  MDCCXXX  ;  p.  1. 

(2)  Roberval,  loc.  cit.,  p.  i. 
(5)  ld.,  ibid.,  p.  9. 


—    248    — 

faire  mouvoir  ;  l'une  qui  les  chasse  d'un  lieu  vers  un 
autre  avec  violence  :  telle  est  celle  que  la  raquette  donne 
à  la  baie,  la  corde  d'un  arc  à  la  flèche,  etc.  L'autre  qui  se 
fait  par  attraction  des  corps,  soit  que  cette  attraction  soit 
réciproque  ou  non...  » 

Il  n'est  donc  point  douteux  que,  parmi  les  puissances 
dont  il  considère  Yimpression,  Roberval  ne  range  le  poids, 
la  «  vertu  de  l'aiman  »  (1),  et  les  autres  forces. 

«  Généralement  (2),  en  ce  Traité,  nous  considérerons 
deux  choses  dans  les  mouvements,  leur  direction  et  leur 
vitesse.  » 

Que  la  direction  du  mouvement  coïncide  avec  la  ligne 
de  direction  de  la  puissance  qui  le  produit,  c'est  ce  qui 
résulte  de  la  définition  même  que  notre  géomètre  a  donnée 
des  mots  :  ligne  de  direction  ;  c'est  ce  qui  résulte  encore 
sans  ambiguïté  possible  de  propositions  telles  que  celle-ci  : 

«  La  direction  (3)  d'une  puissance  mouvant  un  mobile, 
lequel  par  son  mouvement  décrit  une  circonférence  de 
cercle,  est  la  ligne  perpendiculaire  de  l'extrémité  du 
diamètre,  au  bout  duquel  le  mobile  se  trouve.  « 

Cette  proposition  est  trop  exactement  conforme  à  la 
Dynamique  péripatéticienne  pour  ne  nous  point  annoncer 
que  Roberval  accepte  l'axiome  même  sur  lequel  repose 
cette  Dynamique,  la  proportionnalité  entre  Yimp?*ession 
d'une  puissance  et  la  vitesse  du  mouvement  uniforme 
qu'elle  engendre.  En  dépit  du  doute  émis  en  son  Traicté 
de  Méchanique,  cet  axiome  semble  si  évident  au  profes- 
seur du  Collège  de  France  qu'il  ne  songe,  nulle  part,  à  en 
demander  l'acceptation  ;  mais  il  l'invoque  de  la  manière 
la  plus  claire,  et  cela  précisément  pour  identifier  le  pro- 
blème de  la  composition  des  forces  avec  le  problème  de  la 
composition  des  mouvements  ou  des  vitesses  : 

(1)  Roberval,  loc.  cit.,  p.  10. 

(2)  Id.,  ibid.,  p.  2. 

(3)  Id.,  ibid.,  p.  3. 


—  249   — 

-  Or  nous  entendons  t  i  :  qu'un  mouvement  est  composé 
de  plusieurs  inouvemens,  lors  que  1"  mobile  duquel  il 
csi  le  mouvement,  est  meû  par  diverses  impressions...  - 

-  Mais  ])>»us  remarquerons  (2)  qu'en  cette  première 
composition  de  mouvemens  (deux  mouvements  uniformes 
de  directions  fixes)  et  généralement  en  toutes  les  autres, 
nous  pouvons  considérer  six  choses.  Sçavoir  trois  direc- 
tions qui  sont  les  deux  simples,  ci  la  composée,  et  trois 
impressions  qui  sont  les  deux  simples  et  la  composée.  » 

«  Or  si  les  trois  directions  nous  sont  données,  les  trois 
impressions  sont  aussi  données,  c'est  à  dire  les  proportions 
des  vitesses  des  trois  inouvemens.  » 

Ainsi  donc,  dans  ses  Observations  sur  la  composition 
des  mouvemens,  Roberval  ramène  la  règle  de  la  compo- 
sition des  forces  à  la  Dynamique,  mais  a  la  Dynamique 
péripatéticienne  ;  son  écrit  se  soucie  de  la  manière  la  plus 
naturelle  aux  Quœstiones  mechanicœ  et  aux  Causes  de 
Charistion. 

Aux  Observations  sur  la  composition  des  mouvemens 
est  annexé  (3)  le  Projet  d'an  livre  de  Mécanique  traitant 
des  mouvemens  composez  ;  ce  livre,  dont  deux  feuillets 
nous  font  connaître  seulement  l'avant-propos,  eût,  assuré- 
ment, été  rédigé  dans  le  même  esprit  péripatéticien  que 
les  Observations . 

Les  Observations  de  Roberval  furent  imprimées  seule- 
ment en  1693,  longtemps  après  la  mort  de  l'auteur  ; 
mais  la  doctrine  sur  les  mouvements  composés  qui  s'y 
trouvait  renfermée,  la  méthode  pour  «  tirer  les  touchantes 
aux  lignes  courbes  *  qui  s'en  déduisait,  furent  assurément 
connues  beaucoup  plus  tôt,  soit  par  tradition  orale  issue 
de  l'enseignement  que  Roberval  donnait  au  Collège  de 
France,  soit  par  communication  de  manuscrits.  Les  pen- 

(1)  Koberval,  loc.  cit.,  p.  i. 

(2)  ld.,  ibid.,  p.  6. 
(5)  ld.,  ibid.,  1».  90. 


25o 


sées  contenues  en  cet  écrit  semblent  avoir  exercé  une 
profonde  influence  sur  les  recherches  de  Varignon. 

«  Dès  que  M.  Varignon  eut  découvert  (1)  que  les  mou- 
vemens  composez  expliquoient  avec  une  grande  facilité 
l'emploi  dos  forces  dans  les  Machines  ;  qu'ils  donnoient 
exactement  les  rapports  de  ces  forces,  selon  quelque 
direction  qu'on  les  y  supposât  placées,  avantage  qui  man- 
quoit  aux  méthodes  que  l'on  avait  suivies  avant  lui  ;  il 
s'attacha  à  en  faire  l'application  aux  Machines  simples  ; 
et  en  1 685 .  dans  Y  Histoire  de  la  République  des  Lettres, 
il  donna  un  Mémoire  sur  les  poulies  à  moufles  (2),  dans 
lequel  il  se  servoit  des  mouvemens  composez  pour  déter- 
miner tout  ce  que  l'on  peut  désirer  sur  cette  espèce  de 
Machine.  » 

En  1687,  Pierre  Varignon  se  fit  connaître  du  public 
par  son  Projet  d'une  nouvelle  Méchanique  (3),  dédié  à 
l'Académie  des  Sciences.  Il  ne  cessa,  sa  vie  durant,  de 
travailler  au  traité  de  Statique  dont  ce  Projet  traçait  le 
plan  ;  mais  ce  traité  (4)  ne  parut  que  trois  ans  après  sa 


(1)  Avertissement  à  la  Nouvelle  Mécanique  de  Varignon. 

(2)  Pierre  Varignon,  Démonstration  générale  de  Vusage  des  poulies 
à  moufle  (Histoire  de  la  Képibuque  des  Lettres,  mai  1687,  p.  487). 
Je  n'ai  pu  me  procurer  cet  écrit.  Je  transcris  ici  ce  qu'en  dit  Lagrange 
{Mécanique  Analytique,  Première  Partie,  Section  I,  Art.  15):  •>  L'auteur  y 
considère  l'équilibre  d'un  poids  soutenu  par  une  corde  qui  passe  sur  une 
poulie,  et  dont  les  deux  parties  ne  sont  pas  parallèles.  Il  n'y  fait  point  usage 
ni  même  mention  du  principe  de  la  composition  des  forces,  mais  il  emploie 
les  théorèmes  déjà  connus  sur  les  poids  soutenus  par  des  cordes,  et  il  cite 
les  Statiques  de  Pardis  et  de  Dechales.  Dans  une  seconde  démonstration,  il 
réduit  la  question  au  levier,  en  regardant  la  droite  qui  joint  les  deux  points 
où  la  corde  abandonne  la  poulie,  comme  un  levier  chargé  du  poids  appliqué 
à  la  poulie,  et  dont  les  extrémités  sont  tirées  par  les  deux  portions  de  la 
corde  que  soutient  la  poulie.  »  On  voit  donc,  comme  le  remarque  Lagrange. 
que  l'avertissement  à  la  Nouvelle  Mécanique  «manque  d'exactitude»  en 
prétendant  que  Varignon  «se  servoit  des  mouvemens  composez-  dans  son 
travail  sur  les  poulies  à  moufle. 

f.ï)  Projet  d'une  nouvelle  méchanique  avec  un  examen  de  l'opinion  de 
M.  Borelli  sur  les  propriétez  des  poids  suspendus  par  des  cordes.  (Sans  nom 
d  auteur).  A  Paris,  chez  la  veuve  d'Edme  Martin,  Jean  Boudot  et  Eslienne 
Martin,  rué  S.  Jacques,  au  Soleil  d'or,  MDCI.XXXVII. 

(4)  Nouvelle  Mécanique  ou  Statique  dont  le  projet  fut  donné  en 


—  25i   — 

mort,  imprimé   par   les  soins  de  Beauforl  el   de   L'abbé 
Camus. 

Le  Projet  cFune  Nouvelle  Méchanique  débute  par  une 
préface  où  Varignon  initie  le  lecteur  aux  démarches  par 
lesquelles  son  esprit  a  acquis  une  vue  claire  des  lois 
de  l'équilibre;  l'auteur  peux'  sans  doute,  par  cette  con- 
fidence, nous  faire  admirer  l'originalité  de  ses  intuitions 
et  la  rare  profondeur  de  ses  méditations  ;  mais  cet  objet 
n'est  qu'imparfaitement  atteint  ;  nous  reconnaissons  bien- 
tôt, dans  les  réflexions  de  Varignon,  une  suite  de  pensées 
qu'il  est  fort  habituel  de  rencontrer  dans  les  traités  de 
Mécanique  composés  peu  de  temps  avant  le  sien  ;  en  sorte 
que  ce  qui  nous  frappe,  dans  l'œuvre  de  ce  géomètre, 
c'est  bien  moins  la  force  et  la  nouveauté  des  pensées 
qu'elle  contient  que  la  clarté  et  la  fidélité  avec  lesquelles 
elle  reflète  les  idées  de  ses  contemporains. 

■  A  l'ouverture  du  second  Tome  des  Lettres  de  Monsieur 
Descartes,  dit  Varignon  (1),  je  tombai  sur  un  endroit  de 
la  24  où  il  est  dit  que  cest  une  chose  ridicule  que  de  vou- 
loir employer  la  raison  du  Levier  dans  la  Poulie.  Cette 
réflexion  m'en  fit  faire  une  autre  :  Sçavoir  s'il  est  plus 
raisonnable  de  s'imaginer  un  levier  dans  un  poids  qui  est 
sur  un  plan  incliné  que  dans  une  poulie.  Après  y  avoir 
pensé,  il  me  sembla  que  ces  deux  machines  étant  pour  le 
moins  aussi  simples  que  le  levier,  elles  n'en  dévoient  avoir 
aucune  dépendance,  et  que  ceux  qui  les  y  rapportoient, 
n'y  étoient  forcez  que  parce  que  leurs  principes  n'avaient 
pas  assez  d'étendue  pour  en  pouvoir  démontrer  les  pro- 
priétez  indépendamment  les  unes  des  autres... 


MDCLXXXVll.  Ouvrage  posthume  de  M.  Varignon,  des  Académies  Royales  des 
Sciences  de  France,  d'Angleterre  el  de  Prusse,  Lecteur  du  Roy  en  Philosophie 
au  Collège  Royal,  et  Professeur  de  Mathématiques  au  Collège  Mazarin.  A 
Paris,  chez  Claude  Jombert,  rue  S.  Jacques,  au  coin  de  la  rué  des  Mathurins, 
à  l'Image  Notre-Dame,  MDCCXXV. 
(1)  Varignon.  Projet  d'une  nouvelle  Méchanique,  Préface. 


—    252    — 

»  C'est  peut-être  ce  qui  a  porté  M.  Descartes  et 
M.  Wallis  à  prendre  une  autre  route  ;  quoi  qu'il  en  soit, 
ce  n'a  pas  été  sans  succez  :  puisque  celle  qu'ils  ont  suivie, 
conduit  également  à  la  connaissance  des  usages  de  cha- 
cune de  ces  machines,  sans  être  obligé  de  les  faire  dé- 
pendre Tune  de  l'autre  ;  outre  qu'elle  a  mené  M.  Wallis 
beaucoup  plus  loin  qu'aucun  Autheur,  que  je  sçache,  n'eût 
encore  été  de  ce  côté  là. 

y>  La  comparaison  que  je  fis  de  ces  deux  sortes  de 
principes,  me  fit  sentir  que  ceux  d'Archimède  n'étoient  ny 
si  étendus,  ny  si  convainquants  que  ceux  de  M.  Descartes 
et  de  M.  Wallis  ;  mais  je  ne  sentis  point  que  les  uns  ni  les 
autres  m'éclairassent  beaucoup  :  J'en  cherchai  la  raison, 
et  ce  défaut  me  parut  venir  de  ce  que  les  autheurs  se 
sont  tous  plus  attachés  à  prouver  la  nécessité  de  l'équi- 
libre, qu'à  montrer  la  manière  dont  il  se  fait. 

»  Ce  fut  ce  qui  me  fit  résoudre  à  prendre  le  parti 
d'épier  moi-même  la  nature,  et  d'essayer  si,  en  la  suivant 
pas  à  pas,  je  ne  pourrais  point  apercevoir  comment  elle 
s'y  prend  pour  faire  que  deux  puissances,  soit  égales,  soit 
inégales,  demeurent  en  équilibre.  Enfin  je  m'appliquai  à 
chercher  l'équilibre  lui-même  dans  sa  source,  ou  pour 
mieux  dire,  dans  sa  génération.  » 

Varignon  donne  alors  un  exemple  de  cette  méthode  qui 
permet  de  découvrir  la  génération  même  de  l'équilibre  ; 
il  analyse  l'équilibre  d'un  corps  sur  un  plan  incliné  ;  il 
montre  comment  la  tension  du  fil  qui  retient  le  corps  et 
la  pesanteur  de  cette  masse  ont  une  résultante  précisé- 
ment normale  au  plan.  Il  ne  dit  rien  à  cet  égard  qui  ne 
se  trouve  déjà  dans  Stevin,  qui  n'ait  été  maintes  fois 
reproduit  par  Mersenne,  par  Herigone,  par  Wallis,  par 
tous  ceux  qui  ont  écrit  au  sujet  de  la  Statique. 

«  Après  avoir  ainsi  trouvé  la  manière  dont  l'équilibre 
se  fait  sur  des  plans  inclinez,  je  cherchai  par  le  même 
chemin  comment  des  poids  soutenus  avec  des  cordes  seule- 


253 


ment,  ou  appliquez  à  des  poulies,  <>u  bien  à  des  leviers, 
loin  l'équilibre  entr'eux,  ou  avec  les  puissances  qui  les 
soutiennent  ;  el  j'aperçus  de  même  que  toul  cela  s-'  faisoit 
encore  par  la  voye  des  mouvemens  composez,  cl  avec  tanl 
d'uniformité  que  je  ne  pus  m'empêcher  de  croire  que  cette 
vove  ne  fûl  véritablement  celle  que  suit  la  nature  dans  le 
concours  d'action  de  deux  poids,  ou  de  deux  puissances, 
en  faisant  que  leurs  impressions  particulières,  quelque 
proportion  qu'elles  ayent,  se  confondent  en  une  seule  qui 
se  décharge  tout  entière  sur  le  point  où  se  fait  cet  équi- 
libre :  De  sorte  que  la  raison  Physique  des  effets  qu'on 
admire  le  plus  dans  les  machines  me  parut  être  justement 
celle  des  mouvemens  composez... 

»  Des  vues  si  étendues  me  surprirent,  et  l'évidence 
avec  laquelle  le  détail  de  tout  cela  me  paroissoit,  indé- 
pendamment même  du  général,  me  confirma  encore  dans 
l'opinion  où  j'étois,  qu'il  faut  entrer  dans  la  génération 
de  l'équilibre  pour  y  voir  en  soi,  et  pour  y  reconnoître 
les  propriétez  que  tous  les  autres  principes  ne  prouvent, 
tout  au  plus,  que  par  nécessité  de  conséquence.  » 

Comment  Varignon  est-il  arrivé  à  cette  opinion  *  que 
la  raison  physique  des  effets  qu'on  admire  le  plus  dans 
les  machines  est  justement  celle  des  mouvemens  compo- 
sez »  l  On  n'en  saurait  douter  :  11  y  est  parvenu  par  la 
voie  même  que  Roberval  a  suivie  dans  ses  Observations  ; 
il  y  a  été  conduit  par  les  principes  de  la  Dynamique 
péripatéticienne  dont  il  ne  semble  avoir  douté  en  aucun 
de  ses  écrits  de  Statique. 

Non  seulement  Varignon  ne  révoque  pas  en  doute 
l'axiome  fondamental  de  la  Dynamique  d'Aristote,  mais 
il  le  formule  explicitement  (1),  il  en  fait  l'axiome  premier 
d'où  découleront  toutes  ses  déductions  :  «  Les  espaces, 
dit-il,  que  parcourt  un  même  corps,  ou  des  corps  égaux 

(1)  Varignon,  Projet  cC  une  nouvelle  Méchanique,  p.  1,  Axiome. 


—  254  — 

dans  des  tems  égaux,  sont  entre-eux  comme  les  forces  qui 
les  meuvent  ;  et  réciproquement  lorsque  ces  espaces  sont 
entre-eux  comme  ces  forces,  elles  les  font  parcourir  au 
même  corps,  ou  à  des  corps  égaux  en  tems  égaux.  » 

Mais  peut-être  objectera-t-on  que  la  similitude  entre 
l'axiome  d'Aristote  et  l'axiome  de  Varignon  est  une  simi- 
litude apparente  ;  que  la  proposition  énoncée  par  Varignon 
s'accorderait  avec  la  Dynamique  moderne,  pourvu  que  les 
corps  considérés  partissent  du  repos  ;  que  cette  restriction 
était  sans  doute  présente  à  l'esprit  de  Varignon,  mais 
qu'il  a  négligé  de  la  formuler. 

Si  l'opinion  que  nous  avons  émise  pouvait  être  ébranlée 
par  ces  cloutes,  il  nous  suffirait,  pour  la  raffermir,  de  lire 
le  début  de  la  Nouvelle  Mécanique. 

Après  avoir  déclaré  (1)  que  la  Pesanteur  est  une  force  ; 
que  «  c'est  sur  cette  mesure  que  se  fait  d'ordinaire  l'esti- 
mation de  toutes  les  autres  forces  moins  connues,...  de 
sorte  que  Ton  dit  d'une  force  quelconque,  qu'elle  est  d'une 
livre,  de  trois,  etc.  »,  Varignon  formule  ses  axiomes  ;  et, 
dans  la  liste  des  postulats  qu'il  énumère,  nous  trouvons 
ceux-ci  : 

«  I.  Les  effets  sont  toujours  proportionnels  à  leurs 
causes  ou  forces  productrices,  puisqu'elles  n'en  sont  les 
causes  qu'autant  qu'ils  en  sont  les  effets,  et  seulement  en 
raison  de  ce  qu'elles  y  causent.  » 

«  VI.  Les  vitesses  d'un  même  corps,  ou  de  corps  de 
masses  égales,  sont  comme  les  forces  motrices  qui  y  sont 
employées,  c'est-à-dire,  qui  y  causent  ces  vitesses  ;  réci- 
proquement lorsque  les  vitesses  sont  en  cette  raison,  elles 
sont  celles  d'un  même  corps,  ou  de  corps  de  masses 
égales.  » 

«  VII.  Les  espaces  parcourus  de  vitesses  uniformes 
en  tems  égaux  par  des  corps  quelconques,  sont  entr'eux 

(l)  Varignon,  Nouvelle  Mécanique  ou  Statique,  tome  I,  p.  5. 


255 


comme  ces  mêmes  vitesses  ;  el  réciproquement  lorsque  ces 
esp  i  i  en  cette  raison,  ils  onl  été  parcourus  en  tema 

égaux.  - 

-  VIII.  Les  espaces  parcourus  en  tems  égaux  par  un 
même  corps,  ou  par  des  corps  de  masses  égales,  sont 
comme  les  forces  qui  les  leur  foui  parcourir  ;  et  récipro- 
quement lorsque  ces  espaces  sont  en  cette  raison,  ils  sont 
parcourus  en  tems  égaux  par  un  même  corps,  ou  par  des 
corps  de  masses  .  Cel  Axiome-ci  est  un  Corollaire 

des  deux  précédens.  Ax.  6.  T.  - 

■  Le  mot  vitesse  dans  la  suite  y  signifiera  toujours 
vitesse  uniforme,  à  moins  qu'on  n'y  avertisse  du  contraire.  » 

Il  est  impossible  de  formuler  avec  plus  de  netteté 
l'axiome  dynamique  constamment  invoqué  dans  les  Phy- 
sicœ  auscultationes  et  dans  le  De  Cœlo,  l'axiome  supposé 
dans  les  Qnœstiones  mechanicœ ;  et,  certes,  on  ne  peut  sans 
stupeur  songer  que  celui  qui  affirme  cet  axiome  d'une 
manière  si  claire  et  si  explicite  est  un  mécanicien  illustre, 
contemporain  de  Newton.  L'erreur  est  vivace  ;  la  déraciner 
entièrement  est  long  et  difficile  ;  toujours,  de  quelque 
souche  que  l'on  croyait  morte,  pousse  un  surgeon  imprévu  ; 
de  cette  vitalité  de  l'idée  fausse,  les  opinions  que  Varignon 
professait  en  Dynamique  sont  un  saisissant  exemple. 

Puisque  Varignon  admet  les  principes  de  la  Dynamique 
d'Aristote,  la  loi  de  la  composition  des  forces  ne  saurait 
offrir  à  ses  yeux  aucune  obscurité  ;  elle  est  ramenée  à  la 
loi  de  composition  des  vitesses  et  s'obtient  (1)  par  la 
méthode  même  qu'a  suivie  Roberval. 

Une  fois  le  principe  de  la  composition  des  forces  ainsi 
établi, Varignon  y  ramène  tous  les  cas  d'équilibre  que  Ton 
peut  rencontrer  dans  les  machines  ;  en  tous  ces  cas,  les 
forces  résultantes  sont  annihilées  par  les  appuis.  Ce  que 
sont  les  procédés  de  réduction  employés,  à  quel  point  ils 


(I)  Varignon,  Projet  d'une  nouvelle  Méchanique,  p.  6.  —  Nouvelle 
Mécanique  ou  Statique,  lome  I,  p.  14. 


—  256  — 

sont  presque  toujours  ingénieux,  mais  trop  souvent  arti- 
ficiels, il  n'est  pas  utile  que  nous  le  marquions  en  détail. 
Beaucoup  de  ces  procédés,  devenus  classiques,  sont  encore 
en  usage  dans  l'enseignement. 

C'est  seulement  dans  la  Nouvelle  Mécanique  (1)  que 
Varignon  est  parvenu  au  théorème  célèbre  que  nous  énon- 
çons aujourd'hui  sous  cette  forme  :  Par  rapport  à  un 
point  quelconque  pris  dans  leur  plan  commun,  le  moment 
de  la  résultante  de  deux  forces  est  égal  à  la  somme  algé- 
brique des  moments  des  composantes .  Grâce  à  ce  beau  théo- 
rème, son  nom  est  aujourd'hui  connu  du  plus  humble  étu- 
diant en  Mécanique.  Cependant,  il  n'eut  pas  grand  effort 
à  faire  pour  le  découvrir. 

Léonard  de  Vinci  avait  déjà  aperçu  la  vérité  de  cette 
proposition  dans  le  cas  où  le  point  auquel  on  rapporte  les 
moments  est  pris  sur  la  direction  de  l'une  des  trois  forces  ; 
l'un  des  moments  est  alors  égal  h  zéro.  Sous  cette  forme, 
Stevin  l'avait  retrouvée  et  publiée  ;  après  lui,  Roberval, 
Herigone,  Wallis,  De  Challes,  Casati,  Pardies,  Borelli, 
l'avaient  tous  reproduite.  Une  généralisation  bien  aisée 
suffisait  à  donner  le  théorème  qu'expose  la  Nouvelle  Méca- 
nique. Cependant,  l'écolier  qui  répète  le  nom  de  Varignon 
ignore  celui  de  Simon  Stevin. 

La  réduction  systématique  de  la  Statique  à  la  règle  de 
composition  des  forces  concourantes  ne  s'offrit  pas  seule- 
ment à  l'esprit  de  Varignon  ;  elle  se  présenta  en  même 
temps  aux  méditations  du  P.  Lamy.  Celui-ci  exposa  ses 
idées  en   1687,  sous  forme  d'une  lettre  (2)  adressée  «  à 

(1)  Varignon,  Nouvelle  Mécanique,  Section  première,  Lemme  XVI; 
tome  I.  p.  84. 

(2)  Nouvelle  manière  de  démontrer  les  principaux  théorèmes  des 
élémens  des  Méchaniques.  Pour  servir  d'addition  au  Traité  de  Mécha- 
nique  du  R.  P.  Lamy,  Prêtre  de  l'Oratoire.  A  Paris,  chez  André  Pralard, 
rue  S.  Jacques,  à  l'Occasion.  MDCLXXXVI1.  —  Les  quelques  pages  dont  se 
compose  cet  opuscule  furent,  en  effet,  accolées  aux  anciens  Traitez  de 
Méchanique  du  P.  Lamy,  dont  le  faux-titre  fut  également  changé  et  rem- 
placé par  celui-ci  :  Traitez  de  Méchanique,  de  l'équilibre  des  solides  et 
des  liqueurs.  Nouvelle  édition.  Où  Ion  ajoute  une  nouvelle  manière  de 


-    257    - 

Monsieur  de  Dieulamanl ,  Ingénieur  du  Roy,  à  Grenoble  » . 

Citons  quelques  passages  de  cette  lettre  :  -  i"  Lorsque 
deux  forces  tirenl  le  cm-^s  Z  (fig.  109)  par  les  lignes  AC 
et  BC  qu'on  appelle  lignes  de  direction  de  «-es  deux  forces, 
il  est  évident  que  le  corps  Z  n'ira  pas  ni  sur  la  ligne  AC, 
ni  sur  la  ligne  BC,  mais  par  une  autre  ligne  entre  AC  et 
BC,  quelle  que  soit  cette  ligne  que  je  nomme  X,  qui  sera 
le  chemin  par  lequel  Z  marchera. 

»  20  Si  le  chemin  X  étoit  fermé,  alors  Z  qui  est  déter- 


IX 
fig.  109. 

miné   à  marcher  par  ce  chemin  demeureroit  immobile, 
ainsi  les  forces  seroient  en  équilibre...  » 

-  40  Force,  c'est  ce  qui  peut  mouvoir.  On  ne  mesure 
les  mouvemens  que  par  les  espaces  qu'ils  parcourent.  Sup- 
posons donc  que  la  force  A  est  à  B  comme  6  est  à  2. 
Donc  si  A  dans  un  premier  instant  tiroit  à  soi  le  corps  Z 
jusqu'au  point  E,  dans  le  même  instant,  B  ne  l'auroit  tiré 
que  jusques  en  F  ;  je  suppose  que  CF  n'est  qu'un  tiers  de 
CE.  Nous  avons  vu  que  Z  ne  peut  pas  aller  par  AC  ni  par 
BC  ;  ainsi  il  faut  que  dans  le  premier  instant,  il  vienne 
à  I)  où  il  répond  à  E  et  à  F,  c'est  à  dire  qu'il  a  parcouru 
la  valeur  de  CE  et  de  FC. 


démontrer  les  principaux  théorèmes  de  cette  Science.  Par  le  P.  Lamy,  Prêtre 
de  l'Oratoire.  A  Paris,  chez  André  Pralard,  rue  S.  Jacques,  à  l'Occasion. 
MDCLXXXVI1. 


—  258  — 

»  Tout  le  monde  convient  de  cela...  » 

«  6°  Cette  ligne  X  a  ce  rapport  avec  les  lignes  de  direc- 
tion des  deux  forces  A  et  B  que,  de  quel  qu'un  de  ses 
points  qu'on  mène  deux  perpendiculaires  sur  ces  deux 
lignes,  elles  sont  entre  elles  réciproquement  comme  ces 
forces,  ou  comme  DE  à  DF.  » 

Après  avoir  réduit  à  la  composition  des  forces  la  théo- 
rie du  plan  incliné  et  du  treuil,  la  loi  d'équilibre  d'une 
verge  soutenue  par  deux  cordes,  etc.,  le  P.  Lamy  ajoute  : 
«  Je  ne  crois  donc  pas  qu'on  puisse  souhaiter  un  principe 
plus  simple  et  plus  fécond  pour  résoudre  tous  les  pro- 
blèmes qu'on  peut  faire  sur  les  Méchaniques,  et  déter- 
miner exactement  la  force  de  toutes  les  machines,  de 
quelque  manière  qu'on  leur  applique  les  forces  dont  on 
se  sert  pour  les  remuer.  » 

L'analogie  était  très  grande  entre  les  idées  que  Vari- 
gnon  exposait  dans  son  Projet  d'une  Nouvelle  Méchanique 
et  celle  que  le  P.  Lamy  esquissait  en  même  temps  dans 
la  lettre  à  M.  de  Dieulamant.  Aussi,  dans  YHistoire  des 
Ouvrages  des  Sçavans  de  1688.  Basnage  accusa-t-il  le 
P.  Lamy  de  plagiat  à  l'égard  de  Varignon  :  «  Il  y  a 
apparence,  disait- il,  que  le  P.  Lamy  doit  à  M.  Varignon 
la  découverte  de  ces  nouveaux  principes  de  Méchanique.  » 
Le  P.  Lamy  se  défendit  (1)  très  vivement  contre  cette 
accusation  et  affirma  l'indépendance  non  douteuse  de  sa 
découverte  par  rapport  aux  recherches  de  Varignon. 

Le  P.  Lamy  eût  été  en  droit  de  signaler  une  différence 
entre  la  démonstration  qu'il  donnait  de  la  loi  du  parallé- 
logramme des  forces  et  celle  qu'en  donnait  Varignon,  et 
de  tirer  vanité  de  cette  différence  ;  elle  était  cependant 
bien  minime  en  apparence  ;  elle  consistait  toute  dans  l'in- 

(1)  La  Nouvelle  édition  des  Traitez  de  Méchanique  du  P.  Lamy  se 
termine  par  un  Extrait  du  Journal  des  Sçavans  du  Lundy  13  septembre 
1688.  Mémoire  servant  de  Réponse  à  ce  que  l'Auteur  de  l'Histoire  des 
ouvrages  des  Sçavans  dit  au  mois  d'avril  1688,  art.  5,  touchant  une  lettre  où 
le  P.  Lamy  proposa  l'année  dernière  une  nouvelle  manière  de  démontrer 
les  principaux  Théorèmes  des  Élémens  de  Méchanique. 


—  259  — 

Production  de  ces  quelques  mots  :  «  Dans  Le  premier 
iiisiani  -  ;  mais  elle  était  bien  profonde  en  réalité,  puisque 
d'un  raisonnement  qui  rap portail  La  loi  de  La  composition 

des  forces  à  l;i  Dynamique  péripatéticienne,  elle  faisait 
un  raisonnement  capable  «le  rattacher  la  même  Loi  à  la 
Dynamique  moderne.  Il  est  bien  vrai,  en  effet,  selon  cette 
Dynamique,  que  si  diverses  forces,  constantes  ou  variables, 
agissenl  successivement  sur  un  môme  mobile  partant 
du  repos,  les  vitesses  qu'elles  lui  communiquent  au  bout 
d'un  temps  infiniment  petit,  le  même  pour  toutes,  sont 
proportionnelles  aux  intensités  de  ces  forces. 

En  même  temps  donc  qu'il  proposait  de  réduire  toute 
la  Statique  à  un  principe  unique,  représenté  par  la  règle 
de  la  composition  des  forces,  le  P.  Lamy  parvenait  à  tirer 
cette  règle  des  lois  d'une  Dynamique  exacte.  Or,  au 
moment  même  où  il  adressait  sa  lettre  à  M.  de  Dieula- 
mant,  Newton  faisait  paraître  son  immortel  ouvrage  (1) 
sur  les  Principes  mathématiques  de  la  Philosophie  natu- 
relle. Le  grand  géomètre  se  proposait,  lui  aussi,  de  tirer 
des  principes  sur  lesquels  repose  la  science  du  mouvement 
une  justification  de  la  loi  de  la  composition  des  forces  ; 
il  y  parvenait  en  suivant  exactement  la  même  voie  que  le 
P.  Lamy  ;  peut-être  marquait-il  cette  voie  d'une  manière 
un  peu  moins  claire  que  ne  l'avait  fait  le  savant  oratorien. 

A  chaque  force,  Newton  fait  correspondre  (2)  ce  que 
l'on  pourrait  nommer  une  force  instantanée,  ce  qu'il 
désigne  par  les  mots  :  vis  impressa.  Au  sujet  de  cette 
vis  impressa,  il  donne  cette  indication  :  «  Consistit  haec 
vis  in  actione  sola,  neque  post  actionem  permanet  in  cor- 
pore,  y  II  semble  que  sous  cette  formule,  trop  concise 
pour  être  claire,  il  faille  deviner  la  pensée  suivante  :  La 
vis  impressa  est  l'effet  produit  par  une  force  qui  agit  sur 

(1)  Philosophiez  naturalis  principia  mathemalica,  auctore  Isaaco 
Newtono.  Londini,  MDGLXXXVI1. 

(2)  Newton,  loc.  cit.,  Delînitiones.  Detînitio  IV. 


—    2ÔO    — 

un  mobile  pendant  un  temps  infiniment  petit,  choisi  une 
fois  pour  toutes. 

La  vis  impressa  détermine  alors  le  mobile  à  se  mouvoir 
en  ligne  droite,  d'un  mouvement  uniforme  dont,  pour  un 
mobile  donné,  la  vitesse  est  proportionnelle  à  l'intensité 
de  la  force  qui  a  été  appliquée  pendant  un  instant.  De  là, 
Newton  tire  sans  peine  la  démonstration  (1)  de  la  loi  du 
parallélogramme  des  forces. 

Lorsque  nous  comparons  aujourd'hui  la  déduction  par 
laquelle  Newton  et  le  P.  Lamy  ont  obtenu  la  loi  de  com- 
position des  forces  concourantes  à  la  voie  par  laquelle 
Varignon  est  parvenu  au  même  résultat,  nous  faisons 
entre  ces  deux  méthodes  une  extrême  différence.  Varignon 
obtient  la  loi  du  parallélogramme  des  forces  au  moyen  de 
la  loi  de  composition  des  vitesses  et  de  cet  axiome  :  Une 
force  est  dirigée  comme  la  vitesse  du  mouvement  qu'elle 
produit  ;  elle  est  proportionnelle  à  cette  vitesse.  Newton 
et  le  P.  Lamy,  au  contraire,  font  usage  de  la  règle  de 
composition  des  accélérations  et  de  ce  postulat  :  L'accélé- 
ration d'un  mobile  est  dirigée  comme  la  force  qui  le 
sollicite  et  est  proportionnelle  à  cette  force.  De  ces  deux 
principes,  nous  réputons  le  premier  erreur  grave  et  le 
second  vérité  essentielle. 

11  ne  paraît  pas  que  les  géomètres  du  xvne  siècle  ou  du 
xvme  siècle  aient  attaché  la  moindre  importance  à  cette 
distinction.  Les  propositions  auxquelles  la  Dynamique 
péripatéticienne  avait,  depuis  deux  mille  ans,  accoutumé 
les  physiciens  étaient  encore  familières  à  tous  les  esprits  ; 
on  continuait  tout  naturellement  à  les  invoquer  toutes  les 
fois  que  leurs  conséquences  ne  heurtaient  pas  trop  violem- 
ment les  vérités  découvertes  par  la  nouvelle  Dynamique. 

De  ce  que  nous  venons  d'avancer,  les  écrits  de  Varignon 
ne  nous  offrent-ils  pas  un  exemple  saisissant  ? 

Lorsqu'en    1687,    Varignon    donne    son   Projet   d'une 

(1)  Newton,  toc.  cit.,  Axiomata,  sive  leges  molus.  Corollarium  I. 


—    26 1     — 

welle  Méchaniquel  il  prend  pour  point  de  départ  de 
déductions  des  axiomes  que  l'on  dirail  empruntés  à  la 
Physica  auscultatio  ou  au  De  Cœlo.  Mais,  à  ce  moment, 
Lamy  ei  Newton  montrenl  que  les  mêmes  conséquences 
se  peuvent  tirer  d'une  Dynamique  exacte.  Varignon  a 
Bûremenl  connu  la  Lettre  du  I'.  Lamy  et  il  serait  de  toute 
invraisemblance  qu'il  eût  ignoré  les  Principes  de  Newton. 
En  ces  deux  écrits,  il  trouvait  le  moyen  de  corriger  ses 
raisonnements  et  de  les  rendre  saufs  de  tout  emprunt  à 
une  Physique  surannée.  S'est-il  soucié  de  le  faire  ? 
Aucunement.  Pendant  trente-cinq  ans,  il  consacre  ses 
efforts  à  développer  les  indications  contenues  dans  le 
Projet,  et  la  Nouvelle  Mécanique  qu'il  produit  par  ce 
labeur  persévérant  te  trouve  plus  profondément  imprégnée 
de  Dynamique  péripatéticienne  que  son  premier  essai. 

La  Néo-Statique  du  P.  Saccheri  prête  à  des  remarques 
analogiu  s. 

Le  P.  Saccheri  est  originaire  de  San  Remo,  où  il 
naquit  à  une  date  inconnue.  Il  mourut  à  Milan,  le  5  octo- 
bre 1733.  L'année  même  de  sa  mort,  il  avait  publié  un 
livre  de  géométrie  intitulé  :  Euclides  ab  omni  nœvo  vindi- 
cutus  (1). 

Cet  ouvrage  suffit  à  prouver  que  le  P.  Saccheri  était  un 
logicien  original  et  puissant.  Il  lui  a  valu  l'honneur  d'être 
salué  par  Beltrami  (2)  comme  un  précurseur  de  Legendre 
et  de  Lobatchewsky  ;  et  M.  P.  Mansion  (3)  a  pu  dire  de 
cet  ouvrage  :  «  Malgré  ses  défauts,  Y  Euclides  ab  omni 
nœvo    vindicatus   est  l'ouvrage  le  plus  remarquable  que 

(1)  Euclides  ab  omni  nœvo  vindicatus  sive  conatits  geometricus 
quo  stahiliunlur  prima  universae  geometriae  principia,  auclore  Hieronymo 
Saccheiio,  Societatis  Jesu,  in  Ticinensi  Universitale  Matheseos  professore. 
Opusculum  ex"10  Senatui  Mediolanensi  ab  auctore  dicalum.  Mediolani, 
MDCCXXXI11.  Ex  typopraplra  Patrii  Antonii  Montani. 

i'1)  E.  Beltrami,  Un  precursore  italiano  di Legendre  e  di  Lobatcheicski 
iRlnuiconti  DELLA  R.  Accade.mia  dei  lincei,  t.  V,  p.  441  ;  17  mars  1889). 

(ô)  1'.  Mansion,  Analyse  des  recherches  du  P.  Saccheri,  S.  /.,  sur  le 
Postulation  d'Euclide  (Annales  de  la  Société  scientifique  de  Bruxelles. 
XIV»  année.  l-ifcSfl-90,  seconde  partie,  p.  46). 

18 


—    2Ô2    — 

l'on  ait  écrit  sur  les  Éléments  avant  Lobatchewsky  et 
Bolyai.  » 

Un  tel  géomètre  semble  particulièrement  apte  à  éviter 
les  paralogismes  lorsqu'il  traite  des  principes  de  la  Méca- 
nique; en  sorte  que  l'on  pourrait  croire  sa  Néo-Statique  (1), 
publiée  en  1703,  exempte  de  toute  contradiction. 

Un  écrit  de  son  confrère,  le  P.  Ce  va  (2),  avait  signalé  à 
l'attention  du  P.  Saccheri  certaines  propriétés  remar- 
quables d'une  pesanteur  qui  attirerait  les  éléments  de 
volume  des  divers  corps  vers  un  centre  fixe,  et  dont 
l'intensité  serait  proportionnelle  à  la  distance  de  l'élément 
attiré  au  centre  commun  des  graves. 

Cette  loi  de  gravité  est  précisément  celle  que  Jean  de 
Beaugrand,  le  Géostaticieyi,  avait  proposée  et  que  Fermât 
acceptait  avec  quelques  nuances. 

Au  sujet  d'une  pesanteur  soumise  à  cette  loi,  Saccheri 
se  propose  de  démontrer  deux  propositions  qui  sont, 
d'ailleurs,  parfaitement  exactes. 

La  première  de  ces  propositions,  qui  semble  condenser 
ce  que  les  vues  erronées  de  Fermât  contenaient  de  vérité 
diffuse,  peut  se  formuler  ainsi  :  Si  la  gravité  suit  une  telle 
loi,  la  pesanteur  résultante  d'un  corps  passe  toujours  par 
un  point  [centre  de  gravite)  qui  occupe,  dans  ce  corps,  une 
position  absolument  fixe  et  indépendante  de  la  situation 
du  corps. 

La  seconde  de  ces  propositions  affirme  qu'un  point, 
abandonné  sans  vitesse  initiale  et  tombant  en  chute  libre, 
mettra  toujours  le  même  temps  pour  parvenir  au  centre 
commun  des  graves,  quelle  que  soit,  au  début  du  mouve- 
ment, sa  distance  à  ce  centre. 

Des  deux  propositions  que  Saccheri  se  propose  d'établir, 

(1)  Neo-Statica  auctore  Hieronymo  Saccherio,  e  Societate  Jesu,  in  Tici- 
nensi  Universitate  matheseos  professore,  excellentissimo  Senatui  Mediola- 
nensi;  MDCCY'III.  Ex  typographia  Josephi  Pandulphi  Malateslae. 

Je  dois  au  R.  P.  Thirion  la  connaissance  et  la  communication  de  ce  rare 
ouvrage  ;  qu'il  me  permette  de  lui  en  exprimer  ici  ma  vive  reconnaissance. 

(2)  Cf.  Saecheri,  Neo-Staticay  lib.  IV,  Introductio,  p.  125. 


263 


l'une  ressortit  à  la  Statique  et  l'autre  à  la  Dynamique  ;  il 
nous  sera  donc  donné  de  connaître  l<'s  principes  que  le 
gavant  Jésuite  emploie  en  cesdeux  brandies  de  Mécanique. 

Au  point  de  départ  de  ses  déductions,  Saccheri  place 
la  notion  de  momentum  (1)  ;  cette  notion,  voisine  de  celle 
que  (ialilée  nommait  mémento,  identique  à  la  quantité  de 
mouvement  de  Descartes,  s'obtient  en  multipliant  la 
masse  (2)  du  mobile  par  la  vitesse  dont  il  est  animé  ;  à 
cette  vitesse  même,  Saccheri  donne,  en  général,  le  nom 
à' impetus  (3). 

La  composition  et  la  décomposition  des  momenia  ou 
des  impetus  n'est  pas  autre  chose  que  la  composition  et  la 
décomposition  des  vitesses  ;  de  ce  problème,  il  n'est  point 
malaisé  à  Saccheri  d'exposer  la  solution,  connue  depuis 
Aristote.  Mais  bientôt  (4),  nous  voyons  que  les  proposi- 
tions ainsi  obtenues  subissent  une  insensible  transposition; 
un  imperceptible  glissement  transporte  à  la  vis  motrice  ce 
que  l'on  avait  prouvé  de  Y  impetus,  et  les  lois  cinématiques 
de  la  composition  des  vitesses  se  transforment  en  lois 
statiques  de  la  composition  des  forces,  sans  que  l'auteur 
ait  paru  s'apercevoir  de  ce  changement,  que  le  lecteur 
discerne  à  grand'peine. 

C'est  par  une  telle  transposition  des  forces  aux  impetus 
que  se  trouve  évaluée  (5)  la  pesanteur  apparente  d'un 
grave  sur  un  plan  incliné.  Sans  doute,  il  est  question,  en 
cette  évaluation,  de  vitesse  à  partir  du  repos  (impetus  ex 
quiète)  et  l'on  pourrait  y  voir  l'indication  que  les  forces 
doivent  être  mesurées  par  la  vitesse  qu'elles  impriment, 
au  bout  d'un  temps  infiniment  court,  au  mobile  partant 
du  repos  ;  les  raisonnements  de  Saccheri  seraient  alors 
semblables  à  ceux  de  Lamy  et  de  Newton  ;  ils  seraient 


(1)  Saccheri,  Neo-Statica,  lib.  I,  Definitiones,  p.  2. 

(2)  hl.,  ibid.,  lib.  I,  Definilio  7.  p.  2. 
(5)  Id  ,  ibid.,  lib.  I,  Definilio  9,  p.  2. 
(4)  ld.,  ibid.,  lib.  I,  Propp.  IX,  X,  XI. 

&)  ld.,  ibid.,  lib.  I,  Propp.  XXVII  et  XXVIII. 


—  264  — 

exacts.  Mais  aucun  commentaire  du  mot  ex  quiète  n'indique 
qu'il  lui  faille,  en  ce  lieu,  attribuer  une  telle  importance  ; 
dénué  de  tout  rôle  dans  les  considérations  de  Statique  que 
développe  Saccheri,  il  semble  n'être  qu'un  subterfuge  pour 
rendre  moins  criarde  la  contradiction  qui  éclate  entre 
cette  Statique  et  la  Dynamique  du  même  auteur. 

Est-il  possible,  d'ailleurs,  de  douter  un  seul  instant  que 
Saccheri  regarde  la  vis  motriœ  comme  proportionnelle 
à  Yimpetus,  comme  identique  au  momentum,  lorsqu'on  lit 
cette  définition  (1)  du  centre  de  gravité  : 

«  Par  centre  de  gravité ,  nous  entendons,  en  tout  grave, 
ce  point  par  lequel  passe  la  direction  naturelle  de  Yimpetus 
composé  qui  tend  au  centre  commun  des  graves;  on  doit 
comprendre  que  cette  direction  résulte  de  l'ensemble  des 
impetus  naturels  par  lesquels  les  diverses  parties  du  grave 
tendent  au  même  centre.  » 

11  est  bien  clair  que  la  Statique  de  Saccheri  repose  tout 
entière  sur  la  supposition  que  la  force  est  proportionnelle 
à  Yimpetus,  c'est-à-dire  à  la  vitesse.  Comme  la  Statique 
de  Varignon,  elle  emprunte  tous  ses  principes  à  la  Dyna- 
mique d'Aristote. 

Or,  lorsqu'il  aborde  des  problèmes  de  mouvement,  c'est 
la  D}rnamique  de  Newton  qu'invoque  Saccheri. 

Prenant  un  point  pesant  qui  décrit  une  certaine  trajec- 
toire (2),  il  considère  Yimpetus  vivus  de  ce  point,  c'est- 
à-dire  (3)  la  vitesse  dirigée  suivant  la  tangente  à  la  trajec- 
toire; il  considère  aussi,  suivant  une  direction  quelconque 
D,  Yimpetus  subnascens  ;  cette  grandeur  est  identique, 
d'après  ce  qu'il  a  sans  cesse  admis  dans  ses  deux  premiers 
livres,  au  quotient,  par  la  masse  du  point,  de  la  compo- 
sante du  poids  suivant  la  direction  D.  Si  Saccheri  était 
conséquent  avec  les  principes  dont  il  a  tiré  sa  Statique, 
il  égalerait  Yimpetus  subnascens  selon  la  direction  D  à  la 

(1)  Sacchni,  Nco-Statica,  lib.  Il,  Deflnitio  5,  p.  55. 

(-2)  hl.,  ibid.,  lib.  III,  Prop.  I. 

(3)  1<1. ,  ibid.,  h\>.  III,  Admonitio,  p.  84. 


—  265   — 

composante  de  Yimpetus  vivus  selon  la  même  direction. 
Ce  n'est  pas  ce  qu'il  fail  ;  à  Yimpetus  subnascens,  il  égale 
l'accroissement  (incrementum)  de  la  composante  suivant  I) 
de  Yimpetus  vivus.  Pour  parler  notre  moderne  langa$ 
il  égale  le  quotient  par  la  masse  <lu  mobile  de  La  compo- 
sante du  poids  suivant  une  certaine  direction  à  La  compo- 
sante de  Y  accélération  suivant  la  même  direction  ;  L'égalité 
qu'il  pose  ainsi  est  le  principe  même  de  la  Dynamique  de 
Newton. 

Nous  voyons  ainsi  Saccheri,  qui  est  un  géomètre  très 
habile  et  un  logicien  très  subtil,  se  servir,  pour  traiter 
des  problèmes  de  Dynamique  newtonienne,  de  proposi- 
tions de  Statique  qu'il  a  établies  en  suivant  la  méthode 
d'Aristote.  Tout  aussi  bien,  nous  verrions  le  grand  Euler, 
alors  qu'il  expose  en  un  admirable  traité  (i)  la  Mécanique 
issue  de  l'œuvre  de  Newton,  adopter  en  bloc  les  lois  de 
Statique  que  Varignon  a  fondées  sur  les  principes  péri- 
patéticiens. 

Ces  exemples  suffisent  à  montrer  combien  la  substitution 
de  la  Dynamique  moderne  à  la  Dynamique  d'Aristote  a 
été  lente  et  malaisée.  C'est  que  la  Dynamique  d'Aristote 
offrait  une  traduction  bien  plus  immédiate  des  expériences 
les  plus  obvies  ;  infiniment  plus  abstraite,  la  Dynamique 
moderne  est  le  fruit  d'un  prodigieux  effort  de  réflexion  et 
d'analyse  ;  il  a  fallu  des  siècles  pour  déshabituer  l'esprit 
humain  de  la  première  et  pour  l'accoutumer  à  la  seconde. 


7.  La  lettre  de  Jean  Bernoulli  à  Varignon  (1717) 
L'énoncé  définitif  du  principe  des  déplacements  virtuels 

En  l'an  1687,  il  semble  que  la  Mécanique  ait  pour  tou- 
jours renoncé  à  la  méthode  des  déplacements  virtuels  de 


(1)  Mechanica  sive  Motus  Scientia.  analytice  exposita,  auctore 
Leonhardo  Enlero,  Academiae  Imper.  Scientiarum  membro  et  malheseos 
sublimions  professorv.  Instar  supplementi  ad  Commentai'.  Acad.  Scient. 
Imper.  Petropoli,  ex  typographia  Academiae  Scientiarum.  An.  1736. 


-  266  — 

Jordan  us,  de  Descartes  et  de  Wallis,  aussi  bien  qua  la 
méthode  des  vitesses  virtuelles  d'Àristote,  de  Charistion 
et  de  Galilée.  Tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  la  Statique 
après  Wallis,  à  l'exception  de  Casati  et  de  De  Challes, 
ou  bien  ont  passé  ces  méthodes  sous  silence,  ou  bien  ont 
déclaré  que  l'esprit  n'y  trouvait  pas  une  suffisante  assu- 
rance pour  y  prendre  le  fondement  de  la  Statique  ;  tout  au 
plus  ont-ils  consenti  à  en  faire  un  corollaire  de  propositions 
construites  sur  d'autres  hypothèses. 

Après  s'être  eiforcés  d'asseoir  toute  la  Statique  sur  le 
principe  du  levier,  ils  ont  reconnu  dans  la  loi  de  compo- 
sition des  forces  concourantes  un  axiome  d'où  se  peuvent 
aisément  déduire  les  règles  d'équilibre  de  toutes  les  ma- 
chines ;  en  rattachant  directement  cette  loi  aux  premiers 
principes  de  la  théorie  du  mouvement,  ils  lui  ont  conféré 
une  clarté  et  une  certitude  qui  conviennent  parfaitement 
à  l'hypothèse  sur  laquelle  doit  reposer  toute  une  doctrine. 

La  Statique  semblait  donc  définitivement  engagée  dans 
la  voie  que  Varignon  traçait  en  son  Projet  dune  Nouvelle 
Méchanique ,  que  le  P.  Lamy  marquait  dans  sa  lettre  à 
M.  de  Dieulamant.  Elle  n'avait  plus  qu'à  progresser  dans 
la  direction  que  ces  auteurs  lui  avaient  assignée.  A  ce 
progrès,  d'ailleurs,  Varignon  consacrait  le  reste  de  sa 
vie  ;  il  s'efforçait  de  conduire  la  Statique  au  but  qu'il  lui 
avait  montré  ;  de  ses  efforts  résultait  cette  Nouvelle  Méca- 
nique ou  Statique  qui,  publiée  peu  de  temps  après  la  mort 
de  son  auteur,  devait  rester  si  longtemps  classique. 

Quant  à  la  méthode  des  déplacements  virtuels,  dont 
nous  avons  suivi  le  développement  continu  de  Jordanus 
à  Descartes  et  à  Wallis,  il  semblait  qu'elle  fût  définitive- 
ment condamnée  et  qu'elle  n'eût  plus  qu'a  rentrer  dans 
l'oubli. 

Lorsqu'on  suit  le  développement  lent  et  compliqué  par 
lequel  une  science  se  perfectionne,  on  voit  parfois  une 
idée  qui,  pendant  un  certain  temps,  a  brillé  d'un  vif 
éclat,  s'obscurcir  peu  à  peu  et  cesser  d'être  perçue  ;  il 


—   267  — 

semble  qu'elle  soit  à  tout  jamais  éteinte.  Mais  bien  sou- 
vent, cette  disparition,  que  l'on  prendrait  pour  nue  défi- 
nitive extinction,  n'est  qu'une  éclipse  de  peu  de  durée  ;  le 
moment  où  l'idée  est  devenue  invisible  «à  tous  les  yeux 
précède  à  peine  celui  où  elle  va  reparaître,  plus  brillante 
qu'elle  n'a  jamais  été,  comme  si  elle  s'était  cachée  un 
instant  pour  se  reposer,  pour  reprendre  de  nouvelles  forces 
et  un  nouvel  éclat. 

Déjà,  nous  avons  vu  la  méthode  des  déplacements 
virtuels,  qui  s'était  montrée  si  féconde  dans  les  écrits  de 
Jordanus,  du  Précurseur  de  Léonard  de  Vinci,  de  Léo- 
nard lui-même  et  de  Cardan,  négligée  ou  repoussée  par 
Guido  Ubaldo,  par  Benedetti  et  par  Stevin.  Mais  le 
moment  même  où  elle  semblait  complètement  abandonnée 
est  précisément  celui  où  elle  fut  reprise  par  Roberval 
et  surtout  par  Descartes,  où  son  principe  se  dégagea, 
clair  et  autonome,  de  toute  alliance  avec  le  postulat  des 
vitesses  virtuelles  et  avec  la  Dynamique  d'Aristote. 

Nous  allons  assister  à  une  résurrection  toute  semblable 
de  la  méthode  des  déplacements  virtuels  ;  c'est  clans  le 
livre  même  qui  semble  consacrer  l'irrémédiable  défaite  de 
cette  méthode  et  le  triomphe  définitif  de  la  Statique 
fondée  sur  la  composition  des  forces,  c'est  dans  la  Nou- 
velle Mécanique  de  Varignon  que  nous  allons  voir  le 
principe  d'où  découle  cette  méthode  revêtir  sa  forme 
achevée. 

Dans  sa  Nouvelle  Mécanique,  en  effet,  Varignon  insère  (  1  ) 
une  lettre  que  Jean  Bernoulli  lui  avait  adressée  de  Baie 
le  26  janvier  1717.  Cette  lettre  contient  le  passage 
suivant  : 

«  Concevez  plusieurs  forces  différentes  qui  agissent 
suivant  différentes  tendances  ou  directions  pour  tenir  en 
équilibre  un  point,  une  ligne,  une  surface,  ou  un  corps  ; 


(t)  Pierre   Varignon,  Nouvelle   Mécanique  ou  Statique;  section   IX, 
Corollaire  général  de  la  Théorie  précédente.  Tome  II,  p.  174. 


268 


concevez  aussi  que  l'on  imprime  à  tout  le  système  de  ces 
forces  un  petit  mouvement,  soit  parallèle  à  soi-même 
suivant  une  direction  quelconque,  soit  autour  d'un  point 
fixe  quelconque  :  il  vous  sera  aisé  de  comprendre  que  par 
ce  mouvement  chacune  de  ces  forces  avancera  ou  reculera 
dans  sa  direction,  à  moins  que  quelqu'une  ou  plusieurs 
des  forces  n'ayent  leurs  tendances  perpendiculaires  à  la 
direction  du  petit  mouvement  ;  auquel  cas  cette  force,  ou 
ces  forces,  navanceroient  ni  ne  reculeroient  de  rien  ;  car 


ces  avancemens  ou  reculemens;  qui  sont  ce  que  j'appelle 
vitesses  virtuelles  (1),  ne  sont  autre  chose  que  ce  dont 
chaque  ligne  de  tendance  augmente  ou  diminue  par  le 
petit  mouvement  ;  et  ces  augmentations  ou  diminutions 
se  trouvent,  si  l'on  tire  une  perpendiculaire  à  l'extrémité 
de  la  ligne  de  tendance  de  quelque  force,  laquelle  perpen- 
diculaire retranchera  de  la  même  ligne  de  tendance,  mise 
dans  la  situation  voisine  par  le  petit  mouvement,  une 
petite  partie  qui  sera  la  mesure  de  la  vitesse  virtuelle  de 
cette  force. 

«  Soit,  par  exemple,  P  (fig.  110)  un  point  quelconque 


(1)  On  voit  que  Jean  Bernoulli  a  donné  le  nom  de  vitesses  virtuelles 
à  des  longueurs,  et  non  point  à  des  vitesses  ;  le  nom  de  déplacements  vir- 
tuels eût  seul  été  correct  ;  cette  fâcheuse  dénomination  a  persisté  en  Méca- 
nique, où  beaucoup  d'auteurs  nomment  encore  Principe  des  vitesses 
virtuelles  un  principe  où  les  vitesses  n'ont  que  faire  et  qui  devrait  se 
nommer  Principe  des  déplacements  virtuels. 


—    2ÔQ    — 

dans  le  système  des  forces  qui  se  soin  Iennenl  en  équilibre  ; 

F,  n le  'vs  forces,  qui   pousse  ou  qui  tire  I»1  poinl  I' 

suivant  la  direction  FP  ou  PF  ;  Pjo,  une  petite  ligne 
droite  que  décrit  le  point  P  par  un  petit  mouvement,  par 
Lequel  la  tendance  FP  prend  la  direction  fp,  qui  sera  ou 
exactement  parallèle  à  FP,  si  le  petit  mouvement  «lu 
système  se  l'ait  en  tous  les  points  du  système  parallèlement 
a  une  droite  donnée  de  position  (1)  ;  ou  elle  fera,  étant 
prolongée,  avec  FP,  un  angle  infiniment  petit,  si  le  petit 
mouvement  du  système  se  fait  autour  d'un  point  fixe. 
Tirez  donc  PC  perpendiculaire  sur  fp,  et  vous  aurez  Cp 
pour  la  vt (esse  virtuelle  de  la  force  F,  en  sorte  que  F  X  Qp 
fait  ce  que  j'appelle  Énergie.  Remarquez  que  Cp  est  ou 
affirmatif  ou  négatif  par  rapport  aux  autres  :  il  est  affir- 
mât il' si  le  point  P  est  poussé  par  la  force  F,  et  que  l'angle 
FPp  soit  obtus  ;  il  est  négatif,  si  l'angle  FPp  est  aigu  ; 
mais  au  contraire,  si  le  point  P  est  tiré,  Cp  sera  négatif 
lorsque  l'angle  FPp  est  obtus  ;  et  affrmatif  lorsqu'il  est 
aigu. 

»  Tout  cela  étant  bien  entendu,  je  forme  cette  Propo- 
sition générale  :  En  tout  équilibre  de  forces  quelconques , 
en  quelque  manière  quelles  soient  appliquées,  et  suivant 
quelques  directions  quelles  agissent  les  unes  sur  les  auh'es, 
ou  médiatement ,  ou  immédiatement,  la  somme  des  Énergies 
affirmatives  sera  égale  à  la  somme  des  Énergies  négatives 
prises  affirmativement.  » 

C'est  en  ces  termes  que  Bernoulli  formule  le  principe, 
désormais  complet,  d'où  l'on  peut  tirer  toutes  les  lois  de 
l'équilibre. 

Comment  Jean  Bernoulli  est-il  parvenu  à  la  connais- 
sance de  cet  axiome  général  ?  Ce  que  Varignon  nous  a 
communiqué  de  sa  lettre  ne  nous  donne  aucun  renseigne- 
ment à  cet  égard  ;  mais  il  ne  semble  pas  fort  malaisé  de 

(t)  Le  lecteur  remarquera  que  Jean  Bernoulli  introduit  dans  son  énoncé 
quelques  affirmations  inexactes  et  quelques  restrictions  inutiles  ;  nous  ne 
nous  arrêterons  pas  à  relever  ces  vétilles. 


—  270  — 

deviner  ce  que*  nous  ne  connaissons  point  par  document 
positif. 

La  distance,  |en  effet,  est  bien  courte  et  bien  aisée  à 
franchir  entre  la  forme  que  Wallis  avait  donnée  au  prin- 
cipe des  déplacements  virtuels  et  la  forme  que  cet  axiome 
vient  de  prendre  ;  pour  passer  de  l'une  à  l'autre,  il  suffit 
de  déclarer  ouvertement  ce  que  Wallis  soupçonnait  déjà, 
de  considérer  nettement  des  déplacements  infinitésimaux, 
des  travaux  infiniment  petits  ;  cette  transformation  ne 
pouvait  offrir  aucune  difficulté  à  un  géomètre  rompu  aux 
considérations  de  l'analyse  infinitésimale.  Il  paraît  donc 
très  vraisemblable  que  Jean  Bernoulli  soit  parvenu  à  son 
énoncé  du  principe  des  déplacements  virtuels  en  coordon- 
nant et  en  perfectionnant  les  affirmations  éparses  dans 
l'œuvre  de  Wallis.  Par  Wallis  et  par  Descartes,  son 
œuvre  se  reliait  avec  continuité  aux  ébauches  de  Jordanus 
et  des  mécaniciens  de  son  École. 

Ce  n'est  pas  que  la  méthode  des  déplacements  virtuels 
dont  Bernoulli  vient  de  donner  l'énoncé  général  et  précis, 
ravisse  d'emblée  tous  les  suffrages  et  que  tous  les  méca- 
niciens y  reconnaissent  le  principe  d'où  doit  découler  la 
Statique  entière.  Varignon,  qui  nous  fait  connaître  la 
découverte  du  grand  géomètre  de  Baie,  refuse  d'y  voir 
un  principe  ;  il  n'y  reconnaît  qu'un  «  corollaire  général 
de  la  théorie  »  qu'il  a  fondée  sur  la  loi  du  parallélogramme 
des  forces.  «  Cette  proposition  me  parut  si  générale  et  si 
belle,  dit  Varignon  (1),  que,  voyant  que  je  la  pouvais 
aisément  déduire  de  la  théorie  précédente,  je  lui  deman- 
dai la  permission  qu'il  m'accorda,  de  l'ajouter  ici  avec  la 
démonstration  que  cette  théorie  m'en  fournissoit,  et  qu'il 
ne  m'envoyoit  pas.  La  voici  séparée  pour  toutes  les  ma- 
chines précédentes.  »  Et,  sans  se  lasser,  Varignon  con- 
sacre cinquante  pages  à  prouver  que  toutes  les  machines 
dont  il  a  tiré  les  conditions  d'équilibre  de  la  loi  de  la  com- 

(1)  Varignon,  Nouvelle  Mécanique  ou  Statique,  tome  II,  p.  174. 


—  271   — 

position  des  forces  vérifient  l'égalité  posée  par  Bernoulli. 
Ainsi  en  avaient  agi  (  tuido  Ubaldo  avec  l'axiome  d'Aristote 
et  le  P.  Pardies  avec  l'axiome  de  Descartes.  Ils  avaient 

refusé  à  ces  postulats  largos  et  féconds  le  titre  de  prin- 
cipes pour  les  reléguer  au  rang  de  corollaii 

Nous  arrêtons  ici  cette  Histoire.  Avec  la  Nouvelle 
Mécanique  de  Varignon,  avec  la  lettre  de  Jean  Bernoulli, 
se  trouve  close  cette  période  du  développement  de  la 
Statique  qui  mérite  d'être  appelée  les  Origines  ;  la  Période 
classique  est  ouverte.  Nous  avions  entrepris  de  rechercher 
les  sources  d'un  fleuve  ;  nous  en  avons  décrit  le  bassin 
supérieur,  aux  gorges  sinueuses  et  tourmentées  ;  le  fleuve 
entre  maintenant  dans  une  plaine  aux  molles  ondulations 
où,  dans  un  large  lit,  ses  flots  vont  poursuivre  leur  cours 
paisible. 

Au  moment  où  nous  cessons  de  le  suivre,  ce  fleuve  est 
divisé  en  deux  bras,  son  courant  se  partage  en  deux  direc- 
tions différentes,  et  ces  deux  directions  semblent  orientées 
par  les  deux  impulsions  que  la  Statique  a  reçues  dès  l'ori- 
gine ;  en  l'une,  nous  reconnaissons  la  tendance  d'Archi- 
mède  ;  en  l'autre,  la  tendance  d'Aristote. 

D'Archimède  à  Varignon,  les  géomètres  ont  poursuivi 
un  même  idéal  ;  ils  le  poursuivront  encore  de  Varignon 
à  Poinsot,  de  Poinsot  jusqu'à  nos  comtemporains.  Ils 
rêvent  de  construire  la  Statique  sur  le  modèle  des  Élé- 
ments de  Géométrie  d'Euclide.  Ils  veulent  que,  par  une 
analyse  aussi  patiente  qu'ingénieuse,  les  cas  d'équilibre 
les  plus  compliqués  des  systèmes  les  plus  divers  soient 
décomposés,  dissociés,  jusqu'à  ce  que  l'on  voie  clairement 
les  équilibres  simples,  élémentaires,  dont  l'agencement 
complexe  les  a  produits  ;  ils  veulent,  en  outre,  qu'en  ces 
cas  simples  et  élémentaires,  le  maintien  de  l'équilibre  ait 
même  évidence  et  même  certitude  que  ces  vérités  de  sens 
commun  dont  Euclide  a  fait  ses  demandes.  Donner  à  la 
Statique  des  principes  que  l'on  puisse  réputer  aussi  clairs 


—  272  — 

et  assurés  que  les  axiomes  de  la  Géométrie,  tel  était  déjà 
l'objet  d'Ârchimède  lorsqu'il  composait  son  Traité  Ilepi 
Ê7rt7ré5wv  îo-oppo7rixwv  ;  tel  était  encore  le  désir  de  Daniel 
Bernoulli,  puis  de  Poisson,  lorsqu'ils  s'efforçaient  d'éta- 
blir la  loi  du  parallélogramme  des  forces  sans  faire  appel 
aux  principes  généraux  de  la  Dynamique. 

Tandis  que  ce  courant  entraîne  un  bon  nombre  de 
mécaniciens,  d'autres  suivent  la  direction  qu'Aristote  avait 
déjà  imprimée  à  la  Statique.  Leurs  efforts  ne  tendent 
point  à  une  analyse  qui  dissocie  les  lois  les  plus  com- 
plexes de  l'équilibre  et  les  réduise  à  des  propositions 
élémentaires  claires  et  évidentes  de  soi  ;  ils  tendent  bien 
plutôt  à  une  large  synthèse  ;  tous  les  cas  de  repos  que 
l'on  rencontre  dans  la  nature  ou  que  l'art  réalise,  ils 
s'efforcent  de  les  embrasser  en  un  principe  unique  et  uni- 
versel. Assurément,  ils  tirent  ce  principe  de  quelques 
observations  simples  et  obvies  ;  mais  l'extrême  généra- 
lisation par  laquelle  ils  passent  de  quelques  expériences 
particulières  à  une  loi  si  ample,  efface  en  celle-ci  tout 
caractère  d'évidence  immédiate.  Plus  la  science, en  se  déve- 
loppant, prend  conscience  des  procédés  logiques  qu'elle 
met  en  œuvre,  et  mieux  elle  comprend  que  la  certitude 
d'une  hypothèse  aussi  générale  ne  pouvait  être  contenue 
dans  les  quelques  faits  qui  l'ont  suggérée  ;  mieux  elle  voit 
que  ce  qui  confirme  cette  hypothèse  et  nous  assure  de  sa 
valeur,  c'est  l'aisance  avec  laquelle  elle  classe  la  multi- 
tude des  lois  diverses  que  l'expérience  a  découvertes,  c'est 
la  sûreté  avec  laquelle  elle  annonce  à  l'expérience  de 
nouvelles  lois  à  découvrir. 

C'est  cette  dernière  tendance  qui  a  conduit  les  géo- 
mètres, depuis  Jordanus  et  ses  élèves  jusqu'à  Roberval 
et  à  Descartes,  depuis  Descartes  et  de  Waliis  jusqu'à 
Jean  Bernoulli,  à  préciser  et  à  étendre  sans  cesse  le  prin- 
cipe des  déplacements  virtuels. 

Entre  ces  deux  tendances  dont  chacune  s'efforce  de 
diriger  la   Statique,   le   conflit  est    incessant.    Mais    un 


-  Vi  - 

observateur  impartial  de  cette  Lutte  n'a  poinl  de  peine  à 
reconnaître  les  qualités  des  deux  méthodes.  <  «Tirs,  L'esprit 
d'analyse,  parsa  critique  méticuleuse,  contribue  à  dégager 
de  toute  trace  d'erreur  les  vérités  que  L'espril  de  synthèse 
a  laii  découvrir  ;  mais  ses  propres  découvertes,  rares 
maigres,  ne  servenl  qu'à  mieux  prouver  sa  stérilité.  La 
fécondité  est  L'apanage  de  L'esprit  de  synthèse  ;  c'est  la 
méthode  des  déplacements  virtuels  qui,  sans  cesse,  élargit 
le  champ  de  la  Statique. 

L'emploi  exclusif  de  cette  méthode  caractérise  la  Méca- 
nique  analytique  de  Lagrange. 

L'œuvre  de  Lagrange  est  le  confluent  où  viennent  se 
réunir  tous  les  courants  qui,  successivement,  ont  entraîné 
la  Statique,  où  aboutissent  toutes  les  tendances  qui  en 
ont  diversement  orienté  l'évolution. 

La  Statique  a  mis  à  l'origine  de  ses  déductions  tan- 
tôt le  principe  du  levier,  tantôt  les  propriétés  du  plan 
incliné,  tantôt  la  loi  de  la  composition  des  forces  ;  tous 
ces  principes  sont  équivalents  entre  eux,  et  leur  équi- 
valence résulte  de  ce  fait  qu'ils  découlent  tous  immédiate- 
ment du  principe  des  déplacements  virtuels.  Ainsi  la 
science  de  l'équilibre  se  trouve  ramenée  par  Lagrange  à 
une  parfaite  unité  ;  elle  se  trouve  tout  entière  condensée 
dans  une  seule  formule. 

Varignon,  reprenant  une  idée  qu'Albert  de  Saxe  et 
Guido  Ubaldo  avaient  esquissée,  s'est  efforcé  de  trouver 
la  raison  de  tous  les  cas  d'équilibre  dans  les  pressions 
que  les  corps  mobiles  exercent  sur  leurs  appuis.  Lagrange 
tire  de  la  méthode  des  déplacements  virtuels  un  procédé 
aussi  simple  que  sûr  pour  définir  et  déterminer  ces  pres- 
sions qu'annulent  les  liaisons. 

La  doctrine  d'Albert  de  Saxe,  selon  laquelle  le  centre 
de  gravité  de  tout  corps  pesant  tend  à  s'unir  au  centre 
commun  des  graves,  a  fourni  un  principe  de  Statique  que 
Galilée  et  Torricelli  énoncent  en  ces  termes  :  Un  système 
est  en  équilibre  lorsque  tout  changement  de  sa  disposition 
obligerait  son  centre  de  gravité  à  s'élever.  Ce  principe  est 


—  274  — 

demeuré  longtemps  séparé  du  principe  de  l'égalité  entre 
le  travail  moteur  et  le  travail  résistant,  du  principe  de 
Jordanus,  de  Descartes,  de  Wallis  et  de  Jean  Bernoulli. 
Lagrange  met  à  nu  le  lien  étroit  qui  unit  ces  deux  prin- 
cipes. 

Le  principe  de  Torricelli  n'est  pas  l'exact  équivalent 
du  principe  de  Jean  Bernoulli  ;  celui-ci  prévoit  tous  les 
cas  d'équilibre,  celui-là  en  exclut  quelques-uns  ;  c'est  grâce 
à  la  théorie  générale  de  la  stabilité,  créée  par  Lagrange, 
que  l'on  peut  caractériser  les  cas  d'équilibre  que  fait  con- 
naître le  principe  de  Torricelli  et  montrer  que  ce  sont 
les  seuls  équilibres  stables. 

Les  physiciens  se  sont  efforcés  de  tirer  le  principe  fon- 
damental de  la  Statique  des  lois  de  la  Dynamique  ; 
Roberval  et  Varignon  ont  ainsi  déduit  la  loi  du  parallé- 
logramme des  forces  de  l'antique  Dynamique  péripatéti- 
cienne, de  la  proportionnalité  entre  la  force  et  la  vitesse  ; 
le  P.  Lamy  et  Newton  l'ont,  plus  justement,  déduite  de 
la  proportionnalité  entre  la  force  et  l'accélération.  D'Alem- 
bert  a,  en  quelque  sorte,  retourné  la  question  et  montré 
comment  tout  problème  de  mouvement  se  pouvait  rame- 
ner à  un  problème  d'équilibre.  Lagrange  demande  alors 
à  la  méthode  des  déplacements  virtuels  la  formule  qui 
met  en  équation  tout  problème  de  mouvement. 

Les  assemblages  de  corps  solides  ne  sont  d'ailleurs 
point  les  seuls  systèmes  dont  l'équilibre  dépende  du  prin- 
cipe des  déplacements  virtuels  ;  la  Statique  des  sj^stèmes 
déformables  et,  particulièrement,  des  fluides,  découle  tout 
entière  de  ce  principe  ;  les  diverses  méthodes  propres  à 
traiter  l'Hydrostatique  qu'ont  proposées  Newton,  Bouguer, 
Clairaut,  Euler,  peuvent  toutes  se  ramener  à  cette  méthode 
générale. 

Ainsi,  par  la  méthode  des  déplacements  virtuels, 
Lagrange  constitue  une  Statique  admirablement  une  et 
ordonnée,  où  se  classent  en  un  ordre  parfait  toutes  les 
lois  de  l'équilibre  des  corps  solides  ou  fluides,  où  tous  les 


-    275    - 

désirs  légitimes  de  ceux  qui  onl  promu  la  science  de 
l'équilibre  trouvent  leur  pleine  satisfaction. 

Après  Lagrange,  la  méthode  des  déplacements  virtuels 
reste  la  méthode  la  plus  précise,  la  plus  générale,  relie 
que  les  mécaniciens  appellent  à  leur  aide  toutes  les  fois 
qu'il  s'agir,  de  dissiper  une  obscurité,  de  résoudre  une 
embarrassante  difficulté. 

Xavier  a  obtenu,  sans  le  secours  de  cette  méthode,  les 
équations  indéfinies  de  l'équilibre  élastique  ;  mais,  lorsqu'il 
veut  compléter  son  œuvre  et  joindre  aux  équations  indé- 
finies les  conditions  aux  limites  qui  achèvent  la  détermi- 
nation du  problème,  il  reprend  ce  problème  par  la  méthode 
des  déplacements  virtuels. 

Poisson  pense  que  l'élasticité  d'un  corps  cristallisé  ne 
dépend,  en  général,  que  de  1  5  coefficients  ;  Cauchy  et  Lamé 
en  portent  le  nombre  à  36  ;  c'est  en  usant  des  procédés 
de  Lagrange  que  Green  peut  trancher  le  débat  et  prouver 
que  le  nombre  exact  de  ces  coefficients  est  21 . 

Par  le  principe  de  l'équilibre  des  canaux,  que  Clairaut 
a  imaginé  et  que  Lagrange  a  déduit  du  principe  des 
déplacements  virtuels,  Laplace  a  obtenu  l'équation  de  la 
surface  capillaire  ;  mais  ses  démonstrations  sont  peu  sûres 
lorsqu'il  veut  établir  les  lois  qui  régissent  le  contact  du 
liquide  et  du  tube  ;  la  constance  de  l'angle  de  raccorde- 
ment est  postulée  et  non  démontrée.  Gauss,  dans  un 
travail  qui  offre  l'un  des  plus  beaux  exemples  de  la 
méthode  de  Lagrange,  démontre  avec  une  entière  pré- 
cision l'ensemble  des  lois  de  la  capillarité. 

La  théorie  de  l'équilibre  des  plaques  élastiques  semble 
poser  aux  géomètres  une  désespérante  énigme  ;  Cauchy 
et  Poisson  ne  s'accordent  pas  dans  l'énoncé  des  conditions 
qui  doivent  être  vérifiées  au  bord  d'une  plaque  ;  les  con- 
ditions qu'ils  proposent  sont  surabondantes.  C'est  encore 
la  méthode  des  déplacements  virtuels  qui  permet  à  Kirch- 
hoff  de  donner  le  mot  de  l'énigme,  d'écrire,  sans  omission 


—  276  — 

ni  répétition,  toutes  les  conditions  requises  au  bord  d'une 
plaque  élastique. 

Certes,  la  méthode  des  déplacements  virtuels  peut  être 
fière  du  domaine  qu'elle  a  conquis  et  auquel  elle  a  imposé 
des  lois  si  claires  et  un  ordre  si  parfait  ;  mais  voici  qu'à 
la  fin  du  xixe  siècle  de  nouvelles  contrées,  prodigieuse- 
ment riches  et  étendues,  viennent  accroître  son  empire. 
Ce  ne  sont  plus  seulement  les  équilibres  mécaniques  qui 
se  soumettent  à  ses  arrêts  ;  elle  pose,  avec  une  souveraine 
autorité,  les  conditions  des  équilibres  qui  mettent  fin  aux 
changements  d'état  physique  ou  aux  réactions  chimiques, 
comme  de  ceux  qui  s'établissent  en  des  systèmes  électrisés 
et  aimantés.  La  graine  infime  semée  par  Jordanus  ne 
s'est  pas  contentée  de  produire  la  Mécanique  analytique 
de  Lagrange  ;  elle  a  encore  engendré  la  Mécanique  chi- 
mique et  la  Mécanique  électrique  de  Gibbs  et  de  Helm- 
holtz. 


2/7 


CONCLUSION 


Après  qu'il  a  parcouru  le  caus.sc  desséché  du  Larzac, 
aux  mamelons  de  pierre  grise,  aux  dédales  rocheux,  sem- 
blables à  d<is  ruines  de  cites,  le  voyageur  dirige  ses  pas 
vers  les  plaines  que  baigne  la  Méditerranée.  Le  chemin 
qu'il  doit  suivre  est  dessiné  par  de  larges  ravines  ; 
traces  d'anciens  torrents  ou  de  rivières  taries,  elles  s'en- 
foncent peu  à  peu,  entaillant  toujours  plus  profondément 
le  plateau  calcaire.  Ces  ravines  confluent  bientôt  en  une 
gorge  unique  ;  de  hautes  murailles  à  pic,  surmontées 
de  dangereux  glacis  de  pierres  croulantes,  resserrent  le 
lit  où,  jadis,  une  belle  rivière  roulait  ses  eaux  profondes 
et  impétueuses.  Aujourd'hui,  ce  lit  n'est  plus  qu'un  chaos 
de  blocs  brisés  et  usés  ;  nulle  source  ne  suinte  aux  parois 
rocheuses,  nulle  flaque  d'eau  ne  mouille  les  graviers;  entre 
les  amas  pierreux,  nulle  plante  ne  verdoie.  La  Vissée,  tel 
est  le  nom  que  les  Cévennols  ont  donné  à  ce  fleuve  d'aridité 
et  de  mort. 

Le  marcheur,  qui  chemine  péniblement  parmi  les  graves 
et  les  éboulis,  perçoit  par  intervalles  une  sourde  rumeur, 
semblable  aux  roulements  d'un  tonnerre  lointain  ;  au  fur 
et  à  mesure  qu'il  avance,  il  entend  ce  grondement  s'enfler, 
pour  éclater  enfin  en  un  formidable  fracas  :  c'est  la  grande 
voix  de  la  Foux. 

Dans  la  paroi  calcaire,  une  sombre  caverne  est  béante, 
largement  fendue  comme  une  énorme  gueule  ;  sans  relâche, 
cette  gueule  vomit  en  un  gouffre,  avec  des  transparences 
de  cristal  et  des  bouillonnements  d'écume  blanche,  la 
masse  puissante  des  eaux  que  les  fissures  du  causse  ont 
recueillies  au  loin,  qu'elles  ont  réunies  en  un  lac  sou- 
terrain. 

D'un  seul  coup,  une  rivière  est  formée  ;  désormais,  la 
Vis  roule  ses  eaux  limpides  et  froides  parmi  les  grèves 

19 


—  278  — 

blanches  et  les  oseraies  d'argent;  son  gai  murmure  éveille 
—  tel  un  écho  —  le  tic-tac  des  moulins  et  le  rire  sonore  des 
villages  cévennols,  tandis  qu'un  grand  rayon  de  soleil, 
rasant  le  bord  crénelé  du  causse,  glisse,  oblique,  jusqu'au 
fond  de  la  gorge  et  pose  un  ourlet  d'or  aux  rameaux  des 
peupliers. 

Lorsque  l'histoire  classique,  faussée  par  les  préjugés  et 
tronquée  par  les  simplifications  voulues,  prétend  retracer 
le  développement  des  sciences  exactes,  l'image  qu'elle 
évoque  à  nos  yeux  est  toute  semblable  au  cours  de  la  Vis. 

Autrefois,  la  Science  hellène  a  épanché  avec  abondance 
ses  eaux  fertilisantes  ;  alors  le  monde  a  vu  germer  et 
croître  les  grandes  découvertes,  à  tout  jamais  admirables, 
des  Aristote  et  des  Archimède. 

Puis,  la  source  de  la  pensée  grecque  a  été  tarie  et  le 
fleuve  auquel  elle  avait  donné  naissance  a  cessé  de  vivifier 
le  moyen  âge.  La  science  barbare  de  ce  temps  n'a  plus 
été  qu'un  chaos  où  s'entassaient  pêle-mêle  les  débris 
méconnaissables  de  la  sagesse  antique  ;  fragments  des- 
séchés et  stériles  auxquels  se  cramponnent  seulement, 
comme  des  lichens  parasites  et  rongeurs,  les  gloses 
puériles  et  vaines  des  commentateurs. 

Tout  à  coup,  une  grande  rumeur  a  ému  cette  aridité 
scolastique  ;  de  puissants  esprits  ont  fendu  le  rocher  dont 
les  entrailles  recelaient,  endormies  depuis  des  siècles,  les 
eaux  pures  jaillies  des  sources  antiques  ;  libérées  par  cet 
effort,  ces  eaux  se  sont  précipitées,  joyeuses  et  abon- 
dantes ;  elles  ont  provoqué,  partout  où  elles  passaient,  la 
renaissance  des  sciences,  des  lettres  et  des  arts  ;  la  pen- 
sée humaine  a  reconquis  sa  force  en  même  temps  que  sa 
liberté  ;  et,  bientôt,  l'on  a  vu  naître  les  grandes  doctrines 
qui,  de  siècle  en  siècle,  pousseront  toujours  plus  profon- 
dément leurs  pénétrantes  racines,  étendront  toujours  plus 
loin  leur  imposante  ramure. 

Histoire  insensée  !  Au  cours  de  l'évolution  par  laquelle 


-    279  - 

s"  développe  la  science  humaine,  elles  sont  bien  rares, 
les  naissances  subites  et  les  renaissances  soudaines  —  de 
môme  que,  parmi  les  sources,  la  Fous  est  une  exception. 

Une  rivière  ne  remplit  pas  tout  d'un  coup  un  large  lit 
de  ses  eaux  profondes.  Avant  de  couler  à  pleins  bords,  le 
fleuve  était  simple  ruisseau  et  mille  autres  ruisseaux, 
semblables  à  lui,  lui  ont,  tour  à  tour,  apporté  leur  tribut. 
Tantôt  les  affluents  sont  venus  a  lui  nombreux  et  abon- 
dants, et  alors  sa  crue  a  été  rapide  ;  tantôt,  au  contraire, 
de  minces  et  rares  filets  ont  seuls  alimenté  son  impercep- 
tible croissance  ;  parfois  même  les  tissures  d'un  sol  per- 
méable ont  bu  une  partie  de  ses  eaux  et  appauvri  son 
débit  ;  mais,  toujours,  son  flux  a  varié  d'une  manière 
graduelle,  ignorant  les  disparitions  totales  et  les  soudaines 
résurrections. 

La  Science,  en  sa  marche  progressive,  ne  connaît  pas 
davantage  les  brusques  changements  ;  elle  croît,  mais  par 
degrés  ;  elle  avance,  mais  pas  à  pas.  Aucune  intelligence 
humaine,  quelles  que  soient  sa  puissance  et  son  origina- 
lité, ne  saurait   produire   de  toutes   pièces  une  doctrine 
absolument  nouvelle.  L'historien  ami  des  vues  simples  et 
superficielles  célèbre  les  découvertes  fulgurantes  qui,  à  la 
nuit  profonde  de  l'ignorance  et  de  l'erreur,  ont  fait  succéder 
le  plein  jour  de  la  vérité.  Mais  celui  qui  soumet  a  une 
analyse  pénétrante  et  minutieuse  l'invention  la  plus  pri- 
mesautière  et  la  plus  imprévue  en  apparence,  y  recon- 
naît presque  toujours  la  résultante  d'une  foule  d'imper- 
ceptibles efforts  et  le  concours  d'une  infinité  d'obscures 
tendances.  Chaque  phase   de  l'évolution  qui,  lentement, 
conduit  la  Science  à  son  achèvement,  lui  apparaît  marquée 
de  ces  deux  caractères  :  la  continuité  et  la  complexité. 

Ces  caractères  se  manifestent  avec  une  particulière 
netteté  à  celui  qui  étudie  les  origines  de  la  Statique. 

De  la  Statique  ancienne,  l'historien  simpliste  ne  men- 
tionne qu'une  seule  œuvre,  l'œuvre  d'Archimède  ;  il  nous 
la  montre  dominant,  comme  un  colosse  isolé,  l'ignorance 


—   28o  — 

qui  l'environne.  Mais,  pour  admirer  la  grandeur  de  cette 
œuvre,  il  n'est  point  nécessaire  de  la  rendre  monstrueuse 
par  un  incompréhensible  isolement.  La  Statique  du  géo- 
mètre de  Syracuse,  cette  recherche  d'une  impeccable 
rigueur  au  cours  des  déductions,  cette  analyse  subtile 
appliquée  à  des  problèmes  compliqués,  ces  solutions,  mer- 
veilleusement habiles,  de  questions  dont  l'intérêt,  caché 
au  vulgaire,  apparaît  au  seul  géomètre,  portent,  à  n'en  pas 
douter,  la  marque  d'une  Science  raffinée;  elles  ne  ressem- 
blent nullement  aux  tâtonnantes  hésitations  d'une  doctrine 
naissante. 

Il  est  clair  qu'Archimède  a  eu  des  précurseurs  ;  ceux-ci 
ont,  avant  lui,  par  d'autres  méthodes  que  lui,  aperçu  les 
lois  de  l'équilibre  du  levier  auxquelles  il  devait  donner  un 
développement  magnifique. 

De  ces  précurseurs,  d'ailleurs,  la  trace  est  demeurée 
empreinte  dans  l'histoire .  Les  Myj^avixà  7rpo(3X^.ara  ne  sont 
peut-être  pas  d'Aristote  comme  la  tradition  le  prétend  ; 
en  tout  cas,  la  Statique  qui  y  est  exposée  se  rattache  si 
directement  à  la  Dynamique  admise  dans  la  $u<7uiy]  à^pôaaiç 
et  dans  le  IIspî  Oùpavoû  que  nous  les  devons  attribuer  à 
quelque  disciple  immédiat  du  Stagirite.  Les  méthodes  de 
démonstration  qui  y  sont  suivies  peuvent  avoir  été  des 
méthodes  d'invention,  alors  que,  des  déductions  d'Archi- 
mède,  l'on  ne  saurait  concevoir  la  même  opinion. 

D'autre  part,  une  tradition  antique  et  vivace  persiste 
à  attribuer  à  Euclide  des  écrits  sur  le  levier.  Ces  écrits  ne 
sont  peut-être  point  ceux  que  nous  possédons  sous  le  nom 
du  grand  géomètre.  Mais  il  serait  difficile,  en  niant  leur 
existence,  d'expliquer  la  constante  rumeur  qui  l'affirme. 

Si  Archimède  a  eu  des  précurseurs,  il  a  eu  assurément, 
dans  l'Antiquité,  des  continuateurs.  La  science  byzantine 
et  alexandrine  a  poursuivi  les  voies  diverses  qu'il  avait 
tracées.  L'art  de  l'ingénieur,  que  le  grand  Syracusain 
avait  porté  à  un  très  haut  degré,  inspirait  les  tentatives 
de  Ctesibios,  de  Philon  de  Byzance,  de  Héron  d'Alexan- 


—  28 1   — 

drie  ;  Pappus,  au  contraire,  s'efforçait,  dans  La  recherche 
des  centres  de  gravite,  d'égaler  le  talent  du  géomètre; 
enfin,  l'énigmatique  Charistion,  par  ses  raisonnements 
sur  la  balance  romaine,  pénétrait  plus  avanl  qu'Aristote 
et  Archimède  au  sein  des  principes  de  la  Statique. 

De  cette  Statique  hellène,  les  Arabes  n'ont  transmis 
qu'une  bien  faible  part  aux  Occidentaux  du  moyen  â«-e. 
Mais  ceux-ci  ne  sont  nullement  les  commentateurs  serviles 
et  dénués  de  toute  invention  que  l'on  se  plaît  à  nous 
montrer  en  eux.  Les  débris  de  la  pensée  grecque,  qu'ils 
ont  reçus  de  Byzance  ou  de  la  Science  islamique,  ne 
demeurent  point  en  leur  esprit  comme  un  dépôt  stérile  ; 
ces  reliques  suffisent  à  éveiller  leur  attention,  à  féconder 
leur  intelligence  ;  et,  dès  le  xme  siècle,  peut-être  même 
avant  ce  temps,  l'Ecole  de  Jordanus  ouvre  aux  mécani- 
ciens des  voies  que  l'Antiquité  n'avait  pas  connues. 

Les  intuitions  de  Jordanus  de  Nemore  sont,  d'abord, 
bien  vagues  et  bien  incertaines  ;  de  très  graves  erreurs 
s'y  mêlent  à  de  très  grandes  vérités  ;  mais,  peu  à  peu,  les 
disciples  du  grand  mathématicien  épurent  la  pensée  du 
maître  ;  les  erreurs  s'effacent  et  disparaissent  ;  les  vérités 
se  précisent  et  s'affermissent,  et  plusieurs  des  lois  les  plus 
importantes  de  la  Statique  sont  enfin  établies  avec  une 
entière  certitude. 

En  particulier,  nous  devons  à  l'École  de  Jordanus  un 
principe  dont  l'importance  se  marquera,  avec  une  netteté 
toujours  croissante,  au  cours  du  développement  de  la 
Statique.  Sans  analogie  avec  les  postulats,  spéciaux  au 
levier,  dont  se  réclamaient  les  déductions  d'Archimède, 
ce  principe  n'a  qu'une  affinité  éloignée  avec  l'axiome 
général  de  la  Dynamique  péripatéticienne.  Il  affirme 
qu'une  même  puissance  motrice  peut  élever  des  poids  dif- 
férents à  des  hauteurs  différentes,  pourvu  que  les  hauteurs 
soient  en  raison  inverse  des  poids.  Appliqué  par  Jordanus 
au  seul  levier  droit,  ce  principe  fait  connaître  au  Précur- 
seur de   Léonard  de  Vinci   la  loi  d'équilibre  du  levier 


—    282    — 

coudé,  la  notion  de  moment,  la  pesanteur  apparente  d'un 
corps  posé  sur  un  plan  incliné. 

Au  xive  et  au  xve  siècles,  la  Statique  issue  de  l'École 
de  Jordanus  suit  paisiblement  son  cours  sans  qu'aucun 
affluent  important  en  vienne  accroître  le  débit  ;  mais,  au 
début  du  xvie  siècle,  elle  se  prend  à  rouler  comme  un 
torrent  impétueux,  car  le  génie  de  Léonard  de  Vinci  vient 
de  lui  apporter  son  tribut. 

Léonard  de  Vinci  n'est  point  du  tout  un  voyant  qui, 
subitement,  découvre  des  vérités  insoupçonnées  jusqu'à 
lui  ;  il  possède  une  intelligence  prodigieusement  active, 
mais  sans  cesse  inquiète  et  hésitante.  Il  reprend  les  lois 
de  Mécanique  que  ses  prédécesseurs  ont  établies,  les  dis- 
cute, les  retourne  en  tous  sens.  Ses  incessantes  médita- 
tions Tamènent  à  préciser  certaines  idées  déjà  connues 
des  disciples  de  Jordanus,  à  en  montrer  la  richesse  et  la 
fécondité;  telle  la  notion  de  puissance  motrice  ;  telle  aussi 
la  notion  de  moment;  de  cette  dernière,  il  fait  jaillir,  par 
une  admirable  démonstration,  la  loi  de  composition  des 
forces  concourantes.  Mais  son  esprit,  enclin  aux  tâtonne- 
ments, aux  retouches  et  aux  repentirs,  ne  sait  point  tou- 
jours garder  fermement  les  vérités  qu'il  a  un  instant  sai- 
sies. Léonard  ne  parvient  pas  à  fixer  son  opinion  au  sujet 
du  problème  du  plan  incliné,  si  parfaitement  résolu  dès 
le  xme  siècle. 

L'indécision  qui,  toujours,  agita  l'âme  de  Léonard,  qui, 
si  rarement,  l'a  laissé  achever  une  œuvre,  ne  lui  a  pas 
permis  de  mener  à  bien  le  Traité  des  poids  qu'il  souhaitait 
d'écrire.  Le  fruit  de  ses  réflexions,  cependant,  ne  fut 
point  entièrement  perdu  pour  la  Science.  Par  la  tradition 
orale  qui  avait  pris  naissance  durant  sa  vie,  par  la  dis- 
persion de  ses  manuscrits  après  sa  mort,  ses  pensées 
furent  jetées  aux  quatre  vents  du  ciel  et  quelques-unes 
rencontrèrent  un  terrain  propice  à  leur  développement. 

Cardan,  l'un  des  esprits  les  plus  universels  et  l'un  des 
hommes  les  plus  étranges  qu'ait  produits  le  xvie  siècle, 


—  283  — 

Tartaglia,  mathématicien  de  génie,  mais  plagiaire  impu- 
dent, restituèrent  à  la  Statique  de  La  Renaissance  plu- 
sieurs des  découvertes  laites  par  l'Ecole  de  Jordanua  ;  mais 

ils  les  lui  restituèrent  souvent  sous  la  forme  plus  riche  ej 
plus  féconde  que  leur  avait  donnée  Léonard  de  Vinci. 
Les  écrits  de  Tartaglia  e<  de  <  lardan  répandent,  en  plein 

w  r'  siècle,  un  afflux  de  la  Mécanique  du  moyen  â^e.  Mais, 
à  ce  moment,  un  courant  en  sens  contraire  prend  nais- 
sance et  vigueur  en  les  traités  de  Guido  Ubaldo  del  Monte 
et  de  J.  B.  Benedetti.  Les  oeuvres  de  Pappus  et  d'Archi- 
mède  viennent  d'être  exhumées  ;  elles  sont  étudiées  avec 
passion  et  commentées  avec  talent  ;  elles  donnent  aux 
mécaniciens  le  goût  de  cette  impeccable  rigueur  où,  depuis 
Euclide,  excellent  les  géomètres.  Cette  admiration  enthou- 
siaste et  exclusive  pour  les  monuments  de  la  Science  hel- 
lène fait  rejeter  avec  mépris  les  découvertes  profondes, 
mais  encore  confuses  et  mêlées  d'erreur,  qu'ont  produites 
les  Écoles  du  xme  siècle  ;  les  plus  pénétrantes  intuitions 
de  Jordanus  et  de  ses  disciples  sont  méconnues  par  l'École 
nouvelle,  qui  appauvrit  et  épuise  la  Statique  sous  prétexte 
de  la  rendre  plus  pure.  De  même,  l'admiration  exclusive 
des  œuvres  empreintes  de  la  beauté  grecque  fait  traiter 
de  gothiques  les  plus  merveilleuses  créations  artistiques 
du  moyen  âge. 

A  la  tin  du  xvie  siècle  donc,  presque  rien  ne  subsistait 
de  ce  qu'avait  spontanément  produit,  en  Statique,  le  génie 
propre  de  l'Occident.  L'œuvre  était  à  refaire.  Il  fallait 
reprendre  les  démonstrations  des  vérités  que  les  docteurs 
du  moyen  âge  avaient  aperçues  et  leur  assurer  toute  la 
clarté,  toute  la  précision,  toute  la  rigueur  des  théories 
léguées  par  les  Grecs.  A  cette  restauration  vont  se  con- 
sacrer, jusqu'au  milieu  du  xvne  siècle,  les  plus  puissants 
géomètres  de  la  Flandre,  de  l'Italie  et  de  la  France. 

Malgré  l'extraordinaire  talent  des  ouvriers,  que  de 
tâtonnements  et  de  malfaçons,  avant  que  l'ouvrage  soit 
mené  à  bien  ! 


—  284  — 

Une  déduction  rigoureuse  suppose  des  axiomes.  Où 
trouver  les  postulats  auxquels  s'attacheront  fixement  les 
raisonnements  de  la  Statique  £  Ceux  qu'Archimède  a  for- 
mulés sont  infiniment  particuliers  ;  ils  suffisent  à  peine  à 
traiter  de  l'équilibre  du  levier  droit.  De  toute  nécessité, 
il  faut  avoir  recours  à  des  hypothèses  nouvelles.  Les 
mécaniciens  qui  vont  les  énoncer  les  donneront  pour  prin- 
cipes inédits  et  vérités  inouïes.  Mais  si  nous  les  dépouil- 
lons du  masque  d'originalité  dont  les  a  affublées  l'amour- 
propre  de  ceux  qui  les  proclament,  nous  y  reconnaîtrons 
presque  toujours  des  propositions  fort  anciennes  qu'une 
longue  tradition  a  conservées,  qu'elle  a  mûries,  et  dont 
elle  a  montré  la  fécondité.  Là  où  une  histoire  trop  som- 
maire et  trop  systématique  a  cru  voir  une  Renaissance 
de  la  méthode  scientifique,  oubliée  depuis  les  Grecs,  nous 
verrons  le  développement  naturel  de  la  Mécanique  du 
moyen  âge. 

Galilée,  dont  la  légende  fait  le  créateur  de  la  Dyna- 
mique  moderne,  va  chercher  le  fondement  de  ses  déduc- 
tions dans  la  Dynamique  déjà  chancelante  d'Aristote.  Il 
postule  la  proportionnalité  entre  la  force  qui  meut  un 
mobile  et  la  vitesse  de  ce  mobile.  Les  travaux  des  méca- 
niciens du  xme  siècle  l'inspirent  lorsqu'il  veut  tirer  de  ce 
principe  la  pesanteur  apparente  d'un  corps  posé  sur  un 
plan  incliné  ;  mais  ils  ne  vont  pas  jusqu'à  lui  faire  recon- 
naître que  la  notion  cardinale  de  toute  la  Statique  est  la 
notion  de  \ndssayxce  motrice,  produit  d'un  poids  par  sa 
hauteur  de  chute.  A  cette  notion,  Galilée  substitue  celle 
de  momcnto,  produit  du  poids  par  la  vitesse  de  sa  chute, 
notion  qui  se  relie  immédiatement  à  la  Dynamique  déjà 
condamnée  d'Aristote. 

Pour  traiter  de  la  pesanteur  apparente  sur  un  plan 
incliné,  Stevin  invoque  l'impossibilité  du  mouvement 
perpétuel  ;  or,  ce  principe,  Léonard  de  Vinci  et  Cardan 
l'avaient  formulé  avec  une  netteté  singulière,  en  le  ratta- 
chant à  la  notion  de  puissance  motrice  qu'ils  tenaient  eux- 


—  285  — 

mêmes  de  l'École  de  Jordanus.  Mais  cette  notion  n'appa- 
raîl  qu'incidemmeni  dans  l'oeuvre  de  Stevin  ;  le  grand 
géomètre  de  Bruges  n'en  a  point  vu  l'extrême  importance. 

Elle  s'affirme  plus  nettement  en  la  belle  démonstration 
que  donne  Roberval  de  La  règle  selon  laquelle  se  com- 
posent des  forces  concourantes  ;  cette  démonstration,  qui 
comble  si  heureusement  une  profonde  lacune,  béante  en 
l'œuvre  de  Stevin,  n'est  point,  d'ailleurs,  d'un  type 
imprévu  ;  pour  traiter  de  l'équilibre  du  levier  coudé,  ce 
disciple  de  Jordanus  qui  fut  le  Précurseur  de  Léonard  de 
Vinci  en  avait  tracé  le  modèle. 

Le  génie  admirablement  clair  et  méthodique  de  Des- 
cartes  a  tôt  fait  de  saisir  avec  sûreté  l'idée  maîtresse  qui 
doit  régir  toute  la  Statique.  Cette  idée,  c'est  celle  dont 
Jordanus  avait  déjà  marqué  l'emploi  dans  la  théorie  du 
levier  droit',  celle  dont  son  disciple  avait  fait  usage  pour 
traiter  du  levier  coudé  et  du  plan  incliné  ;  c'est  la  notion 
de  puissance  motrice.  Cette  notion,  Descartes  la  définit 
avec  précision  ;  il  l'oppose  victorieusement  au  momento 
considéré  par  Galilée  ;  tandis  que  l'emploi  du  momento 
découle  d'une  Dynamique  désormais  insoutenable,  la 
notion  de  puissance  motrice  permet  de  formuler  un 
axiome,  très  clair  et  très  sûr,  qui  porte  la  Statique  tout 
entière  ;  et  ce  principe  autonome  n'attend  point,  pour 
devenir  acceptable,  que  la  Dynamique  nouvelle  ait  été 
construite  sur  les  ruines  de  la  Dynamique  péripatéticienne. 

Malheureusement,  l'orgueil  insensé  qui  trouble  la  con- 
science de  Descartes  le  pousse  à  exagérer  la  grandeur  du 
service  qu'il  rend  à  la  Statique,  et  à  l'exagérer  au  point 
d'en  fausser  la  nature.  Incapable,  plus  encore  que  Stevin, 
que  Galilée  et  que  Roberval,  de  rendre  justice  à  ses  pré- 
décesseurs, il  se  donne  pour  le  créateur  d'une  doctrine 
dont  il  n'est  que  l'organisateur.  D'ailleurs,  ce  que  nous 
disons  ici  de  la  Statique  cartésienne,  ne  le  pourrait- on 
répéter  du  Cartésianisme  tout  entier  ?  La  superbe  de  son 
auteur  a  triomphé,  et  son  triomphe  n'a  point  d'analogue 


286 


dans  l'histoire  de  l'esprit  humain  ;  elle  a  dupé  le  inonde  ; 
elle  a  fait  prendre  le  Cartésianisme  pour  une  création 
étrangement  spontanée  et  imprévue  ;  cependant,  ce  sys- 
tème n'était,  presque  toujours,  que  la  conclusion  nettement 
formulée  d'un  labeur  obscur,  poursuivi  pendant  des 
siècles.  Le  vol  gracieux  du  papillon  aux  ailes  chatoyantes 
a  fait  oublier  les  lentes  et  pénibles  reptations  de  l'humble 
et  sombre  chenille. 

Les  quelques  lignes  où  Jordanus  démontrait  la  règle  du 
levier  droit  contenaient  en  germe  une  idée  juste  et 
féconde  ;  de  Jordanus  à  Descartes,  cette  idée  s'est  déve- 
loppée au  point  de  comprendre  la  Statique  tout  entière. 
Tandis  que  se  poursuit  et  s'achève  cette  graduelle  évolu- 
tion d'une  vérité,  la  Science  est  le  théâtre  d'un  phénomène 
non  moins  intéressant,  mais  plus  étrange  ;  une  doctrine 
fausse  se  transforme  peu  à  peu  en  un  principe  très  profond 
et  très  exact  ;  il  semble  qu'une  force  mystérieuse,  atten- 
tive au  progrès  de  la  Statique,  sache  rendre  également 
bienfaisantes  la  vérité  et  l'erreur. 

Archimède  avait  usé,  sans  la  définir,  de  la  notion  de 
centre  de  gravité  ;  certains  géomètres  s'étaient  efforcés  de 
la  préciser  ;  mais  Albert  de  Saxe  et,  après  lui,  la  plupart 
des  physiciens  de  l'Ecole,  profitant  de  l'indétermination 
mécanique  où  demeurait  ce  point,  lui  attribuaient  des 
propriétés  tout  autres  que  celles  dont  nous  le  douons 
aujourd'hui  ;  en  chaque  portion  de  matière,  ils  y  voyaient 
le  lieu  où  se  trouvait  concentrée  la  pesanteur  de  cette 
matière  ;  la  pesanteur  d'un  corps  leur  apparaissait  comme 
le  désir  que  le  centre  de  gravité  de  ce  corps  a  de  s'unir 
au  centre  de  l'Univers.  La  révolution  copernicaine,  en 
déplaçant  le  centre  de  l'Univers,  en  niant  même,  avec 
Giordano  Bruno,  l'existence  de  ce  centre,  ne  modifia 
guère  cette  théorie  de  la  pesanteur  ;  elle  vit  en  cette  qua- 
lité la  tendance  qu'a  le  centre  de  gravité  de  chaque  corps 
à  s'unir  à  son  semblable,  le  centre  de  gravité  de  la  Terre. 

L'un  des  titres  de  gloire  de  Kepler  est  d'avoir  éloquent- 


—  287  — 

îiicni  combattu  cette  hypothèse  d'une  attraction  entre 
points  géométriques  el  d'avoir  affirmé  que  L'attraction  de 
gravité  s'exerçait  entre  les  diverses  parties  <!<•  La  Terre 
prises  deux  à  deux;  mais  ses  contemporains,  moins  clair- 
voyants, ne  partageaient  pas  cette  opinion  ;  en  particulier, 
Benedettî,  Guido  Ubaldo  et  Galilée  affirmaient  la  sym- 
pathie que  le  centre  de  gravité  de  chaque  corps  éprouve 
pour  le  centre  commun  des  graves,  tandis  que  Bernardino 
Iialdi  et  Villalpand  plagiaient  les  corollaires  exacts  que 
Léonard  de  Vinci  avait  tirés  de  cette  doctrine  erronée. 

Lorsque  cette  tendance  se  trouve  satisfaite  aussi  com- 
plètement que  le  permettent  les  liaisons  d'un  système  de 
poids  ;  en  d'autres  termes,  lorsque  le  centre  de  gravité 
du  système  est  le  plus  près  possible  du  centre  de  la  Terre, 
rien  ne  sollicite  plus  le  système  à  se  mouvoir  ;  il  demeure 
en  équilibre.  Tel  est  le  principe  de  Statique  que  formulent 
Cardan,  Bernardino  Baldi,  Mersenne,  Galilée,  qui  le 
doivent  peut-être  à  Léonard  de  Vinci. 

Ce  principe  est  faux  ;  mais,  pour  le  rendre  exact,  il 
suffira  de  rejeter  à  L'infini  le  centre  de  la  Terre  que  Galilée 
invoque  sans  cesse  dans  ses  raisonnements  et  de  regarder 
les  verticales  comme  parallèles  entre  elles.  La  modifica- 
tion parait  insignifiante  ;  elle  est  grave,  cependant,  puis- 
qu'elle transforme  une  affirmation  erronée  en  un  axiome 
exact  et  fécond  ;  elle  est  grave,  aussi,  en  ce  qu'elle  sup- 
pose l'abandon  d'une  théorie  de  la  pesanteur  très  ancienne 
et  très  autorisée. 

Les  débats  confus  et  compliqués  que  provoquent,  en 
France,  les  recherches  de  Beaugrand  et  de  Fermât  sur 
la  variation  de  la  pesanteur  avec  l'altitude  préparent  cette 
réforme.  Torricelli  l'accomplit  ;  il  dote  ainsi  la  Science 
d'un  nouveau  postulat  propre  à  fonder  la  Statique. 

Lorsque  l'historien,  après  avoir  suivi  le  développement 
continu  et  complexe  de  la  Statique,  se  retourne  pour 
embrasser  d'un  coup  d'oeil  le  cours  entier  de  cette  Science, 
il  ne  peut,  sans  un  étonnement  profond,  comparer  l'am- 


—  288  — 

pleur  de  la  théorie  achevée  à  l'exiguïté  du  germe  qui  l'a 
produite.  D'une  part,  en  un  manuscrit  du  xme  siècle,  il 
déchiffre  quelques  lignes  d'une  écriture  gothique  presque 
effacée  ;  elles  justifient  d'une  manière  concise  la  loi  d'équi- 
libre du  levier  droit.  D'autre  part,  il  feuillette  de  vastes 
traités,  composés  au  xixe  siècle;  en  ces  traités,  la  méthode 
des  déplacements  virtuels  sert  à  formuler  les  lois  de 
l'équilibre  aussi  bien  pour  les  systèmes  purement  méca- 
niques que  pour  ceux  où  peuvent  se  produire  des  change- 
ments d'état  physique,  des  réactions  chimiques,  des  phé- 
nomènes électriques  ou  magnétiques.  Quel  disparate  entre 
la  minuscule  démonstration  de  Jordanus  et  les  impo- 
santes doctrines  des  Lagrange,  des  Gibbs  et  des  Helm- 
holtz  !  Et  cependant,  ces  doctrines  étaient  en  puissance 
dans  cette  démonstration  ;  l'histoire  nous  a  permis  de 
suivre  pas  à  pas  les  efforts  par  lesquels  elles  se  sont  déve- 
loppées à  partir  de  cette  humble  semence. 

Ce  contraste  entre  le  germe,  extrêmement  petit  et  extrê- 
mement simple,  et  l'être  achevé,  très  grand  et  très  com- 
pliqué, le  naturaliste  le  contemple  chaque  fois  qu'il  suit 
le  développement  d'une  plante  ou  d'un  animal  quelque 
peu  élevé  en  organisation.  Cette  opposition,  cependant, 
n'est  peut-être  point  ce  qui  excite  au  plus  haut  degré  son 
admiration.  Un  autre  spectacle  est  plus  digne  encore  d'at- 
tirer son  attention  et  de  servir  d'objet  à  ses  méditations. 

Le  développement  qu'il  étudie  résulte  d'une  infinité  de 
phénomènes  divers  ;  il  faut,  pour  le  produire,  une  foule 
de  divisions  de  cellules,  de  bourgeonnements,  de  trans- 
formations, de  résorptions.  Tous  ces  phénomènes,  si  nom- 
breux, si  variés,  si  compliqués,  se  coordonnent  entre  eux 
avec  une  précision  parfaite  ;  tous  concourent  d'une  manière 
efficace  à  la  formation  de  la  plante  ou  de  l'animal  adulte. 
Et  cependant,  les  êtres  innombrables  qui  agissent  en  ces 
phénomènes,  les  cellules  qui  prolifèrent,  les  phagocytes 
qui  font  disparaître  les  tissus  devenus  inutiles,  ne  con- 
naissent assurément  pas  le  but  qu'ils  s'efforcent  d'atteindre  ; 


—  289  — 

ouvriers  qui  ignorent  l'œuvre  à  produire,  ils  réalisent 
néanmoins  cette  œuvre  avec  ordre  et  méthode.  Aussi  le 
naturaliste  ne  peut-il  s'empêcher  de  chercher,  en  dehors 
d'eux  et  au-dessus  d'eux,  un  je-ne-sais-quoi  qui  voie  le 
plan  de  l'animal  ou  de  la  plante  à  venir  et  qui,  à  la  forma- 
tion de  cet  organisme,  fasse  concourir  La  multitude  des 
efforts  inconscients  ;  avec  Claude  Bernard,  il  salue  Vidée 
directrice  qui  préside  au  développement  de  tout  être 
vivant. 

A  celui  qui  l'étudié,  l'histoire  de  la  Science  suggère 
sans  cesse  des  réflexions  analogues.  Chaque  proposition 
de  Statique  a  été  constituée  lentement,  par  une  foule  de 
recherches,  d'essais,  d'hésitations,  de  discussions,  de  con- 
tradictions. En  cette  multitude  d'efforts,  aucune  tentative 
n'a  été  vaine  ;  toutes  ont  contribué  au  résultat  ;  chacune 
a  joué  son  rôle,  prépondérant  ou  secondaire,  dans  la  for- 
mation de  la  doctrine  définitive  ;  l'erreur  même  a  été 
féconde  ;  les  idées,  fausses  jusqu'à  letrangeté,  de  Beau- 
grand  et  de  Fermât  ont  contraint  les  géomètres  à  passer 
au  crible  la  théorie  du  centre  de  gravité,  à  séparer  les 
vérités  précieuses  des  inexactitudes  auxquelles  elles  se 
trouvaient  mêlées. 

Et  cependant,  tandis  que  tous  ces  efforts  contribuaient 
à  l'avancement  d'une  science  que  nous  contemplons 
aujourd'hui  dans  la  plénitude  de  son  achèvement,  nul  de 
ceux  qui  ont  produit  ces  efforts  ne  soupçonnait  la  gran- 
deur ni  la  forme  du  monument  qu'il  construisait.  Jordanus 
ne  savait  assurément  pas,  en  justifiant,  la  loi  d'équilibre 
du  levier  droit,  qu'il  postulait  un  principe  capable  de 
porter  toute  la  Statique.  Ni  Bernoulli,  ni  Lagrange  ne 
pouvaient  deviner  que  leur  méthode  des  déplacements 
virtuels  serait,  un  jour,  admirablement  propre  à  traiter 
de  l'équilibre  électrique  et  de  l'équilibre  chimique  ;  ils  ne 
pouvaient  prévoir  Gibbs,  bien  qu'ils  en  fussent  les  précur- 
seurs. Maçons  habiles  à  tailler  une  pierre  et  à  la  cimenter, 


—  290  — 

ils  travaillaient  à  un  monument  dont  l'architecte  ne  leur 
avait  pas  révélé  le  plan. 

Comment  tous  ces  efforts  auraient-ils  pu  concourir 
exactement  à  la  réalisation  d'un  plan  inconnu  des  ma- 
nœuvres, si  ce  plan  n'avait  préexisté,  clairement  aperçu, 
en  l'imagination  d'un  architecte,  et  si  cet  architecte  n'avait 
eu  le  pouvoir  d'orienter  et  de  coordonner  le  labeur  des 
maçons  ?  Le  développement  de  la  Statique  nous  manifeste, 
autant  et  plus  encore  que  le  développement  d'un  être 
vivant,  l'influence  d'une  idée  directrice.  Au  travers  des 
faits  complexes  qui  composent  ce  développement,  nous 
percevons  l'action  continue  d'une  Sagesse  qui  prévoit  la 
forme  idéale  vers  laquelle  la  Science  doit  tendre  et  d'une 
Puissance  qui  fait  converger  vers  ce  but  les  efforts  de 
tous  les  penseurs  ;  en  un  mot,  nous  y  reconnaissons 
l'œuvre  d'une  Providence. 

Bordeaux,  26  octobre  igo5. 


N  O  T  E  S 

A. 

Sur  l'axiome  d'Aristote 

An  Chapitre  1  de  cet  ouvrage  (Tome  I,  pp.  ti-7),  nous  avons 
regardé  le  principe  des  vitesses  virtuelles,  tel  qu'Aristote,  en 
ses  Questions  mécaniques  l'applique  à  la  théorie  du  levier, 
connue  un  corollaire  de  cet  axiome  péripatéticien  :  La  même 
puissance  qui  meut  un  certain  poids  avec  une  certaine  vitesse 
peut  aussi  mouvoir  un  poids  h  fois  plus  grand,  mais  avec  une 
vitesse  A;  fois  moindre. 

De  cet  axiome,  nous  avons  donné  un  énoncé  emprunté  au  De 
Cœlo  ;  en  voici  un  autre,  qui  se  trouve  en  ce  cinquième  Chapitre 
du  VIIe  livre  de  la  Physique,  où  le  Stagirite  formule  les  prin- 
cipes de  sa  Dynamique  : 

"  Si  le  moteur  est  a,  le  corps  mû  p\  la  longueur  parcourue  f 
et  le  temps  employé  à  la  parcourir  o,  alors  une  même  puissance, 
savoir  la  puissance  a,  mouvra  dans  le  même  temps  la  moitié  de 
P  le  long  d'un  parcours  double  de  y;  elle  le  mouvra  de  la  lon- 
gueur y  en  un  temps  moitié  moindre  que  b  ;  car  la  proportion- 
nalité sera  ainsi  sauvegardée.  —  'El  bf\,  tô  un.v  A  tô  kivoûv,  tô 
bè  B  tô  Kivoûuevov  '  ôaov  bè  KeKivn.9cu  ufjxoç,  tô  P  èv  ôctuj  bè  ô 
Xpôvoç  èqp'  ou  A.  JEv  brj  tlu  ïo"uj  XP0VM->  H  î°]*\  bùvauiç  f)  ècp1  iîj  A, 
tô  rmicru  toû  B  btTrXacriav  toû  I"  Kivn.o"ei  "  Tn,v  bè  tô  l~  èv  tuj  n.juicrei 
toû  A.  "Outuu  y«P  àvâ\OYOV  ëcXTai.  „ 

Au  cours  d'une  étude  critique,  aussi  intéressante  que  bien- 
veillante, à  laquelle  il  a  soumis  le  tome  I  de  notre  ouvrage, 
M.  G.  Vailati  s'exprime  en  ces  termes  (1)  au  sujet  de  cette  pro- 
position : 

"  Il  me  semble  encore  moins  évident  que  cette  proposition  ait 


(1)  Bol.LETINO  Dl  BlBLlOCKAFJA  E  StoUJA  DEI.LE  SciENZE  J1ATEMAT1CHE, 

pubblioato  per  cura  di  Gino  Lotia.  Anno  IX,  p.  13,  1906. 


—  292  — 

un  rapport  quelconque  avec  une  autre  proposition,  non  moins 
importante,  énoncée  par  Aristote  en  ses  Questions  mécaniques  ; 
je  veux  parler  de  la  proposition  qui  attribue  l'équilibre  de  deux 
forces  appliquées  à  l'extrémité  d'un  levier  à  cette  circonstance 
qu'en  un  déplacement  donné  à  ce  levier,  ses  extrémités  décrivent 
des  arcs  inversement  proportionnels  aux  forces  qui  leur  sont 
appliquées.  „ 

"  Le  seul  trait  commun  entre  cette  proposition  et  celle  que 
nous  avons  énoncée  auparavant  consiste  en  ce  fait  que  chacune 
d'elles  affirme  l'existence  d'une  proportionnalité  inverse  entre 
deux  poids  (ou  deux  forces)  et  deux  vitesses.  Mais  ce  trait  com- 
mun a  bien  peu  d'importance  au  prix  des  différences  qui  les 
distinguent  l'une  de  l'autre.  En  la  première,  il  est  question  des 
vitesses  que  prennent  effectivement,  en  un  même  temps,  deux 
graves  de  poids  différents  (nous  dirions  aujourd'hui  de  masses 
différentes)  sous  l'action  d'une  même  force  (à  l'exemple  de  deux 
sphères  de  poids  différents  posées  sur  un  même  plan  horizontal). 
En  la  seconde,  au  contraire,  on  considère  les  vitesses  que  pren- 
draient deux  graves,  ou  les  points  d'applications  de  deux  forces, 
qui  se  feraient  équilibre  en  un  mécanisme  donné,  si  l'on  déran- 
geait ce  mécanisme  de  la  position  pour  laquelle  l'équilibre 
subsiste.  „ 

"  On  ne  peut  donc  identifier  l'une  à  l'autre  ces  deux  affirmations 
sans  priver  chacune  d'elles  des  parties  les  plus  essentielles  de 
sa  signification.  „ 

En  dépit  de  cette  critique,  nous  persistons  à  croire  que  la 
méthode  des  vitesses  virtuelles  indiquée  dans  les  Questions 
mécaniques  peut  dériver  de  l'axiome  formulé  par  Aristote  au 
VIIe  livre  de  la  Physique  et  au  IIIe  livre  du  De  Cœlo. 

On  peut  s'en  rendre  compte  de  la  manière  suivante  : 

Considérons  un  levier  où  la  puissance  est  a  et  où  la  résistance 
est  P  ;  cette  résistance  se  trouvant  à  une  certaine  distance  du 
point  d'appui,  supposons  que  la  puissance  a  la  puisse  mouvoir 
et  lui  faire  décrire  en  un  temps  5  l'arc  y  ;  elle  pourra  également 

o 

mouvoir  le  poids  ^,  placé  à  une  distance  double  du  point  d'appui, 
car  dans  le  même  temps  5,  et  le  lui  fera  parcourir  l'arc  2y.  Il 
faut  donc  la  même  puissance  (Mcrxùç)  pour  mouvoir  un  certain 
poids,  placé  à  une  certaine  distance  du  point  d'appui,  et  pour 
mouvoir  un  poids  moitié  moindre  placé  à  une  distance  double. 
De  là,  on  tire  aisément  la  justification  de  la  théorie  du  levier 
donnée  dans  les  Questions  mécaniques. 

Or,  c'est  bien  cette  justification  que  semble  invoquer  Aristote, 


—    2(j3    — 

lorsqu'il  dit  à  l'appui  de  sa  démonstration  :  "  "Qgt'  ûttô  Trjç 
aÙTfjç  icrxûoç  rrXéov  ueTao"Tn.o"€Tai  tô  kivoûv  tô  ttXcîov  toû  ûttouo- 
xXiou  aTTéxov.  „ 

Que,  d'ailleurs,  la  méthode  des  vitesses  virtuelles  appliquée 
au  levier  par  l'auteur  des  Questions  mécaniques  soit  un  corol- 
laire des  lois  de  Dynamique  posées  par  Aristole  au  VIIe  livre  de 
sa  Physique,  ce  n'est  nullement,  connue  semble  le  penser  M.  G. 
Vailati.  une  opinion  que  nous  avons  imaginée  ;  cette  opinion 
nous  paraît  bénéficier  du  consentement  universel  de  la  tradition. 

Après  avoir  commenté  ces  principes  de  la  Dynamique  péripa- 
téticienne, Simplîcius  ajoute  (1)  :  u  C'est  en  vertu  de  cette  pro- 
portionnalité entre  le  moteur,  le  mobile  et  le  chemin  parcouru 
qu'Archimède  a  composé  l'instrument  destiné  à  peser  et  appelé 
Charistion  —  TaÛTrj  bè  irj  àvaXcrria  toû  kivoûvtoç  kûù  toû  kivou- 
uévou  Kcti  toû  biao"Tr|,uaTOç  tô  0"Ta6ut0"TiKÔv  ôpYCtvov  tôv  xaXoû- 
uevov  x«piO"Tiaiva  o~uo"Tr|0"aç  ô  'Apxiun.bu'ç...  » 

C'est  bien,  en  effet,  sur  les  principes  de  la  Dynamique  péripa- 
téticienne que  Charistion  avait  fondé  la  théorie  de  la  balance 
romaine.  Thâbit  ibn  Kurrah  met  cette  proposition  au  début  de  la 
restitution  qu'il  a  donnée  de  son  écrit  : 

u  Si  deux  mobiles  parcourent  deux  espaces  différents  en  un 
même  temps,  le  rapport  de  l'un  de  ces  espaces  à  l'autre  est  le 
même  que  le  rapport  de  la  puissance  qui  meut  (virtus  motus)  le 
premier  mobile  à  la  puissance  qui  meut  le  second.  „ 

u  Voici,  ajoute  Thâbit,  an  exemple  de  cette  proposition  : 

tt  Je  considère  deux  mobiles  dont  le  premier  parcourt  XXX 
milles  et  le  second  LX  milles,  en  un  même  temps.  Il  est  connu 
que  la  puissance  motrice  du  mobile  qui  parcourt  LX  milles  est 
double  de  la  puissance  motrice  du  mobile  qui  parcourt  XXX 
milles,  de  même  que  la  longueur  de  LX  milles  est  double  de  la 
longueur  de  XXX  milles.  „ 

tt  Cette  proposition  est  évidente  par  elle-même  ;  entre  elle  et 
l'intelligence,  il  n'y  a  pas  d'intermédiaire.  „ 

Tout  aussitôt  après  cette  proposition  qu'il  répute  évidente, 
Thâbit  établit  la  loi  du  levier  par  la  méthode  des  vitesses  vir- 
tuelles, à  peu  près  comme  l'a  indiqué  l'auteur  des  Questions 
mécaniques  ;  pour  justifier  cette  méthode,  le  commentateur  de 
Charistion  invoque  la  proposition  qu'il  a  formulée  en  premier 


(1)  SiinpJicii  in  Aristoteîis  Physicorum  libros  quatuor  posteriores  corn- 
mentaria  edidit  Hermannus  Diels  :  Berolini,  1895.  Commentaria  in 
Physicorum  VII,  h,  p.  1110. 

20 


—  294  — 

lieu  :  "  Nous  avons  dit  précédemment  que  si  deux  corps  mis  en 
mouvement  parcourent  en  un  même  temps  des  espaces  diffé- 
rents, la  puissance  motrice  de  l'un  est  à  la  puissance  motrice  de 
l'autre  comme  l'espace  décrit  par  l'un  est  à  l'espace  décrit  par 

l'autre La  vertu  motrice  de  l'extrémité  B  du  levier  est  donc 

à  la  vertu  motrice  de  l'extrémité  A  comme  les  deux  chemins  que 
ces  points  décrivent  en  un  même  temps,  c'est-à  dire  comme 
l'arc  BD  est  «à  l'arc  AF.  „ 

Thâbit  a  donc  justifié  l'emploi  de  la  méthode  des  vitesses  vir- 
tuelles en  Statique  au  moyen  d'une  proposition  de  Dynamique  ; 
cette  proposition  pourrait,  en  langage  péripatéticien,  se  formuler 
ainsi  :  Si  une  certaine  puissance  (îo'xùç  ou  bûvauiç)  meut  un  cer- 
tain corps,  en  un  certain  temps,  le  long  d'un  certain  chemin, 
pour  mouvoir  ce  même  corps,  dans  le  même  temps,  le  long  d'un 
chemin  double,  il  faut  une  puissance  douhle. 

Cet  axiome  de  Dynamique  n'est  pas  tout  à  fait  identique  à 
celui  dont  nous  avons  emprunté  au  Stagirite  deux  énoncés  diffé- 
rents ;  il  n'est  même  pas  textuellement  formulé  parmi  les  règles 
que  nous  lisons  au  cinquième  chapitre  du  VIIe  livre  des 
Physiques  ;  mais  il  est  un  corollaire  immédiat  de  deux  de  ces 
règles,  de  celle  que  nous  avons  reproduite,  et  de  celle-ci,  qui 
vient  peu  après  :  "  La  moitié  de  la  puissance  fera  faire  à  la 
moitié  du  corps  mû  le  même  chemin  dans  le  même  temps. 
Soient,  en  effet,  e  la  moitié  de  la  puissance  a,  et  l  la  moitié  du 
corps  mû  p.  La  puissance  gardera  le  même  rapport  à  la  charge 
(Papûç),  en  sorte  qu'elle  lui  fera  faire  le  même  chemin  dans  le 
même  temps.  —  Kcù  r\  fiuicreia  îo'xùç  tô  rîuicru  Kivn,crei  èv  tuj  ïctuj 
Xpôvuj  tô  ïcrov  "  oîov  Tfjç  A  5uvâ|ueujç  ëcFTw  n.uio~eia  fj  tô  E,  kcù 
toû  B  tô  Z  l'iuicru  *  ôjuoiuuç  br\  ëxoucn  kcù  dvdXoYOV  r\  îo'xùç  irpôç 

TÔ    PapÙÇ,  ÙJO"T6  TÔ  ICTOV  èv  ÏCXUJ  XP0Vaj  KlVr)0"OUO"l.  „ 

Ce  n'est  d'ailleurs  pas  à  Aristote  que  Thâbit  a  emprunté 
l'axiome  sur  lequel  il  fonde  la  méthode  des  vitesses  virtuelles  ; 
la  source  à  laquelle  il  a  puisé  est  autre,  et  il  a  soin  de  nous  la 
faire  connaître  :  "  Cet  ouvrage,  dit-il,  se  relie  au  livre  qui  est 
attribue  à  Euclide— Hoc  autem  capitulum  innixum  est  super 
lihrum  qui  nominatur  Liber  Euclidis.  „  Par  ces  mots  le  grand 
astronome  arabe  entend  désigner  le  fragment  sur  les  poids 
spécifiques  intitulé  Liber  Euclidis  de  gravi  et  levi,  et  de  corn- 
paratione  corporum  ad  invicem  (tome  I,  pp.  67-71). 

Ce  court  fragment,  en  effet,  débute  par  quelques  définitions 
et  axiomes  ;  en  cette  suite  de  propositions,  la  quatrième,  la  cin- 


—  29 o  — 

qnième  et  la  sixième  équivalent  au  postulai  que  Tbftbil  a  admis; 
voici  quelles  sont  ces  trois  propositions  : 

u  On  nomme  corps  égaux  en  puissance  virtus)  ceux  qui,  en 
des  temps  égaux,  se  meuvenl  de  longueurs  égales  au  sein  du 
même  air  ou  de  la  même  eau.  „ 

■  Ceux  (|ui  parcourent  des  espaces  égaux  m  des  temps  diffé- 
rents sont  dits  différents  en  puissance  (in  fortitudine).  „ 

"  El  celui  <|iii  a  la  plus  grande  puissance  est  celui  qui  emploie 
le  moins  de  temps.  „ 

Euclide,  d'ailleurs,  ou  l'auteur,  quel  <|u'il  soit,  «lu  Liber  de 
gravi  et  levi,  ne  s'est  point  contenté  de  formuler  ces  postulais. 
logiquement  équivalents  au  principe  invoqué  par  Thâbit  :  il  en  a 
déduit  ce  principe  qu'il  énonce  ainsi  :  "  Si  en  des  temps  égaux 
des  corps  parcourent  des  espaces  inégaux,  celui  qui  parcourt  le 
plus  grand  espace  est  de  plus  grande  puissance.  „ 

Mais  son  objet,  en  formulant  cette  proposition,  n'est  nullement 
celui  <pie  Thâbit  recherchera  ;  il  ne  s'efforce  pas  de  justifier  une 
méthode  de  Statique  ;  il  cherche  seulement  à  prouver  que  les 
puissances  de  graves  de  même  genre  sont  entre  elles  comme  les 
volumes  de  ces  corps.  Il  résulte  de  là,  si  l'on  se  reporte  aux 
axiomes  du  début,  qu'au  sein  du  même  air  ou  de  la  même  eau, 
des  graves  de  même  genre  (c'est-à-dire  de  même  poids  spéci- 
fique tomberont  avec  des  vitesses  proportionnelles  à  leur 
volume. 

Ce  corollaire  est  la  conclusion  naturelle  de  ce  que  nous  lisons 
dans  le  Liber  de  gravi  et  levi  que  les  manuscrits  attribuent  à 
Euclide  ;  mais  celte  conclusion  manque  aujourd'hui  à  ce  frag- 
ment mutilé. 

Or  cette  conclusion  est  une  des  lois  fondamentales  de  la 
Dynamique  péripatéticienne  ;  Aristote,  au  livre  I  du  De  Cœlo, 
la  formule  en  ces  termes:  "  Le  rapport  que  des  poids  ont  entre 
eux  se  retrouvent,  inversés,  dans  les  durées  de  leur  chute  ;  si 
un  poids  tombe  de  telle  hauteur  en  tant  de  temps,  un  poids 
double  tombe  de  la  même  hauteur  en  un  temps  moitié  moindre. 
—  Kcù  Trjv  dvaXo-fiav  nv  ià  (3ùpn,  tx&i,  oi  xpôvoi  àvÛTraXiv  ëHouaiv, 
oïov  eî  tô  quto"u  pdpoç  év  Twbe,  tô  bmXàaiov  év  n,uio~ei  toutou.  „ 
La  science  hellénique  et  la  science  arabe  se  sont  donc  accor- 
dées à  voir  dans  les  règles  énoncées  au  VIIe  livre  des  Physiques 
des  principes  également  propres  à  servir  de  fondement  à  la 
Dynamique  et  à  justifier,  en  Statique,  la  méthode  des  vitesses 
virtuelles. 


—  296  — 

Parmi  les  mécaniciens  modernes,  il  en  est  plusieurs  qui  ont 
professé  la  même  opinion. 

Bernardino  Baldi,  après  avoir  reproduit  le  passage  où  Aristote 
formule  la  loi  du  levier,  ajoute  (1)  : 

"  Cette  assertion  est  assurément  vraie  et  très  connue.  Mais 
que  cet  admirable  effet  ait  pour  cause  la  vitesse  qui  résulte  de 
la  longueur  du  bras  de  levier,  nous  ne  saurions  rassurer.  Qu'est- 
ce,  en  effet,  que  la  vitesse  en  une  chose  immobile?  Or  le  levier 
et  la  balance  demeurent  immobiles  lorsqu'ils  se  trouvent  en 
équilibre,  et  néanmoins  une  petite  puissance  soutient  alors  un 
grand  poids.  „ 

a  On  répondra  à  cela  que  si  une  vitesse  plus  grande  n'est  pas 
en  acte  dans  le  plus  grand  bras,  elle  s'y  trouve  au  moins  en 
puissance.  Mais,  je  vous  le  demande,  en  une  chose  qui  est  en 
acte,  de  quelle  importance  peut  être  ce  qui  n'est  qu'en  puis- 
sance? Or  la  force  qui  soutient,  soutient  en  acte.  „ 

Ces  critiques  adressées  à  la  métbode  des  vitesses  virtuelles 
ressemblent  fort  à  celles  que  Stevin  a  formulées  peu  d'années 
après  la  rédaction  des  exercices  de  Baldi.  Jean  de  Guevara 
cherche  à  les  réfuter  (-2).  Pour  ce  faire,  il  recourt  à  l'axiome  de 
la  Dynamique  péripatéticienne,  selon  lequel  un  même  objet,  mû 
successivement  par  des  puissances  différentes,  prend  des  vitesses 
proportionnelles  à  ces  puissances  : 

"  Dans  le  mouvement  local,  dit-il,  la  vitesse  implique  ou  sup- 
pose toujours  la  facilité  ;  une  plus  grande  vitesse  ou  une  plus 
grande  facilité  du  mouvement  indique  nécessairement  une  plus 
grande  gravité  ou  une  plus  grande  puissance  motrice,  comme  on 
le  reconnaît  aisément  en  examinant  soit  les  mouvements  natu- 
rels, soit  les  mouvements  violents.  Plus  un  corps  est  pesant, 
plus  il  descend  rapidement,  s'il  n'en  est  empêché  ;  des  projectiles 
se  meuvent  d'autant  plus  vite  dans  un  milieu  donné,  que  l'instru- 
ment qui  les  lance  leur  a  donné  une  plus  grande  impulsion  ;  plus 
la  force  motrice  des  animaux  est  grande,  plus  vite  ils  marchent, 
plus  rapide  aussi  est  le  mouvement  qu'ils  peuvent  imprimer  à 
des  corps  graves,  pour  une  même  disposition  des  instruments 

(1)  Bernardini  Raidi  Urbinatis,  Guastallse  abbatis,  In  meclianica 
Aristotelis  problemata  exer citât  ion  es  ;  adjecta  succincta  narratione  de 
autoris  vita  et  scriptis  ;  Moguntiée,  t ypis  et  sumptibus  viduœ  Joannis 
Albini,  MDCXXI  ;  p.  36. 

(2)  Joannis  de  Guevara,  cler.  reg.  min.,  In  Aristotelis  mechanicas 
commentarii,  vna  cvm  additionibus  quibusdam  ad  eandem  materiam 
pertinentibus  ;  Roma*,  apud  Jacobum  Muscardum,  MDCXXVII;  p.  89. 


—  297  — 

qu'ils  actionnent  Par  cela  donc,  en  la  question  examinée,  qne 
l'extrémité  du  grand  bras  de  levier  se  ment  plus  rapidement, 
elle  se  trouve  douée  d'une  pins  puissante  gravite  in  hoc  situ; 
elle  indique,  par  celte  pins  grande  vitesse,  qu'elle  est  douée 
d'une  plus  grande  force  motrice,  et  qu'elle  est  capable  de  soute- 
nir un  pins  grand  poids,  lors  même  qu'elle  ne  se  mouvrait  pas.  „ 

Mais  il  est  un  mécanicien  qui  très  soigneusement,  très  expli- 
citement, et  en  maintes  circonstances  a  jnstilié  la  méthode  des 
vitesses  virtuelles  au  moyen  de  cet  axiome  de  Dynamique  péri- 
patéticienne :  La  puissance  qui  fait  décrire  un  chemin  donné, 
dans  un  certain  temps,  à  un  certain  poids,  peut  faire  décrire  le 
même  chemin  à  un  poids  k  fois  plus  grand,  mais  dans  un  temps 
qui  sera  aussi  k  fois  plus  grand.  Ce  mécanicien,  c'est  Galilée. 

C'est,  en  effet,  au  moyeu  de  cet  axiome,  sur  lequel  il  insiste 
longuement,  que  Galilée  introduit  (1)  sa  notion  de  momento, 
pierre  angulaire  de  la  Statique  qu'il  expose  au  Discorso  intorno 
aile  cose  che  stanno  in  su  l'acqua,  au  traité  Délia  Scienza  mec- 
canica,  aux  Discorsi  ;  cette  notion,  toute  Aristotélicienne,  cor- 
respond fort  exactement,  dans  bien  des  cas,  à  ce  que  le  Stagirite 
nomme  io"xùç  ou  bùvauiç  ;  et  d'ailleurs,  en  la  définissant  pour  la 
première  fois,  Galilée  a  soin  de  citer  les  Questions  mécaniques  (2). 
Il  est  donc  clair  que,  pour  le  grand  géomètre  de  Pise,  la  Statique 
exposée  en  ces  Questions  se  relie  étroitement  à  la  Dynamique 
que  formule  le  VIIe  livre  des  Physiques. 

Tous  les  contemporains  de  Galilée  pensent  de  même. 

Mersenne,  pour  défendre  la  méthode  des  vitesses  virtuelles 
contre  les  attaques  de  Descartes,  invoque  (3)  cet  axiome  :  Si  une 
force  lève  un  poids  à  une  certaine  hauteur,  dans  un  certain 
temps, une  force  double  lève  le  même  poids  à  une  hauteur  double, 
dans  le  même  temps.  Et  c'est  précisément  de  cet  axiome  que 
Descartes  conteste  l'exactitude  (4)  lorsqu'il  veut  faire  prévaloir 
le  principe  des  travaux  virtuels.  Les  jésuites  péripatéticiens,  tels 
que  le  P.  Honoré  Fabri  (5),  font  de  la  Statique  de  Galilée  un 
corollaire  de  la  Dynamique  d'Aristote.  En  un  mot,  la  plupart  des 
mécaniciens  du  xvue  siècle,  à  l'instar  de  Simplicius  et  de  Thâbit 
ibn  Kurrah,  admettent  l'exactitude  de  cette  proposition  :  La 
méthode  des  vitesses  virtuelles,  telle  qu'elle  apparaît  en  ce  que 

(1)  Voir  :  Tome  I,  pp.  24-8-261. 

(2)  Voir:  Tome  I.  p.  249. 

(3)  Voir  :  Tome  I,  p.  345. 

(4)  Voir  :  Tome  I,  pp.  342-346. 

(5)  Voir:  Tome  II,  p.  198. 


-  298  - 

la  IVe  Question  mécanique  dit  du  levier,  tire  sa  force  des  règles 
dynamiques  posées  au  5e  Chapitre  du  VIIe  livre  des  Physiques. 

A  cette  opinion,  toutefois,  il  nous  semblerait  légitime  d'appor- 
ter une  atténuation  ;  les  règles  dont  il  s'agit,  en  proclamant  que 
la  vitesse  avec  laquelle  un  poids  se  meut  est  proportionnelle  à 
la  puissance  qui  le  meut,  rendent  assurément  compte  de  la 
théorie  du  levier  telle  que  l'expose  Thâbit  ibn  Kurrali,  restaurant 
l'écrit  de  Charistion  ;  mais  la  théorie  de  la  balance  et  du  levier 
exposée  aux  Questions  mécaniques  nous  semble  trop  compli- 
quée pour  être  complètement  expliquée  par  ces  principes  ;  cer- 
taines considérations  qui  la  rendent  bien  obscure  à  nos  modernes 
intelligences,  s'éclairent  par  une  plus  exacte  connaissance  de  la 
Dynamique  péripatéticienne. 

Aucun  passage  n'est  plus  propre  à  nous  révéler  les  véritables 
principes  de  cette  Dynamique,  à  nous  montrer  à  quel  point  ces 
principes  diffèrent  de  notre  Science  du  mouvement,  que  ce 
Chapitre  du  Livre  IV  des  Physiques  où  Aristote  s'efforce  de 
prouver  l'impossibilité  du  vide. 

En  tout  corps  qui  se  meut,  nous  avons  accoutumé  de  distin- 
guer deux  éléments  :  la  force  qui  meut  et  la  masse  qui  est  mue. 
Rien  de  semblable  en  la  Physique  péripatéticienne;  aucune  des 
notions  que  l'on  y  rencontre  n'a  la  moindre  analogie  avec  notre 
moderne  notion  de  masse;  tout  corps  mû  est  nécessairement 
soumis  à  deux  forces,  une  puissance  et  une  résistance  ;  sans 
puissance,  il  ne  se  mouvrait  pas  ;  sans  résistance,  son  mouvement 
s'accomplirait  en  un  instant  ;  la  vitesse  avec  laquelle  le  corps  se 
meut  dépend  à  la  fois  de  la  grandeur  de  la  puissance  et  de  la 
grandeur  de  la  résistance. 

Par  exemple,  dans  les  mouvements  naturels  les  plus  simples, 
la  puissance  est  représentée  par  la  pesanteur  ou  la  légèreté  ;  la 
résistance  provient  du  milieu  où  se  produit  le  mouvement.  "  Nous 
avons  vu  que  la  vitesse  avec  laquelle  se  meut  un  même  poids  ou 
un  même  corps  pouvait  croître  par  deux  causes  :  elle  peut  croître 
par  suite  du  changement  du  milieu  au  sein  duquel  se  fait  le 
mouvement,  ce  milieu  pouvant  être  l'eau,  ou  la  terre,  ou  l'air  ; 
elle  peut  croître  aussi,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  par  suite 
d'un  changement  du  mobile,  tel  qu'un  accroissement  de  gravité 
ou  de  légèreté.  —  'Opwuev  "fàp  tô  àuTÔ  pàpoç  kcù  cfuju.a  9ônrov 
cpepôuevov  bià  bùo  aiTiaç,  f\  tuj  biaqpépeiv  tô  bi'  ou,  oîov  bi  ubaioç 
f]  yhç  n  àépoç,  f]  tuj  biaqpépeiv  tô  (pepôpevov,  èàv  raUa  tôutù 
imapxn.,  bià  tùv  imepoxnv  toû  (îapouç  r\  Tfjç  KOuqpÔTn,TOç.  „ 

La  vitesse  du  mobile  doit  varier  dans  le  même  sens  que  la 


—  299  — 

puissance,  en  sens  inverse  de  la  résistance  :  suivant  quelles  lois  ? 
Selon  une  remarque  Porl  juste  de  M.  G.  Hilhaud  (l),  Aristote, 
mathématicien  médiocre,  n'a  guère  conçu  d'autre  Forme  de  fonc- 
tion q m'  la  proportionnalité  ;  il  supposera  donc,  sans  d'ailleurs 
l'énoncer  explicitement,  que  la  vitesse  du  mobile  esl  propor- 
tionnelle à  la  puissance  el  en  raison  inverse  de  la  résistance. 
Une  telle  loi  est  inadmissible,  puisque  la  vitesse  <li.il  -'annuler 
lorsque  la  puissance  «'-l  égale  à  la  résistance  ;  la  remarque 
n'échappera  pas  aux  Calculatorea  du  xiv  el  du  xv  siècles  ;  elle 
provoquera  entre  eux  bien  des  débats  ;  elle  ne  semble  pas,  en 
tous  ras,  avoir  sollicité  l'esprit  d'Aristote. 

Le  Stagirite  va  pins  loin;  il  n'hésite  pas  à  admettre  que  la 
résistance  d'un  milieu  esl  proportionnelle  à  la  densité  de  ce 
milieu  ;  en  sorte  que  la  vitesse  de  chute  d'un  grave  au  sein  d'un 
milieu  est  inversemeut  proportionnelle  à  la  densité  de  ce  milieu. 

u  Supposons  que  le  corps  a  se  meuve  au  sein  du  milieu  {3  en 
un  temps  •(-,  et  au  sein  du  milieu  b.  qui  esl  plus  subtil  que  (3,  en 
nn  temps  e;  le  chemin  parcouru  est  supposé  être  le  même  au 
sein  du  milieu  (3  et  au  sein  du  milieu  b;  ces  mouvements  ont 
lieu  selon  le  rapport  des  milieux  résistants.  Si,  par  exemple,  le 
milieu  (3  est  de  l'eau  et  le  milieu  b  de  l'air,  autant  l'air  est  plus 
subtil  et  plus  incorporel  que  l'eau,  autant  le  mouvement  de  a 
sera  plus  rapide  au  travers  du  milieu  b  qu'au  travers  du  milieu 
p\  Le  rapport  qui  différencie  l'air  de  l'eau  sera  donc  aussi  le 
rapport  de  la  vitesse  à  la  vitesse.  En  sorte  que  si  l'air  est  deux 
fois  plus  subtil  que  l'eau,  le  mobile  mettra  deux  fois  plus  de 
temps  à  faire  le  même  chemin  au  sein  de  (3  qu'au  sein  de  b,  et  le 
temps  *f  sera  double  du  temps  e.  Toujours  le  mobile  sera  mû 
d'autant  plus  vite  que  le  milieu  qu'il  traverse  sera  plus  incorpo- 
rel, moins  résistant  et  plus  facile  à  diviser.  —  Tô  bn,  èqp'  ou  A 
oio"9n,o"eTai  btà  toû  B  tôv  èqp'  ai  T  XP°V0V;  0l«  °è  toû  A  \eTTTÔu.e- 
poûç  ôvtoç  tôv  èqp'  lu  E,  ex  ïo~ov  tô  juiîkoç  tô  toû  B  tùj  A,  Kcnà  tù,v 
àva\0Tiav  toû  èprrobilôvTOç  CwuaTOç.  "Eo"tlu  -fàp  tô  pèv  B  ûbiup, 
tô  bè  A  diip  •  ujctuj  br)  XerrTÔTepov  àn,p  ûbaTOç  kcù  àawuaTujTepov, 
ToaouTiu  Gârrov  tô  A  biù  toû  A  oio"9n,0"eTai  r\  bià  toû  B.  'ExéTiu 
bn,  tôv  aÙTÔv  Xôfov  ôvrrep  btéarr|Kev  àn,p  Trpôç  ûbwp,  tô  tûxoç 
TTpôç  tô  tûxoç.  "QoV  ei  biTiXacriuiç  Xenrôv,  èv  biTr\ao"iuj  xpôvqj  Tn,v 
tô  B  bieicriv  rj  Tf|V  tô  A,  Kai  earai  ô  ècp'  lu  l~  xpôvoç  birr\ào"ioç 

(1)  G.  Hilhaud,  Études  sur  la  pensée  scientifique  chez  les  Grecs  et  chez 
les  Modernes  ;  Paris,  1906,  pp.  112-117. 


—  3oo  — 

toû  èqp'  i3j  E.  Kai  dei  br\  ôcruj  âv  rj  dcrujuaTUJTepov  Kai  njTOv  èuTio- 
oiotikôv  Kai  eùbiaipeTuÛTepov  or3  ou  qpépexai,  6ôtTT0v  oîcrôricreTai.  „ 

La  Dynamique,  si  contraire  à  nos  idées  actuelles,  que  ce  pas- 
sage invoque,  nous  paraît  être  celle  à  laquelle  il  faut  recourir  si 
l'on  veut  expliquer  les  raisonnements,  bien  obscurs,  que  ren- 
ferme la  seconde  Question  mécanique. 

Nous  avons  donné  (1)  une  analyse  succincte  de  ces  raisonne- 
ments. Nous  avons  vu  Aristote  faire  l'analyse  cinématique  du 
mouvement  circulaire  et  en  tirer  celte  conclusion  :  Lorsqu'un 
point  parcourt  la  moitié  inférieure  d'une  circonférence  verticale, 
il  est,  à  la  fois,  porté  en  bas  selon  sa  nature,  et  vers  l'intérieur 
du  cercle  contre  sa  nature. 

Qu'à  ces  deux  composantes  de  la  vitesse  l'auteur  des  Ques 
tions  mécaniques  ait  fait  correspondre  deux  forces  qui  leur 
soient  proportionnelles,  cela  transparaît  dans  les  expressions 
mêmes  dont  il  fait  usage  :  le  point  mobile  est  retenu  de  force 
(KpaieÎTai)  par  le  centre. 

Ces  deux  forces,  d'ailleurs,  jouent  le  rôle  que  jouaient  la 
puissance  et  la  résistance  en  la  chute  d'un  grave  au  sein  d'un 
milieu  ;  la  force  qui  correspond  au  mouvement  selon  la  nature 
joue  le  rôle  que  jouait  la  pesanteur  en  cette  chute,  tandis  que 
la  violence  exercée  par  le  centre  est  comparable  à  la  résistance 
du  milieu. 

Pour  une  même  valeur  de  la  première  force,  la  vitesse  du 
mobile  sera  d'autant  plus  petite  que  l'action  résistante  sera  plus 
grande.  "  Si  de  deux  mobiles  mus  par  la  même  puissance,  l'un 
éprouve  une  plus  grande  résistance  et  l'autre  une  moindre,  il  est 
juste  que  celui  qui  est  le  plus  repoussé  se  meuve  plus  lentement 
que  celui  qui  est  le  moins  repoussé.  —  'Edv  ôè  buoîv  qpepouévoiv 
dTTÔ  Tn,ç  aÙTfjç  îo"xôoç,  tô  uèv  èKKpoûoiTO  TiXeîov,  tô  ôè  ëXotTTOV, 
euXorov  PpabÙTepov  KivqGeîvai  tô  TfXeîov  eKKpouôuevov  toû 
ëXarrov  èKKpououévou.  „ 

Or,  lorsque  le  mobile  descend  d'une  hauteur  déterminée  le 
long  d'un  cercle,  il  prend  un  mouvement  contre  nature  d'autant 
plus  grand  que  le  cercle  est  plus  petit  "  Mei£uj  b'  dei  Trjv  irapd 
qpùôtv  n  è\dTTUJV  cpépeTai.  „  —  u  Le  rapport  n'est  pas  le  même, 
en  ces  deux  cercles,  entre  le  mouvement  naturel  et  le  mouve- 
ment contre  nature.  Par  cette  raison,  sous  l'action  d'une  même 
puissance,  le  mobile  le  plus  éloigné  du  centre  se  mouvra  plus 
rapidement  ;  cela  résulte  évidemment  de  ce  qui  a  été  dit. —  'Oux 

(1)  Voir  :  Tome  I,  pp.  108-110. 


—  3oi   - 

ôuoiwç  êcTTai  oùbè  ùvùXofOV  iv  àpcpoîv  to  kcxtù  qpùcriv  Trpôç  tô 
Trapà  qpùcriv.  Ai  n,v  uèv  toîvuv  cuTÎav  ànô  Trjç  uÙTn,ç  io"xu0<â  cpépeiai 
Ocittov  tô  rrXéov  ÙTréxov  toû  xévTpou  ar|peîov  bn,\ov  kutù  tùjv 
àpiipévujv.  „ 

L'analyse  <jne  nous  venons  d'exposer  reproduit,  croyons-nous, 
ee  qu'il  y  a  de  tout  à  fait  essentiel  en  la  pensée  de  l'auteur  des 
Questùnts  mécaniques.  Elles  nous  montre  comment  il  est  par- 
venu à  celte  proposition  :  Il  faut  une  moindre  puissance  pour 
mouvoir  un  poids  avec  une  vitesse  donnée  lorsque  le  mouvement 
a  lieu  sur  un  grand  cercle  que  lorsqu'il  décrit  une  circonférence 
plus  petite.  En  l'écrit  de  Charistion,  cette  proposition  est  déduite 
très  simplement  des  règles  posées  au  VIIe  livre  des  Physiques 
et  au  traité  De  gravi  et  levi  attribué  à  Euclide.  Cette  forme 
simple  de  la  méthode  des  vitesses  virtuelles  est  insinuée  en  la 
quatrième  Question  mécanique,  qui  traite  du  levier,  et  en  la 
quatorzième, qui  traite  des  treuils  et  cabestans;  mais  en  aucune 
question,  elle  n'est  explicitement  formulée.  C'est  d'une  manière 
plus  compliquée  que  la  Statique  s'est  offerte  à  la  pensée  de 
l'auteur  des  Questions  mécaniques  ;  mais,  à  coup  sûr,  elle  s'est 
présentée  à  lui  comme  une  conséquence  de  la  Dynamique  péri- 
patéticienne. 

B. 

Sur  Charistiox  et  sur  le  TTEPI  ZYI~QN  d'Archimède. 

Après  avoir  développé  (1)  les  raisons  qui  nous  tout  regarder 
le  Liber  Charastonis,  eclitus  a  Tebit  filio  Corœ  comme  l'œuvre 
d'un  géomètre  du  nom  de  Charistion,  nous  avons  recherché  s'il 
était  possible  de  trouver,  en  d'autres  écrits  de  la  Science  hellé- 
nique, quelque  mention  de  ce  géomètre. 

Nous  avions  pensé,  en  particulier,  que  Charistion  pouvait  être 
identique  à  Hériston,fils  de  Ptolémée, auquel  son  père  a  dédié  le 
Liber  diversarum  rerum. 

Mais  M.Enestrôm  nous  a  fait  observer  (2)  que  cet  ouvrage  était 
vraisemblablement  apocryphe  ;  que  le  personnage  auquel  il  est 
dédié,  nommé  Hériston  par  l'édition  du  Liber  diversarum  rerum 
qui  fut  donnée  à  Venise  en  1509,  était  appelé  Ariston  en  certains 
manuscrits;  qu'Arisfon  était  le   nom  du  personnage,  d'ailleurs 

(1)  Voir  :  Tome  I,  Chapitre  IV,  2,  pp.  79-93. 

(2)  Voir  :  Tome  I,  note  A,  p.  353. 


302 


inconnu,  auquel  Philon  de  Byzanee  adressait  tous  ses  écrits;  que 
l'auteur  de  l'ouvrage  apocryphe  en  avait  fait  un  fils  de  Ptoléniée, 
ignorant  à  quel  point  Ptoléniée  était  postérieur  à  Philon. 

M.  Carra  de  Vaux,  à  qui  nous  devons  la  publication,  d'après 
ia  traduction  Arabe,  du  Livre  des  appareils  pneumatiques  et 
des  machines  hydrauliques  de  Philon  de  Byzanee,  nous  a  fait 
l'honneur  de  nous  écrire  au  sujet  de  cetle  question;  de  sa  lettre, 
nous  détachons  le  passage  suivant  : 

"  Il  y  a  un  petit  détail  que  je  me  permets  de  vous  signaler  :  Le 
texte  arabe  des  Pneumatiques  de  Philon  de  Byzanee  présente, 
pour  le  nom  d'Ariston,  la  variante  Mariston;  or  cet  M  inititial  est 
intéressant  parce  qu'il  peut  être  très  aisément  une  faute  pour  H 
ou,  à  peine  moins  facilement,  une  faute  pour  K  : 

le       u       u 

ma  hâ  kâ 

La  confusion  de  Ym  à  Y  h  ou  au  k  est  connue  en  matière  d'écri- 
ture arabe  ;  elle  expliquerait  ici  l'ensemble  des  formes  Mariston, 
Héristou,  Karistion.  „ 

Cette  remarque  de  M.  Carra  de  Vaux  ouvre  le  champ  à  une 
hypothèse  nouvelle;  Charislion, auteur  du  Livre  sur  la  balance 
qu'a  restauré  Thâbit  ibn  Kurrah,  serait  ce  contemporain  et  cet  ami 
de  Philon  de  Byzanee,  auquel  celui-ci  a  dédié  tous  ses  ouvrages; 
le  nom  d'Ariston  serait,  comme  celui  de  Karaston,  une  déforma- 
tion arabe  du  nom  grec  Xapicrriuuv. 

Du  reste.cette  déformation  a  donné  des  résultats  très  variables; 
dans  les  manuscrits  arabes  des  œuvres  de  Philon,  on  trouve  (1) 
les  formes  Mouristos  et  Ristoun  ;  dans  les  manuscrits  latins,  on 
lit  (2)  :  "  Marzotom  „  ou  "  mi  Argutom.  „ 

Philon  de  Byzanee  vivait,  pense-t-on,  au  deuxième  siècle  avant 
Jésus-Christ;  nous  serions  donc  amenés  à  reculer  jusqu'à  cette 
époque  la  vie  de  Charistion  et  la  composition  de  son  ouvrage  sur 
la  balance. 

Cette  ancienneté  de  l'œuvre  de  Charistion  expliquerait  que  son 
ouvrage  ait  pu  être  attribué  à  Arehimède. 

Nous  avons  déjà  (3)  donné  cette  citation  de  Simplicius  : 
u  Arehimède,  en  se  fondant  sur  cette  proportionnalité  entre  la 

(1)  Le  Livre  des  appareils  pneumatiques  et  des  machines  liydrau- 
tiques,  par  Philon  de  Byzanee,  édité  et  traduit  par  le  Baron  Carra  de 
Vaux;  Paris,  1902.  Introduction,  p.  6  et  p.  9. 

(2)  Ibid.,  p.  9. 

(3)  Voir  :  Tome  I,  p.  S6  et  tome  II,  p.  293. 


-  3o3  — 

puissance  motrice,  le  poids  mû  el  l'espace  parcouru,  avail  com- 
posé un  instrumenl  propre  à  peser  qui  est  nommé  charistion  „. 

De  celte  citation,  on  peut  rapprocher  un  passage  de  Pap- 
pus (|)  :  "  Archimède,  dans  son  livre  Sur  les  balances,  Phil I 

Héron,  dans  leurs  Mécaniques,  oui  montré  que  les  cercles  |>lus 
petits  étnienl  moins  puissants  que  les  cercles  [dus  grands  lors- 
qu'ils sont  engendrés  les  uns  et  les  autres  par  rotation  autour 
d'un  même  centre.  —  'ATrebeixSn.  yàp  èv  tlu  TTepi  £uyujv  'Apxi- 
un,bouç  Kai  toîç  OîKuuvoç  Kai"H|Kuvoç  un,xuviKOÎç,  oTl  °ï  uei£oveç 
kûk\oi  KaTaKpaTOÛdiv  tujv  èXacrcrôvujv  kùkXujv,  ôiav  TTepi  tô  cxùtô 
Kévrpov  f]  KÙ\i(Jiç  aÙTuùv  Yivnrai.  „ 

Ces  passages  de  Siinplicius  et  de  Pappus  contiennent  des 
affirmations  qu'il  est  bien  difficile  d'admettre. 

Tout  d'abord,  contrairement  à  l'assertion  de  Simplicius,  Archi- 
niède  ne  parait  pas  avoir  inventé  la  balance  romaine,  à  laquelle 
est  déjà  consacrée  la  XXI1'  Question  mécanique  d'Aristote. 

On  pourrait  néanmoins  supposer  que  le  grand  Syracusain  eût 
écrit  un  livre  TTepi  Ivj6jv  destiné  à  donner  la  théorie  de  cet 
instrument  ;  mais  il  serait  de  toute  invraisemblance  qu'il  eût  été 
chercher  dans  la  méthode  des  vitesses  virtuelles  le  principe 
de  cette  théorie,  alors  qu'il  a  fondé  ses  recherches  intitulées 
'ETTiTréoujv  icroppoTTtKujv  sur  de  tout  autres  hypothèses,  et  que 
les  théorèmes  obtenus  en  ces  recherches  lui  pouvaient  fournir 
aisément  les  lois  de  la  balance  romaine. 

Ces  assertions  de  Pappus  et  de  Simplicius,  si  invraisemblables 
lorsqu'on  les  rapporte  à  Archimède,  conviennent  très  exacte- 
ment, au  contraire,  à  l'écrit  de  Charistion  ;  et,  tout  aussitôt,  une 
supposition  vient  a  l'esprit  :  Le  traité  TTepi  £irfùjv  qu'on  lisait  à 
Alexandrie  et  à  Athènes  aux  temps  de  Pappus  (ive siècle  ap.J.-C.) 
et  de  Simplicius  (vie  siècle  ap.  J.C.),  et  que  l'on  attribuait  à 
Archimède  ne  serait  autre  que  le  livre  De  la  balance  composé 
par  Charistion. 

Cette  hypothèse  n'aurait,  d'ailleurs,  rien  d'invraisemblable  ; 
on  avait  fini  par  attribuer  à  Archimède,  dont  la  gloire  s'était 
auréolée  d'une  véritable  légende,  une  foule  d'écrits  dont  il  n'était 
nullement  l'auteur  :  c'est  ainsi  qu'on  mettait  sous  son  nom  un 
traité  Des  clepsydres  dédié  à  Ariston  et  composé  sans  aucun 
doute  par  Philon  de  Byzance  (2). 


(1)  Pappi  Alexandriui  Collectiones  quœ  supersunt  edidit  Fridericus 
Hultsch.  Volumen  III,  p.  1068. 

(2)  Le  Livre  des  appareils  pneumatiques  et  des  machines  hydrauliques 


—  3c>4  — 

Ajoutons  que  d'autres  indications  relatives  au  TTepi  Zuyûjv 
d'Archimède,  indications  qui  semblent,  elles,  vraiment  applica- 
cables  au  traité  perdu  du  grand  Syracusain,  paraissent  donner 
de  cet  ouvrage  un  signalement  qui  ne  concorde  nullement  avec 
ce  qu'en  disent  Pappus  et  Simplicius. 

Ces  précieuses  indications  se  trouvent  dans  le  traité  sur  Les 
mécaniques  composé  par  Héron  d'Alexandrie  (1). 

Héron  d'Alexandrie  formule,  en  faisant  usage  de  la  notion  de 
moment  d'un  poids  par  rapport  au  point  de  suspension,  la  con- 
dition d'équilibre  d'une  balance  dont  le  fléau  n'est  pas  recti- 
ligne  (2)  ;  il  ajoute  :  "  C'est  ce  qu'a  démontré  Archimède  dans 
son  livre  Sur  les  leviers  „.  Ce  passage  est,  d'ailleurs,  suivi  de  la 
solution  d'un  autre  problème  à  l'aide  de  cette  même  notion  de 
moment  ;  il  s'agit  de  l'équilibre  de  deux  poids  suspendus  en 
deux  points  de  la  circonférence  d'une  roue  mobile  autour  de  son 
centre  ;  ce  problème  est  peut  être  extrait  du  même  ouvrage  Sur 
les  leviers. 

Ailleurs  (3),  Héron  traite  de  l'équilibre  du  treuil.  Ce  qu'il  en 
dit  est  précédé  de  ces  mots,  qui  annoncent  l'importance  du  pro- 
blème posé  :  "  Quant  à  la  cause  qui  fait  que  chacun  de  ces 
instruments  [les  cinq  machines  simples]  meut  des  poids  consi- 
dérables avec  une  très  faible  puissance,  nous  allons  maintenant 
en  parler  comme  il  suit.  „  De  même,  après  avoir  résolu  ce  pro- 
blème fondamental,  il  ajoute  :  "  Nous  allons  maintenant  appli- 
quer aux  cinq  machines  simples  la  démonstration  que  nous 
venons  de  faire  sur  l'exemple  du  cercle  ;  après  cette  analyse, 
leur  exposition  aura  acquis  toute  sa  clarté.  Les  anciens  la  fai- 
saient toujours  précéder  de  ce  lemme.  „ 

Ce  lemme  essentiel,  Héron  le  démontre  simplement  par  com- 
paraison entre  le  treuil  et  une  balance  dont  le  fléau  horizontal 
aurait  des  bras  inégaux;  il  ajoute  :  "  Archimède  a  déjà  donné 
cette  proposition  dans  son  livre  Sur  l'équilibre  entre  les  poids.  „ 

Des  deux  citations  d'Archimède  que  nous  venons  de  rappor- 


par  Philon  de  Byzance,  édité  et  traduit  par  le  Baron  Carra  de  Vaux  ; 
Paris,  1902.  —  Introduction,  pp.  5  et  14. 

(1)  Les  Mécaniques  ou  l'Elévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  publiées 
pour  la  première  fois  sur  la  version  Arabe  de  Qostâ  ibn  Lûkâ  et  tra- 
duites en  français  par  M.  le  Baron  Carra  de  Vaux.  Extrait  du  Journal 
Asiatique.  Paris,  1894.  —  Voir,  en  particulier,  les  pp.  25-29  de  la  très 
remarquable  Introduction  composée  par  M.  le  Baron  Carra  de  Vaux. 

(2)  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  pp.  87-90. 

(3)  ld.,  p.  106. 


—  3o5  — 

ter,  la  première  se  rapporte  assurément  à  un  ouvrage  aujour- 
d'hui perdu  ;  rien  n'empêche  de  supposer  que  cet  ouvrage,  que 
Héron  nomme  le  livre  Sur  les  leviers,  ait  été  intitulé  TTcpl  £ufùjv. 

Contrairement  à  l'opinion  émise  par  M.  Caria  de  Vaux  (1), 
nous  ne  pensons  pas  (pie  la  seconde  citation  ait  trait  au  même 
ouvrage  ;  en  celte  citation,  en  effet,  il  est  simplement  question 
de  la  règle  selon  laquelle  deux  poids  pendus  à  un  fléau  de 
balance  horizontal  se  font  équilibre  lorsqu'ils  sont  inversement 
proportionnels  aux  liras  du  fléau  ;  or  celle  proposition  a  été 
démontrée  par  Archimède  en  son  traité  bien  connu  'EmTrébaiv 
icroppoTTiKuùv  f)  Kévipa  PapiLv  èmirébuiv  ;  c'est  donc  cet  écrit  que 
Héron  nommerait  le  livre  Sur  l'équilibre  des  poids,  nom  qui 
semble,  en  effet,  avoir  rapport  au  mot  ((ToppomKUJV. 

Une  autre  citation  se  rapporte  évidemment  au  même  ouvrage 
d'Archimède  :  la  voici  (2)  : 

"Lorsqu'un  corps  grave  fait  équilibre  à  un  autre  corps  grave 
et  que  tous  deux  sont  suspendus  à  deux  points  d'une  ligne  par- 
tagée en  deux  et  reposant  sur  le  point  de  division,  cette  ligne 
est  parallèle  à  l'horizon,  si  le  rapport  des  grandeurs  des  poids 
est  égal  à  l'inverse  du  rapport  des  dislances  respectives  de  leurs 
points  de  suspension  au  point  de  division  de  la  ligne.  Les  poids 
suspendus  de  la  sorte  se  font  équilibre  sans  inclinaison  du  fléau; 
c'est  ce  qu'Archimède  a  démontré  dans  ses  livres  Sur  les  équi- 
libres des  figures  où  sont  employés  des  leviers.  „ 

La  proposition  dont  Héron  donne  ici  l'énoncé  est  le  théorème 
de  Mécanique  qui  supporte  toute  la  théorie  exposée  aux  'Em- 
Trébiuv  îaoppoTTiKiôv  :  d'ailleurs,  la  première  partie  du  titre,  Sur 
les  équilibres  des  figures,  peut  passer  pour  une  traduction  assez 
fidèle  du  titre  grec.  Mais  le  titre  arabe  est  complété  par  ces 
mots  :  oh  sont  employés  des  leviers.  Si  l'on  observe  qu'en  un 
autre  passage,  le  titre  Sur  les  leviers  est  vraisemblablement 
appliqué  au  TTepi  £uyûjv,ou  peut  se  demander  si  Héron  ne  réunit 
pas  ici,  en  une  mention  unique,  les  livres  Sur  les  équilibres  des 
figures  ('ETTiTrébuuv  îaoppoTTiKÛùv)  et  Sur  les  leviers  (TTepi  £irfûjv). 

Or,  la  citation  dont  nous  venons  de  parler  est  précédée  et  sui- 
vie d'autres  emprunts  faits,  de  l'aveu  même  de  Héron,  à  Archi- 
mède ;  ces  emprunts  ne  proviennent  assurément  plus  du  traité 
'Enmébujv  îcropponiKujv  ;  ils  seraient  donc  tirés  du  TTepi  £uyûjv. 
Arrêtons-nous  un  instant  h  les  commenter;  ils  en  valent  la  peine. 


(1)  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  p.  28. 

(2)  M.,  p.  IL 


—  3o6  - 

Ils  concernent  le  centre  de  gravité,  que  Héron  nomme  parfois 
de  la  sorte  et,  plus  souvent,  centre  d'inclinaison,  ou  encore 
point  de  suspension. 

En  voici  d'abord  la  définition  (p.  73)  : 

"  Le  point  de  suspension  est  un  point  quelconque  sur  le  corps 
ou  sur  la  figure  non  corporelle,  tel  que  lorsque  l'objet  suspendu 
est  suspendu  à  ce  point,  ses  portions  se  font  équilibre,  c'est-à- 
dire  qu'il  n'oscille  ni  ne  s'incline.  „ 

A  la  suite  de  cette  définition,  Héron  ajoute  :  "  Arcliiméde  dit 
que  les  corps  graves  peuvent  être  en  équilibre  sans  inclinaison 
autour  d'une  ligne  ou  autour  d'un  point  ;  autour  d'une  ligne, 
lorsque  le  corps  reposant  sur  deux  points  de  cette  ligne,  il  ne 
penche  d'aucun  côté  ;  alors  le  plan  perpendiculaire  à  l'horizon, 
mené  par  cette  ligne,  en  quelque  endroit  qu'on  la  transporte, 
demeure  perpendiculaire  et  ne  s'incline  pas  autour  d'elle...  Quant 
à  l'équilibre  autour  d'un  point,  il  a  lieu  lorsque,  le  corps  y  étant 
suspendu,  quel  que  soit  le  mouvement  du  point,  ses  parties 
s'équivalent  entre  elles.  „ 

Un  peu  plus  loin  (p.  75),  Héron  démontre,  sans  dire  si  ses 
raisonnements  sont  d'Archimède,  deux  théorèmes  que  l'on  peut 
énoncer  ainsi  : 

Si  l'on  suspend  successivement  un  corps  pesant  par  divers 
fils,  tous  ces  fils,  prolongés  se  rencontrent  au  centre  de  gravité 
du  corps. 

Si  l'on  observe  successivement  l'équilibre  du  corps  autour  de 
divers  axes,  et  que  l'on  marque  chaque  fois  le  plan  vertical  qui 
passe  par  cet  axe,  tous  ces  plans  vont  passer  par  le  centre  de 
gravité  du  corps. 

Les  divers  passages  dont  nous  venons  de  parler  sont  précédés 
de  celui-ci  (p.  73)  :  "  Cette  question  a  été  exposée  par  Archi- 
mède  avec  des  développements  suffisants.  Il  faut  savoir  à  ce 
sujet  que  Poseidonios,  qui  était  un  philosophe  Stoïcien  (1),  a 
donné  du  centre  de  gravité  une  définition  physique.  Il  a  dit  que 
le  centre  de  gravité  ou  d'inclinaison  est  un  point  tel  que,  lorsque 
le  poids  est  suspendu  par  ce  point,  il  est  divisé  en  deux  portions 
équivalentes.  En  raison  de  quoi  Arcliiméde  et  les  mécaniciens  qui 
l'ont  imité  ont  scindé  cette  définition, et  ils  ont  distingué  le  point 
de  suspension  du  centre  d'inclinaison.  „ 

(1)  Le  nom  de  Poseidonios  et  le  qualificatif  de  philosophe  Stoïcien 
sont  d'une  lecture  douteuse  ;  d'autant  que  le  personnage  ici  mentionné 
semble  donné  par  Héron  comme  antérieur  à  Arcliiméde  et  que  Posido- 
nius  lui  est  postérieur. 


—  3o7  — 

La  lecture  de  ces  renseignements  nu  peu  désordonnés  nous 
semble  conduire  aux  conclusions  suivantes  : 

Le  personnage  désigné  par  le  nom  de  Poseidonios  a  donné 
une  définition  mécanique  du  centre  de  gravité  :  Un  point  tel  <|ue 
le  corps,  suspendu  par  ce  point,  demeure  en  équilibre  indifférent. 

Ârchimède  a  donné  deux  propositions,  l'une  concernant  l'équi- 
libre d'un  corps  suspendu  par  un  axe.  l'autre  concernant  l'équi- 
libre «l'un  corps  suspendu  par  un  point  autre  <|ue  le  centre  de 
gravite,  et  ces  deux  propositions  donnent  deux  sortes  de  déter- 
minations du  centre  de  gravité. 

Ces  propositions  étaient  établies  (tans  le  traité  TTepi  lufiûv. 

Or  une  circonstance  accroît  singulièrement  l'intérêt  de  ces 
indications  fournies  par  Héron  et  en  contrôle  l'exactitude.  Archi- 
mède lui-même  nous  apprend  qu'il  avait  soumis  le  centre  de 
gravité  à  de  semblables  considérations.  En  son  traité  Sur.  la 
quadrature  de  la  parabole,  il  s'exprime  en  ces  termes  (1)  :  u  Tout 
corps  suspendu,  quel  que  soit  son  point  de  suspension,  se  place 
en  équilibre  de  telle  sorte  que  le  point  de  suspension  et  le 
centre  de  gravité  soient  sur  une  même  verticale.  Cela  a  été 
démontré.  „  Nous  trouvons  bien  là  la  distinction  entre  le  point 
de  suspension  et  le  centre  d'inclinaison  dont  a  parlé  Héron 
d'Alexandrie. 

Maintenant  que  nous  possédons  au  sujet  du  TTepi  £u-fujv  d' Ar- 
chimède quelques  renseignements  précis,  nous  pouvons  revenir 
à  la  lecture  des  Collections  mathématiques  de  Pappus  et  émettre 
celte  assertion  :  Le  traité  TTepi  £irrwv  était  déjà  perdu,  sans 
doute,  à  l'époque  où  Pappus  écrivait,  car  cet  auteur  ne  semble 
pas  l'avoir  jamais  eu  en  mains. 

En  son  livre  VIII,  Pappus  reprend,  sous  une  forme  plus  pré- 
cise, les  considérations  sur  le  centre  de  gravité  que  Héron  a 
empruntées  à  Poseidonios  et  à  Archimède  ;  puis  il  ajoute  (2)  que 
celui  qui  voudra  étudier  les  éléments  de  la  doctrine  centro- 
banjque  (KevTpoPapixn,  TTpa-fpaTeia)  les  trouvera  dans  les  livres 
Sur  les  corps  qui  se  trouvent  en  équilibre  d'Ârchimède  (Toîç 
'Apxipn,bouç  Trepi  îo"oppomujv  èvTuxiuv)  et  dans  Les  Mécaniques 
de  Héron  (Toîç  "Hpwvoç  pi]x«viKOÎç).  Au  lieu  de  citer  le  traité 
'ETTiTTéôuiv  îaoppomKÛJV,  auquel  il  n'a  point  emprunté  l'exposé 
qu'il   vient  de  donner,  pourquoi   Pappus  n'eût-il  point  citer  le 


(1)  Archimedis  Opéra  otnnia,  éil.  Heiberg,  t.  II.  p.  306. 

(2)  Pappi  Alexandrini  CoUectioncs  quœ  supersunt  edidit  Fridericus 

Hultsch  ;  Volumen  111  ;  Berolini,  1878.  Lib.  VIII,  prop.  2  ;  pp.  1034  1035. 


—  3o8  — 

TTepi  £uywv,  source  première  de  cet  exposé,  s'il  l'avait  lu  direc- 
tement dans  cet  écrit  d'Archimède,  et  non  point  seulement  dans 
l'aperçu  que  Héron  en  a  tracé  ? 

Il  est  vrai  que  Pappus  cite  le  TTepi  £uywv  en  un  passage  que 
nous  avons  reproduit  plus  haut.  Mais  la  lecture  de  ce  passage 
ne  fait  que  confirmer  notre  conclusion.  Pappus  y  dit  en  effet 
ceci  : 

u  Archimède,  dans  son  livre  TTepi  ÉufiJÙv,  Philon  et  Héron, 
dans  leurs  Mécaniques,  ont  montré  que  les  cercles  plus  petits 
étaient  moins  puissants  que  les  cercles  plus  grands  lorsqu'ils 
sont  engendrés  les  uns  et  les  autres  par  rotation  autour  d'un 
même  centre.  „ 

Quel  est  le  passage  de  Héron  qui  se  trouve  visé  en  cette 
phrase?  Sans  aucun  doute,  cette  théorie  du  treuil  dont  le  méca- 
nicien Alexandrin  fait  la  pierre  angulaire  de  la  théorie  des 
machines  simples.  Pappus  nous  apprend  que  Philon  de  Byzance 
avait  donné  une  théorie  toute  semblable  ;  cela  s'accorde  fort  bien 
avec  ce  que  Héron  nous  en  dit.  Celui-ci  nous  apprend,  en  effet, 
que  "  les  anciens  plaçaient  toujours  ce  lemme  „  au  début  de  leur 
théorie  des  machines  simples.  Il  dit  aussi  (pp.  111-112)  :  "Le 
treuil  n'est  pas  autre  chose  que  deux  cercles  concentriques,  l'un 
petit,  c'est  le  cercle  de  l'arbre,  l'autre  grand,  c'est  le  cercle  du 
tambour.  Il  est  juste  de  suspendre  le  poids  à  l'axe  et  la  force 
motrice  au  tambour,  parce  que,  de  cette  façon,  une  faible  puis- 
sance l'emporte  sur  un  grand  poids.  Ceux  qui  nous  ont  précédé 
l'ont  dit  déjà  ;  nous  ne  l'avons  répété  que  pour  que  notre  livre 
soit  complet,  et  pour  que  la  composition  en  soit  bien  ordonnée.  „ 
Ces  allusions  aux  anciens,  à  ceux  qui  ont  précédé  Héron 
d'Alexandrie,  conviennent  fort  bien  à  Philon  de  Byzance  et  à 
son  Ecole. 

En  ce  passage,  auquel  se  rapporte  si  exactement  la  citation 
de  Pappus,  Héron  d'Alexandrie  nomme  Archimède  ;  mais  ce  qu'il 
attribue  à  Archimède,  nous  l'avons  vu,  ce  n'est  pas  la  théorie  du 
treuil,  ce  ne  sont  pas  les  remarques  sur  les  puissances  de  cercles 
inégaux,  mais  seulement  la  loi  d'équilibre  du  levier  ;  l'ouvrage 
qu'il  cite,  ce  n'est  pas  le  TTepi  Ivfïùv,  mais  le  livre  Sur  l'équilibre 
des  poids,  c'est-à-dire  le  traité  'Eîrméoujv  îcroppoTriKOùv,  le  traité 
qu'en  un  autre  endroit,  Pappus  intitule  Sur  les  corps  qui  se 
trouvent  en  équilibre,  TTepi  îcroppoTnwv  evruxwv.  Il  serait  étrange 
qu'en  ce  passage  Héron  n'eût  pas  cité  le  livre  Sur  les  leviers, 
TTepi  £uywv,  qu'il  connaît,  qu'il  cite  ailleurs  par  deux  fois,  auquel 
il  emprunte  les  propriétés  fondamentales  du  centre  de  gravité, 


—  3o9  — 

M  les  propriétés  méeaniquefl  de  deux  cercles  concentriques  s'y 
fussent  trouvées  exposées. 

H  semble  donc  bien  que  la  théorie  du  treuil  fût  étrangère  au 
TTepi  éuywv  d'Archiniède.  Pappus-,  qui  n*a  pas  cité  cet  écrit  alors 
qu'il  exposait  une  théorie  dont  il  est  la  source,  le  cite  à  propos 
d'un  problème  qui,  vraisemblablement,  ne  s'y  trouve  pas  traité. 
N'est-il  pas  naturel  d'en  conclure  qu'il  ne  connaît  pas  cet  ouvrage 
du  Syracusain,  si  ce  n'est  par  ouï-dire,  et  qu'on  ne  le  lisait  plus, 
de  son  temps,  à  Alexandrie? 

Il  semble,  d'ailleurs,  qu'au  temps  de  Pappus,  certains  livres 
d'Archiniède  ne  fussent  plus  connus  que  de  réputation  à  Alexan- 
drie ;  Thurot  en  a  déjà  fait  la  remarque  (1)  :  u  Pappus  cite  (2)  le 
TTepi  ôxouuévwv  d'Archiniède  parmi  les  livres  de  Mécanique 
appliquée,  avec  les  Pneumatiques  de  Héron  ;  il  n'en  connaissait 
visiblement  que  le  litre.  „ 

Si  le  TTepi  lvf(bv  était  déjà  inconnu  à  Alexandrie  au  temps  de 
Pappus,  à  plus  forte  raison  l'était-il  à  Athènes  au  temps  de 
Simplifias.  Comme,  d'ailleurs, il  était  fait  mention  de  cet  ouvrage 
en  des  écrits  plus  récents,  dans  les  Mécaniques  de  Héron,  dans  les 
Collections  de  Pappus,  il  était  naturel  qu'on  le  cherchât  parmi 
les  traités  qui  offraient  avec  celui-là  quelque  analogie  de  titre 
ou  de  contenu,  qu'on  l'identifiât  avec  un  livre  sur  la  balance 
composé  par  quelque  auteur  ancien  et  oublié.  C'est  ainsi  que 
le  livre  de  Charistion  put  fort  bien  être  pris  par  Simplifias  poul- 
ie TTepi  Êirfûiv  d'Archiniède. 

Revenons  à  Charistion. 

Nous  avons  dit  (3)  que  les  copistes  du  Liber  Charastonis 
avaient,  en  général,  regardé  Charasto  comme  un  nom  propre, 
celui  de  l'auteur  du  traité.  Voici,  à  cet  égard,  un  témoignage  bien 
remarquable.  La  Bibliothèque  Ambrosienne  de  Milan  possède  un 
manuscrit  (Ms.  T.  100.  Parte  superiore)  où  le  traité  édité  par 
Thâbit  ibn  Kurrah  porte  ce  titre  (4)  :  Liber  Carastonis  super 
Euclidem  de  ponderibiis  in  mensitris.  Nous  savons  qu'en  effet, 


(1)  Ch.  Thurot,  Recherches  historiques  sur  le  principe  d'Archiniède. 
Deuxième  article  (Revue  Archéologique,  Nouvelle  Série,  t.  XIX,  p.  47; 
1869). 

(2)  Pappi  Alexandrini  Collectiones  quev  supersunt  edidit  Fridericus 
Hultseh,  volumen  Ilf,  p.  1025;  Berolini,  1878. 

(3)  Cf.  Tome  I,  p.  81. 

(4)  BULLETINO    DI    BlBUOGRAFIA    E   DI   STORIA   DELI.E   SciENZE  MATEMA- 

tiche  E  fisiche  pubblicato  da  B.  Boncompagni.  Tomo  IV,  1874,  p.  472, 
en  note. 

21 


3io 


Thâhit,  dans  son  préambule,  signale  le  livre  qu'il  entreprend  de 
restaurer  comme  un  écrit  dont  les  déductions  s'appuient  sur  le 
livre  des  poids  attribué  à  Euclide. 

Connaissons-nous  d'autres  écrits  attribués  à  Charistion  que  le 
Liber  de  statera  ? 

Un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  Nationale  (1)  contient,  entre- 
mêlé au  Liber  Carastonis,  un  traité  De  figura  sectoris  qu'il 
attribue  à  Thâbit.  Or,  dans  un  texte  conservé  à  la  Bibliothèque 
publique  de  l'Université  de  Bâle  (Ms.  F.  II.  33),  ce  traité  porte  (2) 
le  titre  que  voici  :  Liber  Castoris  de  figura  sectoris,  seu  Thebi- 
tus.  Le  mot  Castoris  pourrait  bien  être  une  déformation,  due  au 
copiste,  du  mot  Carastonis.  Il  serait  donc  possible  que  le  traité 
De  figura  sectoris  fût  une  œuvre  du  géomètre  grec  Charistion 
et  que  Thâbit  ibn  Kurrah  en  fût  seulement  l'éditeur, 

Ajoutons  que,  dans  certains  manuscrits,  ce  traité  De  figura 
sectoris  est  attribué  à  Campanus  (3). 


C. 

Sur  L'Architecture  de  Vitruve. 

Les  Questions  mécaniques  d'Aristote  ont  été  bien  rarement 
citées  par  les  anciens  ;  Diogène  Laërce  est,  peut  être,  le  seul  qui 
ait  attribué  au  Stagirite  un  ouvrage  sur  les  mécaniques;  aussi 
l'authenticité  de  cet  écrit  a-t-elle  été  bien  souvent  mise  en  doute, 
depuis  le  temps  où  Cardan,  dans  son  De  proportionibus,  se  refu- 
sait à  l'admettre. 

Cependant,  cet  ouvrage,  si  rarement  cité,  a  exercé  sur  le 
développement  de  la  Mécanique  une  influence  considérable,  plus 
considérable,  peut  être,  que  celle  des  écrits  d'Archimède. 

Les  Questions  mécaniques  servirent  en  effet  de  type  à  des 
collections  diverses  ;  en  ces  collections,  plusieurs  des  problèmes 
traités  par  Aristote  se  trouvaient  repris,  avec  des  variantes  plus 

(1)  Bibliothèque  nationale,  Ms.  7377  B  (fonds  latin). 

(2)  BULLETINO    DI   BlBLIOGRAFIA  E    Dl   STORIA  DELLE  SciENZE   MATEMA- 

tische  e  fisiche  pubblicato  da  B.  Boncompagni.  Tomo  IV,  1871,  p.  471-, 
en  note. 

(3)  Maximilian  Curtze,  Ueber  die  Handschrift  E.  4°  2,  Problemalutn 
Euclidis  eocpiïcatio  der  Kônigl.  Gymnasialbibliothek  su  Thom  (Zeit- 
schrift  fur  Mathematik  und  Physjk,  XlIIter  Jahrg.,  1868  ;  Supplément, 
p.  64). 

I* 


—  3 1 1  — 

ou  moins  importantes;  ils  y  étaient  souvent  joints  à  d'antres 
problèmes  analogues. 

En  de  prochaines  notes  (1),  nous  aurons  occasion  de  signaler 
deux  de  ces  collections  ;  en  ce  moment,  nous  voudrions  dire  un 
mot  de  celle  qui  est  à  la  fois  la  plus  connue  et  la  moins  intéres- 
sante, de  celle  qui  est  due  à  Vitruve. 

Au  dixième  livre  de  sou  Architecture  (2),  Vitruve  consacre  un 
chapitre  (H)  à  exposer  les  principes  de  Statique  qui  expliquent 
les  effets  des  machines.  La  matière  de  ce  Chapitre  est  empruntée 
entièrement  aux  Questions  Mécaniques,  l'eut  être  la  forme  sous 
laquelle  Vitruve  résume  ces  Questions  a-t-elle  subi  L'influence 
de  Philou  de  Byzance  et  de  son  Ecole.  Elle  a  été  imposée  surtout 
par  le  génie  romain,  si  peu  capable  de  garder,  aux  œuvres  hellé- 
niques qu'il  commente,  leur  profondeur  philosophique  et  leur 
rigueur  logique. 

Aristote  avait  cherché  dans  les  propriétés  du  mouvement  cir- 
culaire les  raisons  des  effets  des  divers  mécanismes;  Héron 
nous  apprend  que  les  anciens  faisaient  toujours  précéder  la 
théorie  des  machines  simples  de  considérations  sur  les  puis- 
sances relatives  de  deux  cercles  concentriques  et  inégaux.  Nous 
ne  nous  étonnerons  donc  pas  de  voir  Vitruve  donner  ce  litre  à 
son  Chapitre  sur  la  Statique  :  De  la  force  que  la  ligne  droite  et 
la  circulaire  ont,  dans  les  machines,  pour  porter  les  fardeaux. 
Nous  ne  nous  étonnerons  pas  non  plus  de  l'entendre  débuter  en 
ces  termes  (4)  : 

"  J'ay  écrit  en  peu  de  mots  ce  que  j'ay  cru  estre  nécessaire 
pour  l'intelligence  des  machines  qui  sont  faites  pour  tirer,  dans 
lesquelles  il  faut  considérer  deux  mouvemens  ou  puissances,  qui 
sont  des  choses  différentes  et  dissemblables,  mais  qui  con- 
viennent et  qui  concourent  à  estre  les  principes  de  deux  actions  : 
l'une  de  ces  puissances  est  la  force  de  la  ligne  droite  appelée 
eutheia  par  les  Grecs,  l'autre  est  la  force  de  la  ligne  circulaire 

(1)  Vide  infrà  :  Note  D,  Stir  les  Mécaniques  de  Héron  d'Alexandrie, 
et  note  F,  Sur  le  Précurseur  de  Léonard  de  Vinci. 

(2)  Les  dix  livres  de  V Architecture  de  Vitruve,  corrigez  et  traduits 
nouvellement  en  François,  avec  des  notes  et  des  figures.  Seconde  édi- 
tiou  reveuë,  corrigée  et  augmentée  Par  M.  Perrault  de  l'Académie 
Royalle  des  Sciences,  Docteur  en  médecine  de  la  Faculté  de  Paris. 
A  Paris,  chez  Jean  Baptiste  Coignard.  Imprimeur  ordinaire  du  Roy, 
rue  S.  Jacques,  à  la  Bible  d'Or.  MDCLXXXIV. 

(3)  Chapitre  VIII,  De  la  force  que  la  ligne  droite  et  la  circulaire  ont, 
dans  les  machines,  pour  porter  les  fardeaux. 

(i)  Vitruve.  loc.  cit.,  p.  309. 


—    3  12    — 

appelée  par  les  grecs  cyclotes.  Néanmoins,  la  vérité  est  que 
le  droit  ne  va  pas  sans  le  circulaire,  ny  le  circulaire  sans  le 
droit  dans  l'élévation  des  fardeaux  qui  se  fait  en  tournant  les 
machines.  „ 

A  l'appui  de  ces  considérations,  Vitruve  donne  un  exemple 
tiré  de  la  poulie  ;  comme  le  fait  remarquer  Perrault,  ce  qu'il  en 
dit  est  fort  confus  et  obscur  ;  si  quelque  idée  s'y  laisse  deviner, 
c'est  à  coup  sûr  une  idée  fausse.  Peut-être  faut-il  voir,  en  ce 
nébuleux  passage,  quelque  déformation  de  ces  considérations 
sur  le  treuil  dont  les  anciens,  au  dire  de  Héron,  faisaient  pré- 
céder leur  théorie  des  machines  simples. 

On  ne  voit  pas,  d'ailleurs,  que  Vitruve  ait  tenté  de  prouver 
more  geometrico  la  vertu  qu'il  attribue  au  mouvement  circulaire; 
il  ne  tente  point  d'appliquer  à  ce  mouvement  les  principes  de  la 
Dynamique  péripatéticienne,  comme  l'ont  fait  l'auteur  des  Ques- 
tions mécaniques  d'une  part,  et  Charistion  d'autre  part  ;  il  ne 
tente  pas  d'avantage  de  les  tirer  de  la  loi  du  levier  prise  comme 
principe.  11  se  bonne  à  de  simples  allusions,  faites  au  sujet  des 
divers  instruments,  comme  on  en  peut  relever  aux  cours  des 
Questions  mécaniques. 

Voici,  par  exemple,  ce  que  dit  Vitruve  au  sujet,  du  levier  (l)  : 

"  ...  La  raison  de  cela  est  que  la  partie  de  la  pince  qui  est 
depuis  le  centre  qu'elle  presse  jusqu'au  fardeau  qu'elle  lève  est 
la  moindre,  et  que  la  plus  grande  partie  estant  depuis  le  centre 
jusqu'à  l'autre  bout,  lorsqu'on  la  fait  aller  par  cet  espace,  on 
peut,  par  la  vertu  du  mouvement  circulaire,  en  pesant  d'une 
seule  main,  rendre  la  force  de  cette  main  égale  à  la  pesanteur 
d'un  très  grand  fardeau.  „ 

Après  avoir  sommairement  traité  quelques  problèmes  de 
Statique,  tous  empruntés  aux  Questions  mécaniques,  Vitruve 
ajoute  (2)  : 

14  Ces  exemples  font  voir  que  c'est  par  la  même  raison  de  la 
distance  du  centre  et  du  mouvement  circulaire  que  toutes  choses 
sont  remuées.  „ 

De  ces  vagues  considérations  théoriques  se  contentait  l'esprit 
utilitaire  d'un  latin. 


(1)  Vitruve, /oc.  ctf.p.  310. 

(2)  Id.,  ibich,  p.  312. 


—  3i3  — 

D. 

Sun  les  Mécaniques  de  Héron  d'Alexandrie. 

On  s'accorde,  en  général,  aujourd'hui,  à  placer  la  vie  de  Héron 
d'Alexandrie  longtemps  après  celle  de  N.-S.  J.-C.  et  à  faire  de 
ce  mécanicien  un  contemporain  de  Ptolérnée  ;  il  est  donc  juste 
de  placer  cette  note  après  celle  que  nous  avons  consacrée  à 
Vitrnve. 

Bon  nombre  des  écrits  de  Héron  nous  ont  été  conservés,  pins 
ou  moins  intégralement,  dans  le  texte  grec  et  sont  connus  depuis 
longtemps;  il  n'en  est  pas  de  même  de  l'important  ouvrage  qui 
avait  pour  titre  L'élévateur  (0  PapouXKÔç)  ou  Les  mécaniques 
(Ta  urixctviKà). 

Pendant  très  longtemps,  on  n'a  connu  de  cet  ouvrage  que  les 
nombreuses  allusions  faites  par  Pappus  au  cours  du  livre  VIII 
de  ses  Collections  et  un  extrait  qu'un  copiste  avait  joint  à  ce 
même  livre  (I). 

Le  texte  grec  du  PapouXKÔç  paraît  définitivement  perdu;  mais 
le  célèbre  Qostâ  ibn  Lûkâ  en  avait  donné  une  version  Arabe; 
cette  version  fut  rapportée  d'Orient,  au  xvne  siècle,  par  le  savant 
Golius,qui  la  déposa  à  la  Bibliotbèque  de  Leyde;  elle  y  est  con- 
servée depuis  ce  temps. 

C'est  cette  version  Arabe  de  Qostâ  ibn  Lûkâ  que  M.  le  Baron 
Carra  de  Vaux  a  publiée,  qu'il  a  traduite  en  français  et  qu'il  a 
commentée  dans  une  remarquable  introduction  (2). 

Héron  d'Alexandrie  connaît  les  œuvres  d'Arcbimède  ;  le  nom 
du  grand  Syracusain  se  trouve  neuf  fois  dans  son  traité  ;  c'est 
même,  avec  le  nom  douteux  de  Poseidonios,  le  seul  que  l'on  y 
trouve  cité.  D'Arcbimède,  il  connaît  non  seulement  le  traité 
'ETTiTrébuuv  icroppomKÛJV  que  nous  possédons,  mais  encore  le  livre 
TTepi  lufûùv  aujourd'hui  perdu;  son  ouvrage  est  même  l'unique 

(1)  TTATTTTOY  'AAEZANAPEQI  Tvvayujfï],  Pappi  Alexandrini  Collée- 
tiones  quœ  supersunt  e  libris  manuscriptis  edidit,  lalina  interpretatione 
et  commentariis  instruxit  Fridericus  Hultsch  ;  Volumen  III;  Berolini 
1878;  pp.  1115-1135. 

(2)  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  publiées 
pour  la  première  fois  sur  la  version  arabe  de  Qostâ  ibn  Lûqâ  et  tra- 
duites en  français  par  M.  le  Baron  Carra  de  Vaux  ;  Extrait  du  Journal 
Asiatique  ;  Paris,  1894. 


—  514  — 

traité  qui  nous  donne  quelques  renseignements  dignes  de  foi  sur 
ce  dernier  livre  ;  nous  l'avons  vu  précédemment  (1). 

L'influence  d'Archimède  n'est  pas  la  seule  que  Héron  ait 
éprouvée  ;  en  deux  passages  (2),  il  parle  des  Anciens  et  de  ceux 
qui  l'ont  précédé;  nous  avons  rapporte  ailleurs  (3)  ces  passages  ; 
en  les  rapprochant  d'une  citation  de  Pappus,  nous  avons  été 
conduits  à  les  regarder  comme  une  allusion  à  Philon  de  Byzance 
et  à  son  Ecole. 

Mais  s'il  est  une  pensée  dont  l'empreinte  se  trouve  profondé- 
ment gravée  au  traité  de  Héron,  c'est  assurément  celle  de  l'au- 
teur des  Questions  mécaniques  ;  M.  Carra  de  Vaux  l'a  très  jus- 
tement fait  remarquer  (4)  : 

"  Aristote  est,  en  philosophie  naturelle,  le  maître  de  l'auteur 
des  Mécaniques.  Celui-ci  a  été  ingrat  en  ne  le  citant  pas  ;  mais 
la  marque  de  la  pensée  péripatéticienne,  sur  son  œuvre,  n'en 
est  pas  moins  visible.  Héron,  comme  Aristote,  est  préoccupé  de 
la  recherche  des  causes,  du  pourquoi  des  phénomènes  méca- 
niques et  de  la  réduction  de  ces  phénomènes  à  des  principes 
simples.  Les  chapitres  qu'il  consacre  à  cette  étude  sont  parmi 
les  plus  beaux  et  les  mieux  ordonnés  de  son  livre,  et  ils  impri- 
ment sur  l'ouvrage  entier  un  cachet  de  grandeur  qui  le  rend 
digne  d'être  placé  beaucoup  au-dessus  de  la  plupart  des  traités 
mécaniques  laissés  par  l'antiquité  et  par  Héron  lui-même.  „ 

"...  A  côté  de  ces  emprunts  faits  par  Héron  à  la  pensée  Aris- 
totélicienne, on  rencontre  dans  les  Mécaniques  un  chapitre 
entier  (5)  qui  affecte  l'apparence  d'un  véritable  extrait  et  qui  ne 
tend  à  rien  moins  qu'à  reproduire,  bien  que  sous  une  forme  très 
abrégée  et  avec  de  sérieuses  variantes,  les  Mécaniques  d  Aris- 
tote. Ce  chapitre  comprend  dix-sept  problèmes  posés  par 
demande  et  réponse,  comme  les  problèmes  mécaniques  d' Aris- 
tote, et  précédés  d'une  introduction  qui  rappelle  de  loin  le  début 
de  la  Naturalis  auscultatio.  „ 

Essayons  de  marquer  brièvement  les  idées  essentielles  de 
Héron  touchant  les  principes  de  la  Statique. 

A  la  base  des  déductions  du  mécanicien  Alexandrin,  il  semble 

(  1  )  Vide  supra,  note  B. 

(2)  Héron  d'Alexandrie.Les  Mécaniques  on  l'Élévateur,  p.  108  et  p.  112. 

(3)  Vide  supra,  note  B. 

(4)  Héron  d'Alexandrie,  Les  Mécaniques  ou  l' Élévateur,  Introduction, 
pp.  22  27. 

(5)  Héron  d'Alexandrie,  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur,  livre  II,  sec- 
tion IV. 


—  3 1 5  — 

bien  qu'il  faille  placer  la  loi  du  levier,  donnée  sur  l'autorité 
d'Archimède  (I).  u  Archimède  a  déjà  donne  cette  proposition 
dans  son  livre  Sur  l'équilibre  entre  les  poids.  „ 

Celte  loi  sert,  comme  nous  l'avons  vu  en  la  note  B,  à  établir 
la  condition  d'équilibre  du  treuil. 

Cette  condition  d'équilibre,  à  son  tour,  sert  à  établir  cette 
vérité,  qui  trouve  son  emploi  dans  l'explication  du  levier  :  Un 
grand  poids,  qui  se  ment  sur  un  petit  cercle,  sera  équilibré  par 
un  petit  poids  qui  se  meut  sur  un  grand  cercle  concentrique  au 
précédent,  si  ces  poids  sont  en  raison  inverse  des  arcs  de  cercle 
qu'ils  décrivent  en  même  temps. 

Cette  déduction,  que  Héron  déclare  emprunter  u  aux  anciens  „ 
et  tt  à  ceux  qui  l'on  précédé  „,  conduit  au  principe  de  Statique 
dont  Aristote,  puis  Charistion,  ont  fait  usage  ;  mais  elle  n'y  con- 
duit nullement  par  la  voie  que  ces  mécaniciens  ont  suivie.  Ceux- 
ci,  en  effet,  ont  rattaché  le  principe  de  leur  Statique  aux  lois 
fondamentales  de  la  Dynamique  péripatéticienne.  Héron,  au 
contraire,  suivant  sans  doute  l'exemple  de  Philon  de  Byzance,  le 
fonde  sur  la  loi  l'équilibre  du  levier,  qu'il  suppose  établie  direc- 
tement. Il  est  intéressant  de  remarquer  que  cette  manière  de 
procéder  est  précisément  celle  que  nous  avons  rencontrée  en 
l'une  des  quatre  propositions  sur  le  levier  que  les  manuscrits 
attribuent  à  Euclide  (2). 

Ce  qui  était  donc,  dans  les  Questions  mécaniques  d'Aristote 
et  dans  le  livre  Des  causes  de  Charistion,  la  pensée  maîtresse  de 
toute  la  Statique  n'était  plus,  dans  la  manière  de  raisonner 
adoptée  par  Héron,  qu'un  intermédiaire,  assez  oiseux  après  tout  ; 
au  lieu  de  ramener  toutes  les  machines  simples  au  mouvement 
de  deux  poids  sur  deux  cercles  concentriques,  il  était  aussi 
simple  et  plus  naturel  de  les  réduire  de  suite  au  levier. 

C'est  ce  que  Héron  a  parfaitement  compris  :  "  Les  cinq  ma- 
chines simples  qui  meuvent  le  poids,  dit-il  (3),  se  ramènent  à 
des  cercles  montés  sur  un  seul  centre  ;  c'est  ce  que  nous  avons 
démontré  sur  les  diverses  figures  que  nous  avons  précédemment 
décrites.  Je  remarque  pourtant  qu'elles  se  réduisent  encore  plus 
directement  à  la  balance  qu'aux  cercles  ;  on  a  vu,  en  effet,  que 
les  principes  de  la  démonstration  des  cercles  ne  nous  sont  venus 
que  de  la  b  ilance  ;  on  démontre  que  le  rapport  du  poids  sus- 

(1)  Héron  d'Alexandrie,  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur,  p.  107. 

(2)  Vide  suprà,  tome  I.  pp.  71-72. 

(3)  Héron  d'Alexandrie,  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur,  p.  127. 


3i6 


pendu  au  petit  bras  de  la  balance  au  poids  suspendu  au  grand 
bras,  est  égal  au  rapport  du  grand  bras  au  petit.  „ 

L'intermédiaire  dont  Héron  conteste  l'utilité  a  cependant 
l'avantage  de  mettre  en  évidence  cette  proposition  :  La  puissance 
et  la  résistance  sont  inversement  proportionnelles  aux  vitesses 
avec  lesquelles  se  déplacent  simultanément  leurs  points  d'appli- 
cations. Or,  on  sait  quel  rôle  cette  proposition  a  joué  dans  le 
développement  de  la  Statique. 

Cette  proposition,  Héron  d'Alexandrie  la  connaît.  Comment 
lui  at-elle  été  révélée  ?  Est-ce  par  la  réduction  de  toutes  les 
machines  simples  à  deux  cercles  concentriques  ?  Est-ce  simple- 
ment par  la  lecture  de  "  ceux  qui  l'ont  précédé  „  ?  Il  ne  nous  en 
dit  rien.  Il  ne  nous  donne  même,  de  cette  loi,  aucune  justification 
à  priori.  Il  se  borne  à  constater  qu'elle  est  vérifiée  dans  les 
diverses  machines  dont  il  a  donné  la  théorie. 

Ainsi,  après  avoir  donné  la  théorie  du  guindeau,  il  dit  (1)  : 
"  Cet  instrument  et  toutes  les  machines  qui  lui  ressemblent  sont 
lents,  parce  que,  plus  est  faible  la  puissance  comparée  au  poids 
très  lourd  qu'elle  meut,  plus  est  long  le  temps  que  demande  le 
travail.  Il  y  a  un  même  rapport  entre  les  puissances  et  les 
temps.  „  Puis  il  contrôle  l'exactitude  de  cette  assertion. 

C'est  de  la  même  manière  qu'au  sujet  de  la  moufle,  il  énonce  (2) 
cette  vérité  :  "  Le  ralentissement  de  vitesse  a  lieu  aussi  dans 
cette  machine...  Le  rapport  entre  les  temps  est  égal  au  rapport 
entre  les  puissances  motrices.  „ 

Un  peu  plus  loin,  au  sujet  du  levier,  Héron  écrit  (3)  :  "  Le 
ralentissement  de  la  vitesse  a  encore  lieu  cette  fois  selon  le 
même  rapport.  Il  n'y  a  pas,  en  effet,  de  différence  entre  les  leviers 
et  les  treuils...  Comme  nous  avons  déjà  démontré,  au  sujet  des 
treuils,  que  le  rapport  entre  les  puissances  est  égal  au  rapport 
des  temps,  la  même  démonstration  s'applique  dans  le  cas  pré- 
sent. „ 

En  réalité,  lorsque  Héron  a  donné  la  théorie  du  treuil  (4),  il 
n'a  pas  touché  un  seul  mot  de  la  proportionnalité  entre  la  puis- 
sance motrice  et  le  temps.  Cette  proportionnalité,  cependant,  se 
tire  sans  peine  de  la  théorie  qu'il  a  empruntée  aux  "  anciens  „, 
et  ces  "  anciens  „,  sans  doute,  n'avaient  garde  de  négHger  ce 


(1)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  pp.  131-132. 

(2)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  pp.  134-135. 

(3)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  pp.  136-137. 

(4)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  pp.  106-109. 


-   3,7  - 

corollaire  ;  mais  Héron  .1  omis  de  le  reproduire  et,  cependant,  il 
l'invoque  en  suite  comme  s'il  l'avait  donné. 

Héron  répète  (t)  encore  semblable  affirmation  au  sujet  du  coin 
el  de  la  vis  :  u  Le  ralentissement  de  vitesse  a  lieu  aussi  dans 
ces  deux  instruments...  Le  rapport  entre  les  temps  est  comme 
le  rapport  entre  les  puissances.  „ 

Le  mécanicien  Alexandrin  se  home  ici  à  cette  assertion;  il 
n'en  donne  aucune  vérification  :  il  n'en  saurait  tenter  aucune, 
car  au  sujet  du  coin  et  de  la  vis,  il  n'a  que  de  vagues  aperçus  et 
nulle  théorie  complète.  S'il  possédait,  d'ailleurs,  une  théorie 
correcte  de  ces  instruments,  il  verrait  que  la  loi  qu'il  énonce  ne 
peid  leur  être  appliquée  sans  modification  ;  qu'il  n'y  faut  point 
faire  figurer  les  vitesses  avec  lesquelles  se  déplacent  les  points 
d'application  de  la  puissance  et  de  la  résistance,  mais  seulement 
les  composantes  suivant  la  verticale  de  ces  deux  vitesses. 

Cette  correction,  d'ailleurs,  n'eût  peut-être  point  fort  surpris 
Héron  d'Alexandrie  ;  en  un  passage  de  son  œuvre,  il  semhle  en 
avoir  soupçonné  la  nécessité. 

Parmi  des  prohlèmes  qui  sont,  pour  la  plupart,  empruntés 
aux  Questions  mécaniques  d'Aristote,  nous  trouvons  le  pro- 
blème suivant  (2)  qui  n'en  provient  point  : 

Un  poids  est  accroché  à  un  support  par  une  corde  qui  pend 
verticalement;  on  saisit  cette  corde  quelque  part  entre  le  sup- 
port et  le  poids  et  on  l'écarté  jusqu'à  ce  que  la  partie  qui  conti- 
nue à  pendre  vienne  se  superposer  à  une  verticale  donnée. 
Pourquoi  l'effort  qu'il  faut  faire  est-il  d'autant  plus  grand  que 
l'on  a  saisi  la  corde  plus  près  du  support  ? 

Héron  prouve  que,  de  la  sorte,  on  impose  au  poids  une  ascen- 
sion d'autant  plus  grande  qu'on  a  saisi  la  corde  plus  près  du 
support  ;  "  Et  pour  porter  le  poids  plus  haut,  il  faut  une  plus 
grande  force  que  pour  le  porter  moins  haut,  parce  que,  pour  le 
porter  dans  un  lieu  plus  élevé,  il  faut  un  temps  plus  long.  „ 

On  peut,  si  l'on  veut,  voir  dans  ce  passage  une  sorte  d'indica- 
tion de  la  modification  que  Galilée  apportera  au  principe  des 
vitesses  virtuelles  formulé  par  Aristote  et  par  Charistion  ;  mais 
cette  indication  est  extrêmement  vague  et  indécise. 

Pour  compléter  cet  exposé  des  opinions  de  Héron  sur  les 
principes  de  la  Statique,  rappelons  que  le  mécanicien  Alexandrin 
connaissait  fort  bien  la  notion  de  moment  d'un  poids  par  rapport 

(1)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  p.  137. 

(2)  Héron  d'Alexandrie,  loc.  cit.,  pp.  149-151. 


-  3i8  - 

à  un  point  ;  nous  avons  vu,  en  la  note  B,  qu'il  en  avait  usé  pour 
établir  les  conditions,  d'équilibre  d'une  balance  à  fléau  courbe, 
et  aussi  d'une  roue,  mobile  autour  de  son  centre,  chargée  de 
deux  poids  attachés  en  deux  points  de  sa  circonférence. 

Ce  court  résumé  suffit  à  nous  montrer  la  richesse  des  aperçus 
touchant  les  principes  de  la  Mécanique  que  nous  ouvre  le 
BapouXKÔç,  Il  ne  faudrait  pas,  cependant,  faire  de  ces  aperçus 
trop  grand  honneur  au  mécanicien  Alexandrin  ;  en  leur  décou- 
verte, la  part  de  son  originalité  est  faible  ou  nulle.  Soit  qu'il 
nous  fasse  connaître  la  source  de  ses  théories,  soit  qu'il  nous  la 
laisse  ignorer,  nous  reconnaissons  sans  peine  qu'il  les  a  presque 
entièrement  empruntées  à  ceux  qui  l'ont  précédé,  à  Aristote,  à 
Archimède,  et  sans  doute  aussi  aux  mécaniciens  de  l'École  de 
Philon  de  Byzance  et  de  Charistion. 


E. 

Sur  Jordanus  de  Nemore. 

Nous  avons  fait  remarquer  (t.  I,  p.  106)  que  le  mathématicien 
ordinairement  connu  sous  le  nom  de  Jordanus  Nemorarius 
devait,  au  témoignage  unanime  des  manuscrits,  être  nommé 
Jordanus  de  Nemore;  nous  avons  ajouté  qu'il  convenait,  selon 
nous,  de  regarder  ce  surnom,  de  Nemore,  comme  désignant  le 
lieu  d'origine  de  Jordanus.  Il  se  trouve  que  cette  opinion  avait 
été  émise,  dès  la  fin  du  xvie  siècle,  par  Bernardino  Baldi  ;  celui- 
ci,  en  effet,  s'exprime  en  ces  termes  (1)  :  "  Giordano,  d'un  luogo 
detto  Hemore,  si  chiamô  Hemorario.  „ 

Il  est  à  peine  besoin  de  remarquer  que  l'orthographe  Hemore, 
Hemorario,  pour  Nemore,  Nemorario  résulte  d'une  faute  de 
copiste  ou  d'imprimeur. 

F. 

Sur  le  Précurseur  de  Léonard  de  Vinci. 

Nous  avons  désigné  sous  le  nom  de  Précurseur  de  Léonard 
de  Vinci  l'auteur  inconnu  d'un  traité  de  Mécanique,  fort  répandu 
au  xme  siècle,  que  nous  avons  longuement  étudié  (2). 

(1)  Bernardino  Baldi,  Cronica  de'  Matematici,  overo  epitome  delV  isto- 
ria  délie  vite  loro  ;  Urbino.  per  A.  Monticelli,  1707.  Art.  :  Giordano. 

(2)  Voir  :  Tome  I,  Chapitre  VII,  3  ;  pp.  134-147. 


^  319  — 

Nous  n'avions  pu,  toutefois,  pousser  celte  étude  aussi  loin  que 
nous  l'aurions  voulu.  L'édition  de  «■<■  texte,  donnée  en  1566  par 
Curtius  Trojanus,  est  fautive  au  point  de  demeurer  le  plus 
souvent  incompréhensible.  En  dehors  <le  ce  texte  imprimé,  nous 
n'avons  eu  pendant  très  longtemps  à  notre  disposition  qu'un  seul 
texte  manuscrit,  celui  que  renferme  le  Ms.  7:i78  A  (fonds  latin) 
de  la  Bibliothèque  Nationale  ;  or  ce  dernier  texte,  d'une  lecture 
difficile,  est  assez  pou  correct.  C'est  seulement  au  cours  de  la 
révision  des  épreuves  que  nous  avons  eu  communication  d'un 
texte  manuscrit  du  XIIIe  siècle,  à  la  fois  très  clair  et  très  correct  ; 
ce  texte  se  trouve  au  Ms.  8b\S0  A  (fonds  latin)  de  la  Bibliothèque 
Nationale. 

A  l'aide  de  ce  texte,  nous  avons  pu  reprendre  une  étude  très 
minutieuse  du  traité  du  Précurseur  de  Léonard  de  Vinci  ;  cette 
étude  nous  a  conduits  à  des  conclusions  nouvelles  que  nous 
avons  développées  ailleurs  (1)  et  que  nous  nous  contenterons  de 
résumer  très  sommairement  en  cette  note. 

Le  traité  De  ponderibus  que  nous  attribuons  au  Précurseur 
de  Léonard  est,  dans  les  textes  manuscrits,  divisé  en  quatre 
livres. 

Le  premier  livre  reprend  les  propositions  déjà  formulées  par 
Jordanus  de  Nemore  ;  il  les  reproduit  ou  les  rectifie  ;  en  outre, 
il  y  joint  deux  additions  fort  importantes  :  la  condition  d'équi- 
libre du  levier  coudé  et  la  pesanteur  apparente  d'un  corps  sur 
un  plan  incliné  ;  ces  deux  additions  sont  obtenues  par  la  méthode 
même  qui  a  fourni  à  Jordanus  la  loi  d'équilibre  du  levier  droit. 

Le  second  livre  traite  de  problèmes  fort  analogues  à  ceux 
dont  traitait  le  De  canonio. 

Le  troisième  livre  est  consacré  à  la  notion  de  moment  et  aux 
conséquences  qui  s'en  déduisent  touchant  la  stabilité  de  la 
balance. 

Le  quatrième  livre,  enfin,  a  pour  objet  certains  problèmes  de 
Dynamique. 

Or,  la  conclusions  à  laquelle  nous  a  conduits  l'étude  minu- 
tieuse de  ce  traité  peut  se  formuler  ainsi  :  Tandis  que  le  premier 
livre  a  été  composé  au  moyen  âge  par  un  disciple  de  Jordanus 
de  Nemore,  les  trois  derniers  livres  sont  une  relique  de  la 
Science  grecque  parvenue  sans  doute  aux  Occidentaux  par 
l'intermédiaire  des  Arabes. 

(1)  Études  sur  Léonard  de  Virai.  —  VII.  La  Scientia  de  ponderibus  et 
Léonard  de  Vinci. 


—    320    — 

Les  lettres  que  portent  les  figures  et  qu'emploient  les  démon- 
strations des  livres  II  et  III  se  succèdent  presqu'invariablement 
dans  l'ordre 

A,  B,  G,  D,  E,  Z,  H,  T 

qui  rappelle  celui  de  l'alphabet  grec 

a,  p,  t,  o,  e,  l,  n,  9. 

Comme  l'a  remarqué  M.  Hultsch,  c'est  là  un  caractère  qui  per- 
met de  reconnaître  très  sûrement  les  écrits  mathématiques 
d'origine  grecque. 

Au  livre  III,  la  notion  de  moment  est  présentée  sous  une  forme 
voisine  de  celle  qu'elle  affecte  en  Y  Élévateur  de  Héron  d'Alexan- 
drie. 

Enfin,  bon  nombre  des  questions  traitées  aux  livres  III  et  IV 
sont  empruntées  aux  Questions  mécaniques  d'Aristote,  encore 
que  l'auteur  ait  largement  modifié  et,  souvent,  grandement  amé- 
lioré les  solutions  du  Stagirite. 

Les  Questions  mécaniques  d'Aristote  ont  fourni  à  plus  d'un 
mécanicien  de  l'Antiquité  de  larges  emprunts.  Au  dixième  livre 
de  son  Architecture,  Vitruve  introduit  un  chapitre,  le  huitième, 
auquel  il  donne  ce  titre  :  De  la  force  que  la  ligne  droite  et  la  cir- 
culaire ont,  clans  les  machines,  pour  porter  les  fardeaux.  La 
matière  de  ce  Chapitre  est  tirée  en  entier  des  MrixaviKà  npo- 
p\n,uaTa.  De  même,  en  son  traité  si  peu  ordonné  sur  Les  Méca- 
niques, Héron  d'Alexandrie  reproduit  (1)  plusieurs  des  Questions 
du  Stagirite,  non  sans  y  apporter  de  sérieuses  variantes. 

Les  trois  derniers  livres  du  traité  qui  nous  occupe  forment 
une  collection  analogue  ;  ils  sont,  pour  nous,  un  précieux  docu- 
ment de  la  Science  grecque  ;  c'est  par  eux  que  bon  nombre  des 
idées  émises  par  Aristote  en  ses  Questions  mécaniques  sont 
parvenues  aux  Occidentaux  du  moyen  âge. 

Il  est  vraisemblable,  d'ailleurs,  qu'elles  leur  sont  parvenues 
par  l'intermédiaire  d'une  version  arabe.  Ce  passage  par  l'arabe 
explique  seul  l'absence,  dans  le  traité  que  nous  étudions,  de  tout 
mot  grec  simplement  latinisé  ;  de  tels  mots  abondent,  au  con- 
traire, dans  les  écrits  qui  ont  été  traduits  directement  du  grec 
au  latin;  tel  le  De  canonio. 


(t)  Les  Mécaniques  ou  V Élévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  publiées  et 
traduites  par  le  Baron  Carra  de  Vaux.  Extrait  du  Journal  Asiatique. 
Paris,  1894.  Livre  II,  Section  IV. 


—    321     — 

Les  livres  II,  III  et  IV  représentent  donc  une  importante 
relique  de  la  Science  grecque. 

Tout  différent  est  le  caractère  que  nous  présente  le  livre  I. 
Aucune  marque  île  la  Science  hellénique  ne  s'y  trouve  imprimée. 
Les  lettres  qui  désignent  les  divers  points  des  figures  s'y  succè- 
dent dans  l'ordre  de  l'alphabet  latin.  La  seule  marque  que  nous 
\  reconnaissions,  profondément  gravée,  est  celle  de  l'École  de 
Jordanus.  Visiblement,  ce  livre  est  une  production  du  moyen 
Age  occidental. 

D'ailleurs,  entre  le  premier  livre  du  traité  De  ponderibus  qui 
nous  occupe  et  les  trois  derniers  livres,  le  lien  est  des  plus 
lâches  ;  rien  de  plus  aisé  que  de  briser  ce  lien.  Aucune  des 
démonstrations  exposées  aux  trois  derniers  livres  n'invoque 
explicitement  une  proposition  du  premier  livre.  11  y  a  pins  :  les 
deux  notions  qui  jouent,  au  premier  livre,  un  rôle  essentiel,  la 
notion  de  gravité  secundum  situm  et  la  notion  de  travail  de  la 
pesanteur,  n'apparaissent  aucunement  aux  trois  derniers  livres. 
11  est  clair  que  le  premier  livre  d'une  part,  et  les  trois  derniers 
livres  d'autre  part,  forment  deux  ouvrages  distincts,  fort  artifi- 
ciellement réunis  l'un  à  l'autre. 

Les  manuscrits,  d'ailleurs,  ne  les  réunissent  pas  toujours. 
M.  A.  A.  Bjornbo  a  signalé  (1)  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
Vaticane,  le  Ms.  n°  3102,  où  l'on  trouve  d'abord  les  neuf  propo- 
sitions des  Elementa  Jordani,  puis  les  quatre  théorèmes  du  De 
canonio  ;  ces  treize  propositions  sont  suivies  des  trois  derniers 
livres  du  traité  De  ponderibus  qui  nous  occupe  en  ce  moment. 

Cbose  digne  de  remarque  :  11  semble  que  Léonard  de  Vinci 
ait  précisément  eu  en  mains  un  manuscrit  ainsi  composé.  En 
effet,  des  propositions  démontrées  aux  trois  derniers  livres  du 
traité  De  ponderibus,  il  n'en  est  presque  aucune  qui  n'ait  laissé 
en  ses  notes  une  trace  bien  reconnaissable  ;  il  semble,  au  con- 
traire, que  les  démonstrations  du  premier  livre  lui  soient  de- 
meurées entièrement  inconnues;  en  particulier,  les  tâtonnements 
et  les  hésitations  dont  sont  empreintes  ses  recherches  sur  le 
plan  incliné  s'expliqueraient  difficilement  s'il  avait  pu  lire  la 
belle  solution  de  ce  problème  que  le  mécanicien  du  xme  siècle 
avait  découverte. 

(1)  Axel  Anthon  Bjornbo,  Studien  iïber  Menelaos'  Sphcirik.  Beitrdge 
eur  Geschichte  der  Sphcirik  und  Trigonométrie  der  Griechen  (Abhand- 

LUNGEX     ZUR    GESCHICHTE    DER    MATHEMATISCHEN   WlSSENSCHAFTEN    MIT 

Einschluss  ihrer  Anwendungen,  begrilndet  von  Morilz  Cantor.  XlVtcs 
Heft,  S.  147  ;  1902). 


—    322  -=■ 

Il  nous  paraît  donc  assuré  que  le  traité  De  ponderibu s, regardé 
tout  d'abord  comme  l'œuvre  d'un  seul  auteur,  est,  en  réalité,  la 
réunion  de  deux  traités  hétérogènes,  dont  l'un  est  un  legs  de  la 
Science  grecque,  tandis  que  l'autre  a  vu  le  jour  au  moyen  âge. 

Si  ces  deux  écrits,  si  différents  d'origine  et  de  caractère,  se 
trouvent  le  plus  souvent  soudés  l'un  à  l'autre,  est  ce  pur  effet 
de  hasard  ? 

Les  écrits  dont  usait  l'Ecole  De  ponderibus  nous  offrent  un 
autre  exemple  de  soudure  entre  un  traité  d'origine  grecque  et 
un  autre  traité  composé  par  un  géomètre  du  moyen  âge  ;  les 
Elementa  Jordani  super  demonstrationem  ponderis  sont 
presque  toujours,  et  dès  le  xme  siècle,  unis  au  De  canonio.  Or, 
de  cette  rhapsodie,  la  raison  est  évidente  ;  le  De  canonio  ne  se 
suffit  pas  à  lui-même  ;  il  invoque  des  propositions  qui  ont  été 
démontrées  tt  par  Euclide,  par  Archimède  et  par  d'autres  „  ; 
la  démonstration  de  ces  propositions  est  l'un  des  principaux 
objets  de  l'écrit  de  Jordanus  ;  cet  écrit  forme  ainsi,  au  De  cano- 
nio, une  introduction  très  naturelle  et  peut  être  voulue  par  Jor- 
danus même. 

Ne  peut-on  donner  une  explication  analogue  de  la  soudure 
entre  le  premier  livre  du  De  ponderibus  et  les  trois  derniers? 

Comme  le  De  canonio.  le  second  livre  de  ce  traité  suppose  la 
loi  du  levier  et  son  extension  au  cas  où  l'on  tient  compte  du 
poids  des  bras  du  levier  ;  l'auteur  du  premier  livre  démontre 
ces  propositions  exactement  comme  Jordanus  l'avait  fait  avant 
lui  ;  en  sorle  que  son  premier  livre  peut,  aussi  bien  que  les  Ele- 
menta Jordani,  servir  d'introduction  au  second  livre. 

Mais  ce  premier  livre  apporte  au  troisième  livre  un  secours 
que  les  Elementa  Jordani  ne  lui  sauraient  donner. 

En  effet,  si  l'on  suit  avec  attention  le  raisonnement  par  lequel 
se  trouve  justifiée  la  première  proposition  de  ce  troisième  livre, 
on  reconnaît  sans  peine  que  ce  raisonnement  suppose  un  lemme. 
Ce  lemme  peut  s'énoncer  de  la  manière  suivante  :  "  Si  des  poids 
égaux  pendent  aux  bras  inégaux  d'un  levier  coudé,  il  faudra, 
pour  l'équilibre,  que  ces  poids  soient  équidistants  de  la  verticale 
du  point  d'appui.  „ 

Celte  proposition  était  assurément  connue  des  géomètres  de 
l'École  d'Alexandrie  ;  elle  est  citte  par  Héron  d'Alexandrie  (1) 
qui  la  regarde  avec  raison  comme  impliquée  dans  les  théorèmes 

(1)  Les  Mécaniques  ou  l'Élévateur  de  Héron  d'Alexandrie,  pp.  87  et 
seqq. 


—  323  — 

d'Arehimède.  Mais,  bien  loin  de  se  trouver  établie  dans  les  Ele- 
tnentd  Jordan*,  elle  y  était  formellement  niée.  Au  contraire, 
l'auteur  du  premier  livre  De  pondetfibuê  l'énonce  exactement, 

en  son  théorème  VIII,  et  il  la  justifie  par  un  raisonnement  des 
plus  élégants. 

De  même  que  Jordanus  de  Nemore  semble  avoir  rédigé  ses 
Elément  a  pour  en  faire  une  sorte  d'introduction  au  De  canonio, 
de  même  son  disciple,  en  composant  un  premier  livre  De  ponde- 
ribns,  parait  avoir  souhaité  de  fournir  aux  trois  derniers  livres 
un  leinme  dont  ils  avaient  besoin. 


G. 

Sur  un  passage  du  Tractatus  de  continuo  de  Thomas 
Bradwardin. 

La  surface  libre  d'un  liquide  en  équilibre  est  une  sphère  con- 
centrique au  Monde.  De  cette  vérité  découle  ce  corollaire  :  Une 
coupe  exactement  pleine  contient  plus  de  liquide  lorsqu'elle  est 
proche  du  centre  du  Monde  que  lorsqu'elle  en  est  éloignée. 

Ce  corollaire  est  une  de  ces  propositions  d'allure  paradoxale 
dont  les  maîtres  de  l'École  faisaient  volontiers  usage  pour 
frapper  l'imagination  de  leurs  disciples.Nous  l'avons  tout  d'abord 
rencontré  (1)  dans  VOpus  majus  de  Roger  Bacon  ;  nous  l'avons 
retrouvé  (2)  en  l'une  des  XIV  Questions  de  Pierre  d'Ailly  ;  Tho- 
mas Bradwardin,  qui  se  place  entre  ces  deux  auteurs,  l'énonce 
également. 

L'Anglais  Thomas  Bradwardin  naquit  vers  la  fin  du  xme  siècle 
à  Hartfield,  près  Chichester.  En  1325,  il  était  Proctor  (Procureur) 
de  l'Université  d'Oxford,  où  il  enseigna  tour  à  tour  la  Théologie, 
la  Philosophie  et  les  Mathématiques;  son  enseignement  lui  valut 
le  surnom  de  Doctor  profunchis.  Il  mourut  le  26  août  1349,  peu 
de  jours  après  sa  nomination  au  siège  archiépiscopal  de  Canter- 
bury. 

Plusieurs  des  écrits  mathématiques  de  Bradwardin,  dont  l'in- 
fluence avait  été  grande  sur  la  science  médiévale,  ont  été  impri- 
més à  la  fin  du  xve  siècle  et  au  début  du  xvie  siècle  ;  d'autres 

(1)  Tome  II,  p.  43. 

(2)  Tome  II,  p.  60. 


—  324  — 

sont  demeurés  manuscrits  ;  tel  le  Tractatus  de  continuo  dont 
nous  devons  à  Maximilian  Curtze  la  description  et  l'analyse  (1). 

Après  avoir  montré  qu'une  même  corde  soustend,  en  des  cir- 
conférences inégales,  des  arcs  inégaux,  et  qu'à  la  plus  grande 
circonférence  correspond  le  plus  petit  arc,  Bradwardin  ajoute  : 
"  Lorsqu'un  liquide  continu  se  trouve  contenu  dans  un  vase,  il 
abandonne  les  extrêmes  bords  du  vase,  qu'il  laisse  à  sec  et,  dans 
le  vase  demi-plein,  il  forme  une  intumescence  au-dessus  du  dia- 
mètre du  vase.  Si  l'on  élève  alors  ce  vase  demi-plein*  il  devient 
d'abord  plus  plein,  puis  tout  à  fait  plein  et  de  surface  convexe 
vers  la  liant;...  en  descendant,  au  contraire,  il  devient  moins 
plein.  „ 

Maximilien  Curtze  a  vu,  dans  ce  passage,  une  allusion  aux 
effets  de  la  capillarité  ;  nous  pensons  qu'il  n'en  est  pas  ainsi  et 
que  Bradwardin  veut  parler  du  corollaire  déjà  énoncé  par  Roger 
Bacon. 

H. 

Sur  la  progression  des  éléments  selon  Thomas  Bradwardin. 

Nous  avons  dit  (â)  comment  certains  commentateurs  d'Aris- 
tote  avaient  soutenu  cette  opinion  :  Le'volume  de  chacun  des 
quatre  éléments  feu,  air,  eau,  terre  est  exactement  décuple  du 
volume  de  l'élément  suivant.  Au  dernier  Chapitre  de  son  Trac- 
tatus de  proportionibus  (3),  Thomas  Bradwardin  a  proposé  une 
autre  loi  analogue,  qui  eut  vogue  dans  les  Ecoles. 

(1)  Maximilian  Curtze,  Ueber  die  Handschrift  B.  4°  2,  Froblematum 
Euclidis  explicatio  der  Kônigl.  G ymnas ialbibliothek  su  Tkorn  (Zeit- 
sc.hrift  fur  Mathematik  und  Physik,  XlIIter  Jahrg.,  1868  ;  Supplément, 
p.  85). 

(2)  Vidé  suprà,  t.  II,  pp.  93-94. 

(3)  Questio  de  modalibus  Bassani  Politi  —  Tractatus  proportionum 
introductorius  ad  calculationes  Suisset  —  Tractatus  proportionum 
Thome  Braduardini  —  Tractatus  proportionum  Nicholai  Oren  —  Trac- 
tatus de  latitndinibus  formarnm  ejusdem  Nicholai  —  Tractatus  de  lati- 
tudinibus  formarum  Blasii  de  Parma  —  Auctor  sex  inconvenientmm  — 
Colophon  :  Venetiis,  mandato  et  sumptibus  heredum  quondam  Nobilis 
Viri  D.  Octaviani  Scoli  Modoetiensis  per  Bonetum  Locatellum  Bergo- 
mensem  presbyterum.  Kalendis  Septembribus  1505. 

Le  passage  dont  nous  parlons  ne  se  trouve  pas  dans  l'édition  suivante: 
Contenta  in  hoc  libeilo  :  Arithmetica  communis  ex  Severini  Boetii  Arith- 
metica  per  M.  Johannem  de  Mûris  compendiose  excerpta.  —  Tractatus 
brevis  proportionum  :  abbreviatus  ex  libro  de  proportionibus  D.  Thome 


—  325  — 

Bradwardin  admet,  en  premier  lieu,  que  les  quatre  éléments 
remplissent  complètement  le  volume  sphérique  que  limite  l'orbe 
de  la  lune.  Il  admet,  d'après  Alfragan  et  Thftbitfa  ibn  Kurrah, 
que  le  rapport  du  diamètre  de  la  lune  au  diamètre  terrestre  est 
égal  à  32,30.  Il  admet  enfin  que  les  volumes  des  quatre  sphères 
qui  limitent  respectivement  la  terre,  l'eau,  l'air  et  le  feu  forment 
une  progression  géométrique. 

Une  calcul  bien  facile  aujourd'hui,  mais  dont  il  tire  visible- 
ment quelque  vanité,  lui  fait  connaître  alors  les  rapports  des 
volumes  de  ces  quatre  sphères  et  les  rapports  de  leurs  rayons. 

Celte  théorie  de  Bradwardin  fut  assurément  fort  remarquée 
dans  les  Ecoles  du  moyen  âge.  Elle  a  été  exposée  avec  grand 
soin  et  réfutée  par  Thinion  le  Juif  (1)  ;  elle  a  été  également  dis- 
cutée (2)  par  l'auteur  des  Meteorologiconim  libri  quatuor  qui 
ont  été  faussement  attribués  à  Duns  Scot.Au  milieu  du  XVIe  siècle, 
elle  avait  encore  ses  tenants;  en  1552,  Nonio  Marcello  Saia  la 
mentionne  comme  une  doctrine  accessible  aux  seuls  mathé- 
maticiens (3). 

Braguardini  Anglici  —  Tradatus  de  latitudinibus  formarum  secundum 
dodrinam  Magistri  Nicolai  Horem.  —  Algorithmes  M.  Georgii  Peur- 
bacbii  in  integris  —  Algorithmiis  Magistri  Joannis  de  Gmunden  de 
minuciis  phisicis  —  Colophon  :  Impressum  Vienne  per  Joannem  Sin- 
grenium  expensis  vero  Leonardi  et  Luce  Alautse  fratrum,  Anno  Domini 
MCCCCCXY.  Decimonono  die  Maii. 

(1)  Thimouis  Quœstiones  in  libros  Metheororum  ;  in  lib.  I,  quaest.  VI: 
Utrum  quatuor  elementa  sint  continue  proportionalia  ? 

(2)  R.  P.  F.  Joannis  Duns  Scoti,  Doctoris  subtilis,  Ordiuis  Minorum, 
Meteorologicorum  libri  quatuor.  Lugduni,  sumptibus  Laurentii  Durand, 
MDCXXXIX.  Lib.  I,  quaest.  XIII  :  Utrum  quatuor  elementa  sint  propor- 
tionalia continue  ?  —  Vide  infrà,  Note  I. 

(3)  Di  Nonio  Marcello  Saia  dala  Roccha  Gloriosa  in  Lucania  Ragio- 
nametiti  sopra  la  céleste  sfera  in  lingua  Italiana  comune.  Con  uno 
brève  Tradato  delà  compositions  delà  sfera  materiale  alla  Molto  Eccel- 
lente  e  Magna nima  Madama  Margherita  di  Franza,  Duchessa  di  Berri  ; 
ed  unica  Sorella  dell'  Invitissimo  e  Christianissimo  Henrico  secondo  Re 
di  Franza.  Parisiis,  Veneunt  apud  Franciscum  Bartholomaeum,  sub 
Scuto  Veneto.  1552.  Ragionamento  primo. 


326    - 


Sur  le  Traité  des  Météores  faussement  attribué  a 
Jean  Duns  Scot. 

Nous  avons  conté  précédemment  (1)  comment,  en  1617,  Fran- 
ciscus  de  Pitigianis  avait  fait  imprimer,  en  les  attribuant  à  Jean 
Duns  Scot,  des  Questions  sur  la  Physique  d'Aristote  qui  avaient 
été  publiées  depuis  un  siècle  sous  le  nom  de  Jean  Marsile  d'In- 
ghen  et  que  de  nombreux  scolastiques  avaient  citées  comme 
œuvres  de  ce  dernier. 

Les  Franciscains  qui  ont  édité  les  Œuvres  complètes  de  Duns 
Scot  (2)  n'ont  pas  partagé  l'erreur  commise  par  Franciscus  de 
Pitigianis.  Ils  ont  reproduit  (3),  il  est  vrai,  les  Qucestiones  in 
libros  Physicorum  que  celui-ci  avait  publiées  ;  mais  il  les  ont 
fait  précéder  d'une  Introduction  (4)  en  laquelle  le  P.  Wadding 
montrait  combien  l'attribution  de  ces  Questions  à  Duns  Scot 
était  invraisemblable  ;  très  nettement,  il  les  regardait  comme 
ayant  subi  l'influence  de  l'Ecole  nominaliste  de  Paris,  et  il  dési- 
gnait Marsile  d'Ingben  comme  un  de  leurs  auteurs  probables. 

L'œuvre  de  Duns  Scot,  qui  s'était  ainsi  enrichie  des  Questions 
sur  les  Physiques  composée  par  Marsile  d'Ingben,  fut  égale- 
ment accrue,  lorsque  l'édition  complète  en  fut  donnée,  de  Ques- 
tions apocryphes  sur  les  quatre  livres  des  Météores  d'Aristote  (5). 

Ces  Questions  sur  les  quatre  livres  des  Météores  sont,  elles 
aussi,  précédées  d'une  Introduction  du  P.  Wadding  (6). 

(1)  Voir  :  Tome  II.  p.  14,  en  note. 

(2)  R.  P.  F.  Joannis  Duns  Scoti,  Doctoris  subtilis,  Ordinis  Minorum, 
Opéra  onwia  quœ  hucusque  reperiri  potuerunt,  collecta,  recognita, 
notis,  scholiis,  et  commentariis  illuslrata,  a  P.  P.  Hibemis.  Collegii 
Romani  S.  Isidori  professoribus,  jussu  et  auspiciis  Rmi  P.  F.  Joannis 
Raptista?  a  Campanea,  ministri  generalis.  Lugduni,  sumptibusLaurentii 
Durand.  MDCXXXIX;  8  vol.  in-fol. 

(3)  R.  P.  F.  Joannis  Duns  Scoti,  Doctoris  subtilis,  Ordinis  Minorum, 
Dihidicissima  expositio  et  Qucestiones  in  octo  libros  Physicorum  Aris- 
totelis.  Operum  tomus  II. 

(i)  Censura  R.  P.  F.  Lucae  Waddingi  Hiberni  de  sequenti  opère  (Joan- 
nis Duns  Scoti  Opéra,  tomus  II). 

(5j  R.  P.  F.  Joannis  Duns  Scoti,  Doctoris  subtilis.  Ordinis  Minorum, 
Meteorologicorum  lïbri  quatuor.  Opus  quod  non  antea  lucem  vidit,  ex 
Anglia  transmîssum.  Advertat  compaclor  librorum  hune  tiàctatuin, 
aequo  lardius  ad  nos  delatum,  ante  tomum  [Il  pouendum  esse  ne  erret. 

(6)  R.  P.  Lucae  Waddingi  de  hoc  Meteororum  opusculo  censura. 


-  327  - 

Le  savant  Franciscain  ne  se  prononce  pas  formellement  contre 
leur  authenticité  ;  toutefois,  il  apporte  à  l'encontre  de  cette 
authenticité  des  argumeuts  bien  puissants  et  qu'il  réfute  à  peine. 

En  premier  lieu,  il  remarque  (pic  l'auteur,  citant  (I)  Thomas 
d'Aquin,  le  nomme  Beatns  Thomas.  Or,  Thomas  d'Aquin  a  été 
canonisé  par  Jean  \\ll,  qui  monta  sur  le  trône  pontifical  en 
1316,  taudis  (pic  Duns  Scot  est  mort  eu  1808. 

Eu  second  lieu,  l'écrit  sur  les  Météores  cite  (2)  le  Tradatus 
de  proportionibus  de  Thomas  Bradwardin  ;  or,  Thomas  Brad- 
wardin  qui  était,  en  1325,  procureur  de  l'Université  d'Oxford, 
et  qui  mourut  en  1349,  quarante-et-un  ans  après  Duns  Scot,  ne 
semble  pas  avoir  pu  composer  son  Tradatus  de  proportionibus 
durant  la  vie  du  Docteur  subtil. 

Le  P.  Wadding  émet  l'hypothèse  que  ces  Questions  sur  les 
quatre  livres  des  Météores  pourraient  être  l'œuvre  d'un  Fran- 
ciscain Anglais.  Simon  Tunsted,  mort  en  1309;  ce  religieux  est, 
en  effet,  donné  par  Pitseus  et  par  d'autres  écrivains  Francis- 
cains comme  ayant  composé  sur  ce  sujet  un  traité  qui  lui  valut 
une  grande  réputation. 

L'étude  de  ces  Quatre  livres  sur  les  Météores  ne  révèle  aucun 
détail  qui  ne  se  puisse  fort  bien  accorder  avec  l'hypothèse 
émise  ici  par  Wadding. 

Une  allusion  aux  Anglais,  contenue  en  la  cinquième  question 
du  livre  premier,  semble  indiquer  que  l'auteur  était  Anglais  ou 
vivait  en  Angleterre. 

D'autre  part,  l'influence  des  Questions  sur  les  livres  des 
Météores  composées  par  Thimon  se  marque,  à  chaque  instant, 
en  l'ouvrage  faussement  attribué  à  Duns  Scot  ;  les  titres  des 
questions  sont  souvent  identiques  dans  les  deux  écrits  ;  les  rai- 
sons invoquées  pour  les  résoudre  sont  fréquemment  les  mêmes; 
elles  sont  alors  présentées  dans  le  même  ordre  et  presque  dans 
les  mêmes  termes  ;  visiblement,  l'auteur  du  traité  attribué  à 
Duns  Scot  n'a  été,  le  plus  souvent,  qu'un  abréviateur  de  Thimon. 

Il  semble,  d'ailleurs,  que  de  l'abrégé  qu'il  avait  donné,  un 
nouvel  abrégé  ait  été  composé  ;  et  de  ce  nouvel  abrégé,  l'auteur 
nous  est  connu  ;  c'est  Nicole  Oresme. 

En   effet,  M.  Henri   Suter  a  fait  connaître  (3)  un   manuscrit. 

(l)Lib.  1,  quœst.  10. 

(2)  Lib.  I,qusest.  13. 

(3)  H  inrich  Suter.  Eine  bis  jeist  unbekannte  Schrift  des  Nie.  Oresme 
(Zeitsciirift  fï'h   Mathematik  und  Physik.  XXVII.  Jahrgang; 
Historisch-literarisrhe  Abtheilung,  p.  121). 


—  328  — 

conservé  sous  le  n°  839  à  la  Bibliothèque  du  Chapitre  de  S*  Gall  ; 
à  la  fin  de  ce  manuscrit  se  lisent  ces  paroles  :  Rescriptœ  sunt 
hœ  qnœstiones  venerabiles  Magistri  Oreni  super  libros  Metheo- 
rorum  Aristotelis  Peripotetici  (sic).  Anno  Domini  1459  pridie 
idus  mensis  Septembres  indictione  7a. 

M.  Suter  a  déjà  signalé  la  très  grande  analogie  du  traité  de 
Nicole  Oresme  avec  celui  qu'il  attribuait  à  Jean  Duns  Scot.  Les 
extraits,  malheureusement  peu  nombreux,  des  Questions  de 
Nicole  Oresme  que  nous  'fait  connaître  l'étude  de  M.  Suter  nous 
conduisent  à  penser  qu'Oresme  a  résumé  le  commentaire  que 
l'on  devait  plus  tard  attribuer  à  Duns  Scot;  ce  commentaire 
nous  paraît  avoir  servi  d'intermédiaire  entre  les  Questions  de 
Thimon  et  les  Questions  de  Nicole  Oresme. 

Si  l'on  observe  que  Thimon  le  Juif  (ou,  plus  exactement, 
Thémon  le  fils  du  Juif)  a  composé  ses  Questions  sur  les  Météo- 
res à  l'Université  de  Paris  et  qu'il  a  appartenu  à  cette  Université 
de  1349  à  13fîl  (1)  ;  que,  d'autre  part,  Nicole  Oresme,  né  en  1320, 
devint,  en  1355,  Grand  Maître  du  Collège  de  Navarre  et,  en  1377, 
Évêque  de  Lisieux,  où  il  mourut  en  1385,  on  voit  qu'il  est  natu- 
rel d'attribuer  la  composition  des  Questions  sur  les  Météores 
qui  furent  insérées  dans  les  œuvres  de  Duns  Scot,  à  un  écrivain 
Anglais  qui  les  aurait  rédigées  vers  l'an  1360.  Simon  Tunsted 
répond  fort  bien  à  ce  signalement. 

La  figure  de  la  terre  et  des  mers  a  occupé  notre  auteur  à  deux 
reprises  différentes. 

11  en  traite,  tout  d'abord,  en  la  Question  treizième  du  premier 
livre.  Cette  question  est  consacrée  à  l'examen  de  l'opinion  selon 
laquelle  les  volumes  des  quatre  éléments  formeraient  une  pro- 
gression géométrique. 

L'auteur,  qui  s'inspire  souvent  des  opinions  émises  par  Thimon 
sur  le  même  sujet,  prouve  que  le  volume  de  la  mer  est  inférieur 
au  volume  de  la  terre  "  Sinon,  dit-il  (2),  la  terre  entière  serait 
submergée,  conséquence  contraire  à  l'expérience.  Or,  cette  con- 
séquence se  pourrait  prouver  :  Que  l'on  imagine  la  terre  hors  de 
son  lieu  naturel  et  l'eau  au  centre  du  monde;  puis  que  la  terre 
descende  ;  avant  que  son  centre  ne  parvînt  au  centre  du  monde, 
elle  serait  entièrement  submergée,  puisqu'on  la  suppose  moins 
volumineuse  que  l'eau.  „ 

(1)  Cf.  :  P.  Duhem,  Thémon  le  fils  du  Juif  et  Léonard  de  Vinci;  II.  Ce 
que  nous  savons  de  Thémon,  le  fils  du  Juif  (Bulletin  Italien,  t.  VI, 
avril  1906). 

(2)  Joannis  Duns  Scoti  Meteorologicorum  libri  quatuor,  p.  33. 


—  329  — 

u  On  pourrait  prétendre  que  la  terre  se  trouve  placée  d'un 
côté  du  centre  du  inonde  et  que  l'eau  lui  l'ait  contrepoids  de 
l'autre  côté.  „ 

■  Mais  s'il  en  était  ainsi,  la  mer  irait  sans  cesse  en  s'appro- 
fondissant  au  fur  et  à  mesure  que  l'on  s'éloigne  des  côtes,  et 
cela  est  contre  l'expérience.  „ 

"  En  second  lieu,  la  terre  tend  naturellement  à  se  placer  ;ni- 
dessous  de  l'eau  ;  en  sorte  que  l'eau  placée  de  l'autre  côté  du 
centre  du  monde  ne  lui  saurait  faire  contre-poids.  „ 

14  Enfin  l'aggrégat  formé  par  la  terre  et  l'eau  ne  serait  pas 
sphérique.  Cette  conséquence  est  fausse,  car  nous  voyons  dans 
les  éclipses  que  l'ombre  de  cet  aggrégat  a  la  forme  d'un  cercle. 
Et,  d'autre  part,  la  conséquence  découlerait  évidemment  des 
prémisses  si  l'eau  était  plus  considérable  (pie  la  terre  et  que 
celle-ci  émergeât  en  partie.  „ 

Simon  Tunsted  combat  ici  l'opinion  de  Nicolas  de  Lyre  (Vide 
suprà,  p.  5:2)  ;  parmi  les  arguments  qu'il  lui  objecte,  il  en  est  que 
nous  avons  déjà  rencontrés  (Vide  suprà,  pp.  14-15)  dans  les 
commentaires  au  De  Cœlo  composés  par  Jean  de  Jandun. 

L'auteur  va  reprendre  cette  discussion,  d'une  manière  plus 
approfondie,  en  la  première  question  de  son  second  livre, 
question  qu'il  formule  ainsi  :  Utriim  mare  semper  fluat  a 
septentrione  ad  austrum. 

Au  second  article  de  cette  question  (1),  en  effet,  il  se  demande 
"  si  la  mer  est  le  lieu  naturel  des  eaux  „,  ce  qui  l'amène  à  exa- 
miner quels  sont  les  lieux  naturels  de  la  terre  et  de  l'eau.  Parmi 
les  difficultés  qu'il  examine,  en  voici  une,  qui  est  ia  quatrième  : 
"  Ou  bien  l'eau,  dans  son  mouvement,  tend  au  même  lieu  naturel 
que  la  terre,  ou  bien  non  ;  de  la  première  supposition,  il  résulte- 
rait que  le  centre  de  la  terre  est  le  lieu  naturel  de  l'eau  comme 
il  l'est  de  la  terre  ;  de  la  seconde,  il  résulterait  que  toute  gravité, 
en  ce  monde,  ne  tend  pas  au  même  centre.  „ 

La  réponse  par  laquelle  Simon  Tunsted  entend  résoudre  cette 
difficulté  mérite  d'être  citée  en  entier,  car  elle  donne  lieu  à  plus 
d'une  remarque  intéressante;  la  voici  : 

u  Au  sujet  du  quatrième  argument,  il  se  présente  une  grande 
difficulté.  „ 

u  Campanus,  au  cinquième  chapitre  de  son  traité  De  la  sphère, 
imagine  que  la  terre  se  trouve,  de  notre  côté,  élevée  au-dessus 
du  centre  du  monde  et  que  l'eau,  placée  de  l'autre  cô'.é,  lui  fait 

(1)  Joannis  Duns  Scoti  Meteorologicorum  libri  quatuor,  pp.  62-63. 


33o 


contre-poids  ;  la  gravité  terrestre  et  la  gravité  de  l'eau  ont  donc 
des  centres  différents.  Il  suppose  que  la  terre  était,  tout  d'abord, 
couverte  par  les  eaux  ;  puis  que,  sur  l'ordre  de  Dieu,  les  eaux 
se  sont  réunies  en  un  même  lieu  et  la  terre-ferme  a  apparu,  afin 
que  l'homme  et  les  autres  animaux  eussent  une  habitation  qui 
leur  pût  convenir.  Or,  cette  réunion  des  eaux  en  un  même  lieu 
ne  pourrait  se  faire  si  la  terre  demeurait  en  son  centre,  car  l'eau 
tendrait  alors  à  recouvrir  la  terre-ferme  ;  il  a  donc  été  néces- 
saire que  la  terre  montât  hors  de  son  lieu  naturel.  Voici  les 
paroles  mêmes  qu'écrit  Campanus  ;  après  avoir  énuraéré  la  posi- 
tion et  l'ordre  des  sphères  célestes  et  l'ordre  du  feu  et  de  l'air, 
il  dit  :  "  La  seconde  sphère  est  la  sphère  de  l'eau,  dont  la  surface 
sphérique  se  trouve,  selon  l'ordre  de  Dieu,  interrompue  par  la 
surface  de  la  terre  ;  la  terre  ferme  émerge  du  milieu  de  cette 
interruption  ;  l'ordre  de  Dieu  était  celui-ci  :  Ut  congregarentur 
aquœ...  „ 

*  Contre  cette  supposition,  voici  un  premier  argument  :  S'il  en 
était  ainsi,  on  pourrait  trouver  sur  la  terre  des  endroits  où  une 
certaine  masse  de  terre  et  une  certaine  masse  d'eau  ne  tombe- 
raient pas  suivant  le  même  chemin.  Cette  conséquence  est  con- 
traire à  l'expérience  :  En  quelque  endroit  que  l'on  élève  une 
certaine  masse  d'eau  au-dessus  du  sol,  elle  tombe  suivant  la 
même  voie  qu'une  masse  de  terre  mise  au  même  endroit.  Et, 
d'autre  part,  cette  conséquence  découle  de  la  supposition  faite, 
car  l'eau  se  mouvrait  vers  le  centre  de  l'eau  et  la  terre  vers  le 
centre  de  la  terre;  et  ces  deux  centres  seraient  distincts  si  la 
sphère  de  l'eau  et  la  sphère  de  la  terre  étaient  excentriques.  „ 

„  En  second  lieu,  le  contour  de  la  terre  habitable  serait  de 
figure  circulaire.  On  ne  peut  admettre  cette  conséquence,  car 
selon  Aristote,  en  ce  second  livre  des  Météores,  et  selon  plu- 
sieurs autres,  la  terre  habitable  est  plus  allongée  de  l'est  à 
l'ouest  que  du  nord  au  sud.  Et,  d'autre  part,  on  peut  prouver  que 
la  conséquence  découle  de  l'hypothèse  faite,  car  la  portion  de 
sphère  qui  s'élève  au-dessus  d'une  surface  sphérique  qui  lui  est 
excentrique  a  un  contour  circulaire.  „ 

"  Laissant  donc  de  côté  cette  supposition,  il  nous  faut  admettre 
que  la  terre  et  l'eau  sont  toutes  deux  concentriques  au  monde 
quant  à  la  gravité,  c'est  à  dire  que  la  terre  et  l'eau  ont  même 
centre  de  gravité,  mais  non  point  même  centre  de  grandeur.  „ 

"  Pour  comprendre  cela,  il  faut  remarquer  tout  d'abord  que 
la  terre,  dans  sa  totalité,  n'est  pas  purement  un  élément  simple; 
la  région  que  nous  habitons  est  mélangée,  et  par  conséquent 


—  33i    - 

plus  légère  que  la  terre  pure  qui  se  trouve  à  ['opposite  ;  H  «•••la 
est  bien  certain,  car  ceux  qui  creusent  la  terre  trouvent  tou- 
jours des  matières  de  natures  diverses,  <i u  sable,  «les  [lierres  et 
d'autres  corps,  qui  sont  des  mixtes.  „ 

tt  II  faut  remarquer,  en  second  lieu,  que  si  un  corps  de  gravité 
non  uniforme  tombai I  au  centre  du  monde,  c'est  son  centre  de 
gravité,  et  non  son  centre  de  grandeur,  qui  se  placerait  en  ce 
point.  Cela  es!  clair.  Supposons  qu'au  centre  du  monde,  il  ne  se 
trouve  ni  terre,  ni  eau,  mais  que  l'air  se  trouve  répandu  jusqu'à 
ce  point;  cpie  l'on  jette  alors  un  verre  d'eau  et  que  cette  eau 
tombe  jusqu'au  centre;  elle  se  réunirait  autour  de  ce  centre 
sous  forme  d'une  petite  sphère  d'eau.  Que  l'on  prenne  alors 
un  long  clou  de  fer,  muni  d'une  très  grosse  tête  ;  d'un  côté, 
celui  de  la  pointe,  ce  clou  émergerait  hors  de  l'eau  réunie  autour 
du  centre,  mais  de  l'autre  côté,  il  n'émergerait  point,  comme  ou 
le  comprend  sans  peine.  „ 

"  tl  résulte  de  là  que  le  centre  de  gravité  de  la  terre  est  dis- 
tinct de  son  centre  de  grandeur  car,  selon  la  première  supposi- 
tion, la  terre  n'est  point  de  gravité  uniforme  et  la  partie  mélan- 
gée, qui  se  trouve  de  notre  côté,  est  la  plus  légère  ;  dès  lors,  la 
partie  de  la  terre  qui  se  trouve  en  deçà  de  son  centre  de  gran- 
deur est  moins  pesante  que  celle  qui  se  trouve  au-delà;  et 
comme  son  centre  de  gravité  coïncide  avec  le  centre  du  monde, 
son  centre  de  grandeur  se  doit  trouver  en  deçà  du  centre  du 
inonde.  „ 

Arrêtons  nous  un  instant  à  l'étude  de  ce  texte. 

L'auteur  y  expose  la  théorie  selon  laquelle  la  terre  et  l'eau 
forment  deux  sphères  excentriques  l'une  à  l'autre  ;  sur  la  foi  de 
Giuntini,  nous  avions  attribué  cette  théorie  à  Nicolas  de  Lyre  ; 
or,  elle  est  ici  attribuée,  de  la  manière  la  plus  formelle,  à  Cam- 
panus  de  Novare  ;  cette  attribution  est  appuyée  d'une  citation 
de  Campanus. 

Il  faut  que  l'auteur  des  Meteorologicorum  libri  quatuor  ait 
eu  du  Tractatus  de  Sphœra  de  Campanus  un  texte  bien  différent 
de  ceux  qui  ont  été  publiés;  en  ceux-ci  (1),  on  ne  trouve  nulle- 
ment la  phrase  que  cite  Simon  Tunsted  et  la  pensée  de  Cam- 
panus apparaît  bien  différente  de  celle  qu'il  lui  prête. 


(1)  A  la  p.  59  du  tome  II,  nous  avons  mentionné  deux  collections  de 
traités  astronomiques  où  se  trouve  le  Tractatus  de  Sphœra  de  Cam- 
panus ;  ces  collections  ont  été  imprimées  à  Venise  en  1528  et  en  1531. 
En  ces  deux  collections,  le  texte  du  Tractatus  de  Sphœra  est  le  même. 


—  332  — 

Citons,  d'ailleurs,  les  Chapitres  IV  et  V  du  Tractatus  de 
Sphœra  : 

u  Chapitre  IV.  De  la  forme  naturelle,  de  la  situation  et  de 
l'ordre  des  éléments.  „ 

"  La  situation  naturelle  des  éléments,  leur  forme  et  l'ordre 
dans  lequel  ils  se  succèdent  sont  conformes  à  ce  que  je  vais 
dire  :  Imagine-toi  que  la  terre  soit  exactement  sphérique  et  que 
la  masse  entière  de  l'eau  la  recouvre  d'une  couche  sphérique  ; 
que,  de  même,  la  totalité  de  l'air  forme  une  couche  sphérique 
enveloppant  la  sphère  de  l'eau  ;  que  le  feu,  enfin,  forme  une 
couche  sphérique  contenant  les  trois  sphères  précédentes.  Les 
quatre  éléments  seront  alors  exactement  sphériques  et  exacte- 
ment concentriques  ;  ils  auront  un  commun  centre  qui  sera  le 
centre  de  la  terre.  Tels  sont  la  situation,  la  forme  et  l'ordre 
naturel  des  éléments.  „ 

"  Chapitre  V.  Pourquoi  la  sphère  de  Veau  n'est  pas  com- 
plète. „ 

"  En  réalité  l'eau  n'enveloppe  pas  entièrement  la  terre  en 
forme  de  couche  sphérique.  Il  en  fut  ainsi  en  vue  des  choses 
créées  qui,  de  même  que  beaucoup  de  choses  nécessaires  à  leur 
vie,  ne  pourraient  subsister  sans  terre  ferme.  Aussi  Celui  qui  a 
fait  toutes  choses,  après  avoir  jeté  les  yeux  sur  l'ordre  naturel 
que  nous  avons  décrit  ci  dessus,  voulut-il  préordonner  les  élé- 
ments à  la  fin  qu'il  se  proposait  ;  il  dit  alors  :  Que  les  eaux  qui 
sont  sous  le  ciel  se  réunissent  en  un  même  lieu  et  que  la  terre 
ferme  apparaisse.  11  ne  faut  pas  comprendre  par  là  que  les  eaux 
se  sont  gonflées  et  ont  pris  la  forme  d'une  sphère  élevée  vers  le 
ciel,  mais  que  la  terre,  dans  la  région  qui  se  montre  actuelle- 
ment émergée  s'est  soulevée  à  la  façon  d'une  île,  abandonnant 
sa  sphéricité  parfaite  et  produisant  une  interruption  dans  la  sur- 
face sphérique  de  l'eau.  L'eau,  en  effet,  par  suite  de  sa  fluidité, 
ne  peut  être  contenue  que  par  une  paroi  étrangère  ;  la  terre,  au 
contraire,  qui  est  solide  et  cohérente,  peut  être  à  elle-même  sa 
propre  borne  ;  aussi  l'inégalité  dont  nous  venons  de  parler  qui, 
pour  l'eau,  était  impossible,  ne  l'était  pas  pour  la  terre.  Car  tout 
corps  pesant  se  dirige  à  son  centre  par  la  voie  qui  l'en  rapproche 
le  plus  ;  supposons  des  lors  que  l'eau  se  soulève  de  la  manière 
indiquée  ci-dessus  et  excède  la  surface  sphérique  qui  lui  con- 
vient :  rien  n'empêchera  les  eaux  qui  se  sont  gonflées  de  redes- 
cendre jusqu'à  cette  surface  sphérique,  car,  lorsqu'elles  sont 
contenues  en  cette  surface,  elles  sont  plus  proches  du  centre 
que  lorsqu'elles  s'élèvent  au-dessus.  La  partie  de  la  terre  qui 


—  333  — 

est  visible  a  donc  émergé  <lu  sein  de  la  masse  des  eaux,  de 
même  qu'en  plusieurs  lieux,  «les  ile-^  émergent  au*dessus  de  la 
mer;  et  de  môme  que  ces  lies,  dans  les  lieux  où  elles  se  trouvent, 
— < »ii t  plus  distantes  du  centre  que  ne  l'esl  la  surface  de  la  mer, 

de  même,  les  diverses  parties  de  la  terre  ferme  sont  plus  éloi- 
gnées du  même  centre  que  les  diverses  parties  de  la  surface  des 
eaux.  La  terre  ferme  tout  entière  est  donc  comme  une  grande 
lie  qui  se  soulève  au  sein  de  l'air  au-dessus  de  la  surface  de 

l'eau.  „ 

■  Résumons  ce  que  nous  venons  de  dire  :  La  surface  de  l'uni- 
versalité des  eaux  est  exactement  sphérique  ;  son  centre  est  le 
centre  de  la  sphère  qui  serait  naturelle  à  la  terre  ;  c'est  aussi  le 
centre  des  deux  autres  sphères  élémentaires,  à  savoir  de  la 
sphère  de  l'air  et  de  la  sphère  du  feu.  „ 

Tout  commentaire  affaiblirait  la  clarté  et  la  précision  de  ces 
deux  chapitres  de  Campanus  ;  on  n'y  saurait  trouver  trace  de 
la  doctrine  que  Tunsted  prête  à  ce  géomètre  ;  le  texte  par  lequel 
il  justifie  cette  attribution  est  vraisemblablement  un  texte  altéré. 

L'erreur  de  l'auteur  des  Meteorologicorum  libri  quatuor  s'est. 
d'ailleurs,  propagée  ;  on  la  retrouve,  comme  nous  l'avons  dit  (1), 
dans  les  Commentaires  sur  tes  Physiques  de  Gaétan  de  Tiène, 

D'autres  ont  attribué  à  Campanus  la  doctrine  soutenue  par 
Albert  de  Saxe  ;  tels  Jean  Marsile  d'Inghen  (2)  et  Jean  Baptiste 
Capuano  de  Manfredonia  (3).  Cette  attribution  n'est  pas  mieux 
justifiée  que  la  précédente  ;  Campanus  n'a  pas  dit  un  mot  de  la 
distinction  entre  les  centres  de  grandeur  et  de  gravité  de  la  terre. 

Si  l'auteur  des  Meteorologicorum  libri  quatuor  expose  la 
théorie  d'Albert  de  Saxe  sans  en  citer  l'auteur,  du  moins  n'en 
fait-il  pas  hommage  à  quelque  physicien  qui  y  soit  demeuré 
entièrement  étranger. 

L'exposition  qu'il  donne  de  cette  théorie  paraît  avoir  influé 
grandement  sur  l'enseignement  des  Ecoles. 

Pour  faire  comprendre  comment  le  centre  de  gravité  de  la 
terre  se  trouve  au  centre  du  monde  sans  que  son  centre  de  gran- 
deur s'y  trouve,  il  imagine  que  l'on  place  en  ce  centre  un  long 
clou  à  grosse  tête.  Cet  exemple  saisissant  devait  plaire  aux 
maîtres  de  la  Scolastique.  Aussi  Jean  Marsile  d'Inghen  en  fait-il 

(1)  Vide  suprà,  t.  Il,  p.  63. 

(2)  Vide  suprà,  t.  II,  p.  55. 

(3)  Vide  suprà,  t.  II,  p.  60,  et  infrà,  note  M. 


—  334  — 

usage  à  son  tour  lorsqu'il  veut  exposer  (1)  la  doctrine  d'Albert 
de  Saxe  que,  d'ailleurs,  il  repousse. 

Nous  avons  vu  (2)  que  Léonard,  voulant  de  même  obtenir  une 
représentation  de  la  doctrine  d'Albertutius,  avait  imaginé  que 
la  terre  prît  la  forme  d'un  tétraèdre;  c'est  à  cette  occasion, 
semble-t-il,  qu'il  a  déterminé  le  premier  le  centre  de  gravité  de 
ce  solide. 

Le  tétraèdre  de  Léonard  a  bien  pu  être  suggéré  par  le  clou 
de  Simon  Tunsted  et  de  Marsile  d'Inghen.  Nous  en  avons  déjà 
fait  la  remarque  ;  mais  cette  remarque  peut  être  appuyée  de 
nouveaux  rapprocliements.  Dans  le  cahier  même  où  Léonard  a 
substitué  un  tétraèdre  à  la  terre  et  où  il  a  déterminé  le  centre 
de  gravité  de  ce  tétraèdre,  nous  trouvons  deux  passages  que 
l'on  ne  peut  lire  sans  songer  à  l'exposé  de  Simon  Tunsted. 

Voici  ces  deux  passages  : 

"  Eau,  air,  terre  (3).—  Que  la  terre  se  meuve  de  quelque  côté 
qu'elle  veuillejamais  la  surface  de  l'eau  ne  sortira  de  sa  sphère, 
mais  elle  sera  toujours  équidistante  au  centre  du  monde.  Donné 
que  la  terre  s'éloignât  du  centre  du  monde,  que  ferait  l'eau  ? 
Elle  resterait  autour  de  ce  centre  avec  une  égale  épaisseur, 
mais  avec  un  moindre  diamètre  que  quand  elle  avait  la  terre  en 
corps.  „ 

"  Plomb,  goutte  de  rosée  (4).  —  Dans  la  goutte  de  rosée  bien 
ronde,  on  peut  considérer  beaucoup  de  cas  différents  de  l'office 
de  la  sphère  de  l'eau  ;  comment  elle  contient  en  soi  le  corps  de 
la  terre  sans  destruction  de  la  sphéricité  de  sa  surface.  Que 
d'abord  on  prenne  un  cube  de  plomb  de  la  grandeur  d'un  grain 
de  panic,  puis  qu'avec  un  fil  très  fin  à  lui  joint,  on  le  submerge 
dans  cette  goutte  ;  on  vera  que  cette  goutte  ne  perd  pas  sa  pre- 
mière rondeur,  bien  qu'elle  soit  agrandie  d'autant  qu'est  le  cube 
enfermé  dans  cette  rosée.  „ 

Au  début  du  cahier  F,  Léonard  nous  apprend  qu'il  avait  ne 
mains  un  traité  des  Météores.  Nous  nous  sommes  efforcés  (5) 

(1)  Vide  stqjrà,  t.  II,  p.  55. 

(2)  Vide  suprà,  t.  II,  pp.  73-75. 

(3)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  publiés  par  Ch.  Ravaisson- 
Mollien  ;  Ms.  F.  de  la  Bibliothèque  de  l'Institut,  fol.  22,  verso. 

(4)  Les  Manuscrits  de  Léonard  de  Vinci,  publiés  par  Ch.  Ravaisson- 
Mollien;  Ms.  F  de  la  Bibliothèque  de  l'Institut,  fol.  62,  verso.  —  Cf.  Del 
moto  e  misura  delV  aqua,  lib.  I,  capit.  XIV,  p.  280. 

(5)  P.  Duhem,  Thémon  le  fils  du  Juif  et  Léonard  de  Vinci  (Bulletin 
Italien,  t.  VI,  avril  et  juillet  1906). 


—  335  — 

d'établir  que  ce  Iraité  étail  le  recueil  de  Questions  composées 
par  Thémon  le  lits  du  Juif.  Le  rapprochement  que  mm-*  venons 
de  signaler  pourrait  mettre  en  doute  l'exactitude  de  cette  con- 
clusion :  il  pourrait  faire  croire  que  Léonard  lisait  non  pas  les 
Quœstiones  in  libros  metheorortim  de  Thémon,  mais  les  Quatuor 
Ubri  meteorologicorum  de  Simon  Tunsted. 

L'analogie  est  souvent  très  grande  entre  ees  deux  traités;  il 
semble  donc  malaisé,  au  premier  abord,  de  décider  si  Léonard  a 
usé  «le  l'un  plutôt  (pie  de  l'autre;  mais  un  examen  pins  attentif 
permet,  croyons  nous,  de  résoudre  la  question. 

l'eut-être  Léonard  a-t-il  eu  eu  mains  le  traité  des  Météores 
que  l'on  devait  un  jour  attribuer  à  Duns  Scot;  mais  bon  nombre 
des  pensées  que  nous  lisons  en  ses  cahiers  n'ont  pu  être  tirées 
de  cet  ouvrage  :  seule,  la  lecture  des  Questions  de  Thémon  a  pu 
les  suggérer. 

Par  exemple,  le  premier  livre  du  traité  attribué  à  Simon  Tun- 
sted se  termine  par  deux  questions  (la  XXVe  et  la  XXVIe)  qui 
sont  ainsi  formulées  :  Utrum  fontes  et  fluvii generentur  ex  aqua 
pluviali,  congregata  in  visceribus  terrer? —  Utrum  in  conca- 
vitatibus  terrœ  gêner  etur  aqua  fontium  ex  aère  evaporato  ? 
De  même,  le  premier  livre  de  l'ouvrage  de  Thimon  se  termine 
par  cette  question  (la  XXe)  :  Utrum  aquœ  fontium  et  uquœ  flu- 
violes  generentur  in  concavitatibus  terrœ  ?  Au  sujet  de  l'origine 
des  sources,  les  deux  auteurs  soutiennent  une  même  doctrine, 
qui  est  d'ailleurs  celle  d'Albert  le  Grand.  Mais,  pour  exposer 
celte  théorie,  Thémon  invoque  l'exemple  de  la  distillation  pro- 
duite dans  l'alambic,  tandis  que  ni  Albert  le  Grand,  ni  Simon 
Tunsted  ne  fond  usage  de  cette  comparaison.  Or  Léonard  a 
insisté  sur  cette  analogie. 

De  même,  Léonard  a  vivement  argumenté  en  faveur  de  la 
théorie  de  la  marée  solaire  exposée  par  Thimon  aux  deux  pre- 
mières questions  de  son  second  livre.  Lorsqu'en  la  seconde  ques- 
tion de  son  second  livre,  Simon  Tunsted  traite  du  flux  et  du 
reflux,  il  ne  fait  aucune  allusion  à  cette  théorie;  il  se  borne  à 
emprunter  à  Robert  Grosse-Teste  l'explication  des  marées  par 
l'influence  de  la  lune. 

Il  est  donc  possible  que  Léonard  ait  lu  les  Meteorologicorum 
Ubri  quatuor  que  le  xvne  siècle  devait,  en  dépit  de  toute  évi- 
dence, attribuer  à  Jean  Duns  Scot  ;  mais  à  coup  sûr,  il  a  lu  et 
et  médité  l'ouvrage  remarquable  dont  celui-là  s'était  inspiré,  les 
Quœstiones  in  libros  metheororum  de  Thémon  le  fils  du  Juif. 


—  336  — 

J. 

L'influence  d'Albert  de  Saxe  et  Nicole  Oresme. 

La  théorie  de  la  gravité  formulée  par  Albert  de  Saxe  et  les 
conséquences  qu'il  en  tirait  touchant  la  disposition  relative  de 
la  terre  ferme  et  de  l'eau  eurent  la  plus  grande  influence,  jus- 
qu'à la  fin  du  xvie  siècle,  sur  les  opinions  des  philosophes  et  des 
physiciens.  Cette  influence  s'exerçait  déjà  sur  les  maîtres  de 
l'Université  de  Paris  qui  furent  les  contemporains  d'Albert  de 
Saxe.  Nicole  Oresme  nous  en  est  garant. 

Nicole  Oresme,  né  vers  1320  en  Normandie,  mort  en  1382, 
devint  en  1355,  c'est-à-dire  à  l'époque  où  l'enseignement  d'Albert 
de  Saxe  brillait  de  tout  son  éclat,  grand  maître  du  Collège  de 
Navarre  ;  il  fut,  comme  l'on  sait,  précepteur  du  dauphin,  plus 
tard  Charles  V,  puis,  en  1377,  évêque  de  Lisieux. 

Cet  esprit  universel,  ce  grand  mathématicien  auquel  on  doit 
la  première  idée  des  coordonnées,  nous  a  laissé  un  petit  traité 
d'astronomie  (1)  écrit  en  français  et  destiné  à  enseigner  les  élé- 
ments de  cette  science  à  ceux  que  le  xvne  siècle  eût  appelés 
"  les  honnêtes  gens  „,  que  notre  siècle  nommerait  *  les  gens  du 
monde.  „ 

Oresme,  d'ailleurs,  a  marqué,  dans  un  Prologue  au  lecteur, 
l'objet  de  son  livre  :  "  La  figure  et  la  disposition  du  monde,  „ 
dit-il,  "  le  nombre  et  ordre  des  éléments  et  les  mouvemens  des 
corps  du  ciel  appartiennent  à  tout  homme  qui  est  de  franche 
condition  et  de  noble  engin.  Et  est  belle  chose,  délectable, 
profitable  et  honneste...  Duquel  je  vueil  dire  en  françois  géné- 
ralement et  plainement  ce  qui  est  convenable  à  sçavoir  à  tout 
homme,  sans  me  trop  arrester  es  démonstrations  et  es  subtilitez 
qui  appartiennent  aux  astronomiens.  „ 

Or,  au  Chapitre  I  du  Traicté  de  la  Sphère,  Chapitre  qui  a  pour 
titre  :  De  la  figure  du  monde  et  de  ses  parties  principales,  voici 
ce  que  nous  lisons  : 

u  Après  la  terre  est  l'eau,  ou  la  mer  :  mais  elle  ne  cœuvre  pas 
toute  la  terre  ;  car  aulcune  partie  de  la  terre  n'est  pas  de  si 

(1)  Traicté  de  la  sphère,  translaté  de  latin  en  françois  par  Maistre 
Nicole  Oresme,  très  docte  et  renommé  philosophe.  On  le  vent  à  Paris 
en  la  rue  Judas  chez  Maistre  Simon  du  Bois  imprimeur.  (In  fine  :  Im- 
primé à  Paris  par  Maistre  Simon  du  Bois).  —  Ce  petit  volume,  imprimé 
en  caractères  gothiques,  ne  porte  ni  date  d'impression,  ni  pagination. 


-  337  - 

pesante  nature  comme  l'aultre.  Ainsi  comme  nous  voions  c] ne 
estaing  ne  pois»-  pas  tant  comme  plomb.  Kl  pource,  la  partie 
moins  pesante  est  pins  lianlte  et  plus  loing  <ln  centre  ;  <'l  des* 
couverte  d'eau  ;  affin  que  les  bestes  y  puissent  vivre, et  est  ainsi 
comme  la  face  et  le  visaige  de  Ja  terre,  tout  descouvert  ;  tors 
que  parmy  va  aulcunes  petites  mers,  lira/,  de  mer  et  fleuves;  et 
tout  te  demourant  est  ainsi  comme  enchapperonné,vestu,e1  affu- 
blé de  la  grant  mer.  „ 

Ainsi,  grâce  à  Nicole  Oresme,  avant  la  tin  du  xiv  siècle,  cer- 
tains corollaires  des  doctrines  d'Albert  de  Saxe  avaient  cessé 
d'être  L'apanage  des  seuls  "  astronomieus  „  pour  tomber  dans 
le  domaine  de  Ions  les  hommes  u  de  franche  condition  et  de 
noble  engin.  „ 


Sur  quelques  passages  des  XIV  Qusestiones 
de  Pierre  d'Ailly. 

Au  Chapitre  XV  (Tome  II,  pp.  58-tîO),  nous  avons  dit  quelques' 
mots  de  l'important  écrit  de  Pierre  d'Ailly  qui  a  pour  titre  : 
In  sphœram  Johannis  de  Sacro  Bosco  subtilissimœ  XIV  quœs- 
tiones  ;  notre  attention  a  été  attirée,  en  particulier,  sur  l'une  de 
ces  quatorze  questions,  sur  celle  qui  est  classée  la  cinquième  et 
qui  est  formulée  en  ces  termes  :  Quœritnr  utrum  cœîum  et 
quattuor  elementa  suit  sphœrica  ?  Nous  y  avons  vu  le  célèbre 
cardinal  reproduire  presque  textuellement  des  passages  entiers 
d'Albert  de  Saxe  ;  notamment,  c'est  à  ce  maître  qu'il  emprunte 
cette  remarque  si  importante  :  "  On  peut  faire  l'expérience  de 
la  rotondité  terrestre  de  la  manière  suivante  :  Qu'un  homme  se 
déplace  à  la  surface  de  la  terre,  à  partir  d'un  certain  point,  vers 
le  midi,  qu'il  voie  de  quelle  quantité  la  hauteur  du  pôle  aura 
changé  et  qu'il  mesure  le  chemin  parcouru  ;  puis  qu'il  continue 
son  chemin  jusqu'à  ce  que  la  hauteur  du  pôle  ait  subi  une 
seconde  variation  égale  à  la  première  ;  si  le  second  chemin  par- 
couru est  égal  au  premier,  il  faut  nécessairement  que  la  terre 
soit  phèriqne.  „ 

Celte  remarque,  qui  contient  en  germe  la  Géodésie  tout 
entière,  semble  bien  une  idée  originale  d'Albert  de  Saxe  (Vide 
suprà,  t.  II,  p.  46)  ;  les  XIV  Quœstiones  ont  assurément  contri- 
bué, autant  et  peut  être  plus  que  les  Questions  sur  le  De  Cœlo 
de  son  auteur,  à  la  faire  connaître  aux  astronomes. 


—  338  — 

Il  est,  cependant,  un  point  essentiel  où  Pierre  d'Ailly  s'écarte 
de  l'enseignement  d'Albertntins  ou,  du  moins,  de  ce  qui  fut  son 
enseignement  définitif, 

Pierre  d'Ailly  se  demande,  au  cours  de  sa  Ve  Question,  si  la 
terre  est  au  milieu  du  firmament  ;  il  remarque,  à  ce  propos,  que 
"  ces  mots  peuvent  être  entendus  dans  quatre  sens  différents  ; 
ils  peuvent  signifier  :  1°  Que  le  centre  du  firmament  coïncide 
ave':  le  centre  de  grandeur  de  la  terre  ;  2°  qu'il  coïncide  avec  le 
centre  de  gravité  de  la  terre  :  3°  qu'il  coïncide  avec  le  centre  de 
gravité  d'un  cerlain  aggrégat  dont  la  terre  fait  partie  ;  4°  que  la 
terre  est  entourée  de  toutes  parts  par  le  firmament.  „ 

u  Ces  remarques  faites  „,  ajoute  le  célèbre  évêque  de  Cam- 
brai, "  posons  nos  conclusions  „. 

"  Première  conclusions  :  Le  centre  de  gravité  de  la  terre  ne 
coïncide  pas  avec  son  centre  de  grandeur,  car  la  terre  n'est 
point  d'uniforme  gravité;  en  effet,  la  partie  que  les  eaux  ne 
couvrent  pas  et  sur  laquelle  passe  le  soleil  est  rendue  plus 
légère  par  la  chaleur  solaire  ;  au  contraire,  la  partie  couverte 
par  l'eau  est  alourdie  par  le  froid  de  l'eau.  „ 

"  Seconde  conclusion  :  Le  centre  de  gravité  de  la  terre  n'est 
pas  au  milieu  du  firmament.  Cela  est  évident  ;  si  l'on  partageait, 
en  effet,  la  terre  en  deux  parties  qui  fussent  de  même  gravité, 
l'ensemble  de  la  partie  couverte  par  l'eau  et  de  l'eau  qui  l'en- 
toure repousserait  l'autre  partie  jusqu'à  ce  que  le  centre  de 
gravité  de  l'aggrégat  tout  entier  fût  au  centre  du  inonde.  „ 

tt  Troisième  conclusion  :  La  terre  n'a  point  un  centre  de  gran- 
deur placé  au  centre  du  firmament,  car  elle  serait  alors  entière- 
ment recouverte  par  les  eaux...  Il  faut  donc,  en  la  terre,  imaginer 
trois  centres  qui  demeurent  réellement  distincts  :  Le  premier 
est  le  centre  de  grandeur,  le  second  le  centre  de  gravité  et  le 
troisième  le  centre  du  firmament.  Il  résulte  de  ce  qui  précède 
que  la  terre  ne  peut  être  dite  occuper  le  centre  du  firmament 
ni  au  premier  sens,  ni  au  second  ;  elle  ne  l'occupe  ni  par  son 
centre  de  grandeur,  ni  par  son  centre  de  gravité.  „ 

tt  Quatrième  conclusion  :  Le  centre  de  gravité  de  l'aggrégat 
formé  par  la  terre  et  par  l'eau  se  trouve  au  centre  du  firmament  ; 
cela  e>t  évident,  car  cet  aggrégat  forme  un  corps  grave  libre  de 
tout  empêchement  :  il  se  meut  donc  jusqu'à  ce  que  son  centre  de 
gravité  ï«e  trouve  au  centre  du  inonde,  comme  l'exige  la  nature 
du  grave.  Dès  lors,  puisque  le  centre  de  gravité  de  l'aggrégat 
formé  par  la  terre  et  par  l'eau  est  au  milieu  du  inonde,  il  suit  de 
nos  remarques   préliminaires   que   cet  aggrégat   peut  être  dit 


-  i-i9  - 

situé  au  milieu  du  monde.  En  second  lieu,  on  voit  que  la  terre 
peut  être  dit»',  an  troisième  sens  de  ces  mots,  située  an  milieu 
du  firmament,  puisqu'elle  fait  partie  d'un  aggrégat  qui  est  au 
milieu  du  inonde;  et  l'on  en  peut  dire  autant  «le  l'eau.  „ 

"  Dernière  conclusion  :  La  terre  et  l'eau  peuvent  être  dites 
situées  au  milieu  du  monde,  en  prenent  ces  mots  au  quatrième 
sens.  „ 

En  ces  passages,  Pierre  d'Ailly  se  déclare  nettement  pour 
une  doctrine  qu'Albert  avait  émise  dans  ses  Questions  sur  la 
Physique  (Vide  supra,  t.  II,  p.  27),  mais  qu'il  avait  rejetée  dans 
ses  Questions  sur  le  De  Cœlo  (Vide  supra,  t.  II,  p.  28);  cette 
même  opinion  avait  failli  ravir  l'adhésion  deTbimon  (Vide  supra, 
t.  II,  p.  51).  Nous  avons  vu  (Chapitre  XV,  7)  quel  rôle  cette  doc- 
trine, reprise  par  Mauro  de  Florence,  avait  joué  dans  les  dis- 
cussions scientitiques  du  xvie  siècle  ;  il  est  vraisemblable  que  la 
grande  autorité  de  Pierre  d'Ailly,  que  la  réputation  de  ses 
XIV  Quœstiones  contribuèrent  à  la  vogue  étrangement  prolon- 
gée dont  elle  a  joui. 

Il  est  un  autre  point  où  la  doctrine  de  Pierre  d'Ailly  semble 
se  séparer  de  l'enseignement  d'Albert  de  Saxe.  En  la  même 
cinquième  question,  nous  lisons  ce  qui  suit  : 

14  On  peut  émettre  un  doute  :  Cet  aggrégat  de  terre  et  d'eau, 
qui  se  trouve  naturellement  en  repos  au  milieu  du  monde,  est-il 
doué  de  gravité  actuelle  ?  A  ce  doute  on  peut,  au  moins  d'une 
manière  probable,  répondre  par  l'affirmative.  On  peut  s'en  per- 
suader, tout  d'abord  par  la  raison  suivante  :  Placé  hors  de  son 
lieu  naturel,  cet  aggrégat  serait  grave  actuellement  ;  or,  il  ne 
perd  pas  cette  qualité  en  gagnant  son  lieu  naturel  ;  il  demeure 
donc  doué  de  gravité  actuelle  lorsqu'il  se  trouve  en  ce  lieu.  Il 
ne  servirait  à  rien  d'objecter  que  cette  gravité  ne  tire  alors  ni 
vers  le  haut,  ni  vers  le  bas.  Il  n'en  est  pas  moins  certain  que  la 
gravité  actuelle  demeure  et  qu'elle  continue  à  exercer  actuel- 
lement son  office  de  gravité.  Voici  un  argument  qui  le  prouve  : 
Si  l'aggrégat  formé  par  la  terre  et  l'eau  n'était  pas  actuellement 
grave,  une  petite  mouche  serait  de  force  à  déplacer  cet  aggré- 
gat ;  cette  conséquence  est  inacceptable  et,  cependant,  elle  se 
tire  logiquement  des  prémisses  ;  la  mouche,  en  effet,  dispose, 
pour  pousser  ou  pour  tirer,  d'une  certaine  puissance  ;  l'aggrégat, 
au  contraire,  n'opposerait  aucune  résistance  à  cette  impulsion 
si  la  gravité  n'agissait  point...  Il  faut  donc  imaginer  que  la  gra- 
vité ou  la  légèreté  a  deux  offices  ;  l'un  de  ces  deux  offices  con- 
siste à  mouvoir  le  corps  en  lequel  elle  se  trouve  lorsque  ce  corps 


—  340  — 

est  placé  hors  de  son  lieu  naturel  ;  l'autre  est  de  conserver  et  de 
maintenir  ce  corps  en  son  lieu  lorsqu'il  s'y  trouve.  Qu'elle 
exerce  l'un  ou  l'autre  de  ces  offices,  la  gravité  ou  la  légèreté 
doit  être  dite  actuelle.  Notre  aggrégat  de  terre  et  d'eau  est  donc 
actuellement  grave.  „ 

La  divergence  entre  Pierre  d'Ailly  et  Albert  de  Saxe  est 
surtout  une  querelle  de  mots  ;  ce  que  celui-ci  nomme  gravité 
habituelle  ou  potentielle,  celui-là  le  veut,  peu  logiquement  d'ail- 
leurs, considérer  comme  une  gravité  actuelle  ;  mais  le  fond 
même  des  idées  ne  diffère  pas  entre  les  deux  auteurs. 

La  concordance  entre  eux  est  absolue  au  sujet  du  continuel 
mouvement  que  la  gravité  doit  imprimer  à  la  terre  ;  voici,  en 
effet,  comment  s'exprime  le  cardinal  Pierre  d'Ailly  en  sa  troi- 
sième question,  ainsi  formulée  :  Quœritur  utrum  motus  pri mi 
mobilis  ab  oriente  in  occiclentem  circa  terrain  sit  uniformis  ? 

"  Il  nous  faut  supposer,  en  premier  lieu,  que  le  centre  de 
gravité  de  la  terre  se  trouve  constamment  au  centre  du  monde  ; 
et  cela  est  certain  ;  tout  grave,  en  effet,  tend  au  centre  du  monde  ; 
le  corps  le  plus  grave  doit  donc  avoir  son  centre  au  centre  du 
monde.  En  second  lieu,  si  l'on  imaginait  que  la  terre  fut  parta- 
gée en  deux  portions  d'égal  poids  par  un  plan  contenant  le 
centre  du  monde,  ces  deux  parties  se  comporteraient  l'une  par 
rapport  à  l'autre  comme  deux  poids  en  équilibre  ;  si  l'on  ajoutait 
à  l'une  de  ces  parties  un  faible  poids,  elle  descendrait  en  repous- 
sant l'autre.  En  troisième  lieu,  si  la  terre  était  partagée  en  deux 
parties  d'égal  volume,  ces  deux  parties  ne  pèseraient  pas  égale- 
ment ;  en  effet,  une  partie  de  la  terre  est  continuellement  expo- 
sée au  soleil,  en  sorte  qu'elle  s'échauffe  et  s'allège  par  l'effet  de 
la  chaleur  solaire  ;  l'autre  partie,  constamment  submergée,  est 
alourdie  par  le  froid  de  l'eau  :  la  moitié  de  la  terre  dont  la  sur- 
face est  émergée  est  donc  moins  lourde  que  l'autre.  Enfin,  on 
admet  que  des  parties  détachées  de  la  terre  ferme  sont  inces- 
samment entraînées  par  les  eaux  vers  la  mer  ;  on  admet  aussi 
que  certaines  parties  de  la  terre,  transformées  en  poussière 
par  la  sécheresse,  sont  transportées  par  les  vents  et,  finalement, 
sont  précipitées  à  la  mer.  „ 

u  Ces  suppositions  faites,  on  peut  énoncer  cette  première  con- 
clusion :  Chaque  partie  de  la  terre  se  meut  continuellement  d'un 
mouvement  rectigne.  En  effet,  une  moitié  de  la  terre  devient 
sans  cesse  plus  lourde  que  l'autre;  dès  lors,  en  vertu  de  nos 
deux  premières  suppositions,  sans  cesse  la  première  moitié 
pousse  la  seconde.  Il  résulte  de  là  que  la  partie  de  la  terre  qui 


—  341   — 

est  au  centre  à  une  certaine  époque,  se  trouvera  à  la  surface  à 
une  autre  époque.  „ 

En  ce  (in»'  nous  venons  de  citer,  t<ml  est  emprunté  à  Albert 
de  Saxe,  tout,  jusqu'à  cette  remarque  que  l'érosion  déplace  sans 
cesse  le  centre  de  gravité  de  la  terre. 

I)t^  citations  de  Marsile  d'Inghen  Vide  supra,  t.  Il,  pp.  56-57) 
nous  ont  montré  que  les  traites  de  Statique  produits  par  l'Ecole 
de  Jordanus  n'étaient  point  inconnus  dans  les  Universités  en  la 
seconde  moitié  du  xiv  siècle.  Ils  ne  l'étaient  pas  d'avantage  en 
ces  années  qui  terminaient  le  xive  siècle  et  commençaient  le  xve; 
le  témoignage  de  Pierre  d'Ailly  nous  en  est  garant. 

En  la  première  de  ses  Quatorze  questions,  l'évêque  de  Cam- 
brai est  amené  à  diviser  les  sciences  mathématiques  en  cinq 
parties  principales  :  La  Géométrie,  l'Arithmétique,  la  Musique, 
la  Perspective  et  l'Astrologie  ;  contre  cette  division  s'élèvent 
certains  doutes  qu'il  examine  ;  en  particulier,  on  peut  se  deman- 
der "  a  quelles  sciences  se  rapportent  certains  petits  traités, 
comme  le  traité  de  pondérions  et  le  traité  de  speculis  ;  à  quoi 
l'on  doit  répondre  que  le  traité  de  ponderibus  dépend  de  l'Astro- 
logie et  le  traité  de  speculis  de  la  Perspective.  „ 

Ainsi  voyons-nous  par  les  témoignages  de  Roger  Bacon, 
d'Albert  de  Saxe,  de  Marsile  d'Inghen,  de  Pierre  d'Ailly,  voire 
par  le  traité  de  Biaise  de  Parme,  que  la  Statique  a,  pendant 
plusieurs  siècles,  constitué,  dans  la  Science  médiévale,  une  sorte 
de  canton  spécial  ;  cette  Scientia  de  ponderibus  demeuraif 
quelque  peu  en  dehors  du  courant  principal  de  la  Science  phy- 
sique ;  le  Tractatus  de  ponderibus  ne  se  trouvait  point,  en  géné- 
ral, au  nombre  des  traités  sur  lesquels  portait  l'enseignement 
des  Universités;  les  adeptes  de  cette  science  n'étaient  point, sans 
doute,  parmi  les  maîtres  de  la  Faculté  des  arts  ;  on  les  nommait 
collectivement  Auctores  de  ponderibus  et  leurs  écrits  étaient 
attribués  par  les  copistes  à  Euclide  ou  à  Jordanus  ;  mais,  du 
moins,  les  idées  contenues  dans  ces  écrits  n'étaient-elles  ni  igno- 
rées, ni  méprisées  des  docteurs  de  la  Scolastique, 


L. 

Sur  le  Tractatus  de  ponderibus  de  Blaise  de  Parme. 

Nous  avons  remarqué  (t.  I.  p.  150)  qu'en  son  Traité  des  poids. 
Biaise  de  Parme  avait   formulé   la  proposition  suivante  :  Lors- 

23 


—  342  — 

qu'on  éloigne  du  centre  du  monde  une  balance  dont  les  bras 
égaux  sont  chargés  de  poids  égaux,  ces  poids  semblent  d'autant 
plus  lourds  que  la  balance  est  placée  plus  haut.  Pelacani  prouve 
cette  proposition  en  remarquant  que  la  direction  selon  laquelle 
chacun  des  poids  tend  à  tomber  fait,  avec  la  verticale  passant 
par  le  point  d'appui  du  fléau,  un  angle  d'autant  plus  aigu  qne  la 
balance  est  plus  loin  du  centre  du  Monde. 

Cette  proposition  eut,  d'ailleurs,  un  sort  digne  de  remarque 
dans  l'histoire  de  la  Statique  ;  Roberval  et  Etienne  Pascal  ont 
repris,  dans  leur  discussion  avec  Fermât  (t. II,  p.  172),  des  consi- 
dérations fort  analogues;  Descartes  s'est  efforcé  de  démontrer  à 
sa  manière  (t.  Il, p.  181)  la  proposition  même  de  Biaise  de  Parme 
et  Mersenue  a  reproduit  (t.  II,  p.  192)  les  raisonnements  du 
grand  philosophe. 

Nous  avions  cité  (t.  II,  p.  58)  un  passage  d'Albert  de  Saxe  où, 
repoussant  une  opinion  de  Roger  Bacon,  le  maître  ès-arts  de 
l'Université  de  Paris  semblait  préparer  la  proposition  que  Biaise 
de  Parme  devait  formuler  plus  tard. 

Nous  pouvons  aller  plus  loin  ;  non  seulement  Albert  de  Saxe 
a  entrevu  le  théorème  qui  nous  occupe,  mais  il  l'a  formellement 
connu  ;  en  outre,  il  n'en  est  pas  l'auteur  ;  il  l'attribue  lui-même 
à  ces  Auctores  de  ponderibus  dont  les  noms  nous  demeurent  in- 
connus et  dont  les  œuvres  sont  collectivement  attribuées  à  Jor- 
danus.  Voici,  en  effet,  ce  que  nous  lisons  en  une  Question  (1) 
d'Albert  de  Saxe  sur  le  De  Cœlo  et  Mundo  : 

"  Les  Auctores  de  ponderibus  disent  que  plus  un  corps  est 
distant  du  centre,  plus  il  est  lourd  secundum  situm.  „ 

Ce  passage  se  trouve  inséré  en  une  question  qui  a  pour  l'his- 
toire de  la  Dynamique  une  importance  capitale.  Albertutius  y 
examine  la  raison  pour  laquelle  le  mouvement  naturel  est  un 
mouvement  accéléré.  Après  avoir  exposé  et  discuté  les  diverses 
réponses  que  l'on  a  proposé  de  donner  à  cette  question,  il  se 
range  à  l'avis  qui  attribue  cette  accélération  à  une  accumulation 
à'impetus.  11  est  alors  amené  à  entrevoir  la  loi  d'inertie  et  son 
application  à  la  conservation  des  mouvements  célestes.  D'autre 
part,  il  cherche  selon  quelle  loi  croît  la  vitesse  d'un  corps  qui 

(1)  Questiones  subtilissime  Alberti  de  Saxonia  in  libros  de  Celo  et 
Mundo.  Colophon  :  Expliciunt  questiones...  Irapresse  autem  Venetiis 
Arte  Boneti  de  Locatellis  Bergomensis,  iinpensa  vero  nobilis  viri  Octa- 
viani  Scoti  Modoetiensis,  Anno  salutis  nostre  14-92,  nono  Kalen.  novem- 
bris.  Ducante  inclito  principe  Augustino  Barbadico.—  In  librum  II  quaes- 
tio  XIIII,  in  fine. 


-  343  - 

tombe  ;  il  se  demande  si   elle  est  proportionnelle  au   temps 

écoulé  ou  à  l'espace  parcouru,  mais  il  rejette  ces  deux  l<>i>,  < i u i 
feraient  croître  l;i  \  itesse  au-delà  de  toute  limite  en  même  temps 
que  la  longueur  de  la  chute,  pour  en  proposer  une  troisième 

selon  laquelle  la  vitesse  tende  vers  nue  limite  finie  ;  il  laisse, 
d'ailleurs,  entrevoir  que  la  résistance  du  milieu  est  la  raison 
qui  lui  fait  préférer  cette  dernière  solution  aux  deux  premières. 

Par  un  hasard  étrange,  Georges  Lokert  a  omis  cette  question 
si  importante  dans  les  deux  éditions  des  (>n<r,stiones  in  libros 
de  Cwlo  et  Mundo  qu'il  a  données  à  Paris  en  1510  et  1518. 

Le  passage  que  nous  avons  cité  n'est  point  sans  importance 
pour  l'histoire  de  la  Statique;  il  nous  enseigne  que  la  proposi- 
tion donnée  par  Biaise  de  Parme  se  trouvait  déjà  dans  un  traité 
De  ponderibu8  composé  avant  1350;  or  elle  ne  se  rencontre  dans 
aucun  des  écrits  de  l'Ecole  de  Jordanus  que  nous  ayons  con- 
sultés ou  dont  nous  ayons  rencontré  une  description.  Ces  écrits 
ne  composent  donc  pas  la  collection  complète  des  ouvrages 
attribuantes  aux  Auctores  de  ponderibus. 


M. 

Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon  Jean-Baptiste 
Capuano  de  Manfredonia. 

Nous  avons  déjà  cité  (t.  II,  p.  00)  le  Commentaire  au  traité 
de  la  Sphère  de  Jean  de  Sacro-Bosco,  composé  par  Jean-Bap- 
tiste Capuano  de  Manfredonia  ;  nous  avons  noté  l'indéniable 
influence  exercée  sur  cet  auteur  par  les  doctrines  d'Albert  de 
Saxe  touchant  le  centre  de  gravité.  Nous  voudrions,  en  cette 
note,  insister  à  nouveau  sur  quelques  passages  de  ce  Commen- 
taire. 

Il  convient,  tout  d'abord,  de  reporter  la  composition  de  cet 
ouvrage  à  une  date  un  peu  plus  récente  que  nos  dires  ne  le 
pourraient  faire  supposer  ;  parlant,  en  effet,  de  la  forme  arron- 
die de  l'ombre  de  la  terre  dans  les  éclipses  de  lune,  Jean-Bap- 
tiste Capuano  cite  l'éclipsé  qu'il  a  observée  le  15  août  1505,  en 
sorte  que  son  Commentaire  est  sûrement  postérieur  à  cette 
époque. 

Capuano  semble  avoir  été  un  esprit  critique  et  paradoxal, 
préoccupé  de  trouver  des  objections,  parfois  bien  étranges,  aux 
raisonnements  de  ses  prédécesseurs.  Sacro  Bosco,  par  exemple, 


—    344  — 

comme  tant  d'autres  avant  lui,  prouve  la  rotondité  de  la  mer  en 
constatant  qu'un  signal  côtier  n'est  pas  aperçu  du  pont  d'un 
navire,  tandis  qu'il  est  vu  de  la  hune  ;  Capuano  conteste  la  valeur 
de  cette  observation  en  faveur  de  la  rotondité  des  eaux  ;  il  l'ex- 
plique par  la  présence  du  brouillard  à  la  surface  de  la  mer. 

Nous  le  voyons  également  nier  que  la  forme  circulaire  de 
l'ombre  qui  éclipse  la  lune  prouve  quoique  ce  soit  au  sujet  delà 
forme  des  mers  ;  il  soutient,  en  effet,  que  l'eau  ne  porte  point 
ombre,  opinion  étrange  qu'Alexandre  Piccolomini  reproduira.  Il 
admet  que  les  éclipses  de  lune  prouvent  la  sphéricité  de  la 
terre  ferme,  dont  le  centre  coïncide  avec  le  centre  du  monde  ; 
quant  à  l'eau,  elle  est  aussi  de  surface  sensiblement  sphérique, 
mais  elle  est  beaucoup  plus  grande  que  la  terre.  Il  ne  faut 
pas  suivre  l'opinion  de  ceux  qui  prétendent  (1)  que  l'eau  est 
seulement  en  petite  quantité,  qu'elle  est  divisée  en  masses  con- 
tenues dans  les  vallées  et  les  dépressions  du  sol,  que  l'aggrégat 
de  la  terre  et  de  l'eau  forme  sensiblement  une  sphère  unique  et 
que  le  centre  de  cette  sphère  est  au  centre  du  monde. 

Nous  devons  donc  ranger  Jean-Baptiste  Capuano  de  Manfre- 
donia,  à  la  suite  de  Nicolas  de  Lyre  et  de  Grégoire  Reisch,  parmi 
les  partisans  de  la  doctrine  singulière  dont  Mauro  de  Florence, 
Antonio  Berga  et  Agostino  Michèle  seront  les  défenseurs  achar- 
nés. 

Une  dernière  remarque  :  Nous  avons  vu  Capuano,  après  avoir 
exposé  la  théorie  qui  pose,  en  la  terre,  un  centre  de  gravité  dis- 
tinct du  centre  de  grandeur,  et  qui  s'en  sert  pour  expliquer 
l'existence  de  continents  immergés,  ajouter  ces  mots  :  "  Haec 
causa  attribuilur  Campano  „.  Nous  avons  dit  aussi  que  rien,  dans 
le  Commentaire  de  Campanus  au  traité  De  la  Sphère  de  Sacre- 
Bosco  ne  justifiait  cette  assertion  ;  en  sorte  que  si  Carnpanus  est 
vraiment  l'auteur  de  cette  doctrine,  il  faut  qu'il  l'ait  exposée  en 
quelque  ouvrage  inconnu  de  nous  et,  chose  plus  incroyable,  qu'il 
en  ait  fait  entière  abstraction  lorsqu'il  composa  son  Commen- 
taire. 

Mais  il  y  a  plus.  L'exposé  de  cette  doctrine  des  deux  centres 
de  la  terre  est  précédée,  dans  le  Commentaire  de  Capuano,  des 
lignes  que  voici  :  "  De  ce  fait  que  l'eau  ne  couvre  pas  la  terre 
de  toutes  parts...  on  assigne  habituellement  des  causes  efficientes 
multiples,  comme  le  dit  le  Conciliateur,  en  l'article  premier  de 
la  13e  Différence  ;  et  de  ces  causes,  voici  la  première...  „ 

(1)  De  ce  nombre  est,  nous  l'avons  vu  (t.  II,  p.  55),  Marsile  d'Inghen. 


—  345  — 

Il  semble  donc  que  Capuano  emprunte  L'exposé  de  la  théorie 
des  deux  centres  à  Pierre  d'Abano,  surnommé  le  Conciliateur 
des  différences;  el  comme  celui  ci,  né  en  1250,  mourut  en  1316, 
,1  ,,,,  faudrait   conclure  que  la  théorie  des  deux  centres  avait, 
bien  avant  Albert  de  Saxe,  pris  sa  forme  définitive.  Il  ne  non.  a 
pas  été  possible  dejconsulter  le  célèbre  écrit  de  Pierre  d'Abano  : 
Conciliator    philosophorum    et    prœcipue    medicorum  ;  nous 
n'avons  donc  pu  acquérir  à  ce  sujet  une  certitude  complète. 
Mais  si  la  distinction  entre  Le  centre  de  grandeur  el  le  centre  de 
gravite  de  la  terre  était  déjà  formellement  indiquer  dans  I  ou- 
vrage  de    Pierre    d'Abano.   il   serait   surprenant   qu'aucun   des 
auteurs, antérieurs  à  Albert  deSaxe.que  nous  avons  pu  consulter, 
n'en  eût  fait  mention  ;  il  serait  surprenant,  en  particulier,  qu'elle 
parût  inconnue  à  Jean  de  Jandun,  qui  enseigna  à  L'Université  de 
Padoue  quelques  années  après  Pierre  d'Abano  (1).  11  nous  parait 
plus  vraisemblable  de  croire  que  Pierre  d'Abano  s'est  borne  a 
exposer  la  doctrine  de  Campanus  et  que  Capuano  a  substitue  a 
cette  doctrine  la  théorie  d'Albert  de  Saxe,  sans  remarquer  tout 
ce  que  celle-ci  ajoutait  à  celle-là. 


N. 

Sur  la  théorie  du  plan  incliné  imaginée  par  Léonard 
de  Vinci. 

A  plusieurs  reprises,  nous  avons  insisté  (2)  sur  une  curieuse 
démonstration  de  la  loi  du  plan  incliné  imaginée  par  Léonard  de 
Vinci  ;  cette  démonstration,  qui  n'est  pas  sans  analogie  avec  le 
raisonnement  de  Pappus,  consiste  à  considérer  la  puissance  qui 
fait  rouler  un  disque  ou  une  sphère  sur  le  plan  incline.  Nous 
avons,  en  outre,  cité  (3)  un  passage  d'Albert  de  Saxe  ou  le  prin- 
cipe de  cette  démonstration  se  trouve,  pour  ainsi  dire,  en  germe  ; 
toutefois,  nous  nous  sommes  gardé  d'affirmer  que  ce  passage  eut 
réellement  inspiré  Léonard  de  Vinci;  il  est  tire,  en  effet  des 
Questions  sur  la  Physique  d'Aristote  rédigées  par  Albert  de 

(1)  Jean  de  Jandun  était  encore  à  Paris  en  1324  IVoir  :  Denifle .et Châ- 
telain, CharUdarinm  Universitatis  Parisiefuns ;  tomns  II,  sectio  pnor, 
p.  303  'en  note)  ;  Parisiis,  1891.] 

(2|  Voir  :  Tome  I,  pp.  28  et  190. 

(3)  Voir  :Tome  II,  p.  31. 


—  346  — 

Saxe  ;  or,  si  le  témoignage  même  de  Léonard  nous  apprend  qu'il 
avait  en  mains  le  Tractatus  proportionum  et  les  Quœstiones  in 
libros  de  Cœlo  d'Albertutius,  si  ses  notes  font  à  ces  deux 
ouvrages  de  nombreuses  allusions,  rien  ne  nous  révèle  que  le 
grand  peintre  ait  eu  connaissance  des  Quœstiones  in  libros 
Physicorum  (1). 

Nous  avons  trouvé  ailleurs  un  passage  qui  a  pu  également 
suggérer  au  Vinci  sa  théorie  du  plan  incliné.  Ce  passage  se 
trouve  dans  le  traité  De  disiributionibus  ac  de  proportions 
motnum  (2)  d'Alessandro  Achillini,  célèbre  professeur  de  Bo- 
logne. 

Aune  règle  qu'il  a  posée,  Achillini  objecte  le  dispositif  sui- 
vant (3)  :  "  Deux  balles  de  même  poids  sont  placées  au  contact 
de  deux  surfaces  planes.  L'une  de  ces  balles  touche  une  surface 
plane  qui  fait  avec  la  terre  un  angle  droit  ;  d'ailleurs,  je  suppose 
plane  la  surface  de  la  terre  sur  laquelle  la  balle  tombe  vertica- 
lement. L'autre  balle  touche  une  autre  surface  plane  qui  fait  avec 
la  terre  un  angle  aigu.  „ 

Au  sujet  de  ce  dispositif,  Achillini  fait  (4)  l'observation  sui- 
vante : 

"  Le  plan  vertical  le  long  duquel  la  balle  descendrait  vertica- 
lement n'empêche  point  la  descente  ;  au  contraire  le  plan  qui 
n'est  pas  vertical  empêche  la  descente  et  imprime  à  la  balle  un 
mouvement  de  rotation  ;  dès  lors,  le  plan  qui  est  voisin  d'être 
vertical  met  un  moindre  obstacle  au  mouvement  que  le  plan 
plus  éloigné  du  vertical  ;  il  met  un  moindre  obstacle  au  mouve- 
ment, mais  il  imprime  à  la  balle  un  mouvement  de  rotation  plus 


(1)  De  ces  Questions,  nous  n'avons  pu  consulter  aucune  édition  qui  fût 
antérieure  à  1516.  Cependant,  dans  l'édition  qu'il  en  donna  à  Paris,  en 
cette  année  1516,  Georges  Lokert  déclare  qu'elles  avaient  été  déjà  im- 
primées par  les  Vénitiens.  En  effet,  l'édition  qui  en  fut  imprimée  à 
Venise,  en  1516,  par  Boneto  Locatelli,  est  précédée  d'une  épître  dédica- 
toire,  datée  de  1504,  dont  la  lecture  montre  que  ce  même  ouvrage  avait 
dû  être  imprimé  en  cette  année  1504.  En  outre,  selon  le  Repertorium 
bibliographicum  de  Hain,  il  aurait  été  imprimé  à  Padoue  dès  1493. 

(2)  Ce  traité  fut  imprimé  à  Bologne,  en  1494,  par  Benedictus  Hecto- 
ris.  Hieronymus  Scotus  l'a  réimprimé,  sous  le  titre  :  De  proportione 
mctuum  qnœstio,  dans  les  trois  éditions  des:  Alexandri  Achillini  Bono- 
niensis  Opéra  omnia  qu'il  donna  à  Venise  en  1545, 1551  et  1568.  L'édition 
des  Opéra  omnia  donnée  à  Venise,  en  1508,  sans  nom  d'imprimeur,  ne 
comprend  pas  ce  traité. 

3)  Alexandri  Achillini  Opéra  omnia,  éd.  1545,  fol.  194,  col.  b. 
(4)  Id.,  ibid.,  loc.  cit.,  fol.  194,  col.  c. 


—  347  — 

rapide  que  ne  ferai!  le  plan  dont  l'angle  avec  le  soi  sérail  pi na 
(listant  de  l'angle  droit.  „ 

On  ne  saurait  niée lallre  l'affinité  qui  existe  entre  la  pensée 

qu'exprime  ce  passage  el  le  principe  d<-  la  théorie  de  Léonard. 
Or,  ce  qui  rend  ce  rapprochement  intéressant,  c'esl  que  Léonard 
a  sûrement  en  en  mains  le  De  proportione  motuum  d'Achillini  ; 
il  l'avait  emprunté  à  Fazio  Cardano,  père  du  célèbre  Jérôme 
Cardan,  ainsi  qu'il  nous  l'apprend  lui-même  (I):  "  Le  propor- 
tion i  d'Alchino  colle  considerazioni  di  Marliano  da  messer 
Fazio   „ 

O. 

SUH    LA    DÉCOUVERTE,    FAITE    PAH     LÉONARD    DE    VlNCI,    DE    LA    LOI 
DE    COMPOSITION    DES    FORCES    CONCOURANTES. 

Au  §  2  du  Chapitre  VIII  (2),  nous  avons  montré  comment 
Léonard  de  Vinci  avait  donné,  le  premier  une  solution  très  élé- 
gante du  problème  de  la  composition  des  forces  ;  mais  il  nous 
avait  semblé  que  ce  grand  génie  avait  méconnu  sa  découverte 
au  moment  même  où  il  venait  de  l'accomplir  et  qu'il  était  tout 
aussitôt  revenu  à  une  solution  erronée  du  problème  ;  nous  y 
avions  vu  une  nouvelle  preuve  de  l'inconstance  et  de  l'indéci- 
sion que  l'on  a  souvent  et  justement  reprochées  à  son  puissant 
esprit. 

L'accusation,  dans  ce  cas,  était  injustifiée  ;  elle  s'évanouit  si 
l'on  suppose  que  le  cahier  E,  comme  plusieurs  autres  registres 
laissés  par  Léonard,  a  été  écrit  non-seulement  de  gauche  à 
droite,  mais  encore  à  rebours,  suivant  l'ordre  inverse  de  celui 
que  marque  la  pagination. 

Or  nous  avons  la  certitude  qu'il  en  est  bien  ainsi,  du  moins 
dans  la  partie  du  cahier  E  où  Léonard  découvre  la  loi  de  com- 
position des  forces  concourantes. 

Nous  trouvons,  en  effet,  du  feuillet  69  au  feuillet  71  toutes  les 
notes  qui  ont  Irait  à  cette  mémorable  invention  ;  et  voici  deux 


(1)  Il  Codice  Allant ico  di  Leonardo  da  Vinci  nella  Biblioteca  Ambro- 
siana  di  Milano,  riprodotto  e  pubblicato  dalla  Regia  Accademia  dei 
Lincei  ;  Ulrico  Hœpli,  Milano,  MCCCCLXXXXIV,  fol.  2-25  recto  b  (34).  — 
Cf.  :  Mario  Baratta,  Leonardo  da  Vinci  ed  i  Problemi  délia  Terra; 
Torino,  1903,  p.  9. 

(2)  Vide  suprà,  t.  I,  pp.  170- 181. 


—  348  — 

faits  qui  prouvent  sans  conteste  que  pour  suivre  la  pensée  de 
Léonard,  il  faut  lire  a  rebours  cette  partie  du  cahier. 

A  la  fin  du  verso  du  feuillet  61,  Léonard,  ne  pouvant  achever 
un  raisonnement,  écrit  :  "  Tourne  le  papier.  „  En  haut  du  recto 
du  même  feuillet,  nous  lisons  :  tt  Ici  suit  ce  qui  manque  derrière 
au  pied.  „ 

Au  verso  du  feuillet  77,  un  passage  biffé  est  suivi  de  cette 
note,  qui  semble  mise  après  coup  :  "  Ceci  est  mieux  dit  à  la 
troisième  page  après  celle-ci  „.  Or,  c'est  au  recto  du  feuillet  75 
que  nous  trouvons  une  nouvelle  rédaction  du  même  passage, 
précédée  de  ces  mots  :  "  Ici  se  finit  ce  qui  manque  à  la  troisième 
page  avant  celle  ci.  „ 

Ces  indications  nous  obligent  à  lire  le  cahier  E  en  sens  inverse 
de  la  pagination.  Alors,  en  l'étude  du  grave  problème  que  sou- 
lève la  loi  de  composition  des  forces  concourantes,  nous  voyons 
le  génie  de  Léonard  passer  graduellement  de  l'erreur  à  une  vue 
de  plus  en  plus  claire  de  la  vérité  et  adhérer  fermement  à  celle- 
ci  après  qu'il  l'a  découverte. 

En  un  autre  écrit  (1),  nous  avons  montré  comment  la  lecture 
du  traité  De  pondérions  composé  par  son  Précurseur  avait  con- 
duit Léonard  à  méditer  sur  la  composition  des  forces  concou- 
rantes. 

P. 

Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon  Jean  Fernel. 

Nous  avons  vu  (t.  II,  p.  55)  que  Marsile  d'Ingen,  s'était  refusé 
à  admettre  la  doctrine  selon  laquelle  la  surface  des  mers  forme 
une  surface  sphérique  unique  ayant  pour  centre  le  centre  de 
l'Univers  ;  à  cette  doctrine  il  préférait  cette  opinion  :  l'eau  forme 
un  certain  nombre  de  masses  isolées,  contenues  dans  les  cavités 
de  la  terre  ferme. 

Cette  opinion  fut  certainement  partagée, au  début  du  xvie  siècle, 
par  plusieurs  astronomes  et  physiciens.  De  ce  nombre  il  nous 
faut  compter  l'astronome  et  médecin  français  Jean  Fernel  (1497- 
1558)  qui.  le  premier  parmi  les  modernes,  tenta  de  mesurer  un 
arc  de  1°  du  méridien  terrestre;  il  eut  le  bonheur  d'obtenir 
un  résultat  exact  par  un  procédé  qui  l'était  fort  peu. 

(1)  La  Scientia  de  ponderibus  et  Léonard  de  Vinci  (Études  sur 
Léonard  de  Vinci,  Première  série,  Paris,  t907). 


—  349  — 

Dans  le  traite  d'Astronomie  (1)  où  il  expose  sa  mesure, 
désique,  Fernel  étudie  tout  d'abord  la  disposition  de  la  terre 
ferme  et  des  mers  (2).  Il  donne  an  résumé  forl  exact  delà  théorie 
d'Alberl  de  Saxe  qui,  dit-il,  est  surtout  en  faveur  parmi  les  phi- 
losophes  modernes  (philosophi  juniores) ; i\  rappelle  que,  selon 
celle  théorie,  la  terre  a  ileux  centres  distincts,  l'un  de  grandeur, 
l'antre  de  gravité  :  que  celui-ci  est  au  centre  de  l'Univers  tandis 
que  celui-là  en  est  notablement  éloigné,  car  la  partie  immergée 
de  la  terre  est  alourdie  par  son  humidité,  tandis  que  la  partie 
découverte  est  sans  cesse  desséchée  par  le  Soleil. 

Notre  auteur  n'accepte  pas  cette  doctrine  :  selon  une  opinion 
qu'il  prête  a  Aristote,  il  vent  que  la  surface  de  la  terre  ternie  et 
la  surface  des  mers  forment  à  peu  près  une  surface  sphérique 
unique.  D'ailleurs,  les  terres,  les  nombreuses  îles  que  les  navi- 
gateurs ont  découvertes  dans  les  régions  les  plus  diverses  ne 
prouvent-elle  pas  que  la  surface  de  la  terre  ferme  n'est  jamais 
beaucoup  plus  éloignée  du  centre  que  la  surface  de  la  mer?  11 
faut  donc  se  représenter  la  terre  comme  un  globe  de  bois  où  l'on 
aurait  creusé  un  certain  nombre  de  cavités  et  admettre  que  l'eau 
remplit  ces  cavités. 

Si  l'on  menait  un  plan  par  le  centre  de  l'Univers,  ce  plan  cou- 
perait la  terre  en  deux  parties  ;  ces  deux  parties  n'auraient  peut 
être  pas  exactement  même  volume,  l'une  pouvant  être  creusée 
de  plus  de  cavités  que  l'autre  ;  mais  elles  pèseraient  également  ; 
celle,  en  effet,  qui  serait  creusée  de  cavités  pleines  d'eau  serait 
alourdie  par  l'humidité  et  par  le  poids  de  l'eau  dont  il  faudrait 
tenir  compte. 

La  terre,  ainsi  disposée,  demeure  absolument  immobile;  par  là 
se  trouve  rejetée  l'opinion  de  nos  pbilosophes  "  selon  laquelle, 
contrairement  à  la  doctrine  d'Aristote,  la  terre  pouvait  se  mou- 
voir hors  du  centre.  „ 

(-2)  Joannis  Fernelii  Ainbiauatis  Cosmotheoria,  libros  duos  eoinplexa. 
—  Prior,  mundi  totius  et  formam  et  coinpositionem  :  ejus  subinde  par- 
tium  (quse  elementa  et  caelestia  sunt  corpora)  situs  et  magnitudines: 
orbium  tandem  motus  quosvis  solerter  référât.  —  Posterior  ex  moti- 
bus,  siderum  loca  et  passiones  disquirit  :  interspersis  documentis  haud 
psenitendum  aditum  ad  astronomicas  tabulas  suppeditantibus.  Hœcque 
seiunctim  tandem  expedite  pnebet  Planethodiura.  —  Cuique  capiti,  per- 
brevia,  demonstrationura  loco.  adjecta  sunt  scholia.  Parisiis,  in  aedibus 
Simonis  Colini,  1528. 

(1)  Cosmotheoria^  liber  primus,  etjelementorum,  et  caelestium  corpo- 
rum  magnitudines,  situs,  motusque  uuiversim  aperiens.  —  De  oinni- 
moda  terrœ  et  maris  dispositione,  cap.  I  (Joannis  Fernelii  Ainbianatis 
Cosmotheoria,  fol.  1). 


35o 


II  est  clair  que  Fernel  n'est  pas  de  ceux  qui  croient  le  volume 
de  l'eau  supérieur  au  volume  de  la  terre;  en  effet,  il  combat 
vivement  (1)  cette  opinion  et  celle  qui  range  en  progression 
géométrique  les  volumes  des  éléments. 


Q 

Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon  Mélanchthon. 

On  sait  que  Philippe  Mélanchthon  est  un  des  premiers  qui 
aient  combattu  le  système  de  Copernic  au  nom  de  la  théologie. 
Dans  le  livre  et  dans  le  chapitre  mêmes  (2)  où  il  attaquait  le 
système  héliocentrique,  Mélanchthon  admettait  très  exactement, 
touchant  la  disposition  de  la  terre  et  des  mers,  la  doctrine  for- 
mulée par  Copernic.  Voici,  d'ailleurs,  en  quels  termes  il  exposait 
son  opinion  : 

"  On  doit  avertir  ici  le  lecteur  que  l'ensemble  de  la  terre  et 
de  l'eau  est  regardé  comme  un  globe  unique  et  en  forme  un  en 
réalité.  Et  bien  que  beaucoup  de  gens  distinguent  entre  le  centre 
de  grandeur  et  le  centre  de  gravité,  il  n'y  a  en  vérité  qu'un  seul 
centre,  qui  est  à  la  fois  centre  de  grandeur  et  centre  de  gravité  ; 
le  continent  qui  a  été  récemment  découvert  prouve  que  la  terre 
n'est  point  entièrement  entourée  par  l'Océan,  comme  le  suppo- 
saient les  anciens.  Il  n'est  pas  exact  non  plus  que  la  sphère  de 
l'eau  soit  dix  fois  plus  grande  que  la  sphère  de  la  terre  ;  ils  sup- 
posaient qu'il  en  fût  ainsi  parce  qu'ils  croyaient  qu'un  certain 
volume  de  terre  pouvait  engendrer  dix  semblables  volumes 
d'eau.  Car  les  sphères  sont  dans  le  rapport  des  cubes  de  leurs 
diamètres.  v 

R 

Sur  Tartagliv. 

M.  Moritz  Cantor  et  M.  R.  Marcolongo  ont  eu  l'obligence,  dont 
je  les  remercie,  de  me  signaler  l'existence  de  certains  documents 

(1)  Fernel.  loc.  cit.,  De  aeris  iguisque  situ,  Cap.  II. 

(2)  Doctrinœ  physicœ  elementa,  sive  initia,  Philippo  Melanchthone 
auctore  ;  post  omnes  alias  editiones  ex  postrema  autoris  recognilione, 
cura  locupletererum  et  verborum  in  his  memorabilium  indice.  Lugduni, 
apud  Joau.  Tornaesium  et  Gui.  Gazcium,  MDL1L—  Quis  est  motus  mundi, 
p.  60.  —  La  première  édition  de  cet  ouvrage  est  de  1549. 


—  35l   — 

an  sujet  de  Nicolô  Tartaglia  ;  ces  documenta  m'étaient  demeurés 
inconnus,  ou  même  n'étaient  point  encore  publiés,  lorsque  fui 
écrite  sur  ce  géomètre  la  initiée  qui  figure  au  tome  I  (pp.  1'.»")  1U7). 

Le  Prince  Boncompagnî,  qui  a  retrouvé  !«•  testamen!  de  Tar- 
taglia, a  prouvé  (I)  que  celui-ci  était  mort  le  li  décembre  1557. 

M.  Vincenzo  Tonni-Baz/.a  a  présenté  au  Congrès  international 
des  Sciences  historiques,  tenu  à  Rome  en  1903,  un  travail  (-2) 
qui  contient  hou  nombre  de  renseignements,  inédits  jusqu'ici, 
sur  la  vie  et  les  œuvres  de  Tartaglia. 

S. 
Sur  l'orthoghaphe  du  nom  de  Guidoraldo  dal  Monte. 


Nous  avons  constamment  nommé  le  protecteur  de  Galilée  : 
Gnido  JJbaldo  del  Monte  ;  nous  suivions  en  cela  l'exemple  de 
Pigafetta  qui,  du  vivant  du  Marquis  del  Monte,  a  publié  une 
traduction  italienne  de  sa  Mécanique:  mais,  disions-nous 
(Tome  1,  p.  209),  u  d'autres  auteurs  orthographient  autrement 
ce  nom  ;  M.  Favaro,  notamment,  écrit  :  Guidobaldo  dal  Monte.  „ 

M.  Favaro  nous  a  fait  l'honneur  de  nous  adresser,  à  ce  sujet, 
quelques  remarques  fort  intéressantes  ;  nous  demandons  au  très 
savant  éditeur  des  œuvres  de  Galilée  la  permission  de  les  tran- 
scrire ici. 

tt  La  plupart  des  auteurs,  en  lisant  le  titre  :  Guidi  Ubaldi  e 
Marchionibus  Montis  qu'on  lit  en  tête  de  ses  ouvrages,  ont  cru 
que  Guido  était  le  nom  de  baptême  et  Ubaldi  celui  de  la  famille. 
Mais  le  nom  de  baptême  (nom  historique  dans  la  famille  Del 
Monte)  était  Guidobaldo,  divisé  en  deux  parties  dans  la  traduc- 
tion latine.  Vous  n'avez  qu'a  regarder  la  signature  de  ses  lettres 
dans  le  Xe  volume  de  mon  édition  ;  le  fac-similé  (p.  88)  dit: 
u  Guidobaldi  d  Marchesi  dl  Monte  „  ;  et,  du  reste,  il  signe  indif- 
féremment :  Guidobaldo  de'  Marchesi  del  Monte  ou  bien  :  Gui- 
dobaldo dal  Monte  (voir  pp.  39,  41,  43,  45,  47).  Ce  n'est  pas  moi, 
par  conséquent,  mais  lui-même  qui  s'appelait  Guidobaldo  dal 
Monte,  et  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  l'appeler  d'autre  manière.  „ 

(1)  B.  Boncompagnî,  Intomo  ad  un  testamento  inedito  di  Xicolo  Tar- 
taglia, p.  364  (CoLLECTANEA  MATHEMATICA  IN  MEMORIAM  D.  CHELINI  ;  1881). 

(il)  Vincenzo  Tonni-Bazza,  Frammenti  di  nuove  ricerche  intomo  a 
Nicolà  Tartaglia  [Atti  del  Congresso  internationale  ni  Scienze 
storiche.  (Roma,  1-9  Aprile  1903).  Roma,  1904.  No  XXXIII,  p.  293  . 


ERRATA  :   (1) 


TOME  I. 

Page  II,  ligne  3  en  remontant,  au  lieu  de  :  conséquense,  lises  :  consé- 
quence. 

Page  10,  ligne  24,  au  lieu  de  :  une  corps,  lises  :  un  corps. 

Page  24.  ligne  7,  au  lieu  de  :  en  s  avec  m  a,  lises  :  en  m  avec  m  A. 

Page  28,  fig.  8.  Marquer  n  au  point  oh  la  verticale  abaissée  du  point  m 
rencontre  la  circonférence. 

Page  45,  figure  13,  Le  point  marqué  B  sur  la  circonférence  doit  être 
marqué  E. 

Page  91,  formule  (1),  au  lieu  de  :  ab,  lises  :  bd. 

Page  136,  ligne  21.  au  lieu  de  :  xvie  siècle,  lises  :  xme  siècle. 

Page  143,  figure  26,  les  projections  des  points  e  et  f  sur  la  ligne  bc 
doivent  être  marqués  respectivement  p  et  x. 

Page  146,  dernière  ligne  avant  les  notes,  au  lieu  de  :  et,  lises  :  1 1. 

Page  167,  ligne  19,  au  lieu  de  :  le  poids  b,  lises  :  le  poids  c. 

Page  174,  lignes  9  et  10,  au  lieu  de  :  AD,  AF,  DN,  lises  :  AB,  AC,  BN. 

Page  175,  ligne  5,  au  lieu  de  :  fig.  44,  lises  :  fig.  45. 

Page  190,  ligne  11,  au  lieu  de  :  NC  entre  en  BC,  lises  :  AC  entre  en  AN. 

Page  213,  ligne  8,  au  lieu  de  :  (Chapitre  XV, 3),  lises:  (Chapitre  XV,  8). 

Page  231,  ligne  14,  au  lieu  de  :  auquel,  lises  :  duquel. 

Page  238,  ligne  22,  ;\u  lieu  de  :  Alberoni,  lises  :  Eugenio  Alberi. 

Page  245,  ligne  6  en  remontant,  au  lieu  de  :  ponderositale,  lises  : 
ponderositate. 

Page  282,  ligne  3,  au  lieu  de  :  issues  à,  lises  :  issues  de. 

Page  283,  ligne  4,  au  lieu  de  :  Galilée,  lises  :  Archimède. 

Page  284,  dernière  ligne  avant  les  notes,  au  lieu  de  :  Pigafitta,  lises  : 
Pigafetta. 

Page  30o,  ligne  2  en  remontant,  au  lieu  de  :  la  pesanteur  de  l'eau  du 
tuyau  CB  sera,  lises  :  la  pesanteur  de  l'eau  du  tuyau  CB  sera  à  la 
pesanteur  de  l'eau  du  tuyau  AC. 

Page  309,  ligne  19,  au  lieu  de  :  l'angle  DPL,  lises  :  l'angle  PDL. 

Page  315.  ligne  7,  au  lieu  de  :  A,  lises  :  E. 

Page  320,  ligne  7,  au  lieu  de  :  au  dessus,  lises  :  au  dessous. 

Page  353,  titre  de  la  note,  au  lieu  de  :  indentité,  lises  :  identité. 


TOME  II. 

Page  19,  ligne  22  de  la  note,  au  lieu  de  :  meteorum,  lises  :  meteororum. 

Page  49,  ligne  20,  même  correction. 

Page  51,  note  (1),  même  correction. 

Page  272,  ligne  5  à  partir  du  bas,  au  lieu  de  :  de  Wallis,  lises  :  Wallis. 

(1)  La  plupart  de  ces  errata  m'ont  été  signalés  par  M.  Moritz  Cantor 
et  par  M.  Ch.  Devin;  je  les  prie  d'agréer  le  témoignage  de  ma  vive 
reconnaissance. 


Table  des  auteurs  cités  dans  les  deux  volumes. 


àbano   (Pierre  d"),  voir  :  Pierre 
d'Abano. 

ACHILLINl      (ALESSANDRO),      t.      II, 

pp.  63,  346,  347. 

Adlung  (J.  C).  t.  II,  p.  16. 

Adraste,  t.  II,  pp.  36-39,  41,  44, 
45,  47,  76,  78,  79,  98. 

Affô,  t.  I,  p.  148. 

Albert  DESAXE,dit  Albertutius, 
t.  I,  p.  m  —  t.  II,  pp.  vu,  1,  9, 
15-32,43-76,  81-84,86,89,90, 
91-104,  111,  114,115,119,  120, 
1-25,  126.  131,  139,  141,  145, 
150,  152.  153,  156,  160-162. 
165,  168,  169,  174,  175,  177, 
19S,  273,  286,  333,  334,  336- 
339,341,342.345,346,349. 

Albert  le  Grand,  t.  II,  pp.  12. 

42,  43,  46,  69,  335. 
Alberti  (Leone  Battista),  t.  II, 

pp.  67,  68. 
Albertutius,  voir  :  Albert  de 

Saxe. 
Alembert  (Jean  le  Rond  D'),t.  Il, 

p.  274. 
Alexandre    d'Aphrodisie,   t.    I, 

p.  137  -  t.  II,  p.  68. 
Alfragan,  t.  II,  p.  325. 
Alhazen,  t.  I,  p.  94. 
Apian  (Peter),  t.  I,  pp.  104,  128, 
130,  131,  200,  204,  284. 


Archtmède,  t.  1,  pp.  5.  9-12,  16, 

43.  61,  69,  78,  86-88.  96,  98, 
126,  205,  209,  211-214,  216, 
220,  221,  2-23.  242,  262,  263, 
265,  266,  270,  282,  283,  313, 
326,  356,  357  —  t.  Il,  pp.  vi,  6, 
8,9,39,74,  114,  153,  154,  161, 
165,  167,  188,  190,  195,  200, 
203,  204,  225,   226,  235,  238, 

278-284,  286,  301-309,  313  315, 
318,  322,  323. 

Archimède  (Pseudo-),  1. 1,  pp.  69, 
135,  149,  200,  205,  229,  357 
t.  II,  pp.  58,  271,  272. 

Ariston,  voir  Hériston. 

Aristote,  t.  I.  pp.  5-9.  12.  13,  16, 
18.19,21,26,27,46,47,49,52, 
60,61,62,64,67,70,72,78,87, 

90,  92,  98,  108-11  i,  119,  131, 
132.133,137,138,144,169,170, 
186,198,199,207-210,218,219, 
222.  228,  233.  237,246,247,249, 
253, 255. 260, 261,  263, 266, 281, 
282,287,290,297,  302,  303,349, 
354,  355,  357.  -  t.  II,  pp.  vi, 
vu,  10-14,  19,21,  22,32-43.45, 
47,  68,  76,  79,  85,  94,  96-98, 
101,130,132.147,  162.191,195, 
198,220,221.225,230,233,238, 
239,  240,  244,245,247,  253-255, 
263-267,   271,    278,   280,   284, 


354 


201-300,310,311,314,315,317, 

320,  326,  330,  345,  349. 
Arnauld    de    Bruxelles,    t.    I, 

pp.  101,  113,  114,  149. 
Averroës,  t.   I.  p.   137    —    t.   II, 

pp.  12,42. 
Bacon  (Roger),  t.  I,  pp.  103,  354, 

355  -  t.  II,  pp.  20,  43,  56,  58, 

60,  174,323,341,342. 

BALDl(BERNARDINO),t.  II,  pp.  112, 

125,127-141,146,147,160,  169, 
198,208,  209, 222, 226, 240, 287, 
296,  318. 

Bardi  (Giovanni),  t.  I,  p.  262. 

Basnage,  t.  II,  p.  258. 

Bayle,  t.  I,  p.  325. 

Beaufort,  t.  II,  p.  251. 

Beaugrand(Jeande),  t,  I,  pp.  312, 
329,334  -  t.  II,  pp.  156-159, 
164, 173, 183, 184,  190,  205,262, 
267,  289. 

Beeckmann  (Isaac),  t.  I,  p.  282. 

Beltrami  (Eugenio),  t.  II,  p.  261. 

Benedetti  (Gianbattista),  t.  I, 
pp.  j,  35,  60,  70,  209,  210,  212, 
226-235,244,246,  247,  262,294, 
312,  314  —  t.  II,  pp.  5,  20,  96, 
99-102,  168,  176,  177,  182,  188, 
190, 192, 231,235,267,  283,  287. 

Béni  Mouça  (Les),  t.  I,pp.  63,93,94. 

Berga  (Antonio),  t.  II,  pp.  99, 
102,  344. 

Bergerac  (Cyrano  de),  voir  : 
Cyrano  de  Bergerac. 

Bernard  (Claude),  t.  II,  p.  289. 

Bernoulli  (Daniel),  t.  II,  p.  272. 

Bernoulli  (Jean),  t.  I,  pp.  121, 
147,351  —  t.  II,  pp.  216,  217, 
265,  267-272,  274,  289. 

Besson  (Jacques),  t.  I,  p.  283. 


Biancani    (Giuseppe),   dit  Blan- 

canus,  t.  I,  p.  102. 
Bjornbô    (Axel   Anthon),   t.   II, 

p.  321. 
Blaise  de  Parme  (Biagio  Pela- 

cani,  dit)  t.  I,  pp.  147-155,  156, 
159-162,  164-166, 170,  182,  189, 
197,  200,  206  —  t.  II,  pp.  48, 

57,  58,  174,  181,341-343. 
Blancanus,  voir  :  Biancani. 
Bolyai  (Jean),  t.  II,  p.  262 
Boncompagni  (Le  prince  Baldas- 

sare),  t.  I,  pp.  80,  104  -  t.  II, 

pp.  15,  68,  351. 
Borelli  (Giovanni  Alfonso),  t.  I, 

p.  310  —  t.  II,  pp.  231,  243-245, 

250,  256. 
Boswell,  t.  I,  pp.  333,  334,  345. 
Bouguer,  t.  II,  p.  274. 
Bradwardin     (Thomas),     t.     II, 

pp.  323-325,  327. 
Brunet,   t.   I,    p.   313    -    t.   II, 

pp.  64,  65. 
Bruno  (Giordano),  t.  II,  p.  286. 
Bul,fus,  voir  :  Du  Boulay. 
Buridan  (Jean),  t.  II,  pp.  19,  49. 
Burley  (Waltherou  Gauthier), 

t.  I,  p.  138  -  t.  II,  pp.  1315, 

24. 
Calcagnini  (Celio),  t.  II,  p.  91. 
Campanusde  NovARA,t.I,pp.  103, 

104,  131  -  t.  II,  pp.  54,  55,  61, 

63,  310,  329-333,  344,  345. 
Camus  (L'Abbé),  t.  II,  p.  251. 
Canonio  (Liber  de),  t.  I,  pp.  63, 

76,03-98,114-116,124-127,139, 

151,  205,  206,  286  —  t.  II, 

pp.  319-323. 
Cantor  (Moritz),  1. 1,  pp.  79,  101, 

105  -  t.  II,  pp.  350,  352. 


—  355  — 


Capi  MO  Dl  MaNFREDONIA  ((ilAN- 
battista),  t.   Il,  pp.  is,  (il),  (il, 

333.  343-345. 

Carc  kvi (Pierre de),  l.  Il,  pp.  148, 
150,  159. 

Cardan  Girolamo  Cardano),  1. 1, 
pp.  i.  iii,34-51,  5-2.  57,  61,  138, 
148,  155,  195,198,201,205  207, 
211,214, 222,  226, 227 ,  2:53,  238, 
242-244, 246,  247, 252.  255, 256, 
26 1 . 262, 264, 266,  268, 27'.).  28 1 . 
285.  290,  291,  302,  34*.),  358  — 
t.  II.  pp.  07.  104-112,  127,  128, 

145,  147,  156, 160, 189,209,224, 

237,  267,282-284,  287,  310. 
Carra  de  Vaux,  t.  I,  pp.  88,  186, 

283,  284,  353  —  t.  Il,  pp.  302, 

304,305,  313,  314. 
Casati  (Le  R.  P.   Paolo),  t.  II, 

pp.  128,  217,  225-230,  236,  240, 

243,  256,  266. 
Casrée  ou  CAZRÉE(Le  P.  Pierre), 

t.  I,  p.  139  -  t.  II,  p.  148. 
Castelli  (Le  P.  Benedetto),  t.  I, 

pp.  241,  260  —  t.  II,  pp.  143, 

146,  152,  184. 
Cauchy  (Augustin),  t.  Il,  p.  275. 
Caus  (Salomon  de),  voir  :  Salo- 

mon  de  Caus. 

Ceva  (Le  P.)  t.  II,  p.  262. 

CHALLEs(LeP.  Claude  Millietde) 
ou  Dechalles,  t.  II,  pp.  128, 
217, 219-226,  228,  230,  234-236, 

238,  243,  250,  256,  266. 
Charistion,  t.  I,  pp.  63,  79  93,  95, 

97,  157,  281,  286,  353,  357  - 
t.  II,  pp. 249,  266,  281,293.  298, 
301-303,309,  310,  312,315,317, 
318. 
Chasles  (Michel),  t.  I,  pp.  99, 
100,  101,  103. 


Cin.\  m  ii.it  (i  i  rssE),  l.  Il,  pp.  h;, 

17,  ci. 
Claiualt,  t.  Il,  pp.  274,  275, 
Clerselier,  l.  I.  p.  .334  —  t.  II, 

pp.  232,  233. 
CoImbre  (Collège  de)  :  Commen- 

tarit  Coîlegii  Conimbricensia 

in  quatuor  libr os  de  <'<>>i<,A.  II. 

pp.  102,  103. 
COLDERT,  1.  Il,  p.  2\S. 
COMMANDIN(FRÉDÉRIc),t.I,pp.21  1, 

212,296-  t.  Il,  pp.  74,75,  100, 
112,  116,  123,  ISS,  205. 

Commentaire  péripatéticien  des 
Elementa  Jorda.m,  voir  :  Jor- 
da.nt  (Commentaire  péripatéti- 
cien des  Elementa). 

Conciliator  (Petrus),  voir  : 
Pierre  d'Abano. 

Contarini  (Gaspard),  t.  I.  p.  139. 

Copernic  (Nicolas),  t.  I,  p.  296 
—  t.  II,  pp.  91-94,  97-103,  124, 
152,  350. 

Costa  ben  Luca,  voir  :  Qosta 
ibn  Luka. 

Cousin  (Victor),  t.  II,  p.  192. 

Ctesibios,  t.  II,  p.  280. 

Curtius  Trojanus,  t.  I,  pp.  69, 
135, 164,  204, 205,230,244,  245, 
262,286.  302,322,333  -  t.  II, 
pp.  219,  319. 

Curtze  (Maximilian),  t.  I,  pp.  63, 
68,  70,  71,  77,  79,82,94,  100, 
106,  127,  128,  183,  184  -  t.  II, 
pp.  310,  324. 

Cyrano  de  Bergerac,  t.  II, 
pp.  231,  232. 

Daunou,  t.  I,  p.  102. 

Dechalles,  voir  :  Challes  (de), 

Denifle  (Le  P.\  t.  I,  p.  105. 


356  — 


Des  Argues,  t,  I,  pp.  312,  339, 

340,  350. 
Descartes  (René),  t.  I,  pp.  i,  m, 

12,34,45,60,121.122,147,151, 

221,224.235,272,280,282,293, 
308,  311,  312,  315,  325-352,  358 

—  t.  II,  pp.  vi,  58,  138,  142, 
157-160,178-183,186,187,192, 
194-196,  199,206,212,216,  220, 
224,  227,  228,  230,231,233-236, 
238  240,244,  246,  247,251,  252, 
263,  266,  267, 270-272, 274, 285, 

286,  297,  342. 

Devin  (Charles),  t.  II,  p.  352. 

DlELLAMANT    (de),    t.    II,    pp.    257- 

259,  266. 
Diogène  Laërce,  t.  II,  p.  310. 

Du     BOULAY     OU     BUL/EUS,     t.     II, 

pp.  16,49. 
Duns  Scot  (Jean  de),  voir  :  Jean 

de  Duns  Scot. 
Enestrôm  (G.),  t.  I.  pp.  100,  353, 

—  t.  II,  p.  301. 

EUATOSTHÈNE,  t.  II,  p.  41. 

Euc.LiDE,  t.  1,  pp.  62-79,  82,  89, 
92,  93,  96,  124  127,  129  131, 
151,204,212,227,265,270,286, 

287,  356  —  t.  II,  pp.  vi,  261, 
271,280,  294,322,341. 

Eudoxe,  t.  II,  p.  33. 

Euler  (Leonhard),  t.  Il,  pp.  265, 

274. 
Farri  (Le  P.  Honoré)  ou  Faery, 

t.  II,  pp.  186,  196  199,224,225, 

227-230,  297. 
Favaro  (Antonio),  t.  I,  pp.  209, 

239, 240,250,  252  —  1. 1 1 ,  p. 351. 
Fermât  (Pirre  de),  t.  I,  p.  312  — 

t.  II,  pp.  vu,  157,159-161,  163- 

169,  172,  175- 178, 181-185, 190, 

201,  202,  262,  287,  289,  342. 


Fernel  (Jean),  t.  II,  pp.  348-350. 

Ferrari  (Luigi),  t.  I,  pp.  n,  201- 
204. 

Forcadel  (L'abbé  Pierre),  t.  I, 
pp.  67,  69. 

Gaëtan  de  Tiène,  voir  Tiène 
(Gaëtan  de). 

Galilée  (Galileo  Galilei),  t.  I, 
pp.  h,  6,  12,  16,  34,  35,  44,  45, 
50,  52,  60,  70,  147,  186.  198, 
212,  218,  225,  227,  235-262, 
264,272,281,287,290,294,299, 
303,  312,  314,  315,  323-325, 
327,  330-334,  336,338,  342,343, 
345,  346,  349,  350,  357  -  t.  II,  | 
pp.  vu,  1,  6,  102,  128,  137-148, 
150  153, 156,  160, 169,  185,  186, 
188,189,192,  196,198,  199,212, 
220,225,228.230,  231,  235,  238, 
239,244,263,266,273,  284,  285, 
287,297,317,  351. 

Galluci  (Giovanni  Paolo),  t.  II, 
p.  65. 

Gassend  (Pierre),  dit  Gassendi, 
t.  I,  p.  139-  t.  IL  pp.  148,150, 
231. 

Gauss  (Karl  Friedrich),  t.  II, 
p.  275. 

Genezano  (Paulus  de),  t.  II,  p.  18. 

Gérard  de  Crémone,  t.  I,  pp.  80, 
81. 

GHERARDl(SlLVESTRO),t.I,pp.  148, 
202. 

Girrs  (J.  Willard),  t.  I,  pp.  III, 
147  -  t.  II,  pp.  276,  289. 

Girard  (Alrert),  t.  I.  pp.  265, 
267,270,  271,293,  294. 

GlUNTINl(FEDERIGO|ditJuNCTINUS, 

t.  II,  pp.  52,  66,  99,  101,  331. 
Grosse  (J.  T.),  t.  II,  pp.  16,  18. 
Green  (George),  t.  II,  p.  275. 


-  357  - 


Grecory,  t.  I.  p.  67. 
Bbotius  (Jean),  t.  I.  p.  228. 

GlJEVARA      (JoANNES      DE),      t.     II. 

pp.  140,  296. 

GUIDOBALDO    DAL    MONTE    (GlHDUS 

Ubaldus  k  Marchionibus  Mon- 
ris),  t.I,pp.8,60,  134,  147.  186, 

209-2-26, 23 1.-233.  235,  252.  262. 
2S 1 , 28 t. 285, 289, 290,  293.  294, 
296,297.299,302,312,313,327, 
333,335.  345  -  t.  Il,  pp.  7.  32, 
96.  101,  102,  104.  112-115,  116, 
117.123,130,  131,138-141,  145, 
156,160,  167,169,188,189,192. 
205,215.222,231,244,267,271, 
273,283,287,  351. 

Guldin  (Le  P.),  t.  II.  225. 

Hain,  t.  II,  p.  64. 

Heiberg,  t.  I,  pp.  63,  82. 

Heilbronner.  t.  I.  pp.  81,  101. 

Helmholtz  (Hermann  von),  t.  II, 
p.  276. 

Herigone  (Pierre),  t.  I,  pp.  221, 
290,  293,  299-311,322.334.349, 
350  -  t.  II.  pp.  212,  243.  244, 
252.  256. 

Hériston.  voir  :  Charistion, 
spécialement  t.  I,  pp.  85,  89  — 
t.  II,  pp.  301,  302. 

Héron  d'Alexandrie,  t  I.  pp.  88, 
186,213,283  — t.  II,  pp. 39,  40, 
280,  303-309,  311-318,320,  322. 

Herwagen,  1. 1,  pp.  67,  68,  70.  77. 

Hevelius,  t.  II,  pp.  200,  202, 
204-206. 

Hôlder  (Otto),  t.  I.  p.  356. 
Holywood  (John  of),    voir  :  Jo- 

hannes  de  Sacro-Bosco. 
Hultsch  (F.),  t.  I,  p.  64  -  t.  II, 
p.  320. 


Huycens  (CHRISTIAAN),  I.  I,  p.  3-27 

t.  Il,  p.  21S. 
Ili  JTGl  US    (<:<>n»i  w  i  iv).    t.    I,    pp. 

327-329,  332-335,  338.  352  - 

t.  II.  pp.  178.217. 
Jean  de  Uuns  Scot,  l.  Il,  pp.  14, 

53,  54,  325-328,  335. 
Il  \\  de  Jandun,  t.  Il,  pp.  14,  15, 

28.329.  :\i;>. 
Johannes  de  Sacro-Bosco  (John 

of  Holywood),  t.  II,  pp.  42,  46, 

59,  337,  343. 
Jordan  (Uaimond),  t.  I,  p.  102. 
Jordani  (Commentaire  péripaté- 

ticien  des  Elementa),  t.  I,  pp. 

128-131-,  149,  150-152,  200,  204, 

219,  227.  355  -.-  t.  II,  p.  57. 

JORDANUS    DE  NeMORE.  dit  JoRDA- 

nus  Nemorarius,  t.  I,  pp.  II,  m, 
62,77,94,  95,  98136,  139-142, 
144,  145,  147,  149-151,  155-157, 
165-168,170,171,184,188,193, 
194,  197,200-207,210,212,214- 
216,219,222,225,227,229,230, 
261 ,  262, 264, 281, 282,  284-286, 
289,  299,302-304,  308.321,333, 
334,  350,  354.  355.  358  -  t.  II, 
pp.  v,  vi.  30-3-2.  56.  57.  90,  96, 
101,115,160,175.186,197.212, 
215,231,233.236.239,244,266, 
267,  272. 274, 276, 281-283,  285, 
286,  318, 319. 32 1  -323, 341,  343. 

Jordanus  Saxo,  t.  I,  pp.  104,  105. 

Junctinus,  voir  :  Gidntini. 

Karaston,  voir  :  Charistion. 

K^estner,  t.  I,  p.  85. 

Kepler  (Jean),  t.  I.  p.  35  —  t.  II, 
pp.  102,  124,  154-156,  170.  172, 
286. 

Kirchhoff  (Gustav),  t.  II,  p.  275. 

24 


—  358  — 


Kusta  ibn   Luka,  voir  :   Qosta 

ibn  Luka. 
Lagrange.  t.  ï,  pp.  ni,  8,  16,  51, 

123,,147,  221,  222,  248,  357  - 

t.  II,  pp  vi,  1,  5,  128,  146,  250, 

273-276,  288,  289. 
Lamé,  t.  II.  p.  275. 
LAMY*(Le  P.),  t.  II,  pp.  231,  237- 

245,  256-261,  263,  266. 
Laplace,  t.  II,  p.  275. 
Legendre,  t.  II,  p.  261. 
Leibniz,  t.  I,  pp.  53,  248. 
Lefèvre  d'Etaples,  t.  I,  pp.  99, 

107. 

LÉONARD    DE   VlNCI,  t.    I,  pp.  I,  III, 

13-43,  45,  49,  52  61,  136,  138, 
147,  148,155-193,  197,198,205, 
208,210,217,222,227,232-235, 
242,244,247,248,255,261,264, 
279,  281, 285, 289, 291, 302, 315, 
318,  338, 349,  358  —  t.  II,  pp.  5, 

48,  66-91,  104,  108-112,  115, 
117-123,127,128,131-134,136- 
139,145,151,177,186,226,227, 
240,  245,  256, 267, 282-284, 287, 
321,  334,  335,  345-348. 

LÉONARD  DE  VlNCI  (Le  PRÉCUR- 
SEUR de),  voir  :  Précurseur  de 
Léonard  de  Vinci  (Le). 

Leoniceni  de  Thomes  ou  Tomei 
(Nicolas),  t.  H,  p.  130. 

Léotaud  (Le  P.),t.  H, pp.  220,223. 

Libri,  t.  I,  pp.  13,  16,  36,  38,  51, 
103,  159,  160,  202,  236,  285  - 
t.  II,  p.  75. 

Lobatchewsky,  t.  II,  pp.  261,262. 

Lokert  (Georges),  t.  II, pp.  19,48, 

49,  343,  346. 

Mach  (Ernst),  t.  I,  pp.  278,  356. 
Manfredonia  (Capuano  de),  voir: 
Capuano  de  Manfredonia. 


Mansion  (Paul),  t.  II,  p.  261. 

Marcolongo  (R.),  t.  II,  p.  350. 

Marliano  (Giovanni),  t.  II,  pp.  67, 
68,  347. 

Maricourt  (Pierre  de),  voir  : 
Petrus  Peregrinus. 

Marsile^  d'Inghen  (Jean),  t.  II, 
pp.  14,  18,  48,  53-58,  61,  75, 
162,  163,326,333,334,341,348. 

Mauro  de  Florence,  t.  II,  pp.  96- 
99,  339,  344. 

Maurolycus(Franciscus),L  I,pp. 
99,211  -  t.  H,  pp.  74,75,205. 

Mayor  (Jean  Daniel),  t.  II,  p.  192. 

Melanchthon  (Philippe),  t.  II, 
p.  350. 

Mersenne  (Le  P.  Marin),  t.  I,  pp. 
134,  151,218,219,237,239,240, 
250,252,  290.  293-299,  311-314, 
322-327,  330-332,  334,335,  337, 
339  344,  347-350  t.  II,  pp.  58, 
115,123-129,138,  140-143,147, 
150,156  159, 163,  164,  168, 173- 
178, 180-183,  186-193, 197,  198, 
200,206,  208,219,  222-226,240, 
252,  287,  297,  342. 

Michaud,  t.  I,  p.  102. 

Michèle  (Agostino),  t.  II,  pp.  102, 
344. 

Milhaud  (G.),  t.  II,  p.  299. 

MONANTHOLIUS     (HeNRICUS),     t.     I, 

p.  290  -  t.  II,  p.  140. 
Monte  (Guidobaldo  dal),  voir  : 

GUIDOBALDO  DAL  MONTE. 

Montucla,  t.  I,  pp.  78,  85,  99, 

115  -  t.  II,  p.  146. 
Morin,  I.  I,  p.  334. 
Mousnier  (Pierre),  t.  II,  pp,  197, 

198. 
Mûller  (Johann)  de  Kœnigsberg; 

voir  :  Regiomontanus. 


-  359  - 


Muli.er  (Nicolas),  t.  I,  |>.  296. 

Mûntz  (Eugène),  t.  I,  pp.  67,  76. 

Mydorge  (Claude),  t.  I,  p.  '.Mb. 

Navier,  t.  II,  p.  -275. 

Ni  u  roN  (ISAAC),t.  Il, pp.  102,224, 
245.  255,  259-261,263-265,274. 

Niceron  (Le  P.),  t.  I.  pp.  206,  -2\K>, 
312. 

Nicolas  de  Lyre,  t.  Il,  pp.  52,  54, 
63,  94,  329,  331.  344. 

Nipho  (Augustin),  t.  II,  pp.  48, 
62,  63. 

Oresme  (Nicole),  t.  II,  pp.  327, 
328,  336,  337. 

Panzer,  t.  II,  p.  64. 

Pappus,  t.  I,  pp.  88,  144,  145,  165, 
184-187,  189, 192,  213,225,226, 
283,  284,  293,  294,  298  —  t.  II, 
pp.  6-9,  89,  100,  112,  114,  116, 
134,137,143,189,203,204,222, 
281,  283. 303, 304, 307, 308, 309, 
313,  314,345. 

Pardies  (Le  P.  Ignace  Gaston), 
t.  II,  pp.  217,  218,  231,  234-236, 
238,  243,  244,  250,  256,  271. 

Pascal  (Blaise),  1. 1,  pp.  296,  312, 
352  —  t.  II,  pp.  148-150,  186, 
193-195,  205,  208,  224,  233. 

Pascal  (Etienne),  t.  I,  pp.  296, 
312,  334  — t.  II,  pp.  159,  169- 
172,175,178,181-183,342. 

Pelacani  (Biagio),  voir  :  Blaise 
de  Parme. 

PERERIUS  (BENEDICTUs),t.I,p.  139. 

Perrault  (Claude),  t.  II,  pp.  311, 

312. 
Petrus   Peregrinus  (Pierre  de 

Maricourt,  dit),  t.  I,  p.  57. 

PlCCOLOMINI     (ALESSANDRO),     t.    I, 

pp.  205,  208  -  t.  II,  pp.  98,  99, 
102,  130,  344. 


Pierre  d'Abano.LII.pp.  344.345. 
Pierre  d'Ailly,  l.  Il,  pp.  48,  58- 

60,  78,  323,  387-341. 
Pigapetta,  t.  I,  pp.  209,  212,  284 
-  t.  II,  p.  351. 

PlTIGIANIS  (FRANCISCUS   DE),  t.    II, 

pp.  14,  326. 
Pline  l'Ancien,  t.  II,  pp.  40,  41, 

76,  77,  78. 
Plutarque,  t.  I,  p.  88. 
Poinsot,  t.  II,  p.  271. 
Poisson   (L'abbé   Nicolas),  t.  II, 

p.  192. 
Poisson  (Simon  Denis),  t.  II,  pp. 

272,  275. 

POSEIDONIOS  OU    POSIDONIUS,  t.  II, 

pp.  306,  307,  313. 

Précurseur  de  Léonard  de  Vinci 
(Le),  t.  I,  pp.  134-147,  149,  152, 
153,  155, 163, 164, 168, 170, 182, 
187-189,  192,  197,201,204-206, 
215,222,227,229,231,244,252, 
261 ,  264, 281, 286, 299, 304, 305, 
307,  321,  322,  333,  358  -  t.  II, 
pp.  v,  5,  56,  134,  219,267,281, 
285,  318-323,  348. 

Priscien.  t.  I,  p.  149. 

Ptolemée  (Claude),  t.  I,  pp.  85, 
89,93,  127,  353 -t.  II,  pp.  41, 
46,  100,  301,  302,  313. 

Qosta  ibn  Luka,  t.  I,  pp.  88,  94, 
186,  283,  284  -  t.  II,  pp.  304, 
313. 

Ravaisson  (Félix),  t.  I,  p.  16. 

Ravaisson-Mollien  (Charles), 
t.  I,  p.  14  —  t.  II,  pp.  67-69. 

Regiomontanus  (Johann  Muller 
de  Kœnigsberg,  dit),  t.  I,  pp. 
99.  100,  183. 

Reisch  (Grégoire),  t.  II,  pp.  48, 
64-66,  95-99,  344. 


-  36o  — 


Rey  (Jean),  t.  I,  p.  312. 

Reynaud,  t.  II,  p.  220. 

Riccardi,  t.  II,  p.  60. 

Richard  (Paulin),  t.  I.  p.  313. 

Robert  Grosse-Teste,  dit  Ro- 
bert de  Lincoln,  t.  II,  p.  335. 

Roberval  (Gilles  Persone  de), 
t.  I,  p.  m,  60,  84,  147,  235,  289, 
290,293,294,311-326,332,336, 
338,  346-350,  358  -  t.  II,  pp.  5, 
137,  138,159, 168-172,  175178, 
181-183,186,189,192,  193,199- 
210,  212,  2 18,220, 228,245-249, 
253,  255,  285,  342. 

Rohault  (Jacques).  1. 1,  p.  221  — 
t.  II,  pp.  231-235,  243,  244. 

Rose  (Valentln),  t.  I,  pp.  128, 
353. 

Saccheri  (Le  P.),  t.  II,  pp.  245, 
261-265. 

Sacro-Bosco  (Johanwes  de),  voir: 

JOHANNES  DE  SaCRO-BoSCO. 

Saia  (Nonio  Marcello),  t.  II,  pp. 

102,  325. 
Salomon  de  Caux  ou  de  Caus, 

t.  I,  pp.  290-292,  358  —  t.  II, 

p.  209. 
Sbaralea,  t.  II,  pp.  17,  64. 

SCALIGER     (JULIUS     CjESAR),    t.     I, 

pp.  39,  238. 

SCARLONCINI   (FABRITIO),  t.   II,  pp. 

129,  133. 
Schôner  (Johann),  t.  I,  p.  100. 
Scot  (Jean  de  Duns);  voir  :  Jean 

de  Duns  Scot. 
Simplicius,  1. 1,  pp.  86,  87,  137  — 

t.  II,  pp.  vu,  11-13,  41,43,46, 

68,  162,  293,  297,  302-304,  309. 
Snellius  (Willebrordus),   t.  I, 

p.  265. 
Soest  (Jacob  von),  t.  I,  p.  105. 


Steinschneider,  t.  I,  pp.  63,  79, 
80,  82,  93,  353,  354. 

Stevin  (Simon),  t.  I,  pp.  n,  34,  35, 
44,  50-52,  192,  228,  235,  245, 
258,  263,  290,  293,  294,  297, 
298,  302, 303,305,  307-312, 314, 
319,  332, 333, 338, 342, 346-350, 
357  -  t.  Il,  pp.  130,  160,  186, 
188,  193,205,211,220,  225-227, 
231,  233, 235, 238,  240-246,252, 
256,  267,  284,  285,  296. 

Suter  (Heinrich),  t.  II,  pp.  327, 
328. 

Tanxery  (Paul),  t.  I,  p.  325  — 
t.  11,  pp.  33,  158. 

Taisnier  (Jean),  1. 1,  pp.  228,  246. 

Tartaglia  ou  Tartalea  (Nicolo), 
1. 1,  pp.  ii,  38,  39,134,  135,194- 
205,  214, 215, 219, 226, 227,229, 
245,  261, 281 ,284, 286, 299, 322, 
333-  t.  II,  pp.  v,  115,  189,215, 
283,  350,  351. 

Thabit  ibn  Kurrah,  t.  I,  pp.  63, 
64,77,79-96,123,157,281,286, 
357  —  t.  II,  pp.  293-295,  298, 
301,  302,  309,  310,  325. 

Themistius,  t.  I,  p.  137. 

Théon  de  Smvrne,  t.  II,  pp.  36, 
39,  40,  43,  44,  76,  78. 

Thimon  le  Juif  ou  mieux  Thémon 
le  fils  du  Juif,  t.  II,  pp.  19,  48- 
54,94-103,325,  327,  328,  334, 
335,  339. 

ïhirion  (Le  P.  J.),  t.  II,  pp.  VIII, 
262. 

Thomas  d'Aquin  .(Saint),  t.  I,  p. 
137  -  t.  II,  pp.  12,  13,  43,  162. 

Thurot,  t.  I,  pp.  93,  129,  134  - 
t.  II,  pp.  16,  29,  309. 

Tiène  (Gaëtan  de),  t.  II,  pp.  63, 
94,  95,  333. 


-   36 1 


Tiraboschi,  t.  I,  pp.  60,  148. 
Tonni-Bazza    (Vincenzo  .    t.    II, 
p.  361. 

ToRRICELU    (EVANGELISTA),    t.     I, 

pp.  i,  m,  60.  813,  -2:5;"),  -27-2.  312 
-  t.  II,  pp.  vu.  1-6,  112,  114, 
120,  128, 129,  139, 140-154, 183- 
180,  194,195,205,207,208.215. 
224,  233,  273.  274,  287. 

Treittlein,  t.  1,  pp.  100,  104. 

Thivet  (Nicolas),  t.  I.  p.  105. 

Trojanus  (Curtius);  voir:  Cur- 
tius  Trojanus. 

Tzetzes,  t.  I,  p.  88. 

Tuning  (J.),  t.  I,  p.  205. 

Tunsted  (Simon),  t.  II,  pp.  327- 
329,331,  333-335. 

Vailati  (Giovanni),  t.  I,  p.  356  — 
t.  II,  pp.  v,  291,  293. 

Valerio  (Luca),  t.  I,  pp.  213,  296, 
313  —  t.  II,  pp.  123,  188, 
205. 

Vanderhaegen  (F.),  t.  I,  p.  265. 

Varignon  (Pierre),  t.  I,  pp.  ni, 
310,  351  -  t.  II,  pp.  217.  244, 
245,  250-256,258,  260,261,264- 
267,269-271,  273,  274. 


Venturi,  t.  I.  pp.  15,  34  —  t.  II, 
p.  67. 

V  KlfMAS   DE  ClIlETI   (NlCOLO),   t.  II, 

pp.  17.  19. 
VlALARDl  (FRAN(  BSI  0  MARIA),  t.  II, 

p.  102. 

Vincent  (A.  J.).  t.  I,  p.  88. 

Vinci  (Léonard  de),  voir  :  Léo- 
nard de  Vinci. 

Vitruve,  t.  II,  pp.  310-313,  320. 

Viviani  (Vincenzio),  t.  I,  pp.  237, 
241,  324  -  t.  II,  pp.  142-144, 
147. 

Vielalpand  (Le  P.  J.  B.),  t.  I, 
pp.  296,  312  —  t.  II,  pp.  115- 
125,  127,129,131-133,139,177, 
188,198,222-224,226,235,238, 
287. 

Wai.lis  (John),  t.  1,  p.  m  —  t.  II, 
pp.  196,211-217,224,231,233, 
244,  252,256,  266. 270,  272. 274. 

Wœpcke,  t.  I,  pp.  62-64,  67,  68, 
72,  73,  78,  82,  92-94,  356. 

WoHLWILL,  t.  I,  p.  35. 
WrSTENFELD,  t.  I,  p.  79. 

Zucchi  (Le  P.),  t.  II,  pp.  186,  195, 
196,  198,  199,  224,  225,  230. 


TABLE  DES  MATIÈRES  DU  TOME  II 


Pages. 

Préface v 

CHAPITRE   XV.  Les  propriétés  mécaniques  du  centre 
de  gravité,  d'Albert  de  Saxe  a  evangelistaTorricelli 

PREMIÈRE  PÉRIODE.  D'Albert  de  Saxe   a   la    révolution 
copernicaine 

1.  Énoncé  du  Principe  de  Torricelli 1 

2.  La  notion  de  centre  de  gravité  dans  l'Antiquité  .     .         6 

3.  La  tendance  du  centre  de  gravité  vers  le  centre  de 
l'Univers.  Albert  de  Saxe  (XIVe  siècle) 9 

4.  La  théorie  de  la  figure  de  la  Terre  et  des  mers 
d'Aristote  à  Albert  de  Saxe 32 

5.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  dans  l'École  :  Thimon 
le  Juif,  Marsile  d'Ingben,  Biaise  de  Parme,  Pierre 
d'Ailly,  Jean  Baptiste  Capuano,  Nipho,  Grégoire 
Reisch 48 

6.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  Léonard  de  Vinci  .       66 

SECONDE  PERIODE.  De  la  révolution  copernicaine  a   Tor- 
ricelli. 

7.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  la  révolution  coper- 
nicaine   91 

8.  La  tradition  d  Albert  de  Saxe  et  de  Léonard  de 
Vinci  :  Cardan  et  Guido  Ubaldo 104 

9.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  de  Léonard  de 
Vinci  :  J.-B.  Villalpand  et  Mersenne 115 

10.  La  tradition  de  Léonard  de  Vinci  :  Bernardino  Baldi.     129 

11.  La  tradition  d'Albert  de  Saxe  et  Galilée.  En  quoi 
Galilée  a  contribué  à  l'invention  du  Principe  de 
Torricelli 139 

CHAPITRE  XVI.  La  doctrine  d'Albert  de  Saxe  et  les 
Géostaticiens 

1.  Comment  s'est  épurée  la  notion  de  centre  de  gravité. 
L'influence  de  Kepler 152 


—  363  — 

2.  Cumulent  s'esl  épurée  la  notion  de  centre  de  gra- 
vité  suite).  —  Les  Géostaticiens (56 

CHAPITRE     XVII.     I    \     COORDINATION      DES     lois     DE     I.A 

Statique. 

1.  I,.'  I'.  Marin  Mersenne  (1588-1648)  Biaise  Pascal 
(16231662)         Le    P.   Zucchi   (1586-1670)      -    Le 

P.  Honoré  Fabri  (1606-1688) 186 

2.  Le  Traité  de  mécanique  de  Roberval 199 

3.  John  Wallis  (16161703) 211 

4.  Les  grands  traites  de  Statique  de  l'École  jésuite  — 
Le  P.  de  Challes  (1621-1678)  -  Le  P.  Paolo  Casati 
(1617-1707) 217 

5.  La  réaction  contre  les  méthodes  des  vitesses  vir- 
tuelles et  des  travaux  virtuels  :  Jacques  Rohault 
(1620-1675)  -  Le  P.  Pardies  (1636-1073)  -  Les 
Traitez  du  P.  Lamy  —  Le  De  motu  animalium  de 
Borelli 231 

6.  Le  parallélogramme  des  lorces  et  la  Dynamique.  Les 
Observations  de  Roberval  —  Pierre  Varignon  (1654- 
1722)  —   La  Lettre  du  P.  Lamy  —   Les  Principes 

de  Newton  —  La  Néo-Statique  du  P.  Saccheri    .     .     245 

7.  La  lettre  de  Jean  Bernoulli  à  Varignon  (1717)  — 
L'énoncé  définitif  du  principe  des  déplacements 
virtuels 265 

CONCLUSION 277 

Note  A.  Sur  l'axiome  d'Aristote 291 

Note  B.  Sur   Charistion    et  sur  le  TTepi  Ivjàv  d'Archi- 

mède 301 

Note  C.  Sur  V architecture  de  Vitruve 310 

Note  D.  Sur  les  Mécaniques  de  Héron  d'Alexandrie    .     .  313 

Note  E.  Sur  Jordanus  de  Xemore 318 

Note  F.  Sur  le  précurseur  de  Léonard  de  Vinci.  .  .  .  318 
Note  G.  Sur  un  passage  du  Tractatus  de  continuo  de 

Thomas  Bradtvardin 323 

Note  H.  Sur  la  progression  des  éléments  selon  Thomas 

Bradwardin 324 

Note  I.  Sur  le  Traité  des  Météores  faussement  attribué 

à  Jean  Duns  Scot 326 

Note  J.  L'influence  d'Albert  de  Saxe  et  Nicole  Oresme  .  336 
Note  K.  Sur  quelques  passages  des  XIV  Qujestiones  de 

Pierre  d'Ailly 337 


—  364  — 

Pages. 

Note  L.  Sur  le  Tractatus  de  ponderibus  de  Biaise  de 
Parme 341 

Note  M.  Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon  Jean- 
Baptiste  Capuano  de  Manfredonia 343 

Note  N.  Sur  la  théorie  du  plan  incliné  imaginée  par 
Léonard  de  Vinci 345 

Note  0.  Sur  la  découverte,  faite  par  Léonard  de  Vinci,  de 
la  loi  de  composition  des  forces  concourantes  ....     347 

Note  P.  Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon  Jean 
Fernel 348 

Note  Q.  Sur  la  forme  de  la  terre  et  des  mers  selon 
Melanchton 350 

Note  R.  Sur  Tartaglia 350 

Note  S.  Sur  l'orthographe  du  nom  de  Guidobaldo  dal 
Monte 351 

Errata 352 

Table  des  auteurs  cités  dans  les  deux  volumes.     .     .     .     353 

Table  des  matières  du  tome  II 362 


144 


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QA  Duhem,  Pierre  Maurice  Marie, 

802-  1861-1916. 

.D89  Les  origines  de  la  statique. 

v.2 

IMS